‹ Voyage, où Il vous plairaChapitre 13 sur 26 · XII · texte numérisé non relu

XII

('.enclusion.

Il va saus dire qu il se fit , pour expliquer ce désastre, plusieurs versions dans la ville de •,l*

La plus répandue, parmi les bonnes femmes, fut celle-ci, à savoir que Blandine, qui aimait éperdument le petit Job, l'avant reçu dans sa cellule, oublia tout! et même de sonner l'heure! Ce qui, aux termes de son pacte avec le diable, devait donner à Satan plein pouvoir sur elle; aussi n'aurait-il pas manqué, dit-on, de l’emporter au fond des enfers avec son

amoureux !

Quant A moi , je ne crois point à ceci et je n'y veux point croire. J’aimerais mieux penser, dans tous les cas, que Dieu, dont la bonté est infinie , n’aurait point abandonné ainsi , au dernier moment, le pauvre Job et la belle Blandine, — aimer n’élant point un si grand crime.

Je penserai plutôt, avec ceux qui expliquent tout, que le mécanicien, — jaloux de son œuvre, — avait en effet, comme certains chroniqueurs l’attestent, construit son horloge merveilleuse de telle sorte, qu’au moyen d’un ressort secret qui aboutissait à la plate-forme, la machine devait infailliblement se disloquer tout entière au moment où un autre que lui mettrait le pied dans la cellule de Blandine, ce qui expliquerait suffisamment la catastrophequejc viens de raconter, — à moins pourtant qu'il ne soit plus vrai de dire, avec quelques autres, que Job, furieux de voir qu’il n'avait eu affaire qu’à une statue, et qu’en vain il cherCheraitrun cœur dans cette trompeuse image, détruisit lui-môme son idole, et s’ensevelit avec elle sous les ruines de l’horloge.

Si cette version est la bonne, — Job eut tort peut-être, et pour sûr il n’eut pas raison ; — it ne faut jamais brûler ce ce qu’on a adoré, l'idole fût-elle de bois. D’ailleurs, n’y a-t-il donc que les statues qui n'ont pas de cœur en ce monde? et où en serions-nous, grand Dieu ! si tous les amoureux déçus devaient se venger de la sorte?

Jean . b coude? appuyé- sur la labié . ne disatl ri

Les longues histoires ont ceci de bon qu’elles disposent merveilleusement nu sommeil. Quand celleci fut finie, il était tard. Chacun éprouvant le besoin de se mettre au lit, toute la compagnie se leva, et nous filmes bientôt seuls, Walter et moi, devant nos verres.

Comme j'ai résolu de ne point mentir, j'ajouterai qu’on les avait remplis si souvent, qu’autant qu’il m’en souvient, je ne voyais guère Walter qu’à travers un nuage. La table tournait, ou semblait tourner, et j'aurais juré, s’il l’eut fallu, que nos verres venaient s’offrir d’eux-mèmes à nos lèvres et liondissnient autour de nos tètes.

Jean, les coudes appuyés sur la table, ne disait mot; sa bonne humeur avait disparu et il avait repris sa ligure de fantôme.

— A quoi penses-tu? lui dis-je.

— Je pense, me dit-il, que ce conte bleu est mon histoire, et que j’ai été aussi naif que le petit Job.

— Quoi! répliquai-je, — tu aurais aimé une slatue?

— Toutes les femmes sortent un peu deSodome, me répondit-il, quel que soit donc le chemin qu’on ait fait avec elles, il arrive toujours qu’à un certain point de la route, on s’aperçoit, si l’on jette un regard en arrière, que celle-là même qu’on avait placée à côté

des anges s’est, comme la femme de Loth, changée en statue.

« Alloua, allons, dit le personnage qui avait raconté l'histoire de Job , et qui était rentré sans que nous l’eussions remarqué, l’aventure de Loth ne prouve qu’une chose, c’est que ce patriarche a eu grand tort de se retourner pour regarder sa femme, qui, certes, n’en eût point fait autant pour lui, — attendu que les femmes ne regardent jamais ce qu’elles laissent derrière elles. »

Et s’adressant alors plus particulièrement à Walter :

« Si vous ôtes amoureux, tant pis pour vous! Quoique l’amour soit toujours le feu du ciel , et qu’on meure rarement de ses bruluréS, "t'est un feu qu'on doit craindre ; et dùt-on, nouveau Prométhée, animer une nouvelle statue, il faudrait encore se garder de le dérober, la boite de Pandore pouvant se rouvrir à toute heure.

