CHAPITRE IV
De la supériorité militaire de la Russie^ et die TAutriehe
sur la Turkie.
Les Russes et les Autrichiens n'ont pas seulement sur les Turks la supériorité du nombre et de la tactique, ils ont aussi celle des positions.
Quand les Russes étaient renfermés dans leurs vieilles
limites derrière le Borysthène et la Tauride, ils ne pouvaient agir en Europe contre les Turks que sur la ligne d'opération qui va du Borysthène au Niester et du Niester au Prouth et au Danube. Or cette ligne étant très-étendue 9 leurs guerres devaient toujours se concentrer entre ces fleuves, et elles étaient peu dangereuses pour les Turks ; niais depuis que les Russes ont acquis la Tauride et se sont avaiicés sur le pourtour occidental de la mer Noire jusqu'au Prouth , ils peuvent descendre avec ce fleuve sur le Danube et marcher du Danube directement sur Constantinople ,1e long de la mer Noire. Il est vrai que cette ligne d'opération offre des difficultés, parce qu'elle est défendue par la chaîne du Balkan; mais on peut franchir cette chaîne sur plusieurs points; et pendant que les Turks se défendent d'un coté, entrer par un autre. Bien que cette ligne ait encore plus de cent lieues d'étendue, il est certain que les Busses peuvent la franchir ^cl une ou deux campagnes; mais il est également certain qu'ils n'auraient jamais tenté de la franchir ou qu'ils ne l'auraient tenté qu'avec de grands risques, avant qu'on leur eût cédé la Tauride et la Bessaiabie, parce qu'ils auraient craint de voir leurs convois coupés et leurs soldats mutilés par la cavalerie tartare, parcourant les déserts placés entre les deux empires avec la rapidité de l'éclair et brûlant tout devant elle comme le feu du ciel, tandis qu'au moyen de leurs nouveaux établissements sur la mer Noire, ils peuvent aujourd'hui convoyer leur armée avec leur flotte, franchir le Balkan ou le tourner sur le littoral , et partir du golfe de Varna ou de celui de Bourgas , comme d'une des marches de leur empire.
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La Turkîe, en signant la cession de ia Tauride, signa sans s'en douter sa propre ruine : elle perdit d'un seul coup une innombrable cavalerie légère, qui passa dans les camps de sa rivale ; et en abandonnant à cette même rivale les ports de la Tauride et surtout celui de Sevastopole, elle lui abandonna l'empire de la mer Noire. La perte de la Tauride entraîna celle du Caucase, qui se trouva tourné à son extrémité occidentale, et la perte du Caucase entraîna celle de la Géorgie : or la perte de la Géorgie menace l'existence des Turks en Asie, comme celle de laTaurir^e la menace eh Europe. Tant que la Tauride et la Géorgie ont été indépendantes, la Turkie était défendue contre les Russes par le vaste bassin de la mer Noire, et à l'est, comme à l'ouest de cette mer,- par les déserts qui d'un côté vont du Tanaïs au Kouban et au Caucase , et de l'autre du Borysfchène au Niester et aux monts Carpathes : or cette barrière était très-difficile à franchir, et surtout à l'est, où elle est fermée par le Caucase comme par un rempart; mais depuis que les Busses sopt maîtres de la Géorgie et qu'ils ont tourné le Caucase, ils oc* cupent les points dominants de l'Arménie, et ils peuvent descendre de l'Arménie dans l'Asie-Mineure et pénétrer jusqu'au Bosphore en côtoyant la mer Noire, sans rencontrer d'autres obstacles que ceux de l'Iris, de l'Halys et du Sangare.
Les Busses ont donc acquis sur les Turks, dans la Tauride et la Géorgie, de grands avantages de position : les Autrichiens n'en ont pas acquis de moins grands dans la D^lmatie.
Les Autrichiens ne pouvaient autrefois attaquer les Turks que sur la ligne de la Save et du Danube : or II. 37
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cette ligne, qui va de Gradiska à Semlin et de Semlia à Orsova, était plus favorable aux Turks qu'aux Autrichiens, et parce que les Turk^ en tournaient les extrémités par la Bosnie et par la Valachie, et parce qu'ils en occupaient le centre par Belgrade : elle leur était aussi plus favorable par son genre de courbure, qui ne permettait pas aux Autrichiens d'en attaquer le front, sans prêter les flancs et sans s'exposer à être coupés sur leurs derrières.
Mais depuis que l'Autriche est maîtresse de la Daimatie, elle enveloppe de deux côtés la Bosnie qui, étant découverte , découvre à son tour l'Albaiiie : or l'attaque par la Bosnie est tout à l'avantage des Autrichiens , parce qu'ils occupent sur cette ligne les deux cotés do triangle 9 que leurs rivaux occupaient sur l'autre, et qu'en descendant avec TAxius au fond du golfe Therméen, ils coupent en deux la Turkie européenne.
L'attaque par la Bosnie a encore cet avantage , qu'elle sépare tout d'un coup l'Albanie du reste de la Torkie: or l'Albanie est la province de l'empire qui fournit à la Turkie les meilleurs soldats. Les soldats albanais sont aux armées turkes ce que les soldats ïllyriens étaient aux armées romaines.
L'Albanie n'est pas seulement utile à la défense de la Turkie par sa population guerrière : elle l'est encore par sa position géographique et par ses montagnes jui couvrent la Turkie d'Europe , comme celles de l'Arménie couvrent la Turkie d'Asie. L'Arménie et l'Albanie sont les deux boulevards de Tempire othoman : or les Russes par la Géorgie et les Autrichiens par la Dalmatie dominent ces deux boulevards. La Turkie est
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donc aujourd'hui mehacée de devenir, comme la Pologne, la proie des Russes et des Autrichtea^.
