‹ Voyage militaire dans l'Empire Othoman, ou, Description de ses frontières et de ses principales défenses, soit naturelles, soit artificielles, avec cinq cartes géographiquesChapitre 17 sur 84 · Ï26 VOYAGE MILITAIRE · texte numérisé non relu

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L'Hyrcanie forme la ceinture méridionale de la mer Caspienne, et comprend le Ghilan et le Mazandéran , séparés l'un de l'autre par le cours inférieur de l'Amardus. La côte du Ghilan est très-resserrée; mais celle du Mazandétan l'est moins et paraît plus profonde : c'est la Béotie de la Perse, aussi célèbre par sa fertilité, que par la stupide férocité de ses habitants. La main de l'homme n'a presque rien changé depuis vingt siècles dans ce pays, et il est encore tout couvert, comme au temps d'Alexandre, de sombres et épaisses forêts, à travers lesquelles serpentent le Rhydagus et le Ziobèris, son principal affluent. Le Rhydagus descend des plus hautes sommités du mont Coronus, et va se jeter dans la mer vers Amol : rapide et impétueux dans les montagnes, il se calme dans la plaine, où il reçoit le Ziobèris, fleuve merveilleux, qui se cache pendant quelque temps dans les entrailles de la terre et reparaît ensuite inopinément au milieu de vastes prairies, couvertes d'un éternel gazon.

Le Ghilan et le Mazandéran présentent presque partout une terre humide et grasse. La Parthie au contraire et la Bactriane offrent une terre sèche et légère : ce sont des veines d'un terreau fertile au milieu de landes, et des collines ombragées au milieu de sables. On ne peut voyager dans ces déserts que comme on voyage sur mer, avec le secours des astres; et voilà pourquoi Alexandre aima mieux côtoyer la chaîne taurique au sud et entrer dans la Bactriane par les gorges du mont Parapomisus , que d'y pénétrer par les landes de la Parthie.

Les deux chaînes, qui bordent la Perse à l'est, paraissent rompues sur plusieurs points, comme à Ter-

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chitz.et à Kandahar; mais la chaîne, dont elle est bordée au sud , le long de l'Océan , présente une falaise continue qui traverse les déserts de la Gédrosie et qui se relève et se hérisse de hautes montagnes, en se rapprochant du golfe Persîque : en sorte qu'on ne peut aller de Schiras à Bender - Abassi ni à Bouschir que par des défilés dangereux. Tout ce pays est d'un accès difficile, et la Perse n'est guère accessible à une armée d'invasion que du côté de Kandahar ou de celui de Tauris.

Les peuples répandus sur le vaste territoire de la Perse 9 n'ont pas tous les mêmes mœurs ni la même Origine. Dans le cordon du sud, sont les Perses, proprement dits, dans celui de l'ouest les Mèdes ou les Kourdes,dans le cordon du nord les Parthes ou Tartares et dans cdui de l'est les Afghans. Des peuples pasteurs, semblables aux Arabes Bédouins , quoiqu'ils se croient d'origine tartare, errent dans les landes de l'intérieur et ne s'arrêtent passagèrement que là où ils trouvent de l'eau et des pâturages; mais tous ces peuples, plus ou moins nomades, ont toujours été la proie des autres; et voilà pourquoi les Perses et les Mèdes, qui habitent le cordon du sud 'et celui de l'ouest, les Parthes et les Afghans qui habitent ceux du nord et de lest, ont tour à tour dominé dans ce pays, les Mèdes avant Cyrus, les Perses depuis Cyrus jusqu'à Alexandre, les Parthes sous les Arsacides, puis encore les Perses et les Parthes sous différentes dynasties, et enfin de nos jours les Afghans et les Kadjars, sortis, les uns du cordon de l'est, et les autres de celui du nord. Tous ces peuples montagnards sont très-braves, et n'ont jamais été conquis que par les Macédoniens;

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mais ceux qui habitent l'intérieur de la Perse, et surtout les grandes villes, sont tous plus ou moins amollis, et ont toujours été soumis aux autres.

Les Persans sont aujourd'hui un mélange de divers peuples, qui ne diffèrent pas moins entre eux d'origine que de religion. I^e fond de la population est musulmane de la secte d'Ali; mais elle est mêlée de musulmans de la secte d'Omar, de chrétiens de toutes les sectes, de Juifs de tous les rites, d'ignicoles ou Guèbres et enfin de Banians ou Indous.

Les Persans sont en général bien faits, spirituels, également propres aux exercices du corps et de l'esprit : ils ne sont pas aussi grands que les Turks, mais ils sont aussi courageux, et ils ont encore plus d'aptitude aux exercices militaires; en sorte qu'il serait plus aisé de les former à la discipline européenne. Ils ont le corps moins massif, la taille plus svelte, la physionomie plus fine, le regard plus expressif, la démarche plus légère, toutes les formes plus élégantes, l'esprit plus vif et plus pénétrant, l'humeur plus enjouée; mais leur caractère moral ne vaut pas celui des Turks. Ceux-ci vivent, il est vrai, comme les Persans, sous un gouvernement despotique; mais ils ont conservé dans leur servitude une espèce de fierté. On dirait qu'ils sont plutôt les compagnons que les esclaves de leur maître, et ils semblent n'avoir pas perdu tout sentiment de la dignité humaine : ils sont cruels, barbares, mais ils sont fidèles à leur parole, généreux, hospitaliers. Ils ont dans Tame l'idée fortement empreinte du juste et de l'injuste, une soumission stoïque aux décrets du destin , de la fermeté dans les revers et de la modération dans les succès. I^es Per-