« De tout ce qui a été dit depuis ce matin il ne résulte rien, sinon que tant qu’il y aura une femme, il y aura quelque chose de nouveau à dire sous le soleil ; et il n’en faut rien conclure non plus, sinon qu’elles ne sont point parfaites, ce dont je trouve qu’on aurait grand tort de se plaindre; — mon opinion étant que si elles

Et je la voyais assise auprès de cotre attire bon. et pleurant

l’étaient , nous serions obligés de les aimer éternellement, ce qui pourrait bien êlre au-dessus de nos forces. »

— Pour moi, dit Walter en se levant, je suis ce soir de l’avis d’Arlequin, et je me sens disposé à soutenir avec lui que l'univers irait bien mieux s’il n’y avait ni hommes ni femmes. Allons nous coucher.

Mais, — et sans doute, le sort jaloux avaitdécidé qu’il en serait ainsi , au lieu de dormir de ce tout-puissant sommeil qui , selon l’expression des poètes, suspend les misères, parce qu’il est le frère de la mort, — j’eus le malheur de rêver : ce qui, à tout prendre, est aussi fatigant que de vivre, quand le rêve n'est pas bon.

D’abord tout alla bien, et mon songe, sans être doré, semblait être cependant un de ceux qui sortent par la porte d’ivoire. Car je révais de Marie, et je la voyais dans le petit bois qui avoisine la maison de sa mère, assise au pied de notre arbre favori et pleurant à chaudes larmes.

« Eh quoi! dira-t-on, oses-tu bien appeler ceci un « bon rêve ? »

VOYAOK OU IL VOUS PLAIIIA.

AO

Lecteur, sois sincère, et conviens avec moi que si tu étais séparé de celle que tu aimes, tu ne serais pas fâché d’apprendre qu’elle se morfond à t’attendre et qu elle fait, comme la triste Fleur d’Epinc, de ses yeux deux fontaines.

Mais bientôt, — était-ce la porte de corne qui s’ouvrait? — ce beau songe se gâta. Ce n’était [dus moi que Marie cherchait, ce n’était plus moi qu’elle attendait, qu elle rencontrait, qu’elle pleurait dans ce petit bois où chacun de ses regards aurait dû retrouver mon souvenir; et elle disparaissait, non seule et triste comme je l’avais vue d’abord, mais gaie, joyeuse et infidèle, avec un jeune et beau cavalier qui m’avait remplacé dans son cœur.

Mon âme troublée ne me montra plus alors que d'affreuses visions auxquelles une nourrice elle-même n’aurait pu trouver aucun sens.

Dans celui qui m’avait ravi ma fiancée, je crus tout à coup reconnaître Walter lui-même ; et, n’écoutant que ma fureur, je tournai contre lui mon épée, et le traversai de [»rl en part. Mais par bonheur il n’en mourait pas, et bientôt après j’avais la satisfaction de le retrouver en jiarfaite santé et assis tranquillement auprès de son propre cadavre, de façon que je le voyais à la fois mort et vivant.

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A ceux-là succéda un gtoupe de hideuses figures, dans lesquelles j'eus la douleur de teccnnailre un grand nombre de mes amis

Après quoi, mon Ut fut transporté, sans que je susse comment, auprès d’une vieille tour en ruines, et de la porte de cette tour sortait une interminable procession de graves personnages qui me saluaient en passant avec une politesse glaciale qui m’épouvantait.

A ceux-là succédait un groupe de hideuses ligures dans lesquelles j’avais la douleur de reconnaître un grand nombre de mes amis, — etc. , etc.

Mais je n’en finirais pas si je voulais tout dire.

Bientôt ces confuses images s’effacèrent et firent place à d’autres dont la netteté au contraire m'épouvanta.

Je me trouvai avec Jean au pied d’une haute montagne, et je vis venir de loin par deux chemins dont l’un aboutissait à ma droite, et l’autre à ma gauche, deux femmes de haute taille, qui s'avançaient vers nous d’un pas égal.

