CHAPITRE II
Des moyens d'attaque contre la Turkie et de ses moyens
de résistance.
Le grand danger de la Turkie ne provient pas seulement de sa circonscription militaire et du mauvais état de ses défenses, il provient surtout de l'ambition des puissances européennes et en particulier des puissances limitrophes, parce que les nations fortes sont naturellement portées à s'agrandir aux dépens des nations faibles.
De toutes ces nations les plus fortes sans contredit sont la Russie, rAutriche, la France et l'Angleterre; mais la France et l'Angleterre n'ont aucun intérêt prochain à attaquer la Turkie. La France ne pourrait
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chercher dans ce pays qu'une colonie,, qu'elle trouve-* rait mieux et plus, aisément sur la côte de Barbarie : l'Angleterre, surchargiée de colonies, ^le pourrait y trouver qu'un pont, pour passer dans l'Inde par l'Egypte; mais ce pont lui est inutile, tant qu'elle régnera sur l'Océan. La France et l'Angleterre ne peuvent donc avoir que des intérêts éloignés pour attaquer la Turkie, tandis que la Russie et l'Autriche peuvent en avoir de prochains.
La sagesse a beau conseiller aux nations d'améliorer leur existence, avant de songer à l'agrandir: jamais les nations n'écouteront les Conseils de la sagesse, parce qu'elles sont gouvernées par des hommes , et que les hommes le sont eux*mêmes plutôt par leurs passions que par leur raison. IjCS Russes et les Autrichiens chercheront donc à s'agrandir, et ils chercheront à s'agrandir aux dépens des Turks, quand ils ne ne pourront plus s'agrandir aux dépens des autres nations.
La Russie, en partageant la Pologne avec l'Autriche et la Prusse, posa de sa main, sans s'en douter, une borne à son empire vers l'occident, parce qu'elle agrandit l'Allemagne et qu'elle se mit en contact direct avec les divers états allemands, qui réunis sont aussi forts qu'elle par leurs armées et plus forts par leurs progrès dans la civilisation.
La nature marqua elle-même vers le nord la frontière russe, en l'appuyant d'un côté au pôle du monde,, et de l'autre en étendant devant elle le golfe de Bothnie. Les Russes ont bien pu conquérir sur les Suédois la Finlande; mais ijs ne peuvent franchir la ligne de Tornéo à la mer du nord au l'isthme de la Laponie^
parce qu'ils auraient autant de peine à conserver le pays qui est à Fouest de cette ligne, que les Suédois en ont eu à conserver celui qui est à l'est. La Russie ne peut donc plus s'agrandir que du côté de la Turkie.
L'Autriche ne peut plus s'agrandir aussi que du même côté; car si elle tourne vers l'occident, elle voit les Alpes helvétiques s'élever devant elle comme un immense rempart, et, derrière les Alpes, la France qui ne lui permettrait pas de franchir impunément ce rempart : elle ne peut pas non plus franchir la double ligne qui la circonscrit au nord et dans laquelle elle est comme emprisonnée, d'un tôté par l'Oder et la Prusse, et de l'autre par la Russie et la Vistule. Les Autrichiens sont donc forces comme les Russes à s'agrandir aux dépens des Turks. Voyons donc quels sont les moyens d'attaque de la part des uns et quels sont les moyens de résistance de la part des autres.
L'Autriche a une population de 3o millions d'habitants, un revenu public de 4 à 5oo millions de francs, et elle peut entretenir une armée régulière de 3oo mille hommes au moins, qu'elle peut augmenter d'un quart avec ses régiments des frontières. La Russie a de son côté une population européenne d'environ 5o millions d'habitants, un revenu au moins égal à celui de l'Autriche ^, et elle peut entretenir une armée de 5oô mille hommes, sans y comprendre ses milices innombrables dé Cosaques et de Tartares, qui couvrent toutes ses frontières du sud et de l'est. Il est vrai que cette mo-
I. Il faut comprendre dans le revenu public de ces deux états les prestations en nature , qui sont plus ou moins considérables suivant les provinces.
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narchie occupe un tiers de l'Europe et presque un quart de l'Asie, et qu'elle peut paraître faible en raison de sou immense étendue; mais elle est adossée vers le nord au pôle du monde, environnée à l'est et au sud de peuples rares et de déserts, et elle n'a à se défendre que sur ses frontières de l'ouest , où elle est couverte par la ligne de la Douina et par celle du Borysthène.
