CHAPITRE XI
Des marches militaires les plus célèbres à travers l'Asie-Mineiire et les lignes de TEuphrate et du Tigre, et d'abord de la marche des Dix-Mille.
Les différentes routes qui conduisent de l'Asie-Mineure dans la haute Asie, à travers les lignes de l'Euphrate et du Tigre, ont été souvent parcourues par les armées anciennes et modernes ; mais pour ne parler ici que des marches les plus célèbres , arrêtonsnous à celles des Grecs et des Romains. I^a mieux connue de toutes est sans contredit celle des Dix-Mille,
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parce qu'elle a été décrite par Xénophon, témoin et acteur.
Oïl donne le nom de Dix-Mille au corps auxiliaire des Grecs , qui suivit Cyrus le jeune dans son expédition contre Artaxerxèç-Mnémon, roi de Perse. Cyrus, frère d'Artaxerxès j n'avait obtenu dans l'héritage paternel que la simple satrapie de la Lydie; et mécontent de son apanage, il voulut l'agrandir et entreprit de détrôner son frère.
Il y avait alors dans les colonies grecques de la Thrace et de l'Asie-Miueure une foule d'aventuriers grecs, qui bannis de leur patrie en cherchaient une, les armes à la main : c'étaient des espèces de Condottieri^ comme ceux que Ton a vus depuis en Italie et qui, recevant de l'argent pour se battre, se battaient encore pour piller. Tels étaient Cléarque de Lacédémone, Proxène de Béotie et Ménon de Thessalie, qui vinrent avec des corps plus ou moins nombreux offrir leurs services au jeune Cyrus.
Ce prince assembla son armée à Sardes, le siège de son gouvernement, traversa la Lydie, et alla passer le Méandre vers son confluent avec le Lycus dans la plaine d'Hiérapolis ; d'où il s'éleva par Colosses à Célènes, où naissait le principal affluent du fleuve. Un autre affluent, nommé Marsyas, naissait près de là sous les murs d'une forteresse, à laquelle on donna depuis le nom d'Apamée. Cyrus avait sous Célènes une maison de plaisance, environnée d'un parc trèsétendu. Ce fut dans ce parc qu'il fit la revue de son armée. IjC corps des Grecs se trouva composé de onze mille hoplites ou soldats pesamment armés, et de deux mille hommes armés à la légère. Après un séjour d'un mois
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à Gélènes, l'armée décampa et $ éleva par Peltes sur le point le pl^us élevé du plateau de l'Asie -Mineure, vers un lieu nommé le marché des Céramieiïs, oîi elle fit des approvisionnements de toute espèce, et elle alla de ce lieu à un autre, nommé Caystropédion , éloigné de 3o parasanges du premier '. Cyrus fut obligé de s'arrêter là , parcre que les différentes troupes , qu'il avait à sa solde, vinrent toutes lui demander de i'ar* gent et qu'il n'en avait point; mais Epyaxa, femme de Syennésis roi de Ciiicie, dont il était aimé, lui en ayant apporté, il fit distribuer à chaque soldat quatre mois de paye : ce qui contenta toute l'armée. Alors elle se remit en marche ; et faisant 5 parasanges par jour , elle alla en deux, marches à Thymbrée et en deux autres à Tyriée. Cyrus séjourna pendant trois jours autour de cette ville , pour donner à la reine de Ciiicie le plaisir de voir manœuvrer ses troupes. Les divers corps se rangèrent en bataille d'après les usages
I. Pour mettre le lecteur à même de rectifier mes erreurs, si j'en commettais quelqu'une dans cette marche, j'indiquerai Içs distances en parasanges. La parasange était de 3o stades. W y avait deux sortes de stades, le petit ou le pithyque de 7$ toises , 3 pieds, 4 pouces, et le grand de 94 toises 1/2 : la parasange était donc suivant les uns de ^,iS6 toises, ou de 2,835 toises suivant les autres. Tous les lieux indiqués depuis Célènes étaient sur le plateau occidental de l'Asie -Mineure, et Cyrus dans sa marche, après s'être élevé sur le point le plus élevé de ce plateau, le côtoya du nord au sud, au lieu de le couper obliquement du nord-ouest au sud-est , en sortant de Célènes. D'après les marches indiqiiées , il paraît que le marché des Céramiens était dans la plaine d'Afioum-Karahissar, et Caystropédion et Thymbrée dans la plaine de Balou-Din , qui se confond avec la première.
