‹ Voyage militaire dans l'Empire Othoman, ou, Description de ses frontières et de ses principales défenses, soit naturelles, soit artificielles, avec cinq cartes géographiquesChapitre 6 sur 84 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Des lignes du Kour et de l'Araxe.

Le Kour ou Ryrus des anciens, et l'Âraxe, son principal af&ueut, naissent tous deux au pied des montagnes qui lient les monts Moschiques au mont Abos et le Caucase au Taurus, et ils coulent d'abord, l'un vers le nord, l'autre vers le sud, comme deux frères ennemis, qui veulent se séparer; mais repoussés ensuite par les contre-forts du Caucase et par ceux du Taurus qui barrent à l'un le chemin du. nord et à fautre celui du sud , ils se détournent tous deux vel*s l'est, comme pour se chercher, et finissent par confondre leurs eaux dans un canal commun, pour les porter ensemble , à travers les landes du Mogan , dans le golfe de Salian , une des baies les plus profondes de la mer Caspienne. Le plateau, qu'ils embrassent dans leur cours, est nu et parsemé de lacs qui versent leurs eaux dans l'un ou l'autre des deux fleuves.

Au sud-ouest de ce plateau est une montagne élevée, sur la pente de laquelle on voit la forteresse de Kars. Le Kour sort du^revers septentrional de cette montagne, côtoie le pied des monts Moschiques , traverse les défilés d'Ardagar et de Gueuleh, et descend dans la plaine d'Armoztque , où il reçoit sur sa droite un affluent qui

vient d'Akalkalaki , et sur sa gauche un autre af&ueut qui vient d'Akalsikeh. Akalkalaki n'a qu'une simple enceinte flanquée de tours, incapable de résister ^ une attaque régulière; mais Akalsikeh pourrait opposer une plus longue résistance, et elle est aussi bien défendue par l'art que par la nature. Cette forteresse est située sur un affluent du Kour, au pied d'une montagne couronnée par un vieux château , qu^ lui sert de citadelle. La ville est environnée d'une double enceinte, flanquée de tours, les unes rondes, les autres carrées. On lui donne une population de quinze à vingt mille habitants, Turks, Géorgiens ou Arméniens, et elle est le chef- lieu d'un pachalik turk, qui s'étend au nord jusque vers les ruines d'Armozique et qui forme de ce côté la limite de la Turkie. Ce district, uni à celui des Lazes sur le littoral de la mer Noire, est le gouvernement de la Turkie asiatique le plus élevé au nord, et il est tellement encadré dans la Géorgie russe,* que les Turks ne pourront plus désormais le défendre contre la Russie. Akalsikeh e^t la clef de la vallée du K.our.

La plaine d'Akalsikeh est une des plus grandes et des plus fertiles de la Géorgie. Le Kour y fait plusieurs détours, et semble ne la quitter qu'à regret. £n sortant de cette {^aine, bornée au nord par le mont Amaranthe, le fleuve se replie à l'est et pénètre dans une gorge profonde, à l'entrée de laquelle est le rocher qui porte les ruines d'Armozique et qui^^i occupe presque toute la largeur. Ce défilé, semblable à celui d'Ivrée, à la descente des Alpes en Italie, se prolonge pendant deux lieues et ne s'ouvre que vers Soûram, qui lie la forteresse d'Akalsikeh à celle de Gori.

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La portion d'Armozique est la plus forte de la ligne du Kour, et les Turks devraient la défendre ou du moins y établir un camp retranché, s'ils voulaient couvrir contre les Russes cette frontière de leur empire. On débouche du défilé d'Armozique dans la plaine, otvron voit la petite ville de Soûram, bâtie sur remplacement de l'ancienne Soura et habitée par des chrétiens, mêlés de Jiiifs. Un vieux fort, dont on attribue la fondation à la reine Thamar, et qui est situé sur une montagne isolée, domine la ville et la plaine, encore toute couverte des ruines de Tancienne ville. Soûram est à environ vingt lieues au nord-est il'Akalsikdi, et Gori à environ huit lieues à l'est de Soûram, sur la rive gauche du fleuve. Gori est après Téflis la ville la plus importante de la Géorgie proprement dite : on lui donne cinq à six mille habitants, et elle est l'entrepôt d'un assez grand commerce, parce qu'elle est située sur la route de Koiltaîs à Téflis et à Mosdok. La ville est environnée d'un mur circulaire : l'ancien fort est au nord -est sur une montagne de grès, qui a 80 pieds d'élévation au-dessus de la plaine : on n'y voit plus qu'une petite chapelle debout au milieu de ruines.