L'Autriche sans doute n'est pas aussi bien circonscrite; mais si elle abandonnait d'un coté les pays au* delà des monts Càrpathes, et de l'autre ceux au-delà des Alpes , pour se concentrer entre ces deux chaînes de montagnes dans le bassin du Danube, elle ne serait plus attaquable que par la vallée de l'Elbe, dont elle occupe la tête, et par celle du Danube, dont elle garde tous les débouchés.
< On a vu comment la Turkie est circonscrite. La nature la découverte sur la plupart de ses frontières, et sur aucune l'art n'a suppléé à l'ouvrage de la nature. La Turkie ne peut donc tirer ses ressources que d'elle seule; et quand même elle aurait les mêmes moyens d*attaque et de résistance que ses ennemis, elle ne saurait pas les employer avec le même art, parce que son administration est plus imparfaite et son gouvernement moins éclairé.
La Turkie a une très-grande superficie; mais sa population est rare et dispersée ; et si elle est presque aussi peuplée que l'Autriche, elle l'est beaucoup moins que la Russie, et elle est incontestablement moins civilisée que l'une ou l'autre.
La péninsule grecque, étendue même jusqu'à la chaîne Moesique , a tout au plus i o mille lieues carrées de superficie, la Bosnie 3 mUle, la Servie a mille, la
Bulgarie 3 mille, la Valachie 35oo, la Moldavie aSoo, Crète et les autres îles de l'Archipel tout au plus mille : en tout la Turkie d'Europe n'a pas plus de 2 5 mille lieues carrées.
La Turkie d'Asie n'en a guère plus du double : savoir l'Asie-Mineure a4 mille, l'Arménie 8 mille, l'Assyrie 6 mille, la Mésopotamie 5 mille, la Babylonie 3 mille, la Syrie 4 mille, l'Asie tout entière 5o mille, sans y comprendre l'Egypte qui est située en Afrique et qui en a tout au plus ql mille, en n'y comprenant que la vallée et le Delta du Nil. C'est là sans doute un vaste territoire; mais ce territoire est mal peuplé et mal cultivé.
Les îles de l'Archipel n'ont toutes réunies que 4 ^ 5oo mille habitants, la péninsule grecque en a 5 millions au plus, la Bosnie, la Servie, la Bulgarie environ trois millions, la Valachie et la Moldavie un peu plus de deux millions : en tout la Turkie d'Europe n'en a guère plus de- dix millions. Il n'y en a guère plus de 1 5 dans la Turkie d'Asie et en Egypte : savoir huit millions dans l'Asie-Mineure, deux dans l'Arménie, un million et demi dans l'Assyrie , autant dans la Mésopotamie et la Babylonie, deux millions en Syrie et deux millions et demi en Egypte: en tout la Turkie, soit en Europe, soit en Asie, soit en Afrique, n'a guère plus de 2 5 millions d'habitants.
Un cinquième de cette population vit dans les villes, et le reste dans les campagnes. Dans les villes, les Musulmans sont mêlés avec les chrétiens; mais ils en sont presque partout séparés dans les campagnes, et nulle part ils ne sont confondus avec eux par les mœurs, par les croyances, ni même par le langage et
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rhabillement : ce sont deux nations absolument distinctes, qui habitent le même pays. En Asie, les chrétien» ne forment qu'un quart de la population; mais en Europe les Musulmans eux-mêmes n'en forment qu'un tiers: en sorte qu'on peut compter dans tout l'empire environ 1 5 millions de Musulmans ou Tuiics , proprement dits, et lo millions de chrétiens de différentes sectes , parmi lesquels les chrétiens du rit grec sont dominants. Les Turks exercent sur les chrétiens la plus odieuse tyrannie , et cette tyrannie est d'autant plus insupportable, que ce n'est pas un homme seul qui l'exerce sur plusieurs autres, mais un peuple tout entier qui l'exerce sur un autre peuple.
La Turkie d'Asie est parsemée de landes et n'a pas un sixième de sa superficie en culture : celle d'Europe n'en a pas le quart. Dans l'une et dans l'autre on ne voit que des terres vagues et des troupeaux errants. Les pâturages forment un tiers des produits agricoles, et le peuple tork , quoique placé depuis six siècles sur le plus beau sol de l'Europe et de l'Asie , semble à peine sorti de l'état pastoral. On dirait qu'il voyage toujours et qu'il n'est pas encore fixé.
