‹ Voyage militaire dans l'Empire Othoman, ou, Description de ses frontières et de ses principales défenses, soit naturelles, soit artificielles, avec cinq cartes géographiquesChapitre 62 sur 84 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

De l'Hellespont et de la côte de Troie.

Les îles de Tënédos et de Lemnos, situées à l'entrée de IHellesponl, en sont regardées comme les deux clefs. La première, il est vrai, n'a qu'un mouillage peu sûr, statio malè fida carinis : mais l'autre présente quatre beaux ports : au nord le port Paradis , à l'est le port Cochino près des ruines d'Héphœstia, à l'ouest celui de Myrine près de la forteresse moderne de Lemnos , et au sud le port Saint-Antoine , un des meilleurs de PArchipel. Ce port réunit tous les avan*"

484 VOYAGE MILITAIRK

tages que Ton peut désirer dans un port militaire : il est procédé d'une rade immense, facile à prendre et à tenir, et il communique avec cette rade par un goulet étroit, qui ne pourrait être forcé, si Ton fortifiait les écueils dont il est bordé. La petite île de Ténédos, voisine de la côte de Troie, convient mieux à une flotte en croisière, parce qu'elle ferme en quelque sorte THellespont ; mais cette flotte ne peut stationner que dans les ports de l'île de Lemnos, qui seuls lui offrent en tout temps un asile assuré. Lemnos est donc la position militaire la plus importante de l'Archipel : elle intercepte, comme celle de Ténédos, toute communication entre la mer Egée et THellespont, vous place au vent de toutes les îles et vous y maintient Jors même que les vents conspirent à vous en éloigner.

Dans tout l' Archipel et plus particulièrement vers l'Hellespont , les vents sont constamment dans les rhumbs du nord pendant Tété et l'automne, et ils soufflent alternativement de tous les points de la boussole pendant l'hiver et le printemps. Les brises de terre ne se font sentir que dans les golfes , et il est rare qu'elles traversent les îles et pénètrent en pleine mer. On ne peut donc monter l'Hellespont que dans deux saisons de l'année, parce qu'il faut des vents du sud et même des vents très-frais, pour refouler les courants. Dans les autres saisons les vents du nord, qui soufflent dans la direction des eaux et qui en augmentent la rapidité, repoussent avec violence tous les bâtiments , et ils les rejetteraient jusque dans les Cyclades, ou du moins jusque sur l'île de Skiros et même sur le cap Capharée, si ces bâtiments ne trouvaient un abri dans le canal de Ténédos ou dans les ports de

DANS l'empire OTHOMAN. 4^5

Lemiios : cqst ce qui donne à ces deux îles une si grande importance maritinie.

La surabondance des eaux, que la mer Noire reçoit et qu'elle ne peut évaporer, est versée successivement dans la Méditerranée par deux grands canaux, le Bosphore et l'Hellespont. Entre ces deux canaux est la Propontide, qui leur sert de bassin de retenue. Le canal de l'Hellespont, le plus grand des deux, a quinze lieues de long sur une largeur qui varie depuis quatre mille toises jusqu'à mille. Ses deux rives, taillées en amphithéâtre et sillonnées par des valions i^harmants, ressemblent plutôt aux bords d'un fleuve qu'à ceux d'une mer.

Rien n'est plus imposant que l'entrée de l'Hellespont. Les deux caps élevés, qui forment cette entrée et qui sont les caps Sigée et Éléonte, l'un sur la côte d'Asie, l'autre sur celle d'Europe, sont des plate-formes de *JL à 3oo pieds d'élévation, ressemblant à des remparts terrassés. Au pied de ces immenses remparts paraissent devant vous les deux châteaux neufs , dont la blancheur éblouissante contraste avec le sombre azur de la mer : à gauche les îles d'Imbros et de Samothrace, toujours verdoyantes comme si elles sortaient du sein des flots : à droite l'Ida phrygien s'élevant comme une pyramide jusqu'aux cieux ; et derrière vous cette multitude d'iles semées confusément au milieu de la mer , comme les arbres dans les forêts ; mais à peine est-on entre dans le canal, que la scène change soudain et que Ton se croit transporté comme par enchantement dans le lit d'une rivière, bordée des plus agréables coteaux.

Il faut en entrant serrer le cap Eléonte et arrondir

486 VOYAGE MililTAIRB

te cap Sigée , à cause d'un banc qui le borde ; et dès qu'on a doublé ce cap, porter en plein canal, entre te cap Rhétée et le petit fort bâti par Tott ' sur la côte d'Europe, pour se diriger sur celle d'Asie vers le promontoire de Dardanos, connu maintenant sous le nom de cap des Barbiers , derrière lequel on mouille à 4oo toises du rivage. Ce mouillage est fermé vers le nord par les deux caps opposés sur lesquels on voit tes deux châteaux vieux , appelés vulgairement châteaux des Dardanelles qui, commandant la passe la plus étroite du canal et croisant bien leurs feux , peuvent être regardés du côté de l'Archipel comme les portes de l'Hellespont.

