CHAPITRE VI
De l'importance de TÉgypte , et de la meilleure manière
de la défendre.
L'EGYPTE peut être considérée sous trois rapports, comme colonie, comme entrepôt commercial et comme point intermédiaire entre l'Europe et l'Inde ; et sous ces trois rapports, elle a pour les nations européennes la plus grande importance.
L'Egypte pourrait être une très-belle colonie, parce qu'elle a, ou qu'elle peut avoir, tout ce qui nous manque en Europe, du sucre, de l'indigo, du café et presque toutes les autres productions coloniales, et que nous pourrions y verser tout ce que nous avons de trop, du vin, de l'huile, du fer et presque tous nos produits manufacturés. Cette colonie aurait même pour nous cet avantage sur celles des Antilles, qu'ayant d'elle-même un revenu suffisant pour payer ses frais de garde et d'administration, tous les profits de son commerce seraient un pur bénéfice pour la métropole. I/Égypte elle-même ne pourrait que gagner en passant à l'état colonial , parce qu'elle s'enrichirait des arts de l'Europe et qu'elle acquerrait tout ce qui lui manque. Ce pays abonde en objets superflus ; mais il est privé des ob-
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jets les plus nécessaires, tels que le bois et le fer. Il ne peut donc se suffire à lui-même; et quand même la lâcheté de ses habitants ne lui ferait pas une loi de porter le joug des étrangers, le dénûinent, où il est des choses les plus nécessaires à la vie, l'y condamnerait. L'Egypte gagnerait donc à devenir une colonie de l'Europe; et la métropole, qui lui conviendrait le mieux , est celle qui lui offrirait le marché Je plus étendu et le mieux assorti.
Placée entre l'Europe et l'Asie, l'Egypte est l'entrepôt naturel de ces deux parties du monde. Ije marché de l'Inde et du Bengale ne peut convenir qu'aux peuples riverains de l'Océan ; mais celui de l'Egypte convient à presque toutes les nations européennes indistinctement: à la Grèce, à l'Italie, à la France, à /'Espagne, qui ont des ports dans la Méditerranée : à l'Autriche, dont le débouché le plus naturel est dans la mer Noire et dans l'Adriatique: enfin à la Russie, qui est trop élevée dans le nord pour envoyer ses flottes dans l'Inde par le détour de la Baltique, et qui peut les faire descendre directement par le Bosphore et l'HeUespont dans la Méditerranée.
Ces différentes nations sont donc toutes intéressées à voir rouvrir au commerce de l'Inde la route de TEgyple, mais surtout la Grèce et l'Italie, qui aa lie« d'être reléguées, comme elles le sont aujourd'hui, dans un coin de l'Europe, deviendraient une seconde fois le centre du monde. Toutes l4îs autres ont aussi plu$ ou moins d'intérêt à voir rouvrir cette route, n^ fiit-ce que pour arracher à FAngleterre le monopok du commerce de l'Inde.
La route de l'Inde par l'Egypte et par la met Rouge
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est d'ailleurs la plus courte. La mer Bouge est renfermée dans une vallée parallèle à celle du Nil, mais qui a une direction tout opposée. La vallée du Nil se di-» ri^e du sud au nord^ et celle de la mer Rouge du nord au sud ; en sorte que les mêmes vents soufflent en même temps dans les deux vallées. Pendant l'été , les vents alises du nord , qui vous poussent dans le Nil , vous fout sortir de la mer Rouge ; et pendant l'hiver, les vents régnants du sud, qui vous font entrer dans la mer Rouge, vous font sortir du Nil. Ces vents sont si réguliers, les points de repos si bien marqués , le terme du voyage si sûr et si prochain , que l'on peut en quelque sorte regarder l'Egypte comme un pont jeté par la nature, pour passer de TEu* rope dans l'Inde par la route la plus courte. La route du cap sde Bonne-Espa^ance est trop longue ; et tant qu'elle pourra être fermée aux autres nations par une seule, il convient que celle de l'Egypte leur soit rouverte,
L'Egypte n'est pas seulement un entrepôt favorable au commuée de l'Europe, elle est encore un point militaire très-impoitant pour agir sur l'Inde, et, si l'on peut ainsi parler, le levier le plus puissant pour atteindre Bombay et Goa, les deux points* dominants de la côte de Malabar, et les seuls dans l'Inde qui, avec Trinquemale , puissent ofFrir un asile aux flottes européennes.