Toutes deux me parurent belles et pleines de majesté, seulement je remarquai que les fleurs naissaient, que

si

VOÏUJK 01 II. VOIIS PLAIIIV.

les verdoyaient et que les arbres se couvraient île feuilles el île fruits sur le passade île celle qui était à ma limite. ^ - tandis que la terre se séchait sous les pas de l'autre .comme si elle eût traîné après elle la destruction.

F.t elles se ressemblaient tellement qu'on aurait pu les prendre l’une pour l'autre, si la première, — qui était la Aie, — n’avait eu les lèvres aussi roses que l’autre, — qui était la Mort, — les avait pâles et froides.

Fl a mesure qu elles approchaient, je me sentais saisi d’une indicible angoisse.

Quand elles furent à quelques pas de nous, celle qui était la Vie, se mettant entre la Mort el nous :

— Je t'arracherai cette proie, dit-elle, ces deux enfants sont mes enfants chéris, ils ne veulent pas mourir encore !

— A t'en croire, répondit la Mort en écartant son voile et en découvrant tout à fait son visage, qui nous apparut à la fois terrible et charmant, la Mort ne saurait être aimée. Oublic-tu donc que les plus illustres de tes fils, las d’attendre en vain sur celte terre l’effet de tes stériles promesses, t’ont quittée pour me suivre, — el que j'ai trouvé en eux des amants passionnés!

— Hélas! hélas! s'écria la \ie...

VOYAGE OL IL VOIS PLAIRA. Sa

— De tous les points de ce vaste empire, reprit la Mort, je m’entends appeler ; et ceux qui m’appellent.... ce sont tes enfants, ceux-là même auxquels, jour par jour, tu partages en bonne mère l’inépuisable trésor de misères dont tu disposes, — sans oublier, dans la pari de chacun, le mal horrible de l’espérance, ce mal du lendemain, dont le remède n’est qu’en moi.

Et se tournant alors vers nous :

— Tout ce qui a été créé, dit-elle, a été créé pour vivre et pour mourir; — l’heure de mourir est venue : allons Franz! allons Walter!

— Quand j’aurai revu celle que j’aime! m’écriai-je.

— J’espère encore, murmura Walter à son tour.

— Tu le vois, «lit la Vie, ils ne veulent pas mourir. O Mort ! laisse-toi fléchir.

Et alors, la terrible déesse ayant jeté sur nous un regard — de pitié ou de dédain :

— La Mort, l’inévitable Mort peut attendre, dit-olle.

Et elle s'éloigna.

Cependant la Vie nous prenant par la main, et nous montrant les sentiers deuris quelle venait de parcourir

et les campagnes cultivées, et les moissons qu’elles promettaient :

— C’est par ici qu’il vous faut marcher, nous «litelle, — et non par-là!

Et du doigt elle nous désignait les sombres routes dans lesquelles s’était engagée sa redoutable compagne, — et n«ius vîmes avec horreur qu’elles étaient couvertes de morts eide mourants, tristes époux que déjà la Mort avait laissés derrière elle.

() pouvoir des rêves! la Mort elle-même n'eut pas plutôt disparu dans un gouffre béant, que je ne pensai plus à elle.

J’avais tort pourtant, car elle n’est jamais loin.

Des cris : au feu! se faisaient entendre, et les clameurs du dehors m’avertissaient assez qu’il n’y avait pis une minute à perdre. Déjà la fumée nous enveloppait et les planchers disjoints craquaient sous nos pas. Je n'eus que le temps de réveiller Walter, et nous nous échappâmes à grand’ peine par la porte de la bassecour, que nous trouvâmes, du reste, dans le plus grand désordre.

Cesl par ici qu’il vous hui maicber, nous dil-elie. el non par li

Ndus nous échappâmes par la tasse-cour, qui do reste était dans le plus grand désordre

Ud çetil valet île fenne vie! «eus cavnr Il n'etail pas kau , mais à quoi lui etil-nl servi de lelre?

