CHAPITRE IV
Des différentes routes qui traversent la Syrie,
Telles sont les deux zones qui composent la Syrie : voici les routes qui la traversent. Les unes la traversent du nord au sud ou du sud au nord, comme les routes de Gaze à Laodicée et de Jérusalem à Antioche: les autres de Touest à l'est, telles que les routes d'Alexandrète et de Laodicée à Alep , celles de Sidon et de Tyr à Palmyre , les routes d'Acre et de Caîfa à Damas et celles de Jaffa et de Gaze à Jérusalem.
La route de Gaze à Laodicée côtoie le littoral de la Palestine et de la Phénicie, et n'offre des difficultés qu'au passage du mont Carmel vers Caïfa, et à ceux du cap Blanc et du cap Beau vers Tyr et Tripolis ; mais la corniche qui conduisait autrefois de Laodicée ^à Séleucie et de Séleucie à Alexandrète , le long du littoral , est aujourd'hui impraticable , et il faut tourner la chaîne des montagnes du côté de l'est, par la vallée de l'Oronte, quand on veut aller de Laodicée à Antioche et à Alexandrète.
La route de Jérusalem à Antioche est plus difficile. Il faut d'abord descendre par des ravins profonds dans la vallée du Jourdain jusque vers Jéricho ou même
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vers Bisan, défiler ensuite dans cette vallée étroite jusque vers le pont de Giz-el-Mékanieh , ou jusqu'à celui d'Yacoub en tournant à l'ouest le lac de Tibériade , traverser le fleuve sur l'un ou l'autre de ces ponts, et s'élever enfin sur la crête nue et aride de la chaîne orientale de la Syrie, pour descendre avec un affluent du Chrysorhoas dans la plaine de Damas. Toute cette plaine est bien cultivée , et la ville offrirait de grandes ressources à une armée ; mais la populace y est mutine et turbulente, et il faudrait camper hors de ses murs. On remonte ensuite le Chrysorhoas , divisé en plusieurs branches, jusqu'au village de Maksan, où l'on s'enfonce dans une gorge profonde qui réunit les deux principaux affluents de la rivière; et remontant l'affluent le plus oriental , on s'élève par une rampe roide vers le village de Kotaifa sur la crête nue et aride, qui lie les deux chaînes de la Syrie et l'Ânti- Liban au Liban : c'est un des points les plus élevés de la Syrie, quoiqu'il ne présente à l'œil qu'un pla-' teau calcaire, parsemé de pierres roulées. On traverse ce plateau depuis le village de Maloula jusqu'à celui de Nebka : tout autour est un désert affreux, où l'on n'aperçoit pas un brin d'herbe , où l'on ne rencontre *• pas une seule habitation, pas même une tente de Bédouin. Enfin l'on descend par une rampe insensible, à travers de petites collines rondes , dans la vallée où coule l'Oronte, venu des montagnes qui sont à l'ouest, vers la tête de la vallée de Balbêk ; et laissant à l'est 'le vaste désert de l'Arabie, on arrive à Homs, l'ancienne Émèse. Là le pays change d'aspect , et l'on aperçoit une terre rougeâtre, au lieu de la terre blanchâtre du désert. Le fleuve coule à une demi-lieue de
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la ville dans une vallëe coupée par un marais ; et après avoir laissé sur la droite le chemin de Palmyre, on descend avec l'Oronte au village de Rastan, situé sur le* bord d'un précipice doQt le fleuve baigne le pied. L'Oronte près de ce village fait un détour vers l'est à travers une vallée étroite et profonde. On passe le fleuve au-dessous du village, et on va le rejoindre à l'extrémité du détour dans la ville de Hama, où on le repasse sur un pont de pierre. L'Oronte coupe la ville en deux, et jaillit en cascades par- dessus les digues élevées dans son lit , pour donner le mouvement aux roues hydrauliques qui distribuent l'eau dans la ville.