Le Kour èa descendant de Gori baigne les murs de Metzketh, sous lesquels il reçoit l'Aragvi descendu du Caucase , et entre ensuite dans une vallée nue , au milieu de laquelle est la ville de Tibili^, nommée vulgairement Téflis. Le fleuve divise la ville en deux par-t lies , qui communiquent l'une avec l'autre par un pont de bois d'une seule arche, reposant sur deux énormes culées en briques. Sur la rive droite est la ville proprem<?Bt.dite, composée de la ville vieille et de la ville

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nouvelle, séparées entre elles par d'anciens fossés et adossées toutes deux à une montagne à pic, sur laquelle on voit un vieux fort abandonné. Le fort nouveau ou la forteresse proprement dite est sur la rive gauche du fleuve : c'est un simple carré fermé d'un mur en briques avec des tours aux angles et environné d'un joli faubourg, habité par des colons allemands qui cultivent les jardins d'alentour. f.«a ville vieille n'a que de petites rues tortueuses, bordées de maisons de boue et à demi enterrées; mais \^ ville neuve, bâtie par les Russes, est bien alignée et présente des rues de 60 pieds de large ^ bordées de maisons en briques et ornées de belles places. Téflis, le siège actuel du gouvernement russe, a plus de vingt mille habitants, sans compter cinq mille hommes de garnison, et la population en augmente tous les jours : c'est un mélange de Russes, d'Arméniens, de Juifs et même de Persans, professant tous leur religion avec une égale liberté. Cette ville est le principal entrepôt du commerce de la Géorgie^ et Ton y voit des caravanes continuelles de chameaux qui y apportent, les unes de Ràkou et de Chamaki, les marchandises de la Perse, les autres de Poti et de Koutaîs celles de la Turkie.

Le fleuve, en sortant de Téflis, fléchit vers le sud et parcourt une vallée déserte; d'où il ne sort que vers le bourg de Samouka pour recevoir sur sa rive gauche l'Âlazon qui vient de Thélavi, et sur sa rive droite une auti*é rivière qui vient de Gandja. L'Alazon descend, comme TAragvi, du Caucase, et arrose une vallée très-fertile , où l'on voit la petite ville de Thélavi célèbre par la mort d'Héraclius, l'avant- dernier roi de Géorgie, et au-dessous de Thélavi la forteresse de

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Sinâg , renammée pour la bravoure de ses habitants. Le chemin de Téflis à Chamaki s éloigne du Koûr au sortir de la ville,, traverse l'Yori, le Cambysus des anciens , vers le village de Pétersdorf , habité par des colons allemands, FAlazon vers la ville de Sinâg, et va de Sinâg par Chéki ou par Noucha à Chamaki, en côtoyant le pied des montagnes habitées par les Lesghis. La route de Téflis à Gandja côtoie le Kour sur sa rive droite; mais elle est à peine tracée et n'est indiquée que par quelques postes de Cozaques, fermés d'un simple mur en terre. On traverse, vers les villages de Bertchali et d'Astabélou , deux rivières qui descendent du plateau méridional de la Géorgie, et Ton s'élève çur ce plateau vers le village de Ghamkor, près duquel on voit une colonne en briques de i8o pieds de haut, comparable pour sa solidité, autant que pour sa hauteur, à la colonne trajane. L'avenue, par où l'on arrive de Ghamkor à Gandja, est plantée d'une superbe allée de platanes. La ville de Gandja, à laquelle les Russes ont donné le nom d'Élisabethpole, parait déserte depuis les dernières guerres^ mais on peut juger de son ancienne population par l'étendue de ses ruines. La ville de Ghouchi , située plus au sud sur le même plateau, ne parait pas mieux peuplée, quoiqu'elle soît le chef* lieu d'un canton très -fertile, mais montagneux^ connu sous le nom de Karabagh, oîi errent des tribus de Tarkmans très-guerrières, qui habitent les confins de l'empire russe et de l'empire persan , sans reconnaître la souveraineté d'aucun d'eux. Le canton de Ghouchi est à l'angle que forment le Kour et l'Araxe, à leur jonction dans les landes du Mogan. Ou descend de Ghouchi dans la vallée de l'Araxe vers