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A In lueur de l’incendie, ses habitants ressemblaient à tout, excepté à de simples oiseaux qu’ils étaient cependant. Ite la basse-cour, et toujours poursuivis par les flammes, nous gagnâmes un enclos dont la porte donnait sur la campagne; un valet de ferme vint nous l’ouvrir.— J'ai remarqué que dans les moments les plus importants de la vie, et au milieu des plus grands périls, il arrive souvent qu’on est frappé par des détails tout à fait insignifiants. Je vois encore ce valet de ferme avec sa lanterne à la main; elle était de luxe en ce moment, car l'incendie avait fait de la nuit le jour. La grimace qu’il faisait était si singulière, que je ne pus savoir s’il riait ou s’il pleurait; — en tous cas, il n’était pas beau; mais à quoi lui eût-il servi de l'être? nos chevaux, sans doute, l'avaient trouvé très à leur gré quand il leur avait donné du son et de l'avoine.

Avant de refermer la porte sur nous, poussé vraisemblablement par un sentiment d’humanité, dont nos bêtes exténuées durent lui savoir un gré infini, il nous cria en italien, mais avec un accent allemand très-prononcé, et d’une voix qui témoignait assez de la sympathie qu'il avait, sinon pour nous, au moins pour nos montures: « Le l'oyageur doit avoir soi n de son cheval. »

Je m’étonnais que ce pauvre diable partit l'italien, et j’admirais comme un trait de caractère assez bizarre

VOVAGK Ol II. VOIS PLAIRA.

qu'il c*iit su découvrir dans l’Arioste le seul vers peutêtre qui pût s'adresser à un homme de son humble profession, quand survint entre \N aller et moi une difficulté qui ne laissiit pas d’être grave, puisqu’elle était , inattendue.

I)e tout temps il avait été convenu que dans nos courses, quelles qu’elles fussent, le hasard, cette providence des gens qui n'ont rien de hou à faire, serait notre bâton de voyage et notre arbitre suprême, et que, pour n’avoir jamais à nous inquiéter de notre route, nous irions tout droit devant nous, — tout chemin — pourvu qu’il ctll une issue — étant bon pour des gens qui voyagent suis but, et, si l’on veut, sans raison, par amour pour le mouvement enfin, et uniquement pour changer de place.

Si cette imprévoyance avait besoin d'excuses, nous pourrions la justifier par de fameux exemples.

Énée, après la ruine de Troie, s’embarqua avec ce qui restait de scs compatriotes, sans savoir où les vents le pousseraient, et demanda au hasard de lui indiquer où il devait fonder sa ville nouvelle :

Inrorli quo futa frranl. ubi sistere delnr.

Et après le héros troyen, un héros non moins illustre, Don Quichotte, — sorti un matin de chez lui par une porte de derrière, — se trouva par un soleil ardent

dans la plaine de Moneiel, sans savoir plus qu'iàiée où il allait, et sans s’en embarrasser plus que nous.

Quoi de plus triste, en effet, qu’un voyage dont on sait le terme? Avant d’être à Home, vous serez las de Home elle-même, si Rome est sans cesse devant vos yeux; et d’ailleurs, puisqu’il n’est que trop certain que tout chemin y mène, à quoi bon choisir? pourquoi s'ôter le bénéfice de cette question : — Où sommes-nous?

Or, voici ce qui nous arrêtait.

Nous nous trouvions à l'embranchement de deux routes, ce qui n’est point aussi simple qu’on pourrait le croire.

Laquelle prendre? — et pourquoi celle-ci plutôt que celle-là?

Des esprits légers et inconséquents pourraient seuls méconnaître la gravité d’une pareille situation.

Tous les docteurs du moyen âge, saint Thomas, Du ns- Scott, saint Bonaventure, etc., — les uns disant oui, les autres disant non, — ont été arrêtés par une question qui certes n’avait pas plus d’importance.

Il s'agissait pour eux de savoir si, — étant admise comme il est juste de l’admettre, l'impossibilité absolue où se trouve toute créature censée de se déterminer entre deux motifs du même poids, d’une valeur exactement ta même, — si un Ane, également sollicité par la faim

VOYAGE Ol) IL VOIS PLAIRA.

el par la soif, ot se trouvant entre un boisseau d’avoine et un seau d'eau, serait fatalement condamné à mourir et de faim et de soif avant d’avoir pu raisonnablement opter entre le boisseau d’avoine et le seau d'eau.

