VOYAGE UTILITAIRE
dont les habitants se nourrissaient en guise de pain , et un vin, qui paraissait âpre et même aigre, lorsqu'on le buvait pur, mais qui acquérait du parfum et un goût agréable , dès qu on le mêlait avec de l'eau. L'armée se refit dans cette ville ; et reprenant sa marche, elle soumit ou reçut à composition toutes les autres villes qui étaient sur son passage : c'étaient de simples bourgades, situées dans des lieux forts et distantes entre elles d'environ 80 stades, d'où les Barbares par leurs cris se faisaient entendre les uns des autres, tant il y avait de montagnes et de vallons dans Je pays ',
L'armée mit huit jours à traverser le pays des Mossynèques, et arriva le neuvième à celui des Chalybes du Pout-Euxin : c'était un peuple peu nombreux, exploitant des mines de fer. Puis elle traversa le pays des Tibaréniens , dont le sol était plus uni : leurs places étaient situées sur les bords de la mer , et peu fortes par leur site. Les généraux voulaient les attaquer de vive force, pour y faire du butin, et ils refusèrent d'abord les dons de l'hospitalité qu'on vint leur offrir ; mais ayant ensuite consulté les dieux en leur immolant des victimes, ils virent par les entrailles des victimes que les dieux n'approuvaient pas cette guerre , et on reçut les présents des Tibaréniens. On traversa ensuite paisiblement leur territoire, en payant tout
I. C'est le pays nommé Djanik, un des plus accidentés de l'Asie-Mineure. Il est cependant difficile de croire que la voix humaine put s'y faire entendre à de si grandes distances, à moins qu'elle n'y fût portée par des instruments concaves, pareils à nos porte- voix.
DANS l'empire OTHOMAIT. !î57
ce que Ton y prenait, et on arriva à Cotyore, leur ville principale.
Cotyôre était une colonie grecque, où l'armée séjourna pendant un mois et demi, et où elle vécut, comme à Trébizonde, du butin fait sur les peuples voisins. Elle se livra dans son camp à toutes sortes d'amusements, et y donna même des jeux publics. Les soldats des différentes nations, qui composaient l'armée, y dansèrent les danses de leur pays. Des Thraces parurent les premiers tout armés, et sautèrent au son de la flûte. Ils s'élevaient si haut et retombaient avec tant de force , que toute l'armée en parut effrayée. Ils figurèrent ensuite un combat, à la fin duquel un danseur frappa l'autre, et tout le monde crut qu'il l'avait blessé ; mais ce n'était qu'un artifice. Le vain* queur dépouilla le vaincu en dansant, et sortit de la scène par un pas très-gai , qui exprimait sa victoire.
Ensuite les Magnésiens dansèrent la danse du semeur. Le semeur pose ses armes à terre, attèle deux bceufs à sa charrue, et ensemence un champ , se retournant de temps en temps comme un homme qui a peur. Un voleur survient : le laboureur saute sur ses armes et court à lui, comme pour défendre ises bœufs. Tantôt le voleur a le dessus, garotte le laboureur et amène son attelage : tantôt le laboureur est victorieux, lie au voleur les liiains derrière le dos, l'attèle à son char à côté des bœufs et le fait marcher ainsi devant lui.
Un Mysicn vint après : il tenait un bouclier de chaque main. Quelquefois il s'en setvait, comme poiïr se défendre à la fois contre deux ennemis : d'autres fois, comme s'il n'y en avait qu'un seul : souvent il
tournait rapidement sur lui-même et faisait le saut périlleux, sans lâcher ses boucliers. Il finit par frapper, à la manière des Perses, d'un bouclier sur l'autre, et par exécuter au son de cet instrument nouveau un pas charmant.
Des Arcadiens parurent ensuite sur la scène : ils étaient couverts d'armes brillantes et s'avancèrent en cadence, se tenant les uns les autres par la main et la flûte exécutant une marche guerrière, Quelqiie$«uns se détachaient de la bande, d'autres s'y joignaient, et ils finissaient tous par danser en rond, mais avec tant de rapidité et de justesse, que le mouvement d'une roue n'est ni plus prorapt ni plus égal.
Enfin deux femmes parurent, vêtues des habits les plus élégants : l'une dansa la Pyr^hique, un bouclier à la main , l'autre la danse d'Ariane, agitant un mouchoir ; mais celle-rci dansa avec tant de légèreté et de grâce, qu'elle ravit tous les spectateurs et termina le ballet au bruit de tous les applaudissements. Les na* turels du pays, étonnés d'un tel spectacle et surtout de la danse des femmes, demandèrent aux Grecs si leurs femmes combattaient aussi avec eux : Oui^ ré* pondit-on de toutes parts , ce sont eUea qui , en dansant ^t en combattant tour à tour, ont chassé de la Grèce l'armée du Grand-Roi.
