CHAPITRE VIL
Des marches les plus célèbres k travers l'Egypte , et d abord de celle d'Alexandre et de l'expédition de Saint Louis.
L'Égtpte ne peut être attaquée avec succès dans sa partie supérieure ni par les habitants de la Lybie, ^ ni par ceux de la Nubie , ni méofie par les Arabes dii désert, parce que ces peuples sont trop rares et que tous les points d'attaque, indiqués par la coupure du terrain , sont très^&ciles à défendre ; mais elle peut être attaquée dans sa partie inférieure sur les trois côtés du Delta. Alexandre l'attaqua par le côté oriental , Bonaparte par le coté occidental , et saint Louis par le milieu.
Alexandre entra par Gaze eu Egypte, traversa le désert en six jours et arriva le septième à Péluse, précédé par une flotille qui l'avait suivi en côtoyant
le rivage. De Péluse , il fit remonter le Nil à sa flotille ; et côtoyant lui-même avec sou armée la branche pélusiaque, il alla passer le fleuve devant Héliopolis et marcha sur Memphis. La soumission de cette ville entraîna celle de tout le pays. Alexandre mit une garnison dans la ville, immola des victimes à Apis et fit célébrer des jeux gymniques. De Memphis il descendit la branche occidentale du Nil jusqu'à Canope, et alla avec une division de son armée, principalement composée de cavalerie , consulter dans le désert de la Lybie Toracle de Jupiter- Ammon. En passant devant nie de Phare, sur la levée qui est entre le lac Maréotis et la mer, il admira la beauté de ce site, y traça le plan d'Alexandrie ; et longeant la côte jusqu'à Parétonium , il se détourna vers le sud-ouest et s'enfonça dans le désert vers le temple d'Ammon '. Ce temple était environné d'arbres touffus qui le dérobaient à tous les regards, et l'on y voyait jaillir devant la porte principale une fontaine, dont l'eau était tiède au lever et au coucher du soleil , fraîche à midi et bouillante à minuit. Tout autour était une mine de sel fossile plus pur que le sel marin et aussi transparent que le cristal : on le réservait pour le culte des dieux. Alexandre entra dans le temple, consulta l'oracle à l'exemple de Persée et d'Hercule,
I. L'Oasis d'Ammon paraît être celle de Sivâh, à l'ouest des pyramides, et à peu près à une égale distance du Kaire et d'Alexandrie. On lui donne deux lieues et demie de lon{; sur une lieue et demie de large. Elle a plusieurs sources d'eaux thermales , et renferme un bourg d'environ deux mille habitants.
DANS L EMPIRE OTHOMAN. 44 <
dont il était issu , et fut reconnu comme eux pour fils de Jupiter. Il revint ensuite en Egypte par Memphis, où il reçut les félicitations de plusieurs villes de la Grèce et les hommages de toutes celles de l'Egypte.
Fatigués du joug des Perses, les Égyptiens reçurent avidement celui des Macédoniens, et la marche d'Alexandre à travers leur pays eut moins l'air d'une expédition militaire que d'un triomphe. Alexandre divisa entre plusieurs de ses généraux le gouvernement de l'Egypte, qu'il croyait dangereux de laisser dans les mains d'un seul ; et après avoir pourvu à la défense du pays et jeté des ponts sur les différentes branches du Nil , il partit au printemps pour Tyr et rentra par Gaze en Syrie.