Comme on le voit, c’était pour ces grands docteurs, et surtout pour cet âne, le lieu de dire comme llamlet :

To h*> or not to be, thaï U the question.

« Être ou ne pas être, voilà la question. »

Selon les adversaires du libre arbitre, — (l’âne, partisan sans doute du libre arbitre, combattit en son temps cette conclusion), — selon eux, l’âne devait... mourir! — selon eux donc, nous aurions dû rester en place, puisque nous n’avions aucune raison pour préférer l’un de ces deux chemins à l’autre.

Mais, ainsi qu'à l’âne, la solution des savants docteurs nous paraissait très-contestable.

Cette difficulté avait bien été , jusqu’à un certain point, prévue : car il avait été sagement décidé entre nous que, si elle se présentait, ce serait à nos chevaux à la résoudre; et, certes, on ne pouvait faire plus raisonnablement que de s’en rapporter au jugement de deux bêtes aussi éprouvées, l’expérience nous ayant appris que notre confiance ne pouvait être mieux placée.

VOYAtiK OU IL VOUS PLAIIU.

t’.hose étrange! dans la circonstance dont je parle cl, par un entêtement dont nous étions loin de croire capables des animaux aussi parfaitement unis que les nôtres, le cheval de Walter s’obstinait à aller à droite, tandis que le mien s’obstinait à aller ii gauche.

— Voilà qui est singulier, me dit Walter, et véritablement embarrassant.

— Hélas ! lui dis-je, qu’allons-nous faire?

« Supposons, me dit-il, que nous soyons eu mer: faisons comme les marins : au lieu de regarder à nos pieds, levons les yeux, et cherchons là-haut notre chemin. Tout le monde, dit-on, a son étoile, bonne ou mauvaise ; ayons une étoile, qu’elle soit notre but, et marchons vers elle. »

M’ayant alors montré une grosse étoile qui brillait entre toutes les autres d’un éclat incomparable :

« Voilà notre étoile! » dit-il.

11 avait à peine parlé, que, soudain, l'astre qu’il avait désigné, jetant une lueur extraordinaire, se détacha du ciel, glissa dans l’espace, où il traça comme un sillon d’argent, — et s’y perdit!

Je ne sais personne qui puisse être à «le certaines heures plus superstitieux que inoi. — Si je le «lis, ce n’est pas que je m’en vante. — Mais à aucun moment «le ma vie, une «'•toile, voire une étoile qui file, ne sera pour moi une chose indifférente.

Et voici pourquoi.

Je me rappelle que, quand j'étais un petit garçon, j’étais fou «le tout ce qui est au ciel. Je n’avais qu’à lever les yeux pour y voir des légions de séraphins aux doux regards, aux ailes de feu ; tout ce que j’y voulais voir, en un mot, je l'y voyais.

Aujourd’hui, il m’arrive bien encore de regarder làhaut, et d’y chercher ce que j’y trouvais alors; mais, — ma vue est-elle moins bonne? — ces visions bien-aimées, mon «uil ne les atteint plus!

Je parle de mon enfance; c’est aux étoiles qu’il faut que j’arrive, et, auparavant, il faut que je prononce le nom de ma mère.

J'avais alors une bonne, et tendre, et pieuse mère, — que je n’ai plus; — elle me mena un soir à la fenêtre, un soir que j’avais été tout à fait sage; et, me montrant la btdle nuit qu’il faisait, et les belles étoiles qui l’éclairaient à l’envi, — elle me raconta que ces belles étoiles étaient les yeux «les anges, qui, de là-haut, veillaient la nuit sur le sommeil des enfants dociles, et que

Elle me meta us soir à la fecélre , el me montrant la belle suit qu’il faisait,

plus les enfants avaient été dociles, plus les yeux des anges s’illuminaient au ciel de joie et de contentement.

C’était là un de ces contes que les mères font à leurs enfants, et que les enfants, — qui ont le bonheur de tout croire, — accueillent avec avidité. Aussi, quand venait le soir, et que je me sentais sous ces brillants regards, je devenais, comme par enchantement, le plus obéissant, et (on me l’a dit) le plus aimable petit garçon qui se pût voir. — Si le sang, si l'àge m'emportaient : « Les anges te regardent, me disait ma mère, prends garde! » El je prenais garde, pour ne point fâcher les anges.

