CHAPITRE IL
De la vallée du Nîl ou de la Haute-Egypte.
Le Nil , en entrant dans la vallée de l'Egypte, fran» chit un banc de granit , qui lui fait faire un saut de quatre à cinq pouces, et c'est cette chute à peine sensible dans les hautes eaux que l'on nomme les Cataractes. Ce n'est au fond qu'un brisant , dont le bruit s'entend de loin. Au-dessous des cataractes sont les deux petites îles de Pliilé et d'Éléphàntine , et vis-àvis l'île d'Éléphantine, sur la rive droite du fleuve, la petite ville de Syène.
L'île de Philé est un plateau de 3oo toises de long sur lao de large, encore tout couvert de ruines, parmi lesquelles on distingue celles d'un petit temple d'Isis, très-bien conservé et du goût le plus pur : c'est un chef-d'œuvre en miniature. Cette petite île, que l'on peut comparer pour la beauté de ses ruines à l'Acropolis d'Athènes, était un lieu sacré pour les Egyptiens, comme l'île de Délos l'était pour les Grecs: elle renfermait le tombeau d'Osiris.
L'île d'Eléphantine n'est guère .plus grande , et n'a que 800 toises de long sur 4^0 de large ; en sorte <jue le royaume, que l'on y a placé, était encore plus
DANS l'emi»ire othoman. 383
petit cpxe celui d'Yvetot. Cette île était jadis l'entrepôt du commerce de l'Egypte avec l'Ethiopie ; et c'était pour favoriser ce commerce que l'on avait construit, sur la rive droite du fleuve , la chaussée dont on voit encore les vestiges.
La ville de Syène, nommée maintenant Assouan, n'est séparée de l'île d'Éléphant i ne que par un bras du Nil, et n'est plus défendue que par un fort en terre , dont les tourelles délabrées ressemblent à ceU les de nos vieux châteaux. Il faudrait, pour la mieux défendre, élever un second fort Sur une éminenoe qui en commande les approches du côté du sud. Syène, Éléphantine et Philé étaient autrefois regardées comme les barrières de l'empire romain , et on y avait placé trois cohortes pour les défendre.
La route de Syène au Kaire côtoie le Nil et offre des ruines à chaque pas ; mais elle n'offre que peu de positions militaires, et ces positions sont toutes vers les points où les deux chaînes se rapprochent, et vers ceux où elles se rompent. La première de ces post*tions est au défilé de Silsilis , entre Ombos et Edfou , et la seconde au défilé d^ Gibiliri ou des deux montagnes, entre Esné et Thèbes. Le lit du fleuve est si resserré vers ces deux points et le passage sur l'une ou l'autre rive si étroit, qu'on pourrait le défendre avec de simples barricades. Tout autour est une plage aride et sèche, sans aucune culture, où l'on ne voit que clés crocodiles. Ces animant viennent s'y reposer ; mais au moindre bruit, ils se précipitent dans le fleuve : ils ressemblent à de gros lézards ; et quand ils mar» chent, on les prendrait de loin pour des canons mon* tés sur leurs affûts.
Edfou et Esné, l'une rApollinopoIis et l'autre lai Latopolis des anciens, situées sur la rive gauche du Nil entre ces deux, défilés , n'ont d'importance que par leurs ruines. Le teraple d'Edfou, assis sur une hauteur qui domine le fleuve, ressemble à une citadelle : les piliers de la porte ont 85 pieds de haut, et les murs extérieurs ^olO pieds de long. Le temple d'Esné offre le plus beau portique qu'il y ait en Egypte : le style des chapiteaux est très-varié et imite les fleurs et les tiges des plantes indigènes, telles que celles du lotus et du palmier. Entre ces deux villes, sur la rive droite du fleuve, est le village d'El-Kâb, l'ancienne Eleïthya , dont les grottes offrent des bas-reliefs , représentant des tableaux champêtres de l'économie domestique.
I^ vallée s'élargit au-delà du défilé de Gibiliu et montre les ruines d'Hermontis , qui ne sont plus qu'à trois lieues et demie de celles de Thèbes. Thèbes occupait toute la largeur de la vallée et les deux rives du Nil. Sur la rive orientale sont les ruines de Karnak et de Luxor, et sur la rive occidentale celles de MédineL-Abou et des temples de Qournah et de Memnon. Le palais de Karnak est le plus grand édifice qui ait été construit en Egypte : il a 1200 pieds de long sur 400 de large : ses immenses portiques, ses longues avenues de sphinx ont quelque chose de merveilleux : on se croirait transporté dans une ville de géants. Le Memnonium ou temple de Memnon, quoique plus dégradé, n'est guère moins imposant par sa grandeur : il renfermait la statue colossale de Memnon, que l'on a transportée de nos jours en Angleterre, et qui rendait , disait-on , des sons harmonieux quand le soleil
DANS li'EMPIRE OTHOMAN. 385
levant la frappait de ses premiers rayons. L'architecture égyptienne n'avait pas sans doute l'élégance et la grâce de l'architecture grecque ; mais elle avait quelque chose de. plus grandiose, et c'est la première qui servit de type à la seconde. Les Romains, imitateurs des Grecs, la copièrent plus, exactement encore que ceux-ci, et le Colysée, ainsi que d'autres monuments de Rome, rappellent ceux de l'Egypte.
A juger de Thèbes par l'étendue de ses ruines, elle devait avoir au moins deux lieues de diamètre sur six à sept lieues de tour, et il n'est pas surprenant qu'elle fut percée de cent portes; mais elle devait être remplie de jardins , comme les autres villes de l'Orient. Autour de la ville , et plus particulièrement au pied du coteau lybique, sont des grottes taillées dans le roc et ornées de sculptures, où les Thébains portaient leurs morts. Les Egyptiens avaient placé leurs tombeaux sur des hauteurs pour les garantir dès inondations ; et voilà pourquoi on trouve dans Tes flancs des deux chaînes tant de grottes qui, après avoir servi d'asile aux morts, en servent encore aux vivants ; car les Égyptiens modernes se réfugiient quelquefois dans ces grottes et y vivent comme les anciens Troglodytes.
Le Nil, au-dessous de Thèbes, fait vers l'est Un grand coude, au fond duquel sont, d'un coté , sur la rive gauche, Négadi, Ballas, Tentyra, et de l'autre, sur la rive droite, Kous, Coptos et Kenné. Négadi est liabité par des Coptes qui font le commerce de la mer Rouge : Ballas est renommé par ses poteries , dont la propriété' est de rafraîchir l'eau en la laissant transsuder ; et Tentyra l'est par ses ruines qui sont les plus