Saint Louis aborda en Egypte par la bouche orientale du Nil , prit Damiète d'assaut et marcha vers le Kaire à travers le Delta. L'inondation avait commencé, et déjà tous les canaux étaient remplis. Des esclaves achetés en Asie régnaient alors en Egypte sous un prince kourde qui portait le titre de soudan , et ils y formaient une milice à cheval assez semblable à celle qu'y ont formée depuis les Mamelouks. Leur armée était retranchée sous Mansoura, derrière le canal d'Achmoûn. Louis, après avoir pris Farescour et Baramoûn , vint camper sur le bord opposé ; et comme le canal était trop large et trop profond, pour qu'on pût le passer à la nage en présence de l'ennemi, il entreprit de le fermer avec une digue : mais au lieu de commencer la digue à l'origine du canal , il ne la commença qu'à une demi-lieue plus bas. Cette maladresse fit échouer l'entreprise ; car à mesure que la digue avançait, les Egyptiens dirigeaient contre elle
les eaux du Nil et détruisaieat en'une heure; louvrage de plusieurs jours. Les Français ne se découragèrent pas d'abord ; mais ce qui finit par les rebuter , ce fut le feu grégeois qu on lança sur euK, et dont toute leur valeur ne put les garantir. Ce feu artificiel avait, suivant JoinvUle , la grosseur d'un tonneau et traînait une longue queue enflammée : il faisait, en traversant l'air, un bruit semblable à la foudre , et ressemblait à un dragon volant. Rien ne pouvait éteindre ce terrible artifice , et il consumait en un clin d'œil tous les corps auxquels il s'attachait. Louis hésita un moment s'il ne retournerait pas sur ses pas ; mais pendant qu'il délibérait avec ses généraux, un Bédouin vint l'avertir qu'on lui découvrirait un gué, s'il voulait donner 5oo pièces d'or. Le roi les promit ; et le gué ayant été reconnu, toute la cavalerie, composée de 9 mille hommes et formant le principal corps de l'ar^ mée française , s'ébranla pour passer le canal. Le comte d'Artois était à l'avant-garde avec les templiers. Ceux-ci prétendaient que c'était à eux d'attaquer les premiers : le comte avec ses gendannes ne voulant pas leur céder cet honneur, ils se précipitent tous à l'envi les uns des autres sur les Barbares, qui ne peuvent soutenir leur choc et qui se replient dans Man- «oura. L'attaque avait été si brusque, la déroute si rapide , que l'avant-garde était déjà dans la ville , lors* que le reste de l'armée n'avait pas encore passé le gué : c'est ce qui coûta la victoire aux Français. Les Égyptiens, s'apercevant du petit nombre des vainqueurs, se rallient et se jettent entre les deux corps de 1 armée , tandis que les habitants de Mansoura font pleuvoir du haut des toits une grêle de pierres sur
ceux qui s'étaient imprudemment engagés dans la ville. Louis fit des prodiges de valeur et chargea plusieurs fois à la tête de ses gardes, pour chercher à dégager le comte d'Artois ; mais il fut toujours arrêté par une nuée de Barbares et ne put percer. Le comte périt ainsi victime de sa témérité ; mais la plupart des chevaliers de son escorte eurent le bonheur de se sauver, en se réfugiant dans une maison à demi ruinée et en s'y défendant, jusqu'à ce qu'on vînt les dégager. Joinville , Néville et Beaujeu défendirent seuls contre toute l'armée égyptienne la tête d'un pont et renouvelèrent le fait d'armes attribué à Horatius Codés. L'ennemi , étonné de tant d'audace et désespérant de vaincre les Français, ne voulut plus les combattre de front et résolut de les affatner : il agit sur leurs flancs et sur leurs derrières, leur coupa toute communication avec Damiète et intercepta leurs convois. Bientôt la disette se fit sentir dans le camp français , et elle fut suivie d'une épidémie qui enleya en peu de temps un grand nombre de soldats : les autres languissaient dans la pénurie et l'abandon. Témoin de leurs maux, Louis voulut les feire cesser en traitant avec l'ennemi ; mais celui-ci ayant refusé toute espèce de conditions, la guerre recommença. Enfin les Égyptiens firent une saignée au Jïil qui était alors dans sa plus grande hauteur, et inondèrent les Français dans leur camp : c'est ce qui les détermina à céder le terrain et à rétrograder. Les Barbares , qui lea suivaient de près, atteignirent 1 arrière-garde à Fare^ cour, et enlevèrent le roi qui la commandait. La paix fut alors signée, a condition que les Français rendraient Damiète, évacueraient tout le pays et paieraient
loo mille pièces d'or pour la rançon du roi* L'expédition de saint Louis échoua, parce qu'elle fut entreprise dans le temps de l'inondation ; mais celle de Bonaparte, qui fut faite dans une saison plus favorable , eut le succès le plus brillant.