Azlandous, et l'on va d*Azlandôus par Ardébil en Perse : c'est la route la plus courte de Téflis à Téhéran. La route de Téflis à Tauris coupe le plateau de la Géorgie par le milieu et descend par Erivan dans la vallée de l'Araxe; doii elle conduit par Nakchivan et Djoulfa à Tauris.

L'Araxe nait sur le revers oriental du mont Abos : il est formé de deux affluents qui viennent, l'un de la forteresse de Hassan-Kaleh , l'autre du village de Kulli, et qui réunissent leurs eaux vers celui de Bagaktoun. Le fleuve se dirige d'abord à l'est, traverse en serpentant la grande plaine de Tchalderan , où l'on voit le fort de Kagzevan, reçoit, sous celui de Hadji-Baîramlou , l'Harpazous qui vient de Kars, vers les ruines d'Artaxate le Zirma qui vient d'Erivan ; et se courbant vers le sud-est, il fait un grand coude, au fond duquel sont Nakchivan et Djoulfa , pour revenir ensuite vers le nord-est se réunir au Kour au-dessous d'Azlandoufi dans les landes du Mogan.

La forteresse de Hassan-Kaleh , bâtie à la tête de la vallée de l'Araxe , n'est éloignée que de six à sept lieues de celle d'Erzeroum, située de l'autre côté du mont Abos, à la tête de la vallée de l'Euphrate. Ija montagne, qui sépare les deux forteresses, ne paraît pas bien haute, parce qu'elle repose sur un des plateaux les plus élevés de l'Asie, et elle est toute couverte d'une herbe fine et tendre, très-propre à nourrir les troupeaux. D'un coté coule un affluent de l'Euphrate , de l'autre un affluent de l'Araxe : la forteresse de Hassan -Kaleb, baignée par ce dernier affluent, est bâtie au milieu d'une grande plaine, au pied d'une roche escarpée qui porte la citadelle. Les murs de la citadelle s'élèvent en

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serpentant autour de la roche, et sont flanqués de tours si basses, qu'elles ont lair de plate-foroies. Cette place est encore mieux défendue par son site que par TarL On lui donne cinq à six mille habitants, presque tous armigères et d'une humeur très-guerrière.

Le fort de Kagzevan , situé sur la rive droite de l'Araxe, au milieu de la plaine de Tchalderan^ n'est bon que pour protéger le passage du fleuve, encore guédble sur ce point; mais le fort de Bairamiou a une plus grande importance , parce qu'il est situé au confluent de lllarpazous , qui séparait autrefois l'Arménie turke de l'Arménie persane et qui sépare aujourd'hui le territoire turk du territoire russe*

L'Harpazous, nommé maintenant Arpatchai, est formé de deux affluents qui descendent l'un de Kars , l'autre de Goumri. La forteresse de Kars, située au nord-est de celle de Hassan-Kaleh sur la route d'£rzé-> roum à Akalsikeh, est bâtie au pied d'un rocher couronné par une citadelle qui présente de loin un aspect imposant^ mais qui est dominée au sud-ouest par une hauteur environnante. La ville, bâtie au pied de la citadelle , n'est fermée que d'une simple enceinte quadraugulaire, flanquée de tours aux angles; et elle ne pourrait pas être défaidue ou du moin» elle ne pourrait l'être que difficilement , à moins que l'on n'occu* pat par un fort ou par un camp retranché la hauteur voisine de la citadelle. Kars paraît être l'ancienne Korsène : elle peut avoir douze à quinze mille habitants, musulmans ou chrétiens, et elle est le chef-lieu d'un pachalik turk , qjÊ est borné à l'est par l'Uarpazous et qui forme la limite de la Turkie du côté de l'Arménie pei*sane, comme celui d'xikalsikeh forme sa

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limite du coté de la Géorgie. Ces deux pachaliks sont aujourd'hui presque enclavés dans les nouvelles conquêtes des Russes, et il sera bien difficile aux Turks de les défendre contre eux. Les Russes devraient donc chercher à les acquérir, et alors ils seraient très-bien limités, d'un coté à la ligne du Rathys, et de l'autre à celle de l'Araxe.