Ces chères étoiles, comment en parler dignement? tout éloge qu’on ferait d’elles n’est-il pas insuffisant? Les poètes en ont fait dé-la poussière d’or, ils les ont comparées à tout, au diamant, que sais-je encore! Il n’y a point de bonne comparaison. Roméo les a comparées aux yeux de Juliette : « Si tes yeux, lui disait-il, prenaient la place des deux astres les plus brillants des cieux, on ne s’apercevrait pas de l’absence de ces astres, et les oiseaux chanteraient toute la nuit sous la feuillée. » On a dit aussi qu’elles étaient les fleurs du firmament. Pour l’amour des Heurs et pour l’amour des beaux yeux, j’admettrais ces deux comparaisons de préférence à toutes les autres; mais, pourtant, les fleurs se fanent, et les étoiles, si elles sont des fleurs, sont des fleurs qui ne se fanent

point : leur printemps là-haut est éternel. El quant aux yeux, il arrive aux plus beaux de se fermer un jour, pour ne plus se rouvrir, — tandis que chaque soir voit se parer d'un éclat nouveau les doux astres de la nuit.

Toujours est-il que ee que ma mère m’avait dit des étoiles me les avait rendues sacrées, et que je les aimai passionnément jusqu'au jour où, voulant les aimer davantage, je me mis a suivre un cours d’astronomie à l’Université de ***.

(tue ne perd-on pas à s’instruire! et qu’il ferait bon souvent avoir les yeux fermés!

Que devins-je quand j’appris que mes belles petites amies n’étaient ni plus ni moins que de gros détestables mondes comme le nôtre, des mondes où il y a peut-être aussi, qui sait? des universités — et des observatoires!

A partir de ce jour lesétoilesMeJfurcht plus pour moi que lesouvenir, que l’ombredece qu’elles avaient été d’abord.

Mais il faut respecter les souvenirs, ces tristes restes, — ces ombres chéries du passé.

Je fus donc contrarié de voir que l’étoile dans laquelle Waller avait mis notre confiance avait lilé.

« Qui eût pu croire, dis-je à Walter, qu’un astre d'aussi belle apparence fût si prés de sa fin? »

Quand je [us au [oud de lélaiij, je me [appelai ces vers de l’Arioste u II faudrait dire bien obstiné pour ce pat cner merci lorsqu'on a de l'eau jusqu’à la ceinture »

VOVACK OU IL VOUS PLAIIU.

— Bah, me dit— il, prenons l’un de ces deux chemins.

— Mais encore, lui répondis-je, lequel? — après un si triste présage!

— Ma foi, s’écria-l-il, je ne vois qu’un moyen de sortir d’embarras : allons à travers champs.

L’idée nous plut, et nous parûmes!

Je pensais au berger, à l’incendie, au valet de ferme, aux étoiles, quand mon cheval, qui rasait la terre presque sans la toucher, s’étant arrêté court, je fus en une seconde lancé dans l’air d’abord, et de là dans l’eau. Hélas ! lecteur, n’allez point à travers champs, — rien ne vaut un sentier bien battu , — pourvu toutefois qu’il ne soit pas défoncé.

J’en avais à mi-corps, et j’étais tombé la tète la première.

Quand je fus au fond, j’éus le bon esprit de me rap-

VOYAliE OU IL VOUS PLAIRA.

peler à mon tour ces deux autres vers du divin chantre de Roland , qui paraissaient avoir été faits exprès pour moi : « Il faudrait être bien obstiné pour ne pas crier merci, quand on a de l'eau jusqu’à la ceinture. » Et dès que je fus revenu à la surface, j’employai toutes mes forces a appeler Walter à mon aide.

Mais son cheval l'avait emporté sur une haute moutagne, d’où il ne pouvait que me voir, sans m’entendre.

