‹ Voyage militaire dans l'Empire Othoman, ou, Description de ses frontières et de ses principales défenses, soit naturelles, soit artificielles, avec cinq cartes géographiquesChapitre 11 sur 84 · I. Voycï sur les Kourdes le Voyage en Perse de M. Jaubeit · texte numérisé non relu

I. Voycï sur les Kourdes le Voyage en Perse de M. Jaubeit

sur leurs chevaux pour combattre , et se servent également bien du sabre et de la lance. Quelques-uns d'entre eux ont même conservé l'usage de l'arc, et s'exercent au tir de cette arme, en prenant pour but un mouton : après s'être éloignés de cet animal au grand galop, à la distance d'environ 5o pas, ils se lèvent sur leurs étriers, tournent la tête en arrière, et lancent leur flèche, qui manque rarement le but. On dirait qu'ils ont emprunté des anciens Parthes cette manière de combattre. Les Kourdes sont les meilleurs cavaliers de l'Asie : ils occupent toutes les vallées supérieures du Tigre jusqu'à sa sortie des montagnes, et ils parcourent avec leurs troupeaux toutes les autres : ils s'élèvent en été jusque sur le plateau d'Erzeroum, et même jusque sur les plus hautes croupes du mont Abos.

Le Tigre en sortant des montagnes, au-dessous de Zahou, entre dans une grande plaine, qui n'a d'autres bornes que l'horizon et qui va se confondre vers le sud avec le désert de l'Arabie; et c'est à Torigine de cette plaine^ sur la rive orientale du fleuve, qu'était l'ancienne Niùive, dont les ruines sont dispersées depuis le hameau de Nounia jusqu'au village de Cadi*Kend, sur une ligne de près de trois lieues : ce qui indique que cette ville devait avoir, comme Babylone, une très-grande étendue.

De l'autre côté et sur la rive droite du fleuve est la ville de Mousl^ nommée ordinairement Mousoul. Sa situation au pied des montagnes, qui s'élèvent insensiblement jusqu'à la chaîne taurique et qui lient cette chaîne à la chaîne médique, lui donne une grande importance militaire,* parce qu'il faut remon-

DANS l'empire othoman. 75

ter jusqu'à la première de ces chaînes, pour trouver des subsistances , quand on veut éviter le désert ou ne pas s'engager dans les montagnes; et elle a une trèsgrande importance commerciale, parce qu'elle est sur la route des caravanes, qui vont de l'Asie -Mineure dans l'Asie supérieure et même dans l'Inde. C'est du nom de cette ville, que les toiles de coton, venues de l'Inde par la Turkie, reçurent parmi nous le nom de mousselines.

Mousoul n'est défendue du côté de la campagne que par un simple mur et un fossé, et du côté du fleuve que par un petit fort, construit sur un îlot qui paraît avoir été artificiellement détaché du rivage. Cette ville a près d'une lieue et demie de tour; mais son enceinte, comme celle de l'ancienne Ninive, est remplie de jardins. Les maisons même n'y sont pas contigués, et elles sont presque toutes à un seul étage et couvertes d'une terrasse, en guise de toit. Les rues n'y sont point pavées, et l'on y marche trois mois de l'année dans la boue, et neuf mois dans la poussière. On évalue sa population à 45 mille habitants, un tiers Arabes, et les deux autres Kourdes ou Turks. Mousoul a des dehors charmants, où l'on cultive les fruits et les fleurs de l'Europe et de l'Asie. Son climat est un des plus doux de l'Orient , sa situation une des plus heureuses de la Turkie; et malgré tous ses avantages, cette ville offre de toutes parts un aspect de ruine et de misèi^, qui afflige le voyageur et qui est partout le résultat nécessaire d'un gouvernement oppresseur.

Le Tigre, sous Mousoul, commence à devenir navigable pour des bateaux plats , nommés kéleks et construits avec des planches de sapin, qui sont liées en-

semble avec des fascines et soutenues par des outres enflées. Ces bateaux descendent jusqu'à Bagdad, où Ton s'embarque sur des bateaux ordinaires , pour descendre jusqu'au golfe Persique.

Le fleuve file près de six nœuds à l'heure, en descendant de Mousoul à Bagdag, franchit par un saut de dix à douze pouces une digue jadis construite pour élever ses eaux; et après avoir dépassé une traînée de petites collines, qui encaissent son lit entre le village de Tékrid et celui d'Imân-Dour, l'ancienne Dura, et qui se prolongent sur la rive orientale du fleuve jusqu'au bourg de Samara, l'ancienne Samire, encore reconnaissable à l'étendue de ses ruines , il rallentit son cours, et fait aux environs de Bagdad presque autant de détours , que la Seine en fait aux environs de Paris.

