‹ Voyage militaire dans l'Empire Othoman, ou, Description de ses frontières et de ses principales défenses, soit naturelles, soit artificielles, avec cinq cartes géographiquesChapitre 72 sur 84 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

De la circonscription militaire de la Turkie.

Oir peut se représenter la Turkie sous la forme June^ grande ellipse, échancrée d'un côté par la mer Noire, de l'autre par la mer Egée, et coupée en deux par le Bosphore et l'Hellespont. Constantinople est au principal foyer de cette ellipse. En fixant une branche du compas sur ce point et en traçant de l'autre des cercles tout autour sur un rayon plus ou moins grand, on trouve au nord Silistrie vers les bouches du Danube, à l'est Trébizonde au fond de la mer Noire , à l'ouest Durazzo sur la côte occidentale de la Grèce, et au sud Rhodes qui lie la Grèce et l'Archipel à l'Asie-Mineure. Tous les pays, hors de ces cercles, sont excentriques à

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la Turkie, et le^ Turks ne peuvent plus les défendre; mais ils peuvent défendre tous les autres. Le& Turks ne peuvent pas être attaqués sur leurs frontières de l'est, en-deçà et au-delà de l'Ëuphrate, où ils sont environnés par des peuples rares et moins aguerris qu'eux, tels que les Arabes et les Persans; mais ils peuvent être attaqués par les Russes sur leurs frontières du nord , d'un côté sur l'Araxe et le Phase , de l'autre sur le Prouth et le Danube : ils peuvent être attaqués par les Autrichiens sur leurs frontières de l'ouest, d'un côté sur la Save, de l'autre sur l'Adif^iatique, et ils peuvent l'être par toutes les puissances maritimes de l'Europe sur leurs frontières du sud ou sur le littoral de la Méditerranée, parce que tout ce littoral est accessible à une armée de débarquement.

L'attaque au-delà de l'Ëuphrate, de l'Araxe et du Phase, celle au-delà du Danube «t d'une ligne tirée de la Save à l'Adriatique , l'attaque à l'extrémité de la Grèce, en Morée, en Crète, en Chypre, en Egypte et même en Syrie, n'atteignent les Turks que sur les doigts; et quand on veut le& frapper au çœur^ il faut les attaquer sur le pourtour de L'ellipse. Parcourons donc sur tout ce pourtour les points d'attaïque les plus sensibles.'

L'atlaque sur le Danube par terre et l'attaque par mer sur le Bosphore ou l'Hellespont sont sans contredit les plus sensibles, parce qu'elles sont les plus directes ; mais on peut les parer, en fe;*mant hermétiquement les deux détroits et en défendant les passes du Balkan. 11 faut donc chercher d'autres attaques moins directes et presque aussi sensibles: or ces attaquesF

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sont dans le golfe de Thessalonique en Europe, et dans celui d'Alexandrète en Asie.

L'attaque sur la côte occidentale de la Grèce est sans doute la plus facile pour une armée qui part de la côte opposée de l'Italie , parce que cette armée n'a que le golfe Adriatique à traverser, et qu'elle peut le traverser sur des bateaux; mais une pareille attaque ne pourrait réussir, qu'autant qu'oii serait maître des îles Ioniennes, ou du moins de l'une d'elles, comme de Zante ou de Corfou. L'attaque sur tes autres parties de la Grèce, même les plus favorables à une descente, l'attaque sur les côtes de l'Àsie-Mineure, même dans le golfe de Smyrne ou dans ceux de Màcri et de Satàlie, n'auraient aucun point d'apptii solide, au lieu qu'il est aisé de se maintenir dans le golfe de Thessalonique ou dans celui d'Alexandrète, dès qu'on y est une fois établi : dans l'un, parce qu'on y coupe en deux la Turkiè d'Europe, dans l'autre la Turkie d'Asie, et que l'on y opère contre elles avec les avantages d'une armée qui en aurait coupé deux alitres.

La Macédoine est entourée d'un cordon de montagnes , qui se courbe comme un arc. Thessalonique occupe la corde de cet arc, et l'on peut se porter aisémant de ce point sur tous ceux de la circonférence pour en défendre l'accès à une armée qui voudrait y entrer, ou, si l'on veut soi-même en sortir, on peut presque toujours déboucher sans obstacle de la vallée de l'Àxius dans celle du Strymon, de la vallée du Strymon dans celle du Mestus, et de la vallée du Mestus dans celle de l'Hèbre. La vallée de l'Hèbre, ou le grand bassin de la Thrace, n'est accessible que par les dé-