Au-dessus des châteaux viepx est une vaste rade, couverte par uue langue de terre qui se détache de l'Asie et qui s'avance vers l'Europe comme pour fermer le canal : c'est la pointe de Nagara, où s'élevait jadis la ville d'Abydos , vis-à-vis laquelle ^tait sur la côte d'Europe celle de Sestos , célèbre par les amours de Héro et de Léandre. On mouille dans la rade d'Abydos à une ou deux encablures du rivage , et l'on en sort en faisant route vers le nord et en serrant la cote d'Europe , pour éviter une pointe de l'Asie qui se prolonge à plus de aoo toises au-dessous de l'eau. Des

■■ I I I ■ Il I I I ■■■ ■ I " ^ ' "

I. Le baron de Toit fut mon prédécesseur dans l'inspection générale des consulats et établissements français du Levant; m^s comme il n*était pas consul générai à Smyrne, il résidait hors le temps de ses tournées à Constantinople , où il s'amusait à construire pour les Turks des forts et des redoutes , qui sont encore aujourd'hui les ouvrages de fortification les mieux traces que j'aie vus en Turkie , quoique son inspection ait été faite plus de trente ans avant la ipienne.

DANS l'empire othoman. 4^7

qu'on a doublé cette pointe, on porte en plein canal, laissant sur la rive européenne le ruisseau d'Égos^Po" tamos ,. célèbre par la bataille qui se donna vers son embouchure 4 et sur la rive asiatique les coteaux de I^mpsaque, toujours couronnés de vignobles* On arrive ainsi devant la ville de Gallipolis, qui s'élève en amphithéâtre sur la côte d'Europe , où le canal est de nouveau resserré par une pointe de l'Asie qui porte le bourg de Tchardâk, bâti sur l'emplacement de Parium. Il &ut éviter cette pointe et s'approcher de la côte d'Europe, quand on veut entrer dans la Propontide ; mais quand on veut mouiller, il faut préférer à la baie de Gallipolis celle de Lampsaque, parce que la pointe de Tchardâk y met à l'abri des vents du nc»*d. Après avoir doublé cette pointe^ on débouque dans la Propontide , et l'on atterre sur l'île de Marmora , l'ancienne Proconèse; d'où l'on peut en. un jour traverser la Propontide dans toute sa longueur et aller mouiller devant Constantinople , à l'entrée du Bos*- ^ phore.

La Propontide est un bassin ovale dont la cote sep* tentrionale est presque droite ; mais sa cote méridionale est sinueuse et présente un arc de cercle, déchiré par plusieurs golfes qui s'enfoncent dans l'Asie -Mineure jusqu'au pied du mont Olympe. A l'une de ses extrémités sont'Ies îles de Marmora qui masquent l'entrée de l'Hellespont, et à l'autre les îles des Princes qui masquent celle du Bosphore. On peut mouiller dans la Propontide sur toute la côte d'Europe jusqu'à Bhodo&to ; mais ces mouillages ne sont bons qu'en été. En hiver , il faut diercher des abris plus sûrs veÉ*s la côte d'Asie sous la presqu'île de Cyzique ou dans les golfes de Moundania et de Nicomédie.

La navigation de la Propontide est aisée, parce que la mer est large et qu'oif peut y louvoyer avec des vents contraires ; mais celle de l'Hellespont , où la mer est très- resserrée et où les vents suivent la direction du canal , est difficile. La plus grande difficulté, après celle des vents, est celle des courants. Les vents du canal sont les mêmes que ceux de l'Archipei. Seulement ils sont plus variables au printemps ; mais pendant Tété et l'automne ils se tiennent constamment dans les rhumbs du nord, et ils ne sont bien favorables qu'en hiver, où ils passent dans les rhumbs du sud et s'y tiennent presque aussi constamment. . Les deux côtes de l'Hellespont sont élevées et sinueuses, et elles se défendent contre les vents par leur élévation et leur gissement ; en sorte que le même vent, qui vous pousse dans le canal, vous abandonne souvent dès l'entrée, et que vous n'avez alors d'autre ressource que d'aller mouiller derrière le cap Rhétée, sur une côte crayeuse à laquelle on a donné le nom de Taches blanches. Le mouillage des Taches blanches, ceux de Dardanos , d'Abydos et de I^ampsaque , tous les quatre sur la côte d'Asie, sont comme autant dechelons qui reposent le navigateur et qui l'aident a monter l'Hellespont, quand il est contrarié par les vents.