L'Egypte est donc pour les nations de l'Europe un des points les plus importants du globe. Voyons donc ^ comment on pourrait l'attaquer et la défendre.
L'Egypte n'est point circonscrite, comme les autres pays , par ces lignes naturelles ou artiBcielles, qui peu-
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vent arrêter une armée o\i du moins la retarder dans $a marche, telles que des montagnes, des fleuves ou des places fortes. Elle n'est défendue que par sa cote inhospitalière et par ses déserts ; mais dès qu'une armée est arrivée^sur la frontière, on ne peut l'arrêter dans ses progrès que par une bataille, parce que tout le pays lui est ouvert. En Syrie, quand la côte est envahie , on peut encore défendre les gorges des montagnes , et quand ces gorges sont tournées ou forcées, se replier d'une vallée dans une autre et les défendre toutes successivement ; mais en Egypte une victoire vous donne tout le pays. Aussi a-t-on vu daus tous les temps que la perte d'une bataille a toujours entraîné celle de toute l'Egypte. On ne peut donc défendre FÉgypte qu'en arrêtant l'ennemi sur la frontière et en l'empêchant de pénétrer dans l'intérieur : ce qu'on ne peut faire qu'avec une armée et quelques forteresses bien placées. La structure et la configuration du pa^fs indiquent les lieux où il faut placer ces forteresses.
L'Egypte est composée de deux parties bien distinctes , de la haute et de la basse Egypte. La haute, renferméa entre deux chaînes de montagnes dans la longue vallée du Nil, ne peut être attaquée que par les deux extrémités de cette vallée ou par les vallées transversales qui coupent les deux chaînes. Il ne faudrait donc fortifier que les deux extrémités et les coupures de la vallée. Un fort à Syène, un autre à Kenné, un troisième à Ilahoûn et une forteresse dans l'île de Raoudah, avec quelques ouvrages détachés au pied du mont Moqâtan pour défendre les approches du Kaire et fermer la vallée de l'Egarement, suffiraient pour défendre la haute et la moyenne Egypte ; mais
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on ne peut défendre la basse qu'avec une armée.
On pourrait défendre la basse Egypte, en gardant les bouches du Nil , si la. basse Egypte n'était composée que du Delta, parce que les deux branches du fleuve défendraient suffisamment les deux autres côtés du triangle ; mais elle n'est pas seulement composée du Delta, elle l'est encore des deux zones qui l'encadrent et qui forment avec la côte le triangle presque équilatéral , aux angles duquel sont le Kaire, Alexandrie et Péluse. Deux côtés du triangle sont bordés par les deux chaînes, et le troisième l'est par la côte. Or rien ne serait plus aisé que de défendre avec des fortifications les bouches qui percent la côte et qui sont celles du Nil et des lacs ; mais il né serait pas possible de défendre les passages percée entre les deux chaînes, parce que ces deux chaînes finisisent dans le désert en des coteaux peu élevés, qu'une armée peut aisément franchir sur tous les points. Quelques vallées, qui traversent ces coteaux et ou l'on trouve de l'eau et un peu de verdure, peuvent bien déterminer la marche d'une caravane ; mais elles ne sauraient déterminer celle d'une armée, parce qu'elles peuvent être tournées. Toute la 'côte d'ailleurs est plane et favorable à un débarquement; et dès que l'ennemi est débarqué, il peut tourner tous les forts de la côte et pénétrer dans l'intérieur, s'il n'est arrêté, dans sa marche par un corps d'armée, qui occupe les points resserrés entre le Nil et les lacs.
Il faut donc poser en principe qu'on ne peut défendre la basse Egypte avec des forteresses; mais on peut avec des forteresses bien placées favoriser les opérations d'une armée destinée à la défendre. Ces