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sans au contraire paraissent entièrement dégradés : avec tous les vices des Turks, ils n'ont presque aucune de leurs vertus : ils sont tout à la fois vils et vains, et semblent, comme les courtisans des monarchies européennes , porter leur servitude avec orgueil : ils sont rusés, menteurs, perfides : chez eux nulle parole n'est vraie, nul serment n'est sacré : ils sont bas et rampants envers le fort , insolents et durs envers le faible , sans pitié pour le malheureux : enfin ils ont tous les vices résultant d'une mauvaise forme de gou* vernement, sans avoir aucune vertu des peuples primitifs. Leurs femmes valent mieux qu'eux sous tous les rapports, parce que vivant uniquement dans la famille et dans une retraite presque absolue, le gouvernement a moins influé ^ur leurs mœurs : elles sont humaines, compatissantes, d'une' douceur angélique; et sans être aussi belles que les Géorgiennes, elles ont plus de grâce dans la démarche et plus d'expression dans la physionomie : elles ont les yeux noirs, fendus en amande et ornés dejongs cils, le nez aquilin, la bouche petite; mais elles ont en général le visage trop rond et le teint trop pâle, différentes en cela des Géorgiennes, qui ont presque toutes le visage ovale et qui sont aussi renommées pour la fraîcheur de leur teint, que pour l'élégance de leurs foimes.

Le gouvernement persan est encore plus despotique, ou , pour mieux dire, plus arbitraire que le gouvernement turk, et il est moins éclairé. A Constantinople, le corps diplomatique est comme un foyer qui répand sans cesse autour de lui un faisceau de lumières, dont le gouvernement turk peut profiter, tandis que le gouvernement persan, relégué -à Téhéran au fond de la Perse, na

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presque aucun moyen de participer à la civilisation européenne et de sortir de la barbarie asiatique ; mais si les Persans avaient autant de points de contact avec les Européens que les Turks, il est vraisemblable qu'ils feraient plus de progrès dans les arts, parce qu'ils paraissent plus intelligents et qu'ils ont moins de préjugés. L'esprit naturel des Persans les rapproche des Européens, tandis que leur position géographique les en éloigne. Il est à désirer pour leur bonheur que les Russes ou les Anglais se rapprochent d'eux davantage, parce qu'ils ne peuvent recevoir la civilisation que de ces deux peuples; mais ils ne peuvent la recevoir que lentement des Russes^ qui ne l'ont encore eux-mêmes que par emprunt, tandis qu'ils pourraient la recevoir des Anglais immédiatement et la communiquer de proche en proche aux Turks. Les peuples de l'Asie ne peuvent maintenant être civilisés que par ceux de l'Europe.

La Perse, par l'étendue et la diversité de son terri-^ toire, est comme l'abrégé de tous les climats. On y trouve les fruits des tropiques et ceux des riions polaires; mais sa population est clair -semée, et on ne la porte pas au-delà de dix millions d'habitants. Le revenu de son gouvernement n'excède pas joo millions de francs, et il paraît qu'il n'a jamais été bien considérable, puisque dans le temps de sa splendeur, sous Darius fils d'Hystaspe, il n'était que de 149^60 talents euboïques ou de 90 millions de francs au plus. Aussi son armée ne s'élève-t-elle pas, en temps de guerre, au-delà de 200,000 hommes, et elle est alors composée de troupes féodales ou du contingent des tribus nomades, qui consiste principalement en cavalerie, de la garde militaire des khans, ou gouverneurs

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des provinces et de celle du roi. Il n'y a guère qu'au corps permanent de i5 à ao mille hommes, exercé à l'européenne.

On cherche aujourd'hui en Perse , comme en Turkie , à réformer l'armée et à y introduire la discipline de l'Europe. Si cette réforme a lieu, elle finira par changer la monarchie théocratique des Turks et la monarchie féodale des Persans en une monarchie purement militaire; et quoique cette forme de gouvernemeilt soit la pire de toutes pour une nation civilisée, parce qu'elle la replonge dans la barbarie, elle est la plus propre et la plus prompte à civiliser une na* tion barbare, parce qu'on ne peut pas réformer l'armée, sans réformer l'administration financière et civile, ni réformer l'administration sans réformer le gouvernement. C'est la marche suivie en Europe par la Prusse , qui a commencé par organiser l'administration municipale et provinciale, avant d'organiser l'état; et c'est la marche que doivent suivre toutes les nations qui voudront passer de la barbarie à la civilisation : autrement, elles élèveront un édifice en l'air, qui sera renversé au moindre choc, et elles n'arriveront à la liberté, qu'après avoir traversé l'anarchie.

I^a Perse est à l'Asie ce que la France est à l'Europe. La situation de ces deux pays entre deux mers , la oonnexité de leur territoire^ la forte enceinte de leurs montagnes , tout jusqu'au génie brillant et guer-» rier de leurs habitants, fait de la Perse et de la France les deux points domrinants des deux plus belles portions dû globe; mais la France a cet avantage sur la Perse que, le centre y étant plus peuplé que la circonférence, le pouvoir s'y distribue aisément et y

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maintient tout dans rharmonie, au lieu qu'en Perse, la circonférence étant plus peuplée que le centre, l'anarchie est toujours aux extrémités; et voilà pourquoi les Perses , les Mèdes , les Parthes et les Afghans , après avoir tour à tour subjugué les peuples de l'intérieur^ n'ont jamais pu se subjuguer les uns les autres et sont toujours restés indépendants. C'est la principale cause des troubles qui ont long-temps agité ce pays, et qui l'agitent encore.

Telle est aujourd'hui cette portion de l'Asie, que borde à l'ouest la ligne du Tigre et que les anciens nommaient grande Asie ou Asie supérieure^ pour la distinguer de l'Asie -Mineure, que borde à l'est la ligne de l'Euphrate.

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