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de leur pays, et celui des Grecs se forma sur quatre hommes de hauteur. Ménou avec ses Thessaliens occupait la droite, Proxène avec ses Béotiens le centre, et Cléarque la gauche avec ses Lacédémoniens. Ils avaient tous des casques d'airain surmontés d'une aigrette noire, des tuniques de pourpre assujetties avec une ceinture sur les reins et des boucliers resplendissants. Cyrus fit d'abord défiler devant lui tous les corps des Barbares : puis s'avançant sur son char, accompagné de la reine, qui était en litière auprès de lui, il vint se placer devant le front des Grecs et leur ordonna de marcher. Aussitôt ils s'ébranlent; et réglant tous leurs mouvements au son de la trompette, ils marchent d'abord au pas ordinaire, puis au pas accéléré, enfin au pas de course : ce qui effraya tous les Barbares, et en particulier la reine, qui se retira précipitamment, tout en admirant la belle tenue et la discipline des Grecs. Cyrus vit avec plaisir l'effroi des Barba^ res, parce qu'il semblait lui présager le succès de son entreprise. Il marcha ensuite de Tyriée sur Iconium, où il arriva en trois marches; et côtoyant le pourtour méridional du plateau de l'Asie-Mineure, comme il en avait déjà côtoyé le pourtour occidental, il alla franchir vers Dana ou Thyane la chaîne méridionale du montXaurus, par le côté le plus accessible, pour descendre sur le littoral de la Cilicie par les pyles ciliciennes ; mais ayant appris que ces défilés étaient gardés par Syennésis, roi de Cilicie, il détacha pour les tourner deux cohortes de Grecs, commandées par Ménon, sous prétexte d'escorter la reine £pyaxa par le chemin le plus court; et dès que Syennésis se fut retiré, Cyrus franchit les défilés sans obstacle, et des-
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cendit dans la belle et vaste plaine de la Cilicie , environnée d'une chaîne de montagnes, qui se courbe de deux côtés jusqu'à la mer, et au pied de laquelle était la ville de Tarsous , coupée en deux par le Cydnus. Les habitants l'avaient abandonnée et s'étaient réfugiés avec le roi dans les montagnes. Les Grecs, après l'avoir pillée , se mutinèrent et ne voulurent plus aller en avant , à moins que l'on n'augmentât leur solde. Cyrus y consentit, et leur promit au lieu d'un darique ' par mois trois demi-dariques. Alors l'armée se remit en marche, alla passer le Sarus à dix parasanges de Tarsous, le Pyrame à cinq parasanges plus loin ; et côtoyant le littoral du golfe profond qui sépare de ce côté la Cilicie de la Syrie , elle franchit successivement deux défilés resserrés entre le motit Âmanus et ce golfe, et arriva en quinze parasanges à la ville d'Issus , située sur les bords de la mer , où l'on trouva des bâtiments grecs, qui lui amenaient des
I. Le darique était une monnaie d'or, d'environ i8 francs: c'était la paye mensuelle des soldats grecs au service du roi de Perse. On donnait le double de la paye des soldats aux centurions, et le quadruple aux généraux. C'était là, chez les anciens, la proportion de la paye des uns à celle des autres : c'est qu'il n'y a réellement que deux sortes de chefs, qui doivent recevoir une paye double ou quadruple de celle des soldats; les premiers , parce qu'ils sont les chefs des corps , et les autres ceux des divisions. Chez les modernes, la paye des officiers et des ' états-majorâ absorbe la paye des soldats; et voilà pourquoi le métier de soldat est moins recherché chez nous que chez les anciens. 11 faut donner au soldat la paye au moins d'un ouvrier des champs; mais il faut la lui faire gagner en l'occupant, con^me chez les Romains , hors le temps des exercices militaires , à la construction et à la réparation des routes et des canaux.