LES AMOURS DU PETIT JOB ET DK LA HELI.K BLANDINE
Voulez-vous donc savoir où habita le bonheur pendant celte demi-année , que personne peut-être ne put le rencontrer ailleurs? Il s’était réfugié dans ce clocher et s'y cachait à tous les yeux. Pourquoi n'y resta-t-il pas, sinon parce qu’il est inconstant et que souvent il s’en va de lui-même et d’où il est le mieux, — sans qu’on en sache la raison.
Jusqu'ici je me suis contenté, historien fidèle, de parler de Job et de sa vie, sans presque risquer un jugement sur ce qu’il faisait ou ne faisait pas; mais qu’on me permette enfin de le blâmer, quoiqu’il m'en coûte, et de dire qu'il eut grand tort de ne pas se contenter du bonheur qu’il avait.
Pour moi , si j’étais heureux, — et il se peut que je ne le sois pas, — j'aurais grand soin de mon bonheur — si petit qu’il fût, et grand’penrde le compromettre, en voulant l’augmenter.
Le cœur n’a d’infini que le désir, — aussi doit-on croire qu’en toutes choses , et surtout quand il s’agit d’aimer, il est sage de rester à mi-roule , aucun but ne pouvant être complètement atteint par nous en cette vie.
VOYAGE OU II. VOUS l'I.AIIIA.
.Mais chacun sait qu’il y a mille manières de raisonner sur un môme sujet, et comme Job raisonnait en amoureux, ce qui est la pire de toutes les manières de raisonner, il était bien loin de penser comme moi sur tout ceci, car chaque jour le soupir de Blandine lui paraissait devenir plus tendre.
Un jour, jour heureux! — jour fatal! ce soupir sembla lui dire tant de choses, que le pauvre enfant, emporté par la violence de sa passion , eut le courage , — dans son délire, — de frapper à la petite porte en s’écriant de toutes les forces de son Ame : Blandine , m’aimes-tu? Blandine, aime-moi !
Alors, dit-on, se vit ce qu’on n'avait jamais vu. Car, — contre toutes les lois de la science, — la porte s'ouvrit!... et Blandine parut sur le seuil
Klle aimait Joli
Mais au moment môme où celui-ci, éperdu, ivre de joie, se précipitait dans la petite cellule, la cloche, — chose effrayante! — se mil à sonner toute seule, et dans le silence de la nuit son glas était si lugubre, que les habitants de la ville de***, épouvantés, se réveillèrent en sursaut, croyant qu’il s'agissait tout au moins de la Gn du monde. Ce n’est pas tout! presque au môme instant, un bruit terrible, plus terrible que celui du tonnerre, éclata au-dessus du vieux clocher, et l’horloge merveilleuse s:écroula — brisée en mille pièces!
Le lendemain, quand le jour parut, et que les habitants de la ville de *** , revenus de leur terreur profonde , se
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hasardiTeni à pénétrer dans l’intérieur de l'église, on ne retrouva pas le plus petit vestige de celle horloge qui avait fait la gloire de leur contrée, — et de Blandine encore moins, — et de Job, — pas davantage.
Ce qu'on regretta le plus dans le pays, naturellement, ce fut l’horloge, — et aussi un peu Blandine, — à cause de sa viole
Quant à Job , quelques bonnes âmes plaignirent sa triste destinée, on s'occupa de lui pendant huit jours, — après quoi on l'oublia; on le savait mort, et que tous les souvenirs ni tous les regrets du monde ne l’eussent pas ressuscité.
Heureux Job, en ceci! Combien en effet qui ne sont pas morts — et qui déjà sont oubliés!