DANS L EMPIRE OTHOMAN. QQ
chaîne du Caucase, sur remplacement de l'ancien château de Cumana. Tout autour errent des troupeaux de chevaux sauvages, dont quelques-uns sont estimés pour leur beauté, et presque tous pour leur bonté. En sortant de la forteresse, on traverse le Térek sur un pont de bois, et on le remonte sur sa rive gauche jusqu'aux villages de Balta et de Laârs, éloignés l'un de loutre de 1 5 verstes et situés chacun sur une hauteur, qui borde le chemin. Ou voit dans le premier une tour en briques, qui sert de vigie; mais le second n'est défendu que par un poste de Cozaques, fermé d'un simple mur en terre. En approchant de celui-ci, la vallée se rétrécit et s'encaisse entre deux chaînes de rochers, les uns calcaires, d'autres schisteux, quelquesuns granitiques. Le Térek occupe presque toute la largeur de la vallée, et s'y précipite avec un bruit effroyable. Le chemin suit les escarpements de la gorge et il est taillé sur ses flancs, tantôt à droite, tantôt à gauche du fleuve , que l'on traverse sur dês ponts de bois informes : souvent il est soutenu par des estacades : là il est coupé dans le rof vif qui le recouvre en demi- voûte, ici la voûte forme le cercle presque entier, comme au passage du Simplon; en sorte que le rocher, percé à jour, semble un anneau suspendu sur le fleuve. On défile ainsi sur cette corniche, jusqu'à ce qu'enfin on arrive à la tête de la vallée, où à l'aspect des rochers qui se rapprochent pour en fermer l'orifice, on croirait qu'il n'y a point d'issue, lorsque tout à coup se présente un passage, qui semble être un ouvrage de l'art, et qui est pourtant celui de la nature. Ce sont les pyles caucasiques, défendues aujourd'hui par la petite forteresse de Da-
3o VOYAGE MILITAIRE
riel, simple carré en pierres, flanqué de tours aux angles et environné de toutes parts de montagnes taillées à pic. On y est comme dans un puits. Cette forteresse est de construction moderne, et elle est séparée par le Térek de lancienne, située sur les flancs d'une montagne, où Ton monte par un escalier taillé dans le roc : c'est le vieux château de Daria , dont il ne reste plus aujourd'hui que les ^murailles et appartenant jadis selon la tradition du pays à une princesse, qui exigeait un péage de tous les voyageurs, retenait ceux qui lui plaisaient pour les admettre à sa couche et les faisait précipiter dans le fleuve, quand elle n'en était pas contente. Le défilé des pyles caucasiennes était défendu du temps des Romains par un mur de 5o toises de long, au milieu duquel on avait percé une porte que l'on fermait tous les soirs, pour ne rien laisser passer pendant la nuit. Cette porte a été long-temps celle des deux empires, parthe et romain; et les Chosroés «t les Césars payaient à frais communs les chefs des hordes scythes, auxquels ils en avaient confié la g^rde.
La vallée s'ouvre en sortant de Dariel, lliorizon s'étend ; et après avoir laissé à droite le Térek , qui souvent inonde ses bord», on monte en trois heures au village et à la redoute de Kazbeg , situés au pied de la montagne, de ee nom , la plus élevée de la chaîne du Caucase après celle de l'£l-Bourous; et Ton va en quatre heures de la redoute de Kazbeg à celle de Koby, près de laquelle le Térek prend sa source.
Koby est situé vers le point , qui sépare les eaux des deux versants du Caucase. La crête, par où l'on traverse la chaîne, est presque toujours couverte de
PANS l'kmpire othoman. 3i
neige, et le gratiit s'y montre en dentelures plus ou moins aiguës. Sur une de ces dentelures, entre Kasbêg et Koby, on aperçoit une église chrétienne, surmontée de deux clochers et dédiée, dit-on, par la reine Thamar à la Trinité. Le pays d'alentour est habité par les Ossètes et par Jes Ingouches, peuples barbares, moitié chrétiens et moitié musulmans, qui vivent du produit de leurs troupeaux et qui fabriquent des tapis remar^ quables p6ur la beauté du tissu et la solidité des couleurs.
. On monte encore de Koby jusqu'au mont Saint* Cbristdpbe, couronné d'une croix; et dès que l'on a franchi ce mont^ le Caucase s'incline au sud, et l'on descend avec rÀ.ragvi, un des affluents du Kour, au village de Kachaour, environné d'une redoute pareille à celle de Koby. La descente est rapide , et le chemin est taillé sur une corniche, bordée d'un précipice de plus- de cent toises de profondeur; mais Ton jouit du haut de cette corniche d'une vue superbe, qui embrasse toute la Géorgie, et l'on voit à ses pieds serpenter le Kour, qui de ce point élevé ressemble à un ruban argeuté.
