CHAPITRE VI
Du Basphore et de Coostantinople.
LiB Bosphore de Thrace est ua canal qui, comme celui de THellespoDl, sépare FEùrope de l'Asie et qui verse les eaux de la mer Noire dans, la Propontide , comme FHellespont verse celles de la Propontide dans la mer Egée; mais il est moins grand, et il n'a que sept lieues de long, ou^ pour parler avpb plus de précision, que i5,3oo toiaea, sUr une Jargeur tariable depuis I9900 toises jusqu'à 36o. Il se dirige d'abord d'est en ouest; mais il se courbe ensuite vers le sud, et sa direction générale est comme celle de lllellespont du nord-est au sud-ouest. Ses deux rives sont très-escarpées, et elles sont sillonnées par des vallons encaissés, à l'issue desquels on trouve des baies plus ou moins profondes, présentant les plus beaux mouillages ; en sorte que ce canal peut être regardé comme uiie immense rade qui précède le port de Constantinople.
Le Bosphore s'ouvre du côté de la mer Noire comme un entonnoir, au fond duquel sont les petites îles Cyanées. Sur les deux caps opposés, qui forment l'entrée et qui portent chacun un fanal pour guider les na-
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vigateurs, solnl les deux châteaux de Fanaraki ou des~ Phares, l'un en Europe, l'autre en Asie, éloignés entre eux de 2:^sèoo toises. Ces châteaux ont chacun deux batteries et Un donjon^ dont la plate-forme n'a point de canons, mais qui pourrait en. recevoir, si l'on voulait abaisser la hauteur du parapet. Ije ch&teau d^£urope est mal plaoé^ et il aurait dû l'être sut* la pointe où est le phare ^ position qui l'aurait rapproche de 3oo toises du château d'Asie. On aurait encore mieux fait de placer le premier sur une montagne, plus au sud; et ce site devait être pnéféré à tous les autres , parce qu'il n'est point dominé. Le château d'Asie renferme le phare dans son enceinte, et il offre cet avantage, que l'on peut y donner ou refuser les feux aux vaisseaux qui entrex^ dans le Bosphore. .
A une -demi-lieue des deux châteaux^ vers le point où le canal Commence à se rétrécir^ sont les deux forts de Tott, l'un en Asie^ l'autre en Europe, éloignés seulement entre eux de 900 toises, et croisant assez bien leurs fetix pour être regardés comme les clefs du Bosphore du. côté de la mer Noire. Le fort d'Asie n'est qu'une simple redoute, composée de quatre^ battmes étagées les unes au-dessus des autres , et le fort d'Europe n'est composé que de trois batteries couronnées par un donjon qui occupe un «ite très ^ élevé. Ces deux forts sont mieuit placés que ceux des phares; mais ils sont aussi mal défilés, et l'on a reproché à Tott^ qui les a construits, de ne pas les avoir assez dégagés du commandement des hauteurs voisines et d'en avoir si mal distribué les feux, que les batteries ne pourraient tirer que lorsque les vaisseaux seraient devant elles ou les auraient dépassées ; au lieu qu'en
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opposant les plus grandes &ces vers Tembouchure du canal, on aurait pu se donner l'avantage da prolonger de l'avant à l'arrière les vaisseaux qui entrent, et qui, secondés tout à la fois par les vents et les courants, passent devant les deux forts avec la rapidité d'une flèche. Le fort d'Europe a une batterie souterraine et deux à ciel ouvert. La première est en maçonnerie et a ioute la capacité nécessaire; mais elle a l'inconvénient de toutes les batteries casematées, celui de se remplir de fumée à la première décharge et d'aveugler les canonniers : ce qui est ici d'autant plus fâcheux , que tous les objets à battre sont mobiles et passagers. Les batteries à ciel ouvert sont bien entendues ; mais elles sont sur des plate-formes mal remblayées. Le fort d'Asie a comme celui d'Europe une batterie case* matée, et il en a trois à ciel ouvert, dont deux sont à-peu-près inutiles, parce qu'il est très-difficile de bien tirer d'un ouvrage reculé, quand on a un autre ouvrage devant soi.
A une lieue au-dessous des forts Tott et sur une des passes les plus étroites du canal , sont les deux vieux châteaux, connus sous le nom de Kavacs, éloignés seulement de 36o toises l'un de l'autre, et bâtis, l'un sur les fondements du temple de Jupiter-Urius, l'autre sur ceux du temple de Jupiter-Sérapis. Le château d'Asie est composé de deux batteries à fleur d'eau , séparées entre elles par un donjon. Derrière ce château , et à la distance de deux portées de fusil , on voit sur une hauteur escarpée un vieux fort génois, consistant en deux tours bastionnées , liées par une simple courtine. Il faudrait détruire ce fort qui domine le château d'Asie , ou l'occuper, comme poste de
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cûtniDUDÎcation , avec line simple redoute. Le château d'Europe consiste dans une simple batterie à fleur d'eau 9 derrière laquelle est un vieux donjon occupant un vallon étroit où coule un filet d'eau que l'on a décoré du nom pompeux de Chrysorhoas. Ce château .est situé au pied d'une montagne très -élevée, sur laquelle il y avait jadis un autre fort génois, renfermant un phare dont on voit encore les ruines. Les deux forts génois étaient trop élevés et ne défendaient pas aussi bien la passe du canal que les deux châteaux qui les ont remplacés.