Mc trouvant alors seul et loin de lout secours humain, cette situation, qui, dans tout autre moment, ne m’eùt paru que ridicule, me remplit d'une inconcevable terreur. Bientôt il me sembla que les oseraies «le la rive s’animaient; les ténèbres se peuplaient d'êtres bizarres dont la nature m’était tout à fait inconnue, et j’en vins à voir, aussi distinctement que s’ils avaient existé réellement, des monstres à demi endormis que ma chute semblait avoir tirés de leur profond sommeil ; ils s’attachaient à mes pas, et je crus un instant que je ne parviendrais jamais à leur échapper. Ah ! combien je regrettai alors a; temps où, avec ma chère Marie, je cueillais sur les bords du Rhin ces petites Heurs bleues qui semblaient s’ouvrir sous ses doigts!

Quand la fraîcheur et la réflexion eurent calmé mes sens, je remarquai avec un vif plaisir que ce que j’avais pris pour des créatures animées n’était autre chose que

Je crus un instanl que je ne paividiais jamais à leur éthappei

Kl je pensai, non sans iegrel, au temps ou, avec ma chère Marie, je cueillais des Vergiss-mein-nicbt sur les bords du Rhio

Nous reïitnes . assis sur les ruines encore fumantes de l'auberge , le berger auquel Waller avait sauvé la vie ; mais cette lois il n'était pas seul —

tJOAMi r

El chef le tailleur le plus eu renom

Je me reûiis chez le plus célébré boîtier de la ville

des plantes aquatiques desquelles mes jambes, paralysées par la frayeur, n’avaient pu jusque-là se débarrasser, ce dont je vins heureusement à bout dès que je sus comment diriger mes efforts.

Jean reparut comme je venais de mener à fin cette grande entreprise.

Mes habits étaient hors de service ; il fallut donc retourner sur nos pas.

— Nous reculons , me dit Walter ; mais où est le mal ? reculer c’est encore marcher.

Je me rendis chez le plus célèbre bottier et chez le tailleur le plus en renom de la petite ville que nous venions de quitter. Us m’habillèrent de leur mieux, et nous repartîmes, non plus en courant, comme uous l’avions fait, mais pas à pas et tout doucement, comme le roi d’Yvelot.

Rien ne sert de mûrir, — il faut partir à point.

En repassant devant l’auberge d’ou l’incendie nous avait chassés, nous revîmes, assis sur des ruines encore fumantes, le berger auquel Walter avait sauvé la vie. Mais cette fois il n’était pas seul; aussi, bien que de sa maison il ne restât guère que le seuil sur lequel il se tenait, avait-il l’air le plus heureux du monde.

VOYAGE oi: IL VOUS PLAIRA.

— Encore ce berger! s’écria Walter.

A côté du berger était une jeune et charmante fille, dans laquelle nous reconnûmes avec étonnement cellelà même dont, la veille, la trahison l’avait mis a deux doigts de la mort.

Quand il nous vit venir à lui , il détourna un instant la tête, comme s’il eût eu honte de nous laisser voir sa faiblesse. Mais néanmoins nous voyant approcher: °

— J’ai tout oublié , nous dit-il.

— Et tu as bien fait, lui répondis-je ; — le repentir vaut presque l’innocence.

La bergère m’entendant, se leva, et me fit une gentille révérence; et l'heureux berger s’adressant à Waller: «

— Hier , lui dit-il, vous m’avez retiré de l'eau, et je vous ai pardonné ; aujourd'hui je vous remercie.

— Et demain, mon bon {'arçon, lui 'dit Jean, que feras-tu ?

Là-dessus nous nous quittâmes.

— Mais qui donc réunirait deux êtres qui se sont aimés, si ce n’était le malheur ? dis-je à Walter.

— Il y a une raison à tout, me répondit-il, seulement on ne la connaît pas. Voilà un garçon auquel il ne

manquait apparemment, pour que sa maîtresse lui fût fidèle, que deux petites conditions : la première, qu’il se fil t jeté à l'eau, où il pouvait se noyer; — la seconde, que le feu prit à sa maison.

« Après tout, ajouta-t-il, ce qui fait qu’on peut pardonner à beaucoup de femmes de n’avoir pas le sens commun, c’est que, chez elles, c’est souvent le cœur qui est le fou de la maison. Ces deux bergers étant vraiment «leux bergers parfaits, je comprends que la pauvrette , dans l’embarras du choix et en l’absence de tout docteur qui pût décider la question, les ait aimés tous deux. Oui sait? il va peut-être deux cœurs constants dans cette femme infidèle?