La forteresse de Goumri, située au nord-est de celle de Kars sur l'autre affluent de l'Harpazous, est à demi |

ruinée et n'a d'importance que parce qu'elle est sur la route de Téflis à Erivan , et au principal débouché du plateau dé la Géorgie dans la vallée de l'Araxe. Ce plateau est entièrement nu, comme celui d'Erze- l

roum, et il est parsemé de lacs, parmi lesquels on distingue celui de Sivang ; d'où le Zirma descend à Erivan et d'Erivan dans la vallée de l'Araxe, vers l'ancienne Artaxate. Le chemin de fiairamlou à Erivan côtoie le fleuve sur sa rive gauche , passe à Ek-Miazin ou au monastère des Trois-Églises, qui est le siège du patriarche chrétien des Arméniens et qui ressemble plutôt à une forteresse qu'à une maison religieuse, et s'élève d'Ek-Miazin à Erivan en remontant le Zirma. Erivan peut renfermer quinze à dix«huit mille habitants. Elle était autrefois le siège d'un khan persan et passait pour une des meilleures forteresses de la Perse; mais c'était plutôt à cause de son site que de ses fortifications: c'est un ovale à triple enceinte, flanqué sur tous ses fronts de ravelins arrondis, excepté sur celui du nord, où au lieu de remparts il est environné d'un précipice effroyable, au fond duquel coiR le Zirma, qui va se jeter dans l'Araxe , vers les ruines d'Artaxate.

Artaxate avait été bâtie sur une péninsule qui borde

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la rive g^auche du fleuve et dont l'isthme, hérissé de hauteurs, peut être aisément défendu : c'est cette situation heureuse qui en avait fait jadis la capitale de l'Arménie et le siège de ses rois. La ville était au milieu d'une riante vallée connue des anciens sous le nom de vallée Araxénienne, et aussi célèbre chez les Orientaux que la vallée de Terapé l'était chez les Grecs. On disait que le blé y croissait sans culture, que la vigne y pendait de tous les arbres, que le miel y distillait de la feuille des arbrisseaux et que les brebis y agnelaient trois fois l'an; ce qui a fait imaginer à quelques savants d'y placer le paradis terrestre , d'autant plus qu'on y est peu éloigné des sources du Tigre et de l'Euphrate, et que l'on y a en perspective sur l'autre rive de l'Araxe le mont Ararat, dont la tétQ, toujours couronnée de neiges, semble toucher aux cieux : à son double sommet noirci par le feu, on reconnaît que c'est une montagne volcanique. C'est du moiit Ararat que descend la petite rivière de Kara-Sou, qui va se jeter dans l'Araxe, visà-vis le fort de Chérour, et qui sépare de ce coté le territoire russe du territoire persan.

En sortant de la vallée d'Artaxate, TAraxe se courbe au sud, reçoit, sous le fort de Chérour, l'Arpatchaï oriental, et s'encaisse entre de hautes montagnes, au pied desquelles on voit d'abord la ville à demi ruinée de Nakchivah, puis le fort bastionné d'Abas-Abad, ensuite les ruines de Djoulfa, parmi lesquelles on croit reconnaître encore les piles du pont d'Auguste : de là le fleuve, en se repliant vers, le nord, va passer sous les petits forts de Migri et de Razdâp, franchir vers celui d'Azlandous les cataractes qui barrent son lit,

et s'unir enfin au Kour dans les landes du Mogan.

Le plateau , que l'Araxe et le Kour embrassent de leurs eaux, est un des points les plus élevés de l'Asie; mais il n'est pas hérissé de hautes montagnes et ne semble être qu'un gradin intermédiaire entre la chaîne du mont Taurus et celle du mont Caucase. Ce plateau est presque partout dépouillé d'arbres; mais il est très-* fertile en grains et en pâturages , et il est encore tout couvert, comme au temps de Pompée, de serpents et de scorpions qui en rendent le séjour très-dangereux. Ses versants au sud dans la vallée de l'Araxe font partie de l'ancienne Arménie, et ses versants au nord dans la vallée du Kour font partie de la Géorgie proprement dite; mais aujourd'hui le gouvernement russe de la Géorgie embrasse les deux vallées et s'étend même à l'ouest jusque dans celle du Phase.