Au-delà de ces deux châteaux, la côte d'Asie fait une énorme saillie, connue sous le nom de mont du Géant, d'où l'on aperçoit tout à la fois la mer Noire et la Propontide; et la côte d'Europe fait un grand coude , au fond duquel est le village de Bouyouk-déré et à l'extrémité celui de Tharapia , l'un et l'autre renommés pour la beauté de leur site. A l'origine de ce coude , sont deux batteries à fleur d'eau très-bien construites, l'une en Europe au pied d'une montagne basaltique, l'autre en Asie au pied du mont du Géant, mais ne donnant toutes les deux que des feux rasants qui pourraient être facilement éteints, tandis qu'on aurait pu profiter du relief du terrain pour étager les batteries^et se ménager des feux fichants qui auraient pris les vaisseaux de travers.
Le port de Bouyouk-déré , situé au fond du coude, est la relâche ordinaire de tous les bâtiments qui veulent sortir du canal, pour entrer dans la mer Noire. Autour du port est un beau village orné de maisons de plais$ince et bordé d'une riante prairie , au milieu de laquelle s'élève un groupe de huit platanes , rangés
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eu cercle , qui tiennent à la même souche et qui offrent en été un magnifique dôme de verdure : c est la promenade la plus fréquentée du Bosphore, hê village de Tharapia , situé en amphithéâtre k l'extrémité à coude , n'est pas moins remarquaUe que celui de Bouyouk-déré par la heautë de ses ombrages et par celle de ses jardins suspendus en terrasses.
liC Bosphpre se courbe vers le sud au-<lelà de Tharapia, et il est tellement écbancré mr ^on pourtour^ que les angles saillants d'une rive correspondent exactement aux angles rentrants de l'autre; en sorte que les deux rives s'einboîteraient ais^nent^ si la même cause, qui les sépara, tendait à les réunir. Le^caïul s élargit ensuite et se rétrécit tour k tour; «t c'est sur une des passes }es pluft étroites , à environ deux lieues de Bouyouk-déré et à la même di^nce dé Constantinople, que l'on voit les deux châteaux neufs, nommés proprement hissars, l'un en Europe sur le cap Hermée, l'autre en Asie sur le cap opposé, et éloignes seulement entre eux de 4oa toisés : ce sont detix triangles flanqués chacun de trois tours et adossés Tun et l'autre à une hauteur escarpée, qui les domine. Dem des tours sont stir le canal , et la troisième est sur \^ rampe de la hauteur. Le dhâtcau d'Europe est sittie entre deux ruisseaux qui en appuient les flancs?^' celui d'Asie sur les bords d'une petite rivière qw» P*' raît être TArété des anciens et qui offre les ombrages les plus frais : c'est dans un kiosque charmant, bat) au milieu de ces ombrages, que le sultan vient que»' quefois en été oublier les soucis du gouvernemefl' ^^ les tracasseries du serai.
Ces deux châteaux sont les derniers du canal et
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peuvent être i^gardés <x)tnme les clefi de Constaotinople du coté de la Propontide; mais ils sont tomme touâ les autres mal construits et mal défilés* Des murs de gorge sans parapets et des paraplets d^)OurYns de flancs : des embrasures au niveau et si près du terrain extérieur^ qu'elles offrent^ à l'assiégeant le plus libre accès: point de citernes, maiti des fontaines dont les eaux venant du dehors peuvent être ài^^nient cou^ pées : nul magasin pour recevoir les vivrez et les munitions: de grands cor^s de casernes placés trop près des murs et offrant à l'ennemi des abris éommddes pour déboucher et former ses attaques: voilà ce qui frappe le plus, quand on examine ces châteaux. L'artillerie dont ils sont armés n'est pas mauvaise; mais elle est si mal disposée, qu'elle ne pourrait être servie sous le feu d'un vaisseau^ lA plupart des canons ne sont pas montés sur des affûts, mai^ Seulement relevés âous la volée par des pièces de boid. On, charge lés plus grands avec des boulets de marbre ^ et les autres avec des boulets de fer de tout calibre. Leur tir est déterminé par les embrasures sous lesquelles ils sont placés, et ne peut guère être changé: ce qui les rendrait peu dangereux pour les bâtiments qui passeraient par leur travers avec un veiit frais.
Depuis les derniers châteaux jusqu'à Gonstantinople, pendant l'espacé de près de deux lieues, les deux rives n'offrent plus que quelques batteries de côtes; mais elles offrent presque partout deis sites propres à recevoir de l'artillerie: en sorte qu'on pourrait couvrir le canal du Bosphore, comme celui de l'Hellespont, d'une ligne de feux contijiue qui irait de l'embouchure de la mer Noire à celle de la Propontide ett
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qui présenterait aux vaisseaux ennemis un obstacle invincible.
