CHAPITRE PREMIER
Des îles de TArchipel , et en particulier de i'île de Crète.
Après avoir décrit les frontières continentales de la Turkie , je dois décrire ses frontières maritimes ; car cet empire est encore plus vulnérable sur les eaux que sur la terre , parce que la mer l'environne sur la moitié de son pourtour, qu'elle le coupe en deux, qu'elle circule jusque dans son sein et qu'elle le pénètre partout;
La mer Méditerranée, qui le borde à l'ouest, est renfermée dans deux grands bassins, séparés Fun de l'autre par l'île de Sicile. Deux passages conduisent de l'un de ces bassins dans l'autre , le détroit de Messine et le canal de Malte. Malte et Messine doivent
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dond âtre regardées comme les deux clefs des mers de la Turkie. Le port de Messine est un chef-d'œuvre de la nature y Malte est de plus un chef<*>d'œuVre de l'art. Cette dernière place est le boulevard de rArcliipel, comme le cap de Bonne«£spérance est celui dé Tlnde.
L'Archipel , l'ancienne mer Egée , est cette mer étroite qui s'étend entre la Grèce et rAsie-MinéUre et qui est parsemée d'îles, avec la même magnificence que le firmament est parsemé d'étoiles. Il est environné au nord par la Macédoine et la Thrace, et au sud par Cytbère, Crète, Carpàthos et Rhodes, qui, comme autant de chaînons , lient au sèiri des eaux le mont Taygète au mont Taurus et par ces deux monts l'Europe à l'Asie. Une quadruple ligne d*îles se prolonge comme une quadruple chaîne entre ces déut belles parties du monde. La première va de la pointe de la Morée par l'île de Cytbère à l'île de Crète, et forme la principale barrière de l'Archipel : la seconde va de la pointe de l'Attique par les îles de Zéa et de Siphanto à l'île de Santorin , et forme la chaîne occidentale des Cyclades : la troisième, qui en forme la chaîne orientale, remonte de Carpathos par Astypàlie, Naxie , Tinos et Andros à là pointe de l'île d'Eubëe , et va, en prolongeant cette fie, jusqu'à l'eiitrée do golfe Therméen. Enfin la quatrième ligne, qui va dû mont Athos à Rhodes par Lemnos, Lesbos, Chio et Samos , doit être moins considérée comme une ligne de l'Archipel, que comme un avant-mur de FAsie.
On a déjà envisagé la Morée sous d'autres rapports : on ne Tenvisagera ici que relativement à ses côtes et sous le rapport purement maritime : or sous ce rapport, elle forme avec l'île de Crète la première ligne
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de rA.rchipel. Tous les navigateurs viennent, en atterrant, reconnaître cette péninsule, et ils la rangent de près, soit que les vents du sud leur permettent de faire une route directe, soit que les vents du nord, les plus constants dans ces parages , les obligent de se maintenir au vent des îles , qui peuvent seules leur offrir un asile, lorsque la violence des vents les détache du continent de la Grèce. Cette considération seule doit suffire pour faire apprécier l'importance maritime de la Morée ; et si l'on réfléchit qu'en découpant irrégulièrement son pourtour et en l'échancrant de toutes les manières , la nature semble y avoir ménagé un abri contre chaque vent , on sentira que la puissaBce maîtresse de la Morée doit l'être aussi de tout FArchipel.
Les trois principaux golfes, dont la péninsule est découpée sur son pourtour méridional , sont le golfe messénien , le golfe laconique et le golfe argoliqu^ Les langues de terre, qui séparent ces golfes, sont toutes très-élevées et leurs pentes presque inabordables : telles sont les branches du mont Lycée, celles du mont Taygète et celles du mont Arachné , qui forment les trois . péninsules de la Messénie, de la Laconie et de l'Argolide. Cette disposition du terrain est d'autant plus favorable, qu'elle lie par la racine des montagnes les positions intérieures , et qu'en les \\^^^ elle ajoute à leur force; en sorte qu'une armée, destinée à défendre l'une de ces péninsules , peut également les défendre toutes les trois.
La péninsule môssénienne , la plus occidentale àes trois, offre les points militaires les plus importants, parce qu elle donne le port de Navarin , le plus beau
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de la Morée, le mouillage de Modon le plus propre, par les îlots qui l'entourent, à recevoir et à cacher les bâtiments en croisière, et la petite forteresse de Coron, qui ouvre et domine le golfe messénien. Les trois places de Coron, Modon et INavarin couvrent la Messénie sur le littoral et sont tellement liées ensemble, qu'on ne peut en défendre une seule, si on ne les occupe toutes les trois.