Quand on cherclie aux Turks des défenseurs en Europe, on ne leur en trouvé aucun, parce qu'aucun gouvernement n'est inti^ressë à défendre une nation qui n'entretient avec les autres aucun rapport politique et qui, ne cultivant pas ou cultivant mal son territoire, ne peut faire avec les autres peuples aucun échange avantageux. •
Mais quand même quelques nations européennes s'intéresseraient aux Turks, deux seules pourraient les défendre, la France et l'Angleterre, l'une par une diversion continentale contre l'Autriche , l'autre par une diversion maritime contre la Russie, soit sur la mer Noire, soit même sur la Baltique. Or la France et l'Angleterre n'cmt aucun intérêt particulier à défendre les Turks; et d'abord, elles n'ont aucun intérêt politique. La France et l'Angleterre sont sans doute intér ressées à ce que la Turkie, ne soit envahie ni par l'An triche ni par la Russie, pour ne pas voir s'élever en Europe une nouvelle puissance maritime, qui par l'étisndue de ses côtes menacerait toutes les autres : elles sont surtout intéressées à ce que là, Turkie ne soit pas réunie à la Russie, afin que là Russie, qui menace déjà l'Allemagne sur tout son front, ne puisse la tourner sur son flanc, et que l'empire russe, déjà si prépondérant en Europe, n'y augmente encore sa prépondérance par sa réunion à l'empire othoman; mais on peut empêclier la réunion des deux empires ^ en les séparant l'un de l'autre^ et on peut les séparer l'un de iautre en eoiipaut la ligne de continuité qui les unit, c'est-à-dire, en afifranohissani sous un prince iti(iépen-
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daat, ou en donnant à rAutricfae, la Valachie et la Moldavie qui forment le nœud de cette ligne. On peut donc garantir le repos des nations en Europe, sans y garantit* l'existence des Turks. La France et l'Angleterre n'ont donc point d'intérêt politique à défendre la Turkie. :
Elles n'y ont pas non plus d'intérêt commercial, parce qu'on ne peut faire un commerce avantageux avec un pays qui se ruine. L'Angleterre d'ailleurs ne voudra jamais, pour défendre la Turkie contre les Russes, sacrifier le commerce de la Baltique qui est plus important pour elle que celui du Levant^ et la Franche n'a aucun intérêt commercial à la défendre soit contre les Russes, soit contre les Autrichiens, parce que le commerce du Levant reviendra toujours à Marseille, quelle que soit la nation qui domine en Turkie. Ce ne sont pas, comme on l'a cru , les faveurs du gouvernement othoman qui nous ont donné le commerce de la Turkie, puisque ces faveurs nous étaient communes avec toutes les autres nations : c'est la situation de Marseille au principal débouché de la France, l'étendue de son marché, sa proximité de la Turkie, la bonté et la franchise de son port: or tous ces avantages sont inhérents à notre sol; et quels que soient les maîtres de la Turkie, il n'est pas en leur pouvoir de nous les ravir.
Avant la révolution,^ nous faisions en Levant un commerce de 70 millions de francs*; et quoique ce commerce fût encore plus avantageux aux Turks qu à nous-mêmes, nous tremblions que la moindre secousse, imprimée à la Turkie, ne vînt le détruire ou le déplacer. Voilà pourquoi notre diplomatie veillait alors
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avec tant de sollicitude sur cet empire, pour eu détourner les combinaisons de la politique européenne; mais depuis que dans la dernière guerre maritime l'Angleterre nous a ravi avec nos colonies le commerce du Levant, qaelle se l'est approprié ou l'a dispersé dans d'autres mains, nous n'avons plus aucun intérêt commercial à défendre les Turks.
Nous ne pouvons pas d'ailleurs garantir seuls aux Turks leurs possessions actuelles, et nous ne devons pas les leur garantir de concert avec l'Angleterre, parce que plusieurs de ces possessions, au lieu d'augmenter leur puissance, ne font que l'affaiblir, en les obligeant à une -défensive trop étendue et disproportionnée à leurs moyens.
Il ne faut pas se le dissimuler, l'Autriche dominera toujours dans la vallée du Danube, ou du moins dans le pays , compris entre le Danube et le Niester : elle en tient toutes les clefs, et elle y entre à son gré avec l'Aloût, le Sireth et le Prouth. Les Russes même ne peuvent pas s'aventurer à passer le Danube sans son aveu ; et s'ils le tentaient , elle pourrait de concert avec les Turks les enfermer entre le Danube et le Balkan; mais les Turks ne peuvent pas défendre seuls contre les Russes ni contre les Autrichiens le pays au-delà du Danube.
La France et l'Angleterre ne doivent donc pas chercher à conserver aux Turks leurs provinces transdanubiennes, parce que l'occupation de ces provinces, au lieu d'augmenter leur puissance, ne fait que l'affaiblir : elles doivent même en accélérer le démembrement. Les Turks en se retirant, au nord de leur empire en-deçà du Danube, et au sud derrière l'isthme
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de Sues, doubleraient liears forées èa les coiiœntrant : c'est peat-iétre aujourd'hui le seul moyto qui leur reste de prévenir ou du moins de retarder leur chute* La Moldavie, la Yalachie, TÉgypte ne soiit plus pour eux que des domaines d'ostentation : ils ne peiivent ptuk tes défendre, et la sagesse leur conseille d'abandonner une partie de leur bien, pour mieux cùnserver l'autre '.
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