Deux routes conduisent de Mousoul à Bagdad : l'une côtoie la rive occidentale du Tigre et traverse une zone nue et aride, oii l'on ne trouve que quelques misérables villages, tels que celui de Tékrid, et peu ou presque point de subsistances : l'autre côtoie la rive orientale du fleu.ve à une distance plus ou moins grande, et traverse les plaines de l'ancienne Assyrie. Cette dernière route, la plus suivie par les caravanes, passe le Tigre sur un pont de bateaux devant le hameau de Nounia; et se dirigeant au sud -est, elle va traverser le Bumadus et le Zabus vers leur confluent, près d'un village, où Ion croit qu'était l'ancienne Gaugamèles.

Le Zabus ou Lycus des anciens est une rivière large et torrentueuse, qui se jette dans le Tigre à i4 lieues au-dessous de Mousoul et qu'on peut comparer à la Durance pour le volunie et la rapidité de ses eaux. On

DANS l'empire OTHOMAN. 77

ne peut le guéer qu'en été et la sonde à la main , parce qu'il change souvent de lit : en hiver, on le passe sur des radeaux soutenus par des outres enflées : un homme s'aide de Tune des outres pour nager, et conduit les chevaux par la bride. Cette manière de passer les rivières est très -simple, et a toujours été suivie en Orient. Les guides, qui vous passent, sont des Yésidis, dont on aperçoit les villages à l'est sur les premiers gradins de la chaîne médique. Ces peuples occupent de ce côté presque tous les défilés de la chaîne; et comme ils sont tous armigères, ils inquiéteraient une armée qui traverserait l'Assyrie , si on n'avait pas eu soin de les relancer dans leurs montagnes.

Le Zabus ou Zâb est formé de deux affluents, dont l'un vient de la petite ville de Djulamerk, située au pied des montagnes qui environnent au sud le lac de Yan, et l'autre du bourg d'Albâgh, situé au pied des montagnes qui environnent à l'ouest le lac d'Ourmia.

Dès que l'on a traversé le Zâb, on entre dans une vaste plaine qui s'étend jusqu'au Caprus ou petit Zâb, et au milieu de laquelle on voit la ville d'Erbil, l'ancienne Arbèles, assise sur un monticule factice. Cette ville n'a pas aujourd'hui plus de trois à quatre^ mille habitants, et n'est défendue que par un fort en terre, placé sur le sommet du monticule. La plaine d' Arbèles est élevée et onduleuse au nord-est , vers le pied de la chaîne médique ; mais elle s'abaisse et s'aplatit au sud-ouest vers les bords du Tigre, et comme les autres plaines de l'Assyrie, elle est toute parsemée de petites éminences coniques, qui se ressemblent toutes, parce qu'elles sont presque toutes l'ouvrage de l'art. !^lles paraissent avoir servi de site à d'anciens

camps. On compte de Mousoul au passage du Zâb environ neuf lieues , et à peu près autant du passage du Zâb à ArbèleSf en tout i8 lieues. Le chemin lest uni , et n'offre d'autre obstacle que celui de quelques cours d'eau.

Le chemin de Bagdad se courbe au-delà d'Arbèles vers le sud, et conduit en douze heures au bourg d'Altoun-Koupri, situé dans une île du Caprus. On y entre par ifn pont jeté sur un. rocher de poudingue , et l'on en sort par un autre pont en dos d'âne et si roide, que les chevaux ont de la peine à le gravir. Le bourg d'Altoun-Koupri n'a pas deux mille habitants ; mais il offre une bonne position de passage, parce qu'il est à l'embranchement de la route de Scherzour et de celle de Bagdad. La route de Scherzour se détourne à l'est et s'élève en sortant de cette ville sur la chaîne médique pour descendre sur le plateau de la Médie vers Sineh et aller traverser la chaîne persique vers Hamadan : c'est le chemin direct de Mousoul en Perse. Scherzour, nommée par les Turks Kara-Chiolan, est une petite ville de trois à quatre mille habitants, qui offre, comme* Altoun- Koupriy une bonne position de passage, parce qu'elle est au principal débouché de la chaîne médique dans la vallée du Tigre; mais elle n'est défendue que par un fort en terre qui ne pourrait pas faire une longue résistance. C'est la dernière place turke de ce côté de la frontière persane.

Le chemin d'Altoun-Koupri à Scherzour et de Scherzour sur le plateau de la Médte, est aujourd'hui très-dégradé; mais il paraît que c'est une ancienne voie, puisqu'il est encore pavé sur plusieurs points.

BANS L EMPIRE OTHOMAN. 79

C'est par ce chemin que les Persans, dans leurs guer* res avec les Turks, descendent ordinairement dans la vallée du Tigre, parce qu'ils peuvent alors se porter à leur gré sur Mousoul ou sur Bagdad; et il paraît que c'est aussi par ce chemin que Darius se sauva en Perse, après la bataille d'Arbèles, pour se dérober à la poursuite d'Alexandre.