Le port de Navarin peut être utile comme point de relâche ; mais il est hors de la première ligne de l'Archipel, qui ne commence réellement qu'à la péninsule de Laconie, formée par une chaîne de montagnes qui dans sa courbure embrasse le golfe laconique. Le cap Ténare, à l'ouest, ne recèle aucun bon port ; mais le cap Malée, à l'est, offre la baie de Cervi, couverte par une petite île qui lie la Morée à Cythère , et l'on trouve au fond du golfe le port de Vathy et celui de Gythium, labrités par les petites îles de Trinisa.
Cythère, qui paraît suspendue à la Morée par le cap Malëe dont elle n'est séparée que par un canal étroit, pouvait être regardée comme la clef de l'Archipel, quand on n'avait qu'une marine de bateaux et qu'on n'osait doubler qu'en tremblant les caps Ténare et Malée, fameux par leurs naufrages; mais depuis qu'au moyen de la boussole on peut s'éloigner des cotes sans danger, toute l'importance maritime de cette île est passée à celle de Crète. Les ports anciens de Cythère sont trop petits et d'ailleurs à moitié comblés, et il n'y a plus autour de l'île que trois mauvais mouillages, ceux de Capsagli, d'Avlémona et des îles Dragonières. La baie de Capsagli, la plus méridionale, est ouverte aux vents du sud ; mais on pourrait
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Tabriter et l'agrandir, en coupant la presqu'île qui la divise en deux. On la reconnaît de loin à un ilôt voisin, nommé \œuf\ cause de sa forme ovale. La rade d'Avlémona , située à l'est de celle de Capsagli sous le petit fort S*-Nicolo, ne vaut guère mieux : elle. est à la vérité moins traversée par les vents du sud, mais elle a moins de profondeur. Le mouillage des îles Dragouières , entre la côte et les petites îles de ce nom, est le moins mauvais des trois ; mais il a l'inconvénient de n'être pas défendu. Si on voulait protéger les trois mouillages de Cythère , il faudrait établir quelques batteries aux îles Dragonières, d'autres sur la rade d'Avlémona, et fortifier la presqu'île qui coupe en deux la baie de Capsagli.
L'ile de Cythère, autrement dite de Cérigo,eth petite île de Cérigoto , sont comme deux anneaux qui lient la Morée à l'île de Crète, nommée aujourd'hui Candie du nom de sa ville principale. Soit que Vos considère Ttle de Crète par rapport aux autres ilesi soit que l'on n'y recherche que les avantages relatic aux mouvements d'une flotte, elle justifie également le nom qu'on lui a donné de reine de l'Archipel. Cette île est en effet la plus grande et la mieux située de toutes celles de la Grèce. Placée entre l'Europe , TAsie et l'Afrique, elle est sur le chemin de l'Hellespoott comme sur celui de l'Egypte ; et les navigateurs , q^^ ne veulent pas ranger la cote lybique, crainte d'y être affalés , ou qui ne peuvent pas s'élever jusque dans I^ Cyclades, à. cause des vents du nord, sont obligés de retomber dans ses eaux. On a vanté de tout temps 1»
richesse et la variété de ses productions. On pourrait vanter avec plus de raison la beauté de ses habitants î
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car les Cretois sont les plus beauK des Grecs, et les Grecs sont les plus beaux des hommes.
La population de l'ile de Crète égale seule la popu*^ lation de toutes les autres îles de l'Archipel, si elle ne la surpasse. On lui donne au moins 200 mille habitants, moitié Grecs et moitié Turks, sur une superâcie d'en* viron 4<^o lieues carrées , et elle a plus de 60 lieues de long sur une largeur variable de 1 1 à 3. Sa forme est celle d'une galère, renflée vers le centre, et elle est tellement déchirée vers ses deux pointes, qu'on les a comparées aux cornes d'un bélier. Une chaîne de montagnes , qui se dirige d'ouest en est et qui se pyramide aux monts Blancs, au mont Ida et au mont Dyclée, forme la charpente de l'île. I..es monts Blancs et le mont Dyctée en occupent les deux extrémités, et le mont Ida le milieu. Ce mont, célèbre pour avoir donné le jour à Jupiter, est moius une montagne qu'un amas de montagnes groupées ensemble sous une forme pyramidale. Les orangers, les oliviers et les vignes cou» vrent sa bas^ les pins, les cyprès et les chênes verts ses larges flancs , tandis que son front porte un ban-* deau de neiges éternelles. Le mont Dyctée ^ la partie la plus orientale de la chaîne, en est aussi la moins élevée et semble avoir été à demi engloutie sous les eaux.