Le lendemain l'armée quitta Cotyore. La ro^te de cette vilk à Sinope tournait le golf^ d'Amisus, et faisait de longs circuits : elle était coupée d'ailleurs par le Thermodon, l'Iris et l'Halys, qu'il était trèsdifficile de p9$seF il gué, et il fallait traverser une gorge dominée des deux cotés pfir des montagnes élevées, où une poignée d'hommes pouvait en arrêter
une multitude d'autres. L'armée préféra pour ces raisons s'embarquer à Cotyore pour Sinope, où elle ar* riva le lendemain en longeant la côte, et où elle ireçut en signe d'amitié les dons de l'hospitalité , qui consistaient en 3,ooo médimnes de farine et en i ,5oo cérames de vin ^
Sinope était, comme Cotyore, une colonie grecque, fille de Milet. Les soldats pendant leur séjour à Cotyore avaient mangé tout ce qu'ils avaient ; et comme ils se voyaient alors près de leur patrie, ils ne voulaient pas y rentrer sans quelque butin. Ils crurent qu'en se donnant un seul chef, au lieu de plusieurs, ils pour* raient mieux, butiner , parce qu'ils pourraient mieux cachei: à l'ennemi leurs desseins , et ils jetèrent les yeux sur Xénophon , celui de leurs généraux qu'ils ai* inaient le plus, et qui avait montré le plus de talents. Celui-ci aurait désiré le comoiandement en chef pour rendre plus de services k ses compatriotes et pour acquérir plus de gloire; mais ayant consulté les dieux, qui parurent contraires à ses vœux , il le refusa. Il ne pouvait pas d'ailleurs accepter seul le pouvoir suprême, sans renier en quelque sorte sa patrie , où ce pouvoir était partagé entre plusieurs. On l'offrit alors au Lacédémônien Chirisophe , qui l'accepta sans balancer , et le lendemain on mit à la voile pour Héraclée, où l'on arriva en deux jours, après avoir aperçu, en longeant la côte, les bouches du Parthénius. Les habitants dlléraclée offrirent aux Grecs, comme ceux de Sinope,
I. Le médiinne était une mesure de capacité de deux pieds de longueur sur un de largeur et un de profondeur. Le cérame n'avait qu'un pied en tous sens.
a6o VOYAGE MlLITAtRS
les présents de l*hospitàlité, savoir 3,poo médimiie» de farine, 12,000 cérames de vin, ao bœufs et 100 moutons. Là, Tarmée se sépara et se divisa en tit>is corps : l'un de 49S00 hoplites, formant à lui seul plus de ta moitié de l'armée et principalement composé d'Arcadiens ou d'Achéens , sous la conduite de dix généraux de leur pays : un autre de 1 ,4oo hommes pesamment armés et de 700 hommes armés à la légère, commandés, par Chirisophe ; et le 3^, commandé par Xénophon , de i ,700 hoplites et de 3oo hommes de troupes légères, auxquelles on avait réuni un escadron de 4o chevaux. C'était tout ce qui restait d'hommes présents sous les armes. Les autres étaient morts ou restés dans les colonies grecques, où l'on avait séjourné. La division des Arcadiens s'embarqua à Héraclée et fit une descente sur la cote de Bithyuie au port de Calpé, où elle pilla tous les villages voisins sur un rayon de 5o stades : elle enleva beaucoup de bétail et fit un gtand nombre de prisonniers; mais n'ayant point de troupes légères et se gardant mal, elle fut inc^inément assaillie par les habitants du pays et très-maltraitée : elle était même assiégée sur une colline et en danger d'être prise tout entière , lorsque Chirisophe et Xénophon, partis séparément d'Héraclée, l'un par terre, l'autre par mer, arrivèrent successivement à Calpé. Xénophon marcha de suite avec sa division au secours des Arcadiens et les dégagea , les Barbares ayant pris la fuite à son approche. Les trois divisions se réunirent alors au port de Calpé dans un même camp, et résolurent de ne plus se séparer. On rendit même le commandement aux anciens généraux; et Chirisophe étant mort dans cet intervalle, il fut remplacé par Néon.
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Le port de Calpé était à iiii-cheinin d'Héraclée et de Byzance : celait un très<^beau port ^creusé dans les flancs d'un rocher coopé à pic, qui s'avançait sur les flots et qui, ayant ao orgies 'd'élévation surtout son pourtour , ne tenait à la terre fertile que par un isthme de 4 plèthres. Nul site plus propre à bâtir une ville. Une source abondante d'eau douce naissait sur les bords de la mer : le territoire tout autour était fertile et présentait de belles forêts, où l'on aurait pu couper tout le bois nécessaire au chauffage et aux constructions. L'armée , réunie dans ce lieu et environnée de Barbares de tous côtés, eut le désir de s'y établir, et l'on prétend que Xénophon lui avait inspiré ce désir , dans l'espoir de s'y faire roi. Ce qu'il y a de sûr, c'est que ce général avait été d'avis de s'y retrancher et de faire de là des excursions dans la Bithynie , si l'on avait envie d'amasser du butin , avant de sortir de l'Asie, pour rentrer dans la Grèce; mais Néon, successeur de Chirisophe, ayant été battu dans une de ces e^^cursîons et ayant perdu 5oo hoplites, Xénophon dut songer à sauver l'aimée, avant de songer à l'enridiir : il marcha donc avec tous les soldats âgés de moins de 5o ans contre les Barbares qui l'attendaient, rangés en bataille au-delà d'un vallon, sur des collines escarpées. Les Grecs, formés en colonnes par cohortes, franchirent le vallon au pas accéléré sans déranger leur ligne, culbutèrent les Barbares de la première colline où ils étaient postés , puis de deux autres où ils s'étaient ralliés, et ne rentrèrent au camp qu'après les avoir dispersés. Ayant ainsi réparé l'on-