CHAPITRE VIH
De l'expédition de Bonaparte en Egypte.
BoiTAPARTE aborda en Egypte à la tête de 3o mille Français: il débarqua à la rade du Marabou, attaqua Alexandrie par l'angle de l'ouest, la prit d'emblée et marcha de suite sur le Kaire, pour ne pas être surpris, comme saint Louis, par l'inondation, et pour ne pas donner aux Mamelouks, qui gouvernaient aloi^ l'Egypte, le temps de se reconnaître.
Deux chemins conduisent d'Alexandrie au Kaire. L'un traverse le désert, et passe à Damanhour : l'autre côtoie la mer, et passe à Aboukir; mais pour suivre celui-ci , il faut traverser à une lieue d' Aboukir la bouche du lac Madieh sur une chaussée si étroite, qu'une poignée de soldats peut y arrêter une armée. Bonaparte se contenta d'envoyer par cette route une de ses divisions , et prit lui-même avec les autres la route de Damanhour. Le désert, qu'il eut à traverser, est une
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plaine unie comme la mer et se confondant ài^horizon avec le ciel. On n'y voit que quelques villages clairsemés, qui se dessinent dans le lointain comme des îles au milieu des eaux; mais à mesure que Ton approche, les eaux disparaissent, et Ton n'aperçoit plus devant soi que d'autres villages, qui se dessinent derrière les premiers et qui offrent la même illusion : c'est. l'efTet du mirage qui déplace les objets dans un lieu, et les reproduit dans un autre.
L'armée française arriva le premier jour à Damanhour, et le second à Rahmanieh, Damanhour est situé au sud du canal d'Alexandrie, et Rahmanieh à l'angle que fait ce canal en sortant du Nil. Dès que le soldat aperçut le fleuve, il s'y précipita tout habillé pour étancher sa soif; mais au même instant le tambour le rappela à ses drapeaux. Un corps de 800 Mamelouks était accouru pour tâter l'armée et caracolait sur ses flancs: on les dispersa à coups de canon, et l'armée se reposa à Rahmanieh : puis elle se remit en marche sur trois colonnes, la gauche appuyée au fleuve, la droite longeant et éclairant le désert, et le centre ou corps de bataille, précédé d'un corps de tirailleurs.
Le général français avait fait armer à Alexandrie une flottille-, sur laquelle il avait fait embarquer une partie de sa cavalerie, et il avait donné ordre à cette flotille d'entrer par la bouche de Rosète dans le Nil , de le remonter et de mesurer tous ses mouvements sur ceux de l'armée pour la convoyer et la flanquer; mais les vents n'ayant pas permis à la flottille de ralentir sa marche, elle avait dépassé la tête des colonnes et se trouvait engagée malgré elle avec quelques bâtiments ennemis, descendus du Kaire pour venir
l'aHaquer. Bonaparte accourut pour la dégager; et en arrivant à ChébrëM, il aperçut les Mamelouks rangés en bataille devant ce village. Il forme aassitôt l'armée en cinq divisions, chaque division formant un carré, et les cinq carrés disposés en échelons , se flanquant tes uns les autres et flanqués eux-mêmes »ur les aiies par deux villages : l'artillerie est placée aux angles. Mouràd- Bey commandait les Mamelouks : leur cavalerie déborde nos ailes et cherche sur nos flancs et nos derrières un point faible pour pénétrer; mai» elle tronve partout un front de fer et une muraille de feu. Enfin, après plusieurs charges inutiles, elle prend la fuite et fait sa retraite sur le Kaire. La flotte égyptienne la suit: tout disparait. Bonaparte fait alors débarquer sa cavalerie et lui fait remonter le Nil sur la rive droite, tandis qu'il le remonte lui'^meme avec l'infanterie sor la rire gauche. L'armée alla en cinq jours à Ouardân, à une journée au^elà de Terraneh. Tous les villages? par où elle passa , étaient abandonnés : elle n'y trouva ni farine ni bestiaux: elle coucha sur des vaonceei^ de blé et manqua de pain : elle fut également privée de viande et vécut de galettes que le soldat faisait lui-même, en écrasant du grain. Les Arabes, accourus de tous les points du désert , suivaient et épiaient tous ses mouvements ,. enlevant tous les trûineursi attaquant tous ceux qui ne se défendaient pas ^ fuyant dès qu'on les poursuivait. L'armée se reposa un jour à Ouardân et alla le lendemain camper à Orne- Dinar, tandis que la cavalerie vint prendre position a l'angle du Delta. Là on apprit que les Mameloubf tous réunis sous leurs beys et formant un corps d'environ ïo mille cavaliers, renforcé d'une foule innom-
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brable d'Arabes et de fellahs, étaient retranciiés au village d'Ëinbabeh vis-à-vis ie Kaire^ dans la plaine des Pymmides. Les Français marchent aussitôt à eux comme à une proie; mais les Mamelouks ne les ont pas plustot aperçus, qu'ils viennent leur présenter la bataille : ils sont couverts d'armes étîncelarttes et montés sur des chevaux arabes, richement harnachés : leur droite est appuyée au Nil , et leur gauche se prolonge dans la plaine vers les Pyramides. Bonaparte fait les mêmes dispositions qu'à Ghébréïs : sa ligne est formée par carrés en échelons qui se flanquent: les Mamelouks essayent en vain de la percer , et attaquent successivement les différents carrés : le feu , qui en sort de toutes parts, éclaircit leurs rangs, el deux ou trois charges bien exécutées achèvent leur défaite. Jamais il n'y en eut de plus complète, jamais bataille ne fit mieux sentir la supériorité du courage discipliné sur la valeur désordonnée. Les Français eurent à peine quelques hommes tués, tandis que les Mamelouks perdirent plus de deux mille des leurs et 5o pièces <j|p canon. La soumission du Kaire fut le prix de la victoire.