Mais , pour monter l'Hellespont , on n'a pas seulement les vents à vaincre, il faut encore lutter contre les courants. Ces courants sont très-forts depuis l'entrée du canal jusqu'à la pointe d'Abydos, et l'on estime qu'ils filent trois nœuds à l'heure : ils sont moiQS forts d'Abydos à Gallipolis, et à peine sensibles à l'entrée de la Propontide.

DA.NS l'empire OTHOMAIT. 4^9

Il y a deux positions plus particulièrement fortifiées sur l'Hellespont. La première est à l'entrée du canal , l'autre à quatre lieues au-dessus sur la passe la plus étroite ; et chacune de ces positions est défendue par deux châteaux, l'un en Europe, l'autre en Asie. Le moins mauvais de ces châteaux est le premier château d'Europe, bâti sur le cap Éléonte : il occupe une petite hauteur, séparée par un vallon de toutes celles qui le dominent. On n'a pas m£|l défilé ce fort, en élevant autant qu'on l'a pu ses tours et son enceinte ; et si on avait pu l'entourer d'un fossé et le protéger par quelques ouvrages extérieurs, on aurait complet^ sa défense. C'est au j)ied de ce château que l'on montre le tombeau de Protésilas.. On avait élevé, dans les dernières guerres contre les Russes, une batterie carrée sur la sommité qui couronne le cap Eléonte; mais on a depuis abandonné cet ouvrage , tandis qu'on au^ rait dû le perfectionner. Si on l'avait remplacé par un petit fort, jamais on n'aurait pu prendre à revers le premier château d'Europe,

Le premier château d'Asie est bâti sur la rive gauche du Simoîs, entre le cap Sigée et le cap Rhétée, à la distance de igoo toises de celui d'Europe, et il est dominé à demi-portée de canon par toutes les hauteurs qui descendent du premier de ces promontoires : ce qui en rendrait la défense très-difficile. Il faudrait occuper par quelque ouvrage de fortification la principale de ces hauteurs, très-propre par son site à recevoir une forteresse. Il n'y a point de plus bel emplacement sur la cote, point de site plus riant, point de plus belle perspective ; et Les Romains auraient du y transporter la ville de Troie , qu'ils regardaient comme

leur berceau, au lieu d'aller bâtir à grands frais Àleiandria-Troas dans un bas-fond et dans un lieu malsak On voit aujourd'hui sur cette hauteur un petit viUage nommé Yéni-Chéer, au même lieu où l'on voyait jadis l'antique ville de Sigée. L'Athénëum ou temple de Minerve , qui faisait le principal ornement de cette ville, occupait vraisemblablement l'emplacement dWe église grecque, au^vant de laquelle j'ai vu moi-mènK un bas-relief en marbre blanc , traosporté depuis en Angleterre et représentant la consécration d'on en&ot à Minerve. La déesse est assise , telle qu'Homère nous la représente dans son temple de Troie : plusieun femmes se présentent devant elle, et une de ces femmes porte l'enfant qui doit lui être consacré. Le temple de Sigée était très*ancien ; et ce qui le prouve, c'est une inscription gravée sur un des pilastres do temple et écrite en caractères baustrophédons*

Le fort Tott , construit au-dessus du cap EléoBte sur la cote d'Europe, pour lier la première positioDa la seconde, est une batterie détachée de treize embrasures , retranchée à sa gorge et flanquée de tourelles. Ce fort est bien entendu. Assis sur uu pic élevé, eu face de l'embouchure du canal et à l'opposite du cap Rhétée , il n'est point dominé , et tous les vaisseaux qui entrent sont obligés de lui présenter la proue :u est par son élévation à l'abri de leur feu qui pourrait à peine en écrêter les merlons. L'ouvrage de Tott est très-bien tracé, et les Turks ont mal fait de le laisser dégrader.

Les seconds châteaux ou les châteaux vieux, p'ii^ connus sous le nom de châteaux des Dardanelles, sont situés à quatre lieues au«^essus des premiers et >

DANS l'i:mpiae othohan. 491

io4o toises l'un de l'autr?. Le château d'Europe est dominé par une montagne voisine , quoiqu'on en ait prodigieusement élevé le donjon. Il paraît qu'on a voulu profiter des avantages du site, pour se procurer des feux fichants. Il y a au-dessus de ce château , sur les bords du canal, un bourg assez peuplé, nommé Maïto, qui paraît avoir été bâti sur l'emplacement de Madytos , et au-dessus de Madytos la baie de Kilia , où les Turks débarquèrent lors de leur première ^descente en Europe.