Le chemin d'Altoun-Koupri à Bagdad se dirige au sud , et devient au-delà du Caprus inégal et rocailleux. On monte pendant quelque temps entre deux coteaux nus : puis on traverse une colline formée de cailloutage, et l'on descend à Kerkoud à travers des ravines, où l'on voit couler le pétrole. On s'éclaii*e dans tout le pays avec des mèches de coton imbibées de ce liquide.

Kerkoud est situé, comme Ârbèles, sur une éminence âctice qui s'élève au milieu d'une belle plaine, abondante en fruits de toute espèce. Cette ville peut avoir cinq à six mille habitants, et n'est fermée que d'un simple mur en terre, percé de meurtrières. Kerkoud est à ao lieues à l'ouest de Scherzour, et paraît occuper l'emplacement de Mennis.

Le chemin traverse, en sortant de Kerkoud, une traînée de petites collines détachées les unes des autres, et débouche, à travers ces collines, dans une autre plaine, au milieu de laquelle est le bourg de Daoûk , environné de bouquets de palmiers qui sont les premiers sur cette route, où les dattes mûrissent bien. Le terrain environnant est rompu et se couvre de gravier : les villages deviennent rares : celui de Douz- Hormal est le seul où l'on voie quelque verdure; et l'on entre vers celui de Kifri dans une plaine rase et caillouteuse, à travers laquelle coule une petite rivière

8o VOYAGE MILITAtR£

torrentueuse qui parait être le Physcus de Xénophon et qui va se jeter dans le Tigre à Imân-Dour, vers les ruines de Dura, ou, suivant quelques voyageurs, vers celles d'Opis. On traverse ensuite les derniers rameaux de la chaîne médique; et laissant à droite le bourg de Samara, bâti sur les ruines de Samire, on descend par le village de Kara-Tepé dans cette zone unie et rase que traverse la Diala , et qui s'étend comme un long ruban jusqu'au golfe Persique. Là finit l'ancienne Assyrie, et commence la Babylonie : c'est à l'origine de cette longue zone , sur la rive orientale du Tigre, que s'élève la ville moderne de Bagdad, comme un oasis au milieu des déâerts.

Bagdad fut bâtie en 762 par le calife Al-Manzour, qui y transféra de Koufa le siège du califat. Son en^ ceinte est encore plus grande que celle de Mousoul, et forme un demi -cercle, dont le diamètre est baigné par le fleuve. Les eaux lui servent de rempart de ce côté, et sur l'autre, elle est fermée d'un mur en briques, flanqué de hautes tours casematées et environné d'un large fossé. A l'angle septentrional du demi-cercle est un petit réduit, servant de citadelle, et près de là le séraï du pacha qui est encore mieux fermé que ce réduit et qui peut loger trois à quatre mille soldats.

Bagdad est le siège d'un des plus puissants pachas de la Turkie, et passe'pour avoir près de 1 00 mille habitants, savoir : 5o à 60 mille Arabes, 8 à 10 mille chrétiens ou Juifs et 25 à 3o mille Turks, dont tous les mâles sont enrôlés dans le service militaire et parmi lesquels on peut lever cinq mille soldats, qui avec autant de delhis ou gardes du pacha forment la garnjson de la

DANS L EMPIRE OTHOMAW- 8l

ville et qui réunis à un corps de dix mille cavaliers, qu'on lèverait aisément parmi les Kourdes ou parmi les Arabes, pourraient former une armée de vingt mille hommes, suffisante pour défendre cette frontière de la Turkie contre les Persans.

Bagdad, malgré ses hautes tours, ne pourrait pas résister long- temps à de l'artillerie, et elle a une plus grande importance commerciale que militaire, parce qu'^elle est l'entrepôt du commerce de la Turkie avec la Perse; mais elle pourrait devenir le boulevard de cette frontière, si on voulait la fortifier à la moderne, parce que le terrain environnant, nu et crevassé^ en rend les approches difficiles et qu'on pourrait les rendre pins difficiles encore, avec des manœuvres d'eau.

Il y a sur l'autre rive du fleuve un grand faubourg, avec lequel, on communique par un pont de bateaux; mais ce faubourg n'est fermé que d'un simple mur en terre, qui n'est propre qu'à arrêter les Arabes dans leurs incursions. Le territoire tout autour est léger, mais fertile, et produit du coton, du blé, du vin, des dattes et toute sorte de fruits. L'emplacement de ce faubourg ne doit pas être éloigné de celui de l'ancienne Sitace, que quelques voyageurs supposent avoir été à trois lieues plus au sud, vis-à-vis l'embouchure de la Diala.

Bagdad a plutôt l'air d'une ville persane que d'une ville turke. Ses maisons sont basses, à moitié enterrées, ses rues étroites et tortueuses; mais elle a de trèsbeaux bézensteins et de très-belles mosquées , dont les coupoles revêtues de lames de cuivre ou de briques diversement peintes, réfléchissent au loin les rayons du soleil.

Page 1