La Géorgie ainsi étendue, est composée de deux parties bien distinctes, de Fancienne Ibérie et de la Colchide, séparées l'une de l'autre par la chaîne des monts Moschiques. Tout ce pays s'élève graduellement jusqu'au mont Caucase, qui le couvre au nord comme un rempart, et il présente une vaste terrasse, qui semble dominer toute l'Asie.

Point de climat plus doux : les hivers y sont tempérés par un soleil toujours brillant, et les vents frais, qui descendent du sommet des montagnes dans les vallées, y adoucissent les ardeurs de l'été. Point de Soi plus varié ni plus fertile : les plus beaux arbres forestiers couvrent toutes les sommités, les plus gras pâturages tous les bas-fonds, et tous les coteaux sont couronnés de vergers, oii la vigne, l'olivier, le figuier et le grenadier confondent leurs feuillages et leurs fruits.

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La nature ne produit pas seulement dans ce pays les meilleure végétaux, elle y nourrit encore la plus belle race d'hommes. Les Géorgiens ont la stature athlétique et la beauté mâle des Circassiens, sans avoir la même rudesse dans la physionomie. Les Géorgiennes surtout se font i^marquer par 1 élégance de leur taille et le contour gracieux de toutes leurs formes. Les femmes dans la Grèce ont été taillées dans des proportions plus fines, et rien n'égale l'expression de leur tête et la perfection de leur profil ; mais en Géorgie elles ont une plus haute stature, des formes mieux arrondies et un plus beau teint : ce sont les plus belles femmes de l'Asie, et les Géorgiens sont les plus beaux soldais de la Turkie,

Mais ce pays si favorisé par la nature a toujours été opprimé par les hommes. Lies Romains et les Parthes se le disputèrent jadis avec le même acharnement que les Turks et les Persans se le sont disputé depuis; et de nos jours il est devenu la proie des Russes, qui l'ont réuni à leur empire par un simple oukcts. Héra* clius mourant mit, en 1798, son royaume sous leur protection, pour qu'il ne fût plus inquiété par les Turks ni par les Persans; et à sa mort les Russes crurent que ce prince le leur avait légué, comme les Romains,avaient cru jadis qu'Attale leur avait légué le royaume de Pergame. George, fils d'Héraclius, ne régna en Géorgie que sous leur bon plaisir; et après sa mort , les Russes en prirent possession comme d'une de leurs provinces ; mais ce pays , séparé de la Russie par le Caucase, comme l'Espagne l'est de la France par les Pyrénées , n'entrera jamais bien dans le cadre de leur empire. Il n'est pas même encore lui-même

bien limité ; et si les Busses veulent le garder, il faudra qu'ils en portent les limites jusqu'au Bathys et à TAraxe, en occupant les pachaliks turks d'Akalsikeh et de Kars, comme ils occupent les khanats persans d'Erivan et de Nakchi van ' . Il n y a pas aujourd'hui dans tout ce pays pi us de six cent mille habitants , savoir : plus de quatre cent mille dans la Géorgie étendue même jusqu'à l'Araxe, et plus de deux cent mille dans la Colchide étendue jusqu'au Bathys. La Colchide surtout paraît dépeuplée , à cause de son insalubrité : elle est assise entre deux branches du Caucase, qui empêchent les vents du nord et de Test d'y circuler librement, et qui l'ouvrant à ceux du sud et de l'ouest y apportent les exhalaisons de la mer ^ Noire : ce qui est la cause de l'humidité de son atmosphère, du luxe de sa végétation et de la malignité de son climat. Tel est même l'effet de ce climat, que les plantes y ont moins de saveur, les fleurs moins d'odeur et les animaux moins de force et de vie que dans la Géorgie. La Colchide est encore, comme au temps de Médée, le pays des insectes et des serpents : il faudrait l'assainir, en ouvrant ses vallées et en encaissant ses rivières.