Les Mamelouks, deux fois vaincus à Ghébréïs et aux Pyramides, n'osèrent plus tenir la campagne et se séparèrent en deux corps : l'un sous la conduite de Mourâd-Bey se retira dans la haute Egypte : l'autre sous celle d'Ibrahim-Bey prit la route de la Syrie. Le général Desaix fut chargé de poursuivre le premier, et Bonaparte en personne marcha contre le second. Celui-ci manqua Ibrahim à Bilbéïs, mais il l'atteignit à Salahieli; et après l'avoir entièrement défait, il le chassa de l'Egypte et le poussa dans le désert.
La guerre , que fit Desatx à Mourad « ne fut pas aussi promptemeat terminée. Les Mamelouks remontèrent la vallée du Nil : Desai& les suivit dans tous leurs mouvements ; et les ayant rencontrés sur les hauteurs de Sédiman au-delà du pont d'Ilahoûn et du canal Joseph, il leur livra bataille avec un corps de troupes six fois moins nombreux que le leur. Ils étaient au nombre de 3 mille et avaient avec eux 9 mille Arabes: les Français n'avaient que a mille hommes. Ceux-ci se forment en bataillon carré, avec des pelotons de grenadiers sur les flancs et de Tartillerie aux angles. Mourad les déborde avec sa cavalerie; et ne pouvant les entamer, il fait environner le batailloa sur ses quatre faces. I«es Mamelouks sont repoussés de toutes parts : furieux, les plus intrépides d'entre eux se jettent dans les rangs des Français, et viennent expirer sur leurs baïonnettes. On en fait un carnage affreux : ceux, qui échappent, se dispersent dans les villages et vont ameuter les fellahs. Mourad appelle tous les Arabes à son secours : il fait venir d'au-delà de la mer Rouge ceux de Djedda et d'Yambo qui passent pour les plus valeureux et qui traversent avec joie la vallée de Qosséïr, pour venir exterminer en Egypte des hommes qu'on leur peint comme des ennemis de leur dieu et de leur f)rophète. Les Arabes et les Français se rencontrent à Samahoûd au-delà de Girgeh : les uns et les autres brûlent d'en venir aux mains, les premiers animés par leur fanatisme, les autres par leurs victoires passées. Desaix forme sa petite troupe à la hâte : il partage son infanterie en deux carrés égaux et place entre eux sa cavalerie, pour qu'elle soit protégée et flanquée par leur
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feu. Ijes ennemis chargent en niasse et sans ordre : ils sont culbutés eil un clin d'oeil , et poursuivis Tépée dans les reins jusqu'à Farckoût. Là ils se séparent en deux corps : les Arabes sont refoulés dans la vallée de
Qosséîr et rejetés hors de l'Egypte, pendant que Mourâd se sauve vers les cataractes avec ses Mamelouks. Desaix les poursuit avec un acharnement qui ne leur laisse aucun repos. A l'aspect des ruines de Thèbes, toute l'armée française s'iirrêta comme de concert et battit des mains par un mouvement spontané, comme si l'occupation de ces magnifiques ruines eût été l'unique objet de ses travaux. Arrivée à Syène et aux cataractes, elle occupa les mêmes quartiers qu'avaient occupés les légions de Rome, fière d'avoir donné à l'empire français les limites de l'empire romain.
Cependant Mourâd , désespérant de vaincr.e les Français , ne voulait plus se mesurer avec eux et mettait tout son art à les fuir et à les éviter : en sorte que la guerre avait changé d'objet, et que jios soldats étaient moins occupés à le combattre qu'à le chercher. Il fal« lut alors faire aux Mamelouks le même genre de guerre que les Romains avaient fait aux Parthes : le plus difficile n'était pas de les vaincre, c'était de les trouver. Quand ils étaient trop vivement poursuivis, ils s'éloignaient du Nil et s'enfonçaient dans le désert; mais dès qu'ils y avaient attiré les Français, ils se dispersaient pour ne laisser aucune trace après eux, et revenaient par des routes inconnues sur les bords du fleuve, où ils se ralliaient de nouveau. Mourâd reparaissait ainsi dans des lieux où il n'était pas attendu, prenait des vivres dans les villages et recommençait la même manœuvre, toutes Jes fois que les Français ayant découvert