— J'avais tout à fait oublié le second berger, dis-je à Walter.

— Sois tranquille, reprit-il; tout le monde ne l'oubliera pas, et celle qui vient de l’abandonner l’oubliera moins qu'une autre. Une femme vous trahit, elle vous tue, mais elle vous embaume et elle vous pleure. Il n’y a que c«*s natures stériles dans lesquelles rien 11e germe, chez lesquelles tout a été transplante et qui ne méritent pas d’arrêter v inj|^qiiatrc heures un honnête homme, qui, — ainsi que les peuples barbares après une victoire ou une défaite, — se hâtent d’enterrer leurs morts pour qu’il n’en soit plus question.

— Allons, allons, lui dis-je, il y a encore des femmes qui ne tuent, ni n’enterrent, ni n’nuldient personne. Tu as sur le cœur ta statue.

— Mon Diru, non, me dil-il,j’ni pardonné, — et on ne pardonne que quand on n’aime plus; — aussi n’est-cc ni une statue ni une femme que je regrette, — mais bien l’amour.

Ici mon bon Jean poussa un gros soupir.

Ilien n’est plus opiniâtre qu'une passion invétérée.

Il est plus facile d’allumer un feu .que de l’éteindre. L’incendie, dont la cause était une étincelle tombée de la pipe d’un palefrenier, n'avait pas détruit que l’auberge. A quelques pas de là il y avait encore des ruines, et, à côté, de pauvres vieilles gens et des enfants qui se lamentaient et pleuraient comme s’ils eussent dit pleurer toujours.

— Que les enfants pleurent, dit Walter, qui était en veine de raison ou de dureté, — c’est souvent tout un, — cela se comprend : ils ont encore toutes leurs larmes; mais de vieilles gens devraient- ils se croire inconsolables, — eux qui se sont si souvent consolés.

— I,esuns n’ont plus, li^Jis-je, et les autres n’ont pas encore la ressource d’être amoureux, e’est-à-dire de tout affronter.

De pauvres vieilles gens el des enfants qui se iamenlaient

C'est en causant ainsi, et encore autrement, que peu ii peu nous fîmes le tour de l’Europe.

Nous avions à peine passé le Rhin, que nous rencontrâmes un homme assis au hord d’un fossé. Dès qu’il nous eut aperçus, il lit quelques pas vers nous; et après nous avoir regardés avec attention, voyant sans doute que nous n’étions pas les personnes qu’il semblait attendre, il fit mine de se retirer.

Ce qui nous avait le plus surpris dans son action , c’est que, — quoiqu’il eût l’air d’un homme bien élevé, — au lieu de nous saluer comme il eût été poli de le faire, il avait au contraire, en s’approchant de nous, affermi de ses deux mains, sur sa tète, le large chapeau qui la recouvrait.

Lorsque nous fûmes tout près de lui, lisant sans doute notre étonnement dans nos yeux, il nous dit : — Si je ne vous salue pas, messieurs, veuillez m’excuser, mais il fait du vent en ce moment, et si j’ôtais mon chapeau, le peu d’idées qui me restent pourraient bien s’envoler.

— Mon cher monsieur, lui dit Walter, qui ne put s’empêcher de sourire à ce propos, vos idées sont-elles donc enfermées dans la forme de votre chapeau, et

lion dans voire crâne, comme celles de tout le monde?

— Si vous riez, répondit l'homme an grand chapeau, c’est que vous n’ctes point philosophe : il m’est donc permis de croire que nous pourrons nous entendre; je vous répondrai alors que ce que vous dites est plus vrai que vous ne pensez, et que mon chapeau seul recouvre mes idées. Si vous êtes curieux d’en apprendre davantage, je vous conterai mon histoire, et pourquoi il m'est désormais interdit de saluer qui que ce soit.

— Nous vous écouterons volontiers, lui dit Waller.

— Asseyez-vous donc là, à mes cotes, reprit-il : car, pour moi , j’ai résolu de ne pas aller plus loin et d'attendre ici celui que j’ai cherché inutilement dans tout l’univers. Un Persan a dit : « Quand tu te seras fatigué dans une poursuite vaine, assieds-toi sur le bord d’un fosséet attends qui* celui que tu as poursuivi vienne à toi. »

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