On laisse à Hama le chemin qui conduit par le bourg de Marra à Alep, à travers la chaîne orientale de la Syrie : celui d'Antioche côtoie le fleuve sur sa rive droite depuis Hama jusqu'à Apamée, et sur sa rive gauche depui» Apamée jusqu'à Schoghr. Les vil-
^ lages que l'on rencontre ne sont composés que de huttes de terre, et ont l'aspect le plus misérable; mais les approches de Schogbr sont riants, et la situation de la ville au pied des hautes montagnes qui resser*-
. rent vers ce point la vallée de l'Oronte , est très-pittoresque. Cette vallée s'ouvre geu à peu , le fleuve s'éloigne sur la droite et l'on va à travers une vaste plaine le rejoindre sous Antioche; d'où l'on s'élève sur le mont Rhosus pour descendre par le boui^ de Beylan à Alexandre te. C'est la route la plus importante de la iSfyrie , parce qu'elle la traverse dans toute sa longueur du sud au nord : toutes les autres la traversent de l'ouest à l'est.
La première de ces routes transversales, en partant
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du nord , est celle d'Alexandrète à Alep : elle se dirige au sud-est, et s'élève de la plaine d'Alexandrète par un ravin profond au bourg de Beylan ; d'où l'on monte sur la crête des montagnes qui lient le mont Amaous au mont Rhosus et à la chaîne occidentale de la Syrie, pour descendre sur le lac Bohaïré et avec les eaux de ce lac sur l'Oronte. On passe le fleuve de^ vaut Antioche ; et traversant la plaine, qu'il embrasse dans son vaste circuit, on va le repasser vei^s le bonrg de Hamzieh; d'où l'on s'élève par le village de Tel- Akbécin ou par celui de Keftin sur la chaîne orientale de la Syrie. Cette chaîne est peu élevée et présente un immense plateau, hérissé de collines oblongues, toutes couronnées d'oliviers. On circule sur le plateau, autour de ces collines , jusque vers le village de Téreb ; et l'on s'élève enfin vers celui de Tadil sur une dernière chaîne de coteaux, pour descendre par un talus trèsdoux sur la plaine d'Alep. Cette route n'offrirait de difficultés à une armée qu'au défilé de Beylan ; mais il faudrait doubler et même tripler les attelages dans la plaine de l'Oronte , parce qu'elle est molle et fangeuse en hiver.
La route de Laodicée à Alep en offrirait davantage, parce qu'il &ut défiler dans les gorges de la chaîne occidentale de la Syrie depuis le village de Baloulié jusqu'à celui d' Abdama , et que la montée d'Abdama sur la crête de la chaîne est très-roide , et la descente • à Schoghr dans la vallée de l'Oronte encore plus rapide. Il serait impossible d'y traîner de l'artillerie; mais on pourrait adoucir les deux pentes opposées, en remontant d'un côté l'Éleuthérus jusqu'à ses sources, et en descendant de l'autre par un long détour dans la val-
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iëe de TOronte au-dessus de Schoghr, où elle se déploie en une vaste prairie. On s'élève ensuite de la vallée de rOronte par le village de Mâarât-Mesrin ou par celui de Sarmin sur le dos de la chaîne orientale de la Syrie, très-agréablement étagée en coteaux, et Ton descend par une rampe douce sur le plateau d'Alep. Cette route se dirige au nord-est et forme avec celle d'Âlexandrète un angle , au sommet duquel est Alep. On .va ensuite d'Alep passer l'Ëuphrate à Bir, à travers la plaine sillonnée par les deux affluents du Sadjour, ou bien on va le passer vers Tapsaque à travers la vallée de Taïb. Cette dernière route n'offre plus aucune ressource, parce que. le pays est inculte; mais l'autre offre encore quelques terrains cultivés , et sur ces terrains quelques villages, d'un aspect singulier. Toutes les maisons sont carrées, construites en pierre et surmontées d'une coupole qui se termine en flèche : on croirait voir de loin un amas de ruches reposant sur leurs piédestaux.