Les eaux du Bosphore , en descendant dans la Propontide, vont se briser contre' la pointe d'Europe qui porte Constantinople et qui les divise en deux courants. L'un entre dans le port et en fait le tour : l'autre coule directement dans la Propontide, entre la pointe du séraî et celle de Scutari , près de laquelle od voit un îlot ou rocher isolé qui porte un phare, auquel les Turks ont donné le nom de Kiz-KoiUléci ou de Tour de la Fille ^ et les Européens celui de Tour de Léandre : c'est là proprement Tembouchure du Bosphore dans la Propontide. Le canal est très-sinueux dans toute sa longueur, et sa largeur est très-inégale: elle est de 900 toises à son embouchure dans la Propontide , de 4oo entre Ic^ deux châteaux nommés proprement hissars, de 36o entre les deux châteaux nommés kavacSy et de 1900 entre les deux phares, à son embouchure dans la mer Noire. Ses côtes sont trèsescarpées; et comme elles sont très -irrégulièrement découpées, elles rompent sur certains points la violence des courants, et sur d'autres l'accélèrent. Tout ce que les anciens ont écrit sur le fil.de ces courants, sur leurs tourbillons, n'a aucun fondement réel. Ce qu'il y «a de vrai , c'est que ces courants sont pousses d'une côte à l'autre de pointe en pointe y jusqu'à ce que rompus et divisés par la pointe du serai, ils reviennent sur eux-mêmes par un mouvement circulaire autour du port jusqu'au cap Estias, où les deux courants se rencontrant réagissent * l'un sur l'autre, t't excitent dans les eaux une espèce de fluctuation, p^' reille à un bouillonnement : c'est ce que l'on appelle le Courant du Diable.
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Les courants sont bien moins forts au-dessus du coude de Bouyouk-déré qu'au-dessous, parce que les eaux de la mer Noire, en entrant dans le Bosphore, s'y engouffrent sans effort; mais obligées ensuite de changer de direction et de suivre la courbure du canal, elles se précipitent de pointe en pointe avec une telle violence, qu'on ne peut vaincre leur effort sans se couvrir de voiles, quand le vent est favorable, et sans se touer, qi)and il est contraire ou qu'il n'y en a point. De là l'importance de la baie de Bouyouk-déré : elle sert coYnme d'échelon ou de point de repos aux vaisseaux qui veulent monter dans la mer Noire.
Les vents suivent la direction des côtes, et l'on ne trouve jamais dans le Bosphore que deux sortes de vents, les vents du nord-est et ceux du sud-ouest. Les derniers n'y pénètrent même qu'avec difficulté, et il arrive souvent que les vents soufflant au sud dans la Propbntide, des calmes désolants régnent dans le Bosphore. Les vents du nord au contraire y passent aisément de la mer 'Noire, et y régnent d'ordinaire pendant tout l'été. De là la facilité que l'on a d'entrer de la mer Noire dans le Bosphore; mais autant il est facile d'entrer de ce côté dans le canal, autant il est difficile d'en sortir, parce que dans le premier cas on a pour soi les vents et les courants, et que dans le second on les a contre soi. II faut que les petits bâtiments remontent à la traîne, et ils ne peuvent se faire ainsi remorquer que dans les endroits où l'on a construit des quais. Il faudrait élargir ces quais et les prolonger sur les deux rives, tout le long du Bosphore. Ce chemin de hallage embellirait les dehors deConstantinople et faciliterait la sortie du canal.
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Quand on descend de la mer Noire dans le Bosphore et que Ton veut entrer dans le port de Constat tinople, il ne faut qui} s'abandonner aux courants; mais quand on vient de la Propontide, il faut serrer et doubler la pointe du serai; et si les vents ne sont pas assez forts pour refouler les courants qui viennent se briser contre cette pointe, il faut virer de bord et aller mouiller ^ur la côte d'Asie dan^ la baie de Chalcédoine ou aux îles des Prir^ces. Pans pn cas pressant, on peut se touer jusqu'^ la pointe du Serai, audejà de laquelle cm trouve les courants favorables, parce qu'une partie des eaux qui descendent delà mer Moire, entre dans le port. Dès qu'on a doublé la pointe du serai et que l'on veut mouilleir, il faut tenir pendant quelque temps le coté de CîonstantiDopIei parce qu'on y a toujours les courants pour soi,c< qu'au contraire, du côté de Galata^ ils portent en dehors. On mouille sur tout le pourtour du port par on bon fond, et Ton met une planche à terre. Le port de Constantinople est un des plus beaux qu'il y ait au monde: tout le Bosphore lui sert de rade, et toutlt bassin de la Propontide pourrait hii servir d'écok d'évolutions. C'est ce qui donne à Const^ptinople uflf ^i grande importance maritime: elle en a, d'un aiitrf CQté, une très^-grande sous le rapport politique, parcf qu elle est le centre de toute l'administration turke ^ comme le nœud qui lie la Turkie d'Europe à câ^ 4'Asie. Les Turks devr^ienjt donc chercher à la mieuJ défendre, s'ils veulent la conserver. On va voir de quell' manière on pourrait l'attçjquer.
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