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filés du mont Héinus , ou par ceux du mont Pangéè. On ne peut guère , il est vrai , s'engager dans les premiers qu'autant que l'on est maître de la vallée du Danube; mais quand on est maître de celle du Strymon, on peut presque toujours franchir les seconds, mal défendus par la forteresse de la Cayale, et pénétrer dans la Thrace , en suivant le littoral de la mer jusqu'aux bouches de l'Hèbre, vers Énos: d'où l'on va à Constautinople en tournant lllellespont et en côtoyant la Propontide , sans rencontrer d'autres obsta* des que quelques villes murées, que l'on peut prendre d^emblée ou tourner. Poursuivis sur cette route, les Turks seraient forcés de se replier d'abord sur la ligne de l'Hèbre, puis derrière le Macron-Tichos ou long mur d'Ânastase; et s'ils ne pouvaient se maintenir sur le plateau de Derkon, ni défendre les passages du grand et du petit Pont , ils n'auraient plus d'autre ressource que de se retirer enfin sous les« murs de Constantinople. La marche de Thessalonique à Cons^ tantinople n'est guère que de cent lieues, et elle a cet avantage que l'on peut presque toujours s'y appuyer à la mer et s'y faire convoyer par une flotte.

L'attaque par Alexandrète coupe en deux la Turkie d'Asie, comme l'attaque par Thessalonique coupe en deux la Turkie d'Europe. Du fond du golfe d'Alexan» drète au coude que fait l'Ëuphrate vers Samosate^ il n'y a guère que trente lieues , et tout cet intervalle est rempli par Te mont Amanus qui ferme la Syrie comme un rempart. Maître des débouchés de l'Amanus, on l'est de la tête de la Syrie; et quand on est maître de la tête de la Syrie, on peut s'élever en quelques marches sur le plateau de l' Asie-Mineure par les gorges

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du mont Taurus ou en remontant les affluents de la rive droite de l'Ëuphrate.

Le plateau de l'Asie-Mineure , que le mont Taurus embrasse dé ses différentes branches, est très-irrégulièrement découpé : à Test et au sud , il est bordé par une terrasse, dont l'Ëuphrate et la Méditerranée baignent le pied : à l'ouest , il est déchiré par les profondes vallées du Méandre, du Caystre, de l'Hemius, de l'Hyllus et du Caîcus , et il décline au nord sur la Propontide et sur la nier Noire en une longue pente, sillonnée par le Rhyndacus , le Sangare , l'Halys et llris. Les bordures plus ou moins larges du plateau sont toutes l'ouvrage des eaux qui, eh descendant des montagnes, en ont détaché les terres végétales et les ont déposées sur le rivage de la mer : par cette disposition du terrain , il est aisé de voir que l'armée , maîtresse du plateau, l'est de toute la péninsule, puisqu'elle peut descendre avec les eaux sur tout son pourtour.

Tout ce pourtour était autrefois habité par les Grecs; mais quelle que fût leur supériorité sur les Barbares cantonnés dans les montagnes, jamais ils n'avaient pu en secouer le joug, pdrce qu'ils avaient contre eux Tassiette du terrain. Alexandre, qui vint les affranchir, cerna le plateau, avant d'y monter; et les historiens, qui ont fait entendre qu'il côtoya le rivage pour donner la main à sa flotte, n'ont deviné qu'un des motifs de son long détour. Il voulut être maître de toutes les issues de la citadelle avant de l'attaquer, et ce ne fut « qu'à Gordium que le sort de l'Asie^ineure fut décidé: en sorte que ces historiens , en croyant ne faire qu'une allégorie, ont exprimé une vérité.

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Pourdéfctndre TAsie^Mineure on ne peut pas compter aujourd'hui sur ses places fortes, parce que la plupart de celles qui existaient autrefois n'existent plus. Tokat, Sivas et Césarée, qui ferment à l'est les vallées de riris, de THalys et du Mêlas: Tarsous, Sélefkeh, Sélinonte, Satalie et Maori, qui ouvrent les vallées de la côte méridionale : Halicarnasse, Magnésie, Tralles, Ëphèse, Smyrne, Sardes et Pergame, qui ouvrent celles de la côte occidentale : Brousse , Nicée , Héraclée , Âmasra, Sinope et Amasie, qui ouvrent celles de la côte septentrionale, sont toutes des places ruinées ou démantelées. Les trois seules qi|i aient été conservées, Koutayeh, Angora et Koniah, sont situées dans l'in* térieur des terres, et elles sont devenues à peu près inutiles , parce qu'on peut les tourner ou les masquer. On ne pourrait donc plus défendre aujourd'hui l'Asie* Mineure qu'avec une armée; mais pour la défendre avec une armée, il faudrait profiter désavantages du terrain et occuper successivement les trois principales positions qui couvrent la péninsule de l'est à l'ouest, sur la route de Diacbékir à Constantinople.