Il y a une route qui va de Tripolis à Hama et à Émèse par le bourg d'Akkar , en coupant la chaîne syrienne par le milieu ; mais cette route n'est bonne que pour les caravanes, parce qu'elle traverse la chaîne vers ses plus hautes sommités. La route de Sidon et de Tyr, à travers la vallée de Balbêk ou la Célé-Syrie, est la seule accessible à une armée: toutefois elle ne conduit qu'à Émèse , et d'Émèse à travers le désert à Palmyre bu à Antioche le long de l'Oronte ; et si l'on veut aller à Damas, il faut traverser le plateau aride et nu qui lie les deux chaînes syriennes ou franchir l'Anti-Liban vers ses plus hautes crêtes , pour descendre par des escarpements affreux dans la plaine de Damas.
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Cette route, qui menait autrefois de Sidon et de Tyr par Héliopolis à Palmyre, se dirige au nord-est, pénètre dans la Célé-Syrie vers le bourg d'Arnoun ou vers celui d'Yaroun, et conduit par les villages de Djésin et de Fursoût à Balbêk , en remontant le Léontès. On s'élève ensuite de Balbêk sur la crête des tnontagnes qui lient les deux chaînes syriennes, et l'on descend par une gorge profonde dans le val de Marsyas, où se rassemblent tous les affluents de l'Oronte , et d'où Ton va , en côtoyant le fleuve , à Emèse. La gorge entre la vallée de Balbêk et le val de Marsyas était autrefois défendue par les deux châteaux de Broques et de Gerrhes, situés sur deux montagnes opposées , qui ne laissent entre elles qu'un passage étroit, par où il fallait défiler pour déboucher d'un côté dans la Célé-Syrie, et de l'autre dans la vallée de l'Oronte : c'était la route de Tyr à Palmyre, à travers la Célé-Syrie , et de Palmyre à Babylone le long de l'Euphrate ; et c'est encore la route la plus courte pour aller de la Méditerranée au golfe Persique , à travers le désert.
La route d'Acre et de Caîfa à Damas se dirige également au nord -est. Cette route remonte la vallée transversale qui sépare l'Anti-Liban du mont Carmel jusque vers la petite ville de Nazareth ; d'où elle s'é-, lève par le village de Cana et par le bourg de Safad sur la crête des montagnes qui bordent le Jourdain , pour descendre sur ce fleuve vers le pont d'Yacoub , formé de trois arches en ogive, mais très-solidement construites en pierres de taille. Sur la rive droite est un vieux fortin occupé par une garde du pacha- d'Acre, et suf la rive gauche un khan crénelé, occupé IL a 3
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par une garde du pacha de Damas, qui exigent Tune et Tautre un péage des passants : c'est la limite des deux pachaliks. Ije Jourdain est très-encaisse vers ce point et a un cours rapide et bruyant. On s'élève des bords du fleuve par une montée roide sur un plateau couvert d yeuses ou de chênes rabougris, et Ton entre par un détour à droite dans une plaine aride et nue, oïl l'on voit le khan de Kinitri. Puis on traverse un autre petit bois, où les arbres sont clair-semés, et à l'issue duquel un chemin âpre et difficile conduit au pied d'une hauteur, où Ton trouve le village de Sassa. Depuis le pont d'Yacoub jusqu'à ce village, le terrain n'est couvert que de laves, de basaltes et d'autres produits volcaniques. On croirait être dans les champs phlégéens. Toutes les pierres sont noires, poreuses ou cariées, comme si elles sortaient du cratère d'un volcan ; mais c'est surtout aux approches de Sassa que le désordre est le plus apparent et que les roches bouleversées semblent être récemment sorties du sein de la terre. Cet affreux plateau est bordé au nord par un mont élevé , un des points culminants de l'Ânti-Liban, où le Jourdain a ses sources. On laisse cette montagne à gauche, et l'on descend avec un affluent du Chrysorhoas ds^ns une vaste plaine , parsemée de villages, qui du lieu élevé, où l'on se trouve, paraissent comme des points noirs : c'est la plaine de Damas. En approchant de la ville, on croit voir devant soi un vaste camp de tentes coniques, élevées de 12 à i5 pieds au-dessus du niveau du sol ; mais on reconnaît bientôt que ce sont de petites coupoles servant de toiture aux maisons des faubourgs, presque toutes bâties en terre. On les prendrait à quelque distance
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pour des colombiers, tant on voit de pigeons voler à l'entour ; mais les maisons de Tiatérieur de la ville sont mieu^c bâties, et elles sont pour la plupart cons<truites en pierre et couvertes de terrasses, en guise de toits. De tous côtés sont des groupes de platanes, au milieu desquels percent les coupoles et les minarets des mosquées. Les rues sont pavées, asse% bien alignées et ornées de petits trottoirs : ce qui donne à cette ville un aspect riant. Damas est une des plus belles villes de la Syrie, et celle t>ii l'on voit les plus belles mos-^ quées ; mais elle le cède à Alep pour la beauté des maisons et des bazars.