Cette chaîne, toute bouleversée par des feux souterrains, paraît rompue sur trois points; et ce sont ces trois coupures qui ouvrent les communications les plus aisées de la côte du nord avec celle du sud. La première coupure est au sud de Rétimo et sépare les monts Blancs du mont Ida, la seconde au sud de Can* die sur le chemin qui conduit aux ruines de Gorlyne
et dans la plaine de Messara ^ et la troisième au fond du golfe de Mirabel , dans la partie où la mer semble vouloir couper l'île en deux, pour ne laisser entre les deux côtes opposées qu'un isthme de 3 lieues.
La forteresse de Bétimo couvre la première communication , celle de Candie la seconde et le fort de Spina-Longa, situé à l'entrée du* golfe de Mirabel, la troisième. Les autres fortifications de l'île, telles que celles de la Canée et de la Sude, situées sur ristbme du cap Mélek, et les forts de Kara-fiousa et de Sitia, situés aux deux extrémités de la côte septentriouale, ainsi que ceux de Sphakia et d'Hîérapytua, situés aui deux extrémités de la côte méridionale , n'ont qu une importance relative aux mouillages, qu'ils protègent et commandent.
Envisagée' du côté de la mer, l'île de Crète a un aspect imposant : ses côtés présentent tantôt un amphithéâtre de gradins qui s'élèvent régulièrement jusqu'aux plus hautes montagnes, et tantôt des masses énormes de rochers taillés à pic, qui paraissent suspendus sur les flots. La côte méridionale est toute droite et n'offre de point saillant que le cap Métalla, qui borde et couvre le golfe de Messara; mais la côte septentrionale, déchirée en golfes profonds, offre partout des abris sûrs aux navigateurs. Les golfes de Kissan)OS, de la Sûde el de Spina-Longa sont les trois points maritimes les plus importants de Tîle , et les deux places de la Canée et de Candie en sont les deux meilleures forteresses.
Le golfe de Kissamos , au vent des autres, est enti^ le cap Bousa et le cap Spada qui recèlent , Tun le port Corycus et l'autre le port Dyctamnus des an-
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ciens. Le port Corycus n'est qu'une baie à moitié fermée par l'îlot escarpé qui porte le vieux fort de Kara- Bousa , et l'on regrette que la nature n'y ait fait qu'é-. baucher un port; mais la main de l'homme pourrait à peu de frais achever l'ouvrage de la nature. Le port Dyctamnus, appelé maintenant Magny, n'a aucune fortification. Ces deux ports offrent un assez bon mouillage aux bâtiments qui atterrent sur l'ile de Crèite et qui ^ ne peuvent s'élever, à cause des vents du nord, jusque, dans les Çyclades ; mais ils servent ordinairement de repaire aux pirates, ^t les bâtiments du commerce n'y mouillent pas en sûreté. Il faudrait les nettoier, de ces pirates.
Le cap Spada termine à l'est le golfe de Kissamos ; et c'est entre ce cap et le cap Mélek que l'on voit la forteresse de la Canée, au fond d'un golfe abrité par, la petite île Saint-Théodore. Cette place n'offre qu'un petit port artificiel , à moitié comblé ; mais on trouve derrière le cap Mélek, entre ce cap et le cap Drépano, le golfe profond ou, pour mieux, dife, la vaste rade de la Sude, cjouverte par la petite île et le fort de ce nom. Crète est à la presqu'île de la Grèce ce que Ceylan est à celle de l'Inde, et le port de la Sude vaut encore mieux que celui de Trinquemale, -parce qu'il peut être plus aisément défendu. La Sude a un autre avantage : c'est qu'une flotte, stationnée sur ce point, peut intercepter tous les bâtiments qui montetit à Constantinople ou qui descendent à Alexandrie, et qu'il n'entre pas une barque dans l'Archipel qui, repoussée des côtes de la Morée par la violence des vents du nord, ne soit obligée de passer sous son canon. c