Le peuple est divisé dans la Colchide, comme dans la Géorgie, en seigneurs ou nobles et en serfs ou paysans. Les nobles possèdent les terres , et les paysans les cultivent, moyennant une redevance à leurs seigneui*s, qui est plus ou moins élevée suivant la qualité du terrain. Ces paysans professent, comme ceux

I . Ces deux khanats ont été réunis à la Géorgie par le traité de Turkmantchaï , et il est à présumer que les Russes y réuniront à la première occasion les deux pachaliks turks.

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de la Géorgie, le christianisme, mais un christianisme mêlé de pratiques superstitieuses, vivent la plupart dans les bois, et habitent des cabanes faites eu treillage, qu'ils transportent partout avec eux. Leur principale richesse est dans leurs troupeaux. Les femmes de la Colchide ont tous les artifices de Médée, et elles doivent à l'humidité du climat la fraîcheur de leur teint; mais elles n'ont ni les grâces ni la taille élégante des Géorgiennes, et elles se flétrissent rapidement. Voilà pourquoi elles sont moins recherchées que les autres femmes du Caucase pour les serais de l'Orient, où elles sont d'ailleurs redoutée^ à cause de leur méchanceté et de leurs intrigues.

Les lignes du Kour et de l'Araxe, qui couvraient autrefois la Perse et la Turkie contre les peuples du Caucase, couvrent aujourd'hui la Géorgie contre les Persans et les Turks, IjCS deux fleuves présentent vers leurs sources une haute levée, qui conduit d'Hassan- Kaieh à Kars et de Kars à Akalsikeh , en côtoyant le réveils oriental des monts Moschiques. Sur leur revers occidental sont les lignes du Bathys et du Phase, qui se lient à celles du Kour et de l'Araxe vers Rars et Akalsikeh. Kars est le point intermédiaire entre les lignes du Bathys et de l'Araxe , et Akalsikeh entre celles du Phase et du Kour. Ces deux lignes ne peuvent pas être percées sur leurs flancs, parce que le terrain environnant est montueux et rompu; mais rien ne serait pltis aisé que de les percer vers leur centre , sur la route, de Kars à Akalsikeh. Il faudrait donc fortifier les positions qui sont sur cette route, et surtout fermer le défilé d'Armpzique , par ou l'on va d' Akalsikeh à Gori et dans toutes les vallées du bassin du Kour. Akalsikeh II. 4

5o VOYAGi: MTLITAIRK

est maintenant la clef de toute la Géorgie, et même de toute la Colchide, avec laquelle elle communique par les gorges du mont Amaranthe.

Pompée dans ses campagnes en Asie perça la ligne de l'Araxe, et il se proposait de percer celle du Kour, pour pénétrer par les passes du mont Amaranthe dans la Colchide et par la Colchide jusqu'au Bosphore taurique, dont Mithridate lui avait enseigné le chemin; maià il fut arrêté par les Dahes vers l'embouchure du fleuve, et par les Colques vers ses sources, au défilé d'Armozique; et ce général, aussi présomptueux que brave, fit croire aux Romains que son armée avait été arrêtée par les prestiges dont la Colchide était remplie, plutôt que par le courage de ses habitants.

On pourrait même défendre aisément aujourd'hui la ligne de l'Araxe, en occupant la forteresse de Hassan-Kaleh , qui en défend la tête, et les passes du mont Abos, qui conduisent sur le plateau d'Ërzeroum, parce que ce fleuve est très-torrentueux, et qu'on ne peut le guéer sans danger. La rapidité de l'Araxe en a toujours rendu le passage difficile aux armées: celle de Corbulon ne le passa qu'au-dessus d'Artaxate, avant sa jonction avec le Zirma, et on ne saurait le passer au-dessous que sur des radeaux, parce qu'il n'a jamais pu souffrir le joug d'aucun pont. Celui qu'Auguste lui avait imposé près de Djoulfa, parut une entreprise si hardie, que tous les poètes de son temps la célébrèrent à l'envi. Virgile même feint que le pont de l'Araxe était gravé sur le bouclier d'Énée, et il place ce monument d'Auguste parmi les plus glorieux de son règne :

DAWS l'empire othoman. 5i

Indomitique Dahae, et pontem indignatus Araxes.