La Suisse n'offre aucune vallée plus romantique que celle de l'Aragvi au r dessous de Kachaour. Aux montagnes escarpées, qui Qienacent sans ceçse d'engloutir le voyageur dans leurs avalanches, succèdent des collines et des prairies de la plus belle verdure. Le paysage chàt>ge continuellement, et il est embelli par ul>e multitude de villages, répandus sur le penchant des montagaes ou dans le creux des vallons. Le contraste entre les habitants des deux revers n'est pas moins sensible : à la taille svelte et élancée de ceux
3'i VOYAGK MILITAIRK
(lu revers méridional, à Téclat de leur teint, à la douceur de leur physionomie, il est facile de juger que l'on n'est plus parmi les hordes nomades du Caucase, et que l'on entre dans un pays jadis civilisé. De tous côtés, on aperçoit des tours en ruine et des débris de murs, qui annoncent un pays anciennement habité, mais exposé de tout temps aux iilcursions des peuples nomades.
La forteresse de Passanaour, située au-dessous de
Kachaour dans un creux de la vallée, n'est qu'un ré-
^ duit fermé, plus propre à servir d'asile à des paysans
poursuivis par des brigands, qu'à arrêter une armée dans sa marche. La vallée, qui s'était élargie aux approches de cette forteresse, se rétrécit ensuite, et décrit une ligne sinueuse, où l'on défile jusqu'à la forteresse d'Ananour, située vers le confluent de l'Arkala, sur le revers d'une montagne, où l'on voit une tour carrée servant de vigie. Cette forteresse ne vaut pas mieux que les autres, quoiqu'elle paraisse plus solidement construite : elle renferme une centaine de maisons, à moitié cachées sous terre selon l'usage du pays. On y a établi un lazaret pour les voyageurs. La vallée, dans laquelle coule l'Aragvi, est encaissée à l'ouest par une chaîne de montagnes, qui se détache du Caucase vers le mont Kasbêg et qui sépare les eaux du Phase de celles du Kour. Cette chaîne se pyramide au mont Amaranthe et va, sous le nom de monts Moschiques, s'unir sur le plateau de l'Arménie au mont Abos, en séparant les eaux du Bathys de celles de l'Araxe. Anamour est, à cause de son lazaret, la halte obligée de toutes les caravanes.
Le chemin descend d'Anamour au bourg de Dou-
DANS l'eMPIKE OTHOMAW. 33
chcth , où toute la population est concentrée dans une longue rue , bordée de boutiques : il conduit ensuite du bourg de Doucheth au village de Garthis-Rari , tantôt en suivant la rive droite de l'Aragvi , tantôt en s'en éloignant pour côtoyer le pied de montagnes toutes couvertes de vignobles, et va du village de Garthis-Kari en six verstes à la ville de Tzketh, située à l'embranchement de la route de Koutaïs à Téflis et au confluent de l'Aragvi avec le Rour.
Tzketh, appelé vulgairement Metzketh, est une ville ancienne, environnée de ruines qui couvrent un terrein d'environ une lieue de superficie. L'étendue de ces ruines fait présumer que la ville était autrefois plus considérable. La citadelle en occupait le centre, et dominait tous les environs. Cette citadelle est encore assez bien conservée : on voit dans son enceinte l'église cathédrale, où l'on sacrait les anciens rois de Géorgie. La façade et le portail de l'église sont ornés de sculptures gothiques. Metzketh paraît aujourd'hui dép<3uplée et n'a pas plus de quinze à dix-Jiuit cents habitants, employés, pour la plupart, au transport des marchandises de Téflis à Mosdok, Cependant cette ville est encore militairement mieux située que celle de Téflis, puisqu'elle est au principal débouché des montagnes du Caucase dans la vallée du Rour. Deux chemins conduisent de Metzketh- à Téflis: l'un côtoie la rive gauche du fleuve, l'autre sa rive droite. On suit ordinairement celui-ci, et l'on arrive en quatre heures dans la nouvelle capitale de la Géorgie.