Les routes de Jaffa et de Gaze à Jérusalem ne sont pas aussi montueuses , parce qu'elles traversent seulement l'une des deux chaînes syriennes, tandis que l'autre les traverse toutes les deux ; mais les approches de Jérusalem sont encore plus difficiles que celles de Da*^ mas. La première de ces routes se dirige au sud-est et va de Jaffa à Ram lé, à travers une plaine unie comme la mer, ressemblant par sa fertilité à celles de l'Egypte et s'îélevant insensiblement jusqu'au pied des montagnes qui forment la chaîne syrienne et qui paraissent divisées vers ce point en plusieurs gradins ou chaînons , presque tous dépouillés d'arbres. On s'élève d'abord de Ramlé par le village de Latroun sur le pre-^ mier de ces chaînons, d'où Toii descend dans la vallée de Jérémie : puis on en gravit un second, pour descendre dans une vaUée plus étrotte que la premièrie et sillonnée par un large torrent , sur les bords du** quel on aperçoit encore quelque verdure. Aurdelà de cette vallée, les montagnes deviennent plus abruptes et sont coupées par des ravins profonds. On circule
pendant quelque temps dans ces ravins, sans apercevoir aucune issue. Enfin on s'élève par une rampe roide et sinueuse sur le dos de la chaîne ou plutôt sur un plateau nu et parsemé, ici de pierres roulées, là de roches fracturées qui offrent de toutes parts l'image du chaos ; et dès qu'on a couronné ce plateau , on aperçoit devant soi , à l'extrémité de l'horizon, des coteaux rougeâtres , et derrière ces coteaux les tours et les murs crénelés de Jérusalem. Il y a de Jaffa à Ramlé 4 lieues , et de Bamlé à Jérusalem environ i o, en tout i4 ^ i5 lieues, que l'on fait avec les chevaux du pays en lo heures et qu'une armée pourrait faire en 3 marches.
* La route de Gaze se dirige au nord-est ; et remontant le ruisseau qui va se jeter dans la mer, vers As- Calon, elle s'élève vers le village de Libna, avec un affluent de ce ruisseau, sur le plateau de Jérusalem. XHette route est moins difficile ; mais le désert qu'elle traverse , en s'élevant sur la chaîne syrienne , est tout nu et n'offre ni eau ni subsistances. Enfin, il y a une route qui va directement de Gaze à Hébron , en se dirigeant à l'est, et qui traverse la chaîne des monta-* gnies vers le village d'El-Hisa ; mais cette route n'est suivie que par les Arabes , parce qu'il faut aller ensuite d'Hébron à Jérusalem par Bethléem et en circulant sur le revers oriental de la chaîne.
Telles sont les principales routes de la Syrie, suivies de tout tetnps par les armées qui ont conquis ce pays. Nous allons indiquer les marches les plus célèbres de ces armées.
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