Les Russes doivent donc porter jusqu'au Bathys et à l'Araxe les -limites de la Géorgie, s'ils veulent garder ee pays.

Mais leur convient-il de garder up pays, si excentrique à leur empire? Les Russes ne peuvent avoir, pour garder la Géorgie, qu'un intérêt politique ou commercial. Or ils n'ont ni l'un ni l'autre, et dans l'état actuel de leur civilisation , on ne peut guère leur supposer un but plus glorieux, qui serait celui de civiliser par la Géorgie la Perse et la Turkie d'Asie.

La Géorgie a été long-temps un des grands entrepôts du commerce de l'Inde, et l'on a cru, comme si rien ne changeait dans le monde, qu'elle pourrait encore le devenir, si l'on coupait par un canal artificiel l'isthme qui sépare la mer Noire de la mer Caspienne. Seleucus Nicator en forma jadis le projet, et il ne serait pas impossible de l'exécuter, en joignant le Phase au Kour par les gorges du mont Amaranthe. Le Phase, ou du moins un canal latéral au Phase, peut être rendu navigable jusqu'à Sbrapanis, et le Kour jusqu'à Soura : or de Sorapanis à Soura, il n'y a qu'un portage / de quinze lieues; et si l'on ne voulait pas percer le mont Amaranthe, on pourrait le tourner par le Pélore en suivant ses pentes jusque dans la vallée du Kour. Quand les musulmans, en s'emparant d'Alexandrie et d'Antioche, eurent fermé au commerce de l'Inde la route de l'Egypte et celle de la Syrie, ce commerce prit la route de4a Géorgie; et c'est à cette direction nouvelle que Constantinople et même Théodosie durent leur splendeur dans le moyen âge. Les marchandises de

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l'Inde remontaient alors l'Indus jusqu'à Attok , et même jusqu'à Kaboul, pour être transportées sur l'Oxus et descendre dans la mer Caspienne, ou bien elles étaient transportées par la route directe d'Attok à Astrabad sur cette mer; d'où elles remontaient par le Kour jusqu'à Soura, allaient par terre de Soura à Sorapatiis, et descendaient de Sorapanis avec un affluent du Phase dans la mer Noire, et de la mer Noire jusqu'à Constantinople. Sourit et Sorapanis étaient alors les entrepôts de ce commerce, et leurs ruines actuelles prouvent leur ancienne splendeur; mais cette route, qui pouvait convenir jadis au commerce de l'Inde, ne lui convient plus depuis la découverte du cap de Bonne-Espérance, Le^ chemin d'Attok à Astrabad par Kandahar et Hérat est long et périlleux, et celui de Soura à Sorapanis est montueux et difficile. Le Kour et le Phase ne sont plus d'ailleurs navigables, depuis qaon ne les contient plus par des digues, parce qu'ils sont trop torrentueux et trop rapides; et le voyage par terre en caravanes depuis l'Indus jusqu'à la mer Caspienne, à travers la Perse, est sujet à trop de risques, au lieu qu'un vaisseau européen fait le même trajet deux fois plus vite, porte légèrement des fardeaux que la caravane la plus nombreuse^ ne pourrait pas traîner avec elle, et ne court aucune chance, ou ne court que des chances, que l'on peut couvrir à peu de frais par des assurances. Le projet du commerce de l'Inde par terre à travers la Géorgie est donc un de ces projets chimériques, que l'on ne pourra jamais réaliser que pour les pays intermédiaires, et même pour ces pays, que lorsqu'ils seront plus civilisés. La Russie n'a donc pas d'intérêt commercial à garder la Géorgie. Aurait-elle un intérêt politique?

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Tant que la Géorgie et la Tauride ont été indépendantes^ la Turkie était défendue contre les Russes par le vaste bassin de I9 mer Noire, et à l'est , comme à Touest de cette mer, par les déserts qui d'un côté vont du Volga au Tanaîs, et de l'autre du Borystbène au Niester : or cette barrière était de toutes parts impénétrable, et elle l'était surtout à l'est, où elle est fermée par le Caucase/ comme par un rempart; mais depuis que les Russes sont maîtres de la Géorgie, ils ont en leur pouvoir toutes les clefs de l'Arménie et, avec les clefs de l'Arménie , les sources du Tigre et de l'Euphrate qui leur ouvrent la Turkie d'Asie.