Telle est la route qui traverse le Caucasie ' et que
I. Ou trouve, dans le tableau du Caucase de M. Klaprorh, n, 3
34 VOYAGK M1L1TA1RK
l'on peut regarder, comme la route militaire de la Russie en Géorgie. Cette route, il est vrai, est très-* difficile, et depuis Vladi-Kaucas jusqu'à Téflis, il faut y défiler sans cesse dans des gorges étroites, où une armée aurait de la peine à traîner avec elle du canon et où elle ne pourrait pas se faire convoyer par une flotte , comme dans les deux autres ; mais aussi elle est plus courte et conduit directement en Géorgie, tandis que les deux autres ne conduisent, l'une que dans la Colchide et Taiutre que dans le Schirvan. Elle a encore un autre avantage pour une armée d'invasion. Dès que cette armée a couronné le Caucase, elle descend en Géorgie avec le cours des eaux, et rien ne peut plus s'opposer à sa marche, tandis qu'avec une armée solidement établie en Géorgie et postée sur le revers méridional du Caucase, vers le confluent du Kour et de l'Aragvi, on pourrait aisément arrêter une autre armée, qui aurait tourné le Caucase le long de la mer Noire ou de la mer Caspienne, si on se portait rapidement au-devant d'elle au débouché des montagnes, d'un coté vers Koutaïs et de l'autre vers Chamaki : on pourrait n^ême aller l'arrêter au défilé de Pithyonte ou à celui de Derbent, et l'empêcher de déboucher dans la Colchide ou dans le Schirvan; d'où il suit qu'il ne serait pas prudent pour une armée d'invasion de traverser sur un seul point les lignes du Caucase, si ces
rélévation respective des principaux lieux indiqués sur cette route. Mosdok a 81 toises au-dessus du niveau de la mer, Vladi- Kaucas 4^^) Balta 535, Laars 648, Dariel 717, Kohi iio3, la croix du mont Saint -Christophe, le point le plus élevé de la route, i329, Kachaour 963, Passanaour 619, Anamour 487, Doucheth 391, Garthis-Kari 3o4f Metzketh 278, Téflis 23 1.
DANS t'fiMPIRE OTHOMAN. 35
lignes étaient défendues. Mais alors pendant qu'on ferait filer une division de Tarniée par le défilé de Dariel ou par celui de Pithyonte , le corps principal pourrait se porter sur le défilé de Derbent, le moins difGcile des trois, et si ce défilé était défendu, chercher à le tourner par les sentiers , d'où il est dominé. On devrait donc mieux fortifier ces points; et tant qu'ils ne seront pas mieux fortifiés j les pyles de Derbent pourront être regardées comme les portes de l'Asie; mais ces portes ne sont pas les seules, et Ton pourra toujours essayer de franchir celles de Pithyonte et de Dariel.
Le Caucase, interposé entre l'Europe et l'Asie, n'en est pas moins une des plus fortes barrières que la na-» ture ait élevées entre les diverses régions du globe. Presque tous les peuples de l'ancien monde ont placé dans cette chaîne de montagnes , liée par les monts Moschiques au mont Taurus , le berceau de leurs aïeux : les Juifs leur Noë, les Grecs leur Prométhée, les divers peuples de l'Europe leur Japet, toutes les traditions du gen/e humain les premiers hommes , sortis de là main de Dieu, qui sont d'abord descendus de cette région élevée du globe dans la Mésopotamie, dans la Syrie, dans r Asie-Mineure ; d'où ils se soat répandus de proche en proche dans toute l'Europe et sûr tout le littoral de la Méditerranée. Le type de la plus belle race humaine s'y retrouve encore; mais ce type y parait trop fortement exprimé, et il semble s'être adouci sous des climats plus tempérés, dans l'Asie-Mineure et dans la Grèce, où l'on trouve aujourd'hui les plus beaux hommes de la terre.
IjC Caucase n'a pas été seulement le berceau de tous
36 VOTAGK MILITAIRE
les peuples, il en est aussi devenu l'asile commun, comme si les peuples, ainsi que les individus, après avoir éprouvé toutes les traverses de la vie, étaieïit naturellement portés à aller la finir dans le lieu de leur naissance , et si j'ose ainsi parler, sous le toit paternel. Toutes les nations vaincues et malheureuses se sont réfugiées dans cette haute région pour fuir le joug de leurs vainqueurs, et elles y vivent indépendantes et séparées les unes des autres , comme si elles craignaient encore de rencontrer leurs ennemis dans leurs voisins : c'est la raison pour laquelle on y trouve une aussi grande variété de peuples; mais ces peuples divers n'ayant ni règle ni intérêts communs n'ont jamais su se gouverner avec sagesse; et voilà pourquoi malgré leur nombre, leur force et leur courage, ils ont toujours été la proie d'une poignée de Russes, de Turks ou de Persans, qui ne sont guère plus civilisés qu'eux.
On compte encore aujourd'hui dans le Caucase et sur ses deux revers plus d'un million d'habitants, savoir : trois cent mille Circassiens au moins, deux cent mille Lesghis, cent mille Abazes et cinq à six cent mille autres individus de peuples divers. La principale richesse de tous œs peuples est dans leurs troupeaux; mais quelques-uns d'entre eux vivent uniquement de brigandage, et ils sont nichés sur la cime de leurs montagnes, comme des vautours, toujours prêts à fondre dans les vallées sur les malheureux paysans, qui les cultivent.
DANS l'empire othomadt. 37'