La première de ces positions est au pied du mont Argée, à. la tête de la vallée du Mêlas, entre les deux principales branches de l'Halys, la seconde au pied du mont Dindymène entre les deux principajies branches du Sangare , le Thymbrius et le Gallus, et la troisième au pied du mont Olympe entre le Gallus et le Rhyndacus. Césarée occupe le front de la première, Koutayeh celui de la seconde et Brousse le front de la troisième. Il faudrait fortifier ces trois positions, y établir en temps de guerre des camps retranchés^ et se repKer successivement de Tune à l'autre, et si elles

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avaient été forcées ou tournées toutes les trois, se retirer sur Nicée derrière la ligne du lac Ascanius et enfin sur Nicomédie derrière l'isthme de la presqu'île Âstacénienne , pour couvrir cet angle de terre qui borde le Bosphore à l'est, comme l'angle déterre enfermé jadis dans le Macron*Tichos le bordç à l'ouest. La Macédoine et la Thrace pourraient être défendues avec la même opiniâtreté que l'Asie-Mineure; et comme les routes y sont plus rares, à cause de l'aspérité du terrain, et les défilés encore plus difficiles à franchir ou à tourner, il faudrait moins de troupes pour défendre ces deux provinces. Thessalonique n'est point tenable dans son état actuel , parce qu'elle est dominée par le mont Kourtiach , auquel elle est adossée; mais on pourrait la bâtir sur le cap, placé devant sa rade, où était l'ancienne Œnia et où elle serait inattaquable sur les trois quarts de son pourtour. Cette ville n'a pas seulement une grande importance par sa position, elle en a une plus grande encore par soQ port; et ce port serait mieux défendu par une place assise sur le cap, que par celle qui l'est sur la montagne opposée. Il faudrait défendre ensuite les défiles qui débouchent de la plaine de Thessalonique dans la vallée du Strymon et de la vallée du Strymon dans la plaine de Philippes, ceux des monts Pangées qui ouvrent la vallée du Mestus et le littoral de la Thrace, et, si ces défilés étaient tournés ou forcés, se replier derrière l'Hèbre, et enfin derrière le Macron-Tichos ou la ligne retranchée de Sélivrie à Derkon, pour défendre pied à pied les approches du Bosphore. La ligue de Sélivrie couvre Gonstantinople du côté de l'Europe, conîme celle de Nicomédie la couvre du côté de l'Asie.

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La ville de Constantinople , merveilleusement située pour une ville de commerce , Test mal pour la capitale d'un empire, réduit aujourd'hui à se défendre contre tous les autres, parce qu'elle est par mer d'un abord trop facile. Une flotte audacieuse , portée sur les ailes des vents, peut forcer l'entrée du Bosphore ou celle de l'Hellespont et se présenter jusque sous les murs du serai, avant même que l'on puisse être informé de son approche. Les trois péninsules de la Grèce, de l'Italie et de l'Espagne sont les trois contrées le mieux circonscrites du continent de l'Europe, parce qu'elles en sont séparées toutes les trois par une chaîne de montagnes difficile à franchir; mais ces contrées ne peuvent jouir de tous les avantages de leur circonscription que par l'heureux emplacement de leurs, capitales. Avant de se répandre au dehors, il faut être maître chez soi: or, on ne peut être maître d'un pays, qu'autant qu'on en occupe la tête ; et voilà pourquoi les rois de Macédoine transférèrent leur siège à Philippopolis, quand ils voulurent être maîtres de toute la péninsule grecque; ceux de Lombardie à Milan, quand ils voulurent l'être de toute l'Italie ; et si ceux d'Espagne eussent transféré le leur à Sarragosse, au lieu de l'établir à Madrid, il est vraisemblable qu'ils auraient plutôt occupé toute la péninsule Hispanique, ou du moins qu'ils l'auraient mieux défendue du côté de la France, par où elle a été si souvent envahie.

On peut juger par là quelle faute fit Constantin lorsqu'il transféra de Rome à Constantinople le siège de l'empire. Pour attaquer Rome, il fallait percer la triple chaîne des Alpes, du Pô et des Apennins, tandis que les Barbares , qui occupaient la vallée du Danube

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et le pourtour du Pont-Euxin , n'avaient que la chaîne Mœsique à franchir, pour pénétrer jusqu'à Constante nople, et qu'ils pouvaient même se présenter sous les murs de cette ville avec une flotte, en forçant l'entrée du Bosphore. Quelque beau que soit le site de Genstantinople, cette ville ne devrait donc pas être le siège d'un empire qui est sur son déclin, parce que sa perte pourrait entraîner celle de tout l'empire.

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