Il serait difficile d'apprécier avec justesse la richesse ou le revenu général de la Turkie, parce qu'on manque dans ce pays de renseignements qu'on peut se procurer dans tous les autres. Ou ne peut donner ici que des approximations; mais quand on analyse, le mieux qu'on peut, les différentes branches de la richesse nationale, on trouve que le révenu territorial de la Turkie ne s'élève pas au-delà de trois milliards et demi de francs, et le revenu industriel et commercial au-delà de 5 à 600 millions. Ce qu'il y a de sûr, c'est que le revenu
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industriel ne forme pas plus du sixième du revenu ter* ritorial : ce qui ne doit pas surprendre, quand on considère qu'en Turkie tous les arts sont encore dans l'enfance, que le commerce intérieur est gêné par mille entraves et que le commerce extérieur est dans les mains des étrangers.
Le gouvernement prélève sur ce revenu environ aoo millions de francs en différentes taxes, et le sultan près de lod millions en droits régaliens. Les taxes annuelles sont très-simples et très-clairement établies comme dans tous les gouvernements orientaux. Une portion déterminée des fruits de la terre, une taxe graduée sur les personnes suivant leur condition, un droit fixe sur les importations étrangères et sur le commerce extérieur, voilà les impôts établis de tout temps en Turkie; mais les taxes personnelles et individuelles n'ont jamais été établies que sur les chrétiens et les Juifs, et les Turks ont toujours regardé comme un privilège de leur religion d'en être affranchis. Voilà pourquoi le gouvernement a trouvé tant d'opposition dans le corps des oulémas et dans celui des janissaires , quand il a voulu établir la nouvelle taxe connue sous le nom de nizam djédidy destinée à entretenir un corps de nouvelles troupes, organisé à l'européenne, parce que ni les oulémas ni les janissaires n'ont pu souffrir l'idée d'être assimilés à des infidèles. Il a fallu toute l'énergie du sultan régnant^ pour faire prévaloir cet impôt, et on n'a pu l'-établir que par la destruction des janissaires.
. La perception des impôts est presque partout mise en ferme, et le percepteur lève ordinairement par des moyens violents le double de ce qu'il verse dans le
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trésor pubirc; mais quaml le percepteur par ses exactions s'est gonQé de sang et d'or, le prince le suce à son tour ou même le fait mourir, pour s'emparer plus aisément de ses dépouilles.
Le produit net des contributions est versé dans deux caisses séparées : l'une est le miri ou le trésor public de l'état, l'autre \e. hasnéoxx le trésor privé du sultan. Le miri reçoit la contribution territoriale, le karatch ou la contribution personnelle des chrétiens, et l'impôt sur les consommations et le commerce extérieur. La contribution territoriale produit annuellement environ ICO millions, le karatch 20 millions, les douanes 3o à 40 millions, la taxe sur les consommations, telles que boissons et comestibles, 4o à ,5o millions. Le hasné reçoit tantôt plus et tantôt moins; mais on conjecture'qu'il doit recevoir année moyenne environ 100 millions. Son revenu se compose des tributs des provinccs tributaires, telles que l'Egypte, la Yalachie, la Moldavie, du produit des droits régaliens, de celui de la vente des emplois , des amendes et des présents d'usage, des successions des gens en place et des spoliations de tous les grands de Tempire, disgraciés ou mis à mort : l'or y arrive presque toujours avec le sang.
C'est une chose qui peut paraître singulière, que, dans un état despotique comme la Turkie, le trésor de l'état soit séparé de celui du prince; mais en Turkie toute la force du gouvernement repose sur l'armée ; et le prince, tout puissant qu'il est, n'oserait toucher à la paie du soldat. Le sultan ne peut donc payer ses dépenses particulières qu'avec soï> trésor privé, et il est obligé de réserver l'argent du trésor public aux dépenses de l'armée.
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Dans les états sagement gouvernés, ta dépense personnelle du prince n'absorbe qu'une très-petite partie du revenu public: elle en absorbe en Turkie le tiers, et quelquefois la moitié. Il est vrai que le sultan hit souvent de son trésor des avances au trésor public; mais comme cea avances ne se font jamais que sous la forme de prêt, il a toujours le droit de s'en faire rtànbourser, et l'oii ne doit pas classer .parmi les revenus de rétat ceux d'un prince qui entretient une cour aussi dispendieuse qu'une année. Le gouvernement turk est donc un gouvernement pauvre , quoique le prince puisse paraître riche , et il n'a pas dans sa richesse autant de moyens de force que rAutriche et la Russie : il en a moins encore dans son armée. Mais avant de parier de Tarmée turke, il est nécessaire de dire un mot de la forme du gouvernement.