La Géorgie n'ouvre pas seulement aux Russes la Turkie, elle leur ouvre encore la Perse. Maîtres du grand plateau qui domine l'Asie, les Russes peuvent descendre à leur gré dans l'un ou l'autre de ces empires. Plus de défenses naturelles ou artificielles qu'on puisse leur opposer. Les lignes du Phase et du Bathys se trouvent tournées, celles du Kour et de l'Araxe percées sur plusieurs points; et une armée russe peut désormais marcher à travers l'Asie^Mineure sur Constantinople ou à travers la Médie sur Téhéran, sans rencontrer d'autre obstacle que celui de quelques cours d'eau, ou de quelques forteresses incapables de résister à de l'artillerie.

La Géorgie, en donnaiit aux -Russes le Caucase, leur a donné le point dominant de l'Asie, comme la Dalraatie, en donnant aux Autrichiens le Monte-Negro, une des sommités du mont Scardus, leur a donné le point dominant de l'Albanie; et comme ceux-ci peuvent aujourd'hui descendre du mont Scardus dans la Turkie d'Europe, les autres peuvent également descendre du Caucase dans la Turkie d'Asie.

Mais d'un autre côté l'occupation de la Géorgie est bien plus onéreuse aux Russes que celle de la Dalmatie ne l'est aux Autrichiens. Ceux-<;i peuvent garder la Dalmatie avec une poignée de soldats, au lieu que les Russes ne peuvent garder la Géorgie qu'avec une ar» mée de 4o à 5o mille hommes, parce que cette armée est obligée de s'éparpiller sur un terrain immense, oîi elle est de toutes parts environnée de peuples nomades. Or une armée aussi nombreuse n'est pas facile à entretenir, parce qu'il faut lui envoyer sans cesse, à travers la mer Noire ou à travers le Caucase, des recrues et des munitions. I^ Géorgie ne peut donc servir à la Russie que comme un point d'attaque contre la Turkie ou contre la Perse; mais, tant que la Perse ne sera pas conquise, elle ne pourra pas lui servir de point de départ , pour envoyer une armée dans l'Inde contre les Anglais, parce que les Anglais ont dans l'Inde une ar* mée de cent mille Hommes exercée à l'européenne et bien approvisionnée, et que l'on ne peut pas aller attaquer une pareille armée, à travers un pays ennemi de quatre cents lieues d'étendue et dépourvu de tout. . I.ies Anglais n'ont donc rien à redouter des Russes établis au-delà du Caucase ; et dans une guerre entre ces deux peuples, les Russes auraient bien plus à craindre de voir arriver une flotte anglaise à travers la Raltique sous les murs de Pétersbourg, que les Anglais de voir arriver une armée russe, à travers la Perse et l'Inde , sous ceux de Calcuta.

La Géorgie ne peut donc servir à la Russie que comme un point d'appui pour conquérir la Perse ou la Turkie; mais comme un état ne peut pas exister hors de certaines proportions, que l'unité du com-

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mandement se perd à de certaines distances et que la force d'un pays n'est pas dans son étendue et sa superficie, mais dans l'homogénéité et la cohésion de ses parties , la Russie ne pourrait conquérir ni la Perse ni la Turkie, sans se diviser elle-même et sans perdre son unité. La Géorgie ne peut donc réellement servir à la Russie, que pour changer à son gré le gouvernement persan ou le gouvernement turc, ou pour les améliorer, en y plaçant d'autres dynasties, en un mot, pour civiliser la Perse et la Turkie, qui seraient encore mieux et plus promptement civilisées par les autres nations de l'Europe, si la France et l'Angle* terre, toujours rivales, mais rivales généreuses, formaient à l'envi Tune de l'autre le noble dessein de rendre à la civilisation tout le pourtour de la Méditerranée, en rétablissant la Grèce et en fondant des colonies européennes sur la côte d'Afrique et plus particulièrement en Egypte.

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