Le second château d'Asie est appuyé à la rive droite du Bhodius , comme le premier l'est à la rive gauche du Simoïs : ce qui rend la position de ces deux^châ* teaux assez avantageuse, parce que les langues de sable, qui les entourent, gêneraient les approches. On appelle proprement le second château d'Asie le château des Dardanelles, du nom de la petite ville qui envi* ronne le château et qui a remplacé l'ancienne Dardanos dont on voit encore les ruines à quelque distance de là , vers le cap des Barbiers, Le château des Dardanelles n'est pas mieux ni différemment construit que les trois autres, quoiqu'il ait plus d'apparence et de réputation. C'est toujours, du côté du canal, une batterie à fleur d'eau où l'on descend par une double rampe, du coté de la terre une enceinte flanquée de tours, et dans le milieu unr pâté ou donjon d'une forte maçonnerie. Tott avait élevé à l'embouchure du Rhodius une batterie qui lui servait d'épaulement ; mais cette batterie a été abandonnée , et on n'en voit plus que le relief

Des bouches à feu assez bien coulées, qui peuvent même paraître imposantes par leur grandeur mais qui

49^ VOYA.GK MILITAIRE

sont en général très-mal montées, telle est l'artillerie de tous les châteaux. Cette artillerie est si mal disposée, Texécution des feux si lente à cause de Ténormité des calibres, qu'il est douteux qu'elle pût être servie sous le feu d'un vaisseau. Les Turks s'imaginent , en surchargeant les pièces , augmenter la portée des boulets, et ils ne prennent pas même la peine de pointer. On leur avait conseillé , pour leur épargner cette peine et les dispenser d'ajuster après chaque coup, de monter leurs canons sur des affûts à aiguille ; mais ces affûts ne sont bons que contre un but fixe, et celui, que présente un vaisseau à la voile, est toujours mobile : on aurait beaucoup mieux fait de leur former des canonniers. Tous les ouvrages de l'Hellespont, à l'exception de ceux de Tott, sont mal tracés et mal défilés. Les deux premiers châteaux, trop éloignés Tun de l'autre, croisent mal leurs feux, et les deux autres, qui les croisent mieux, sont mal construits; en sorte qu'il serait aujourd'hui presque aussi' facile de forcer le canal de l'Hellespont que celui du Sund. Aucun de ces châteaux n'est d'ailleurs terrassé , et leurs murs, à la première décharge, enseveliraient sous leurs éclats les canons et les canonniers. La meilleure manière de les défendre dans leur état actuel , serait de s'embosser devant eux et d'y ajouter quelques ouvrages extérieurs , pour en éloigner les approches. 11 faudrait ensuite en réparer les murs et ne pas se contenter de les recrépir, comme on a coutume de le faire, élever des parapets en gazon , et surtout monter les canons sur des affûts appropriés à la forme des pièces.

Mais si on voulait établir un bon système de défense sur tout le canal , il faudrait l'adapter à sa con-

DANS l'empire OTHOMAX. 49^

figuration et à son hydrographie. La cote d'Europe est plus élevée que celle d'Asie, et la domine sur presque tous les points. II faudrait donc fortifier l'une de préférence à l'autre ; et comme presque tous les mouillages sont eu Asie, il faudrait fortifier tous les points de la côte européenne qui les commandent. Il faudrait aussi consulter pour l'emplacement des batteries la direction des vents et celle des courants.

Le canal de l'Hellespont est très-sinueux ; mais il se dirige le plus constamment du nord-est au^ud-ouest. Cette direction détermine celle des vents et des courants. Le gissement des cotes modifie encore l'action de ceux-ci : tantôt les eaux se portent avec violence d'une pointe à l'autre, et tantôt elles tournent sur elles-mêmes dans des anses profondes , où leur mouvement est ralenti et où elles produisent une espèce de remous : d'autres fois elles coulent en ligne droite parallèlement aux deux rivages. Ces notions hydrographiques doivent donc déterminer le site des nouveaux ouvrages. Si l'on adaptait la défense de l'Hellespont au gissement des côtes et à la direction des courants^ on abandonnerait les deux premiers châteaux, qui sont trop éloignés l'un de l'autre, ou on les convertirait en de simples batteries ; mais on s'empresserait de réparer le fort Tott, propre à enfiler l'embouchure du canal, et assez élevé 'pour permettre de lancer des boulets rames sur tous les vaisseaux qui entrent et qui ne peuvent surmonter les courants, sans se couvrir de voiles.

Il faudrait ensuite construire deux batteries sur les deux révers du promontoire des Dardanelles : la première , prenant de l'avant tout vaisseau qui monte et le prolongeant dans toute su longueur , l'endommage-

496 votagï: militaire

Page 1