‹ Voyage, où Il vous plairaChapitre 17 sur 26 · UN JOUR A LONDRES · texte numérisé non relu

UN JOUR A LONDRES

Cest à Paris que l’envie nous avait pris d’y aller.

« Allez— y, nous dit l'homme sans cervelle, pour moi, je ne vous suivrai pas; je m'arrangerais assez des Anglais, mais je n’aime pas l’Angleterre, — nous nous retrouverons à Boulogne. »

Arrivés à Boulogne, nous nous crûmes déjà en Angleterre II n’y avait que des IkMcIs anglais, des domestiques anglais, on n’y parlait qu’anglais, on n'v prenait que du thé.

Aimez-vous le thé?

Si vous êtes Anglais, ce n est pas à vous que s'adresse ma question; si vous êtes Français, ce n’est point à vous non plus : les Français aiment tout; — mais, vous feriez bien de délester cette altominable tisane, si vous ôtes Prussien, Au Irichien, Saxon, Wurlembcrgeois, Bavarois ou Badois, Allemand enfin, c’est-à-dire si vous savez ce que vaut notre bon vin du Rhin

Lu jour Je noire dépur t — u'élail un samedi — nous descendlmes pour déjeuner, nvunt Je nous emliarquer, Jnns lu salle commune Je noire lièlel.

Tout en J (‘jeûnant Waller se prit à regretter Paris.

— Pour un étranger, disait-il, il n’y a qu'une ville, et celte ville, c'est Paris La vie y a quelque chose de si ouvert, Je si visible, Je si public, que partout, et même dans la rue, on peut se croire chez soi. D'ailleurs, les Iwu leva rds, les pas sages, les iliéAlres, les Cliamps-Klysées, et le bois, et les files Je voitures, et ce million J'hahitanls toujours en l’air, et la foule sur les trottoirs, et les marchands en plein vent, et le bruit des rues, et les journaux, et les boutiques flamboyantes, et le Palais-Royal, et les Tuileries, et la Colonne, — nous ne retrouverons cela nulle part, pas même à Londres.

— Vous vous trompez, nous dit une jeune et jolie Anglaise qui déjeunait en même temps que nous (et qui, par conséquent, prenait du thé); Paris danserait dans Londres. A Londres, n'avons-nous pas Regent's-Streel, et Oxford-Slreel, et le Strand, et Piccadilly, etc., et l'Opéra-llalien, et Drury- Lanc, et Covent-Gardcn , et Saint-James's Paik , et Regcnt's Part, etc. ; et, pour animer tout cela, au lieu d’un seul, deux millions d’Antcs ? Si vous tenez à ne pas vous (lerdre dans l-ondres, je vous engage à bien vous y tenir, car vous y serez dans la foule comme une goutte d’eau dans la Tamise — Allons, ajouta I -elle, encore une lasse de thé, messieurs, et à votre retour, vous m’en direz des nouvelles

Vous vous Iroœpez, dous dit une jeune ei jolie Anglaise qui déjeunait à la même labié que coa*

UN JOUR A LONDRES. lu

— Miséricorde! dis-je à Waller; je ne m'habituerai jamais à ces noms-là. Le jour où Dieu a confondu les langues, son courroux contre le genre humain devait être bien grand.

En ce moment, la cloche du bateau à vapeur se lit entendre, et nous prîmes congé de notre interlocutrice. — Bon voyage, nous dit-elle, et elle nous donna sans façon une poignée de main; ceci noti9 surprit bien un peu, mais c'était apparemment dans les mœurs du pays. Bonne et charmante coutume; d'ailleurs puisque Dieu a fait l'homme et la femme l’un pour l'autre, c’est bien le moins qu'ils si* serrent la main quand ils se rencontrent.

Tant que dura la traversée, nous restâmes étendus sur le dos; nous nous sentions un mal étrange dans l'estomac. Pour nous guérir, on nous offrit du (hé !

Enfin on vint nous dire que nous étions à Londres.

Nous nous laissâmes emballer domine des paquets dans une voilure qui nous conduisit à un hôtel, et nous nous mîmes au lit.

Le lendemain, nous étions frais et dispos. — Nous demandâmes à déjeuner. — On nous apporta du ruasibtrf, des tandwich, des muffin*, puis... du thé. Dieu merci, celle fois le thé n'était pas seul.

En cassant mou pain, je m'aperçus qu’on nous avait donné du pain dur; j'appelai le garçon.

— Est-ce que vous n'avez pas de pain frais?

— Non, monsieur.

ni VOYAGE OU IL VOUS PLAIRA.

Waller avait peine à se rendre compte de celte particularité; — Car enfin, disait-il, le pain commence toujours par être tendre; — et il ne comprenait pas pourquoi on attendait qu'il fût dur pour le servir. Mais il lit réflexion qu’il était venu pour étudier les mœurs du pays, et non pour les corriger, et il écrivit sur ses (ablettes : « lin Angleterre, il n’y a jamais de pain frais. >•

Après déjeuner, nous nous mimes en roule |Kiur voir la ville. Arrivés dans lu rue, nous nous y trouvâmes tout seuls: pas une Ame, pas un passant, pas une voiture, pas un cheval. Nous allâmes plus loin, et d’une rue dans d autres rues. — Mais personne ! — Nous avancions dans un désert. Waller, se souvenant alors des recommandations de la jeune Anglaise de Boulogne, m'attacha à son liras avec un mouchoir.

— Prends garde de le faire éepser, lui dis-je.

Nous avions eu so i o -de’ nodfr ih u ni r d'un Guide du voyageur, d un indicateur des monuments et d un plan de la ville pour nous retrouver dans les rues.

Nous allâmes voir la Tour de Londres . — toutes les portes en étaient fermées.

L'idée nous prit de visiter les célèbres bassins (ou Docks) où se tiennent des vaisseaux de toutes les parties du monde : — les bassins étaient fermés, comme la Tour.

— Probablement, dis-je à Waller, les étrangers ne peuvent pas voir les monuments sans lettre d'introduction.

Et comme nous en avions une pour un Anglais de distinc-

Elles lisaient dans uq livre pi ressemblait à use bible

UN JOLI! A LONDIIKS.

lion, nous arrivâmes lant bien que mal, à l’aide de notre plan, jusqu'à lu maison de ect Anglais.

Arrivés à sa porte, en levant les jeux, nous aperçûmes trois ou quatre tûtes de jeunes filles derrière le rideau d’une fenêtre. Elles lisaient dans un livre qui ressemblait à une Bible.

— Ceci, dis-je à Waller, nous promet une agréable compagnie.

El soulevant le marteau de la porte, je frappai un coup, un seul coup, par discrétion

Un nous fit attendre un quart d’heure. — C'était peu poli. Mais enfin la porte s'ouvrit

— Sir demandai-je au grand laquais poudré qui nous barrait le passage.

— Absent, nous répondit-il; maison close, personne.

C était encore moins poli, car c'était faux.

— Diable ! dit Waller.

Nous nous dirigeâmes alors, suivant toujours les notes de notre petite Anglaise, vers les parcs pour voir défiler les éqni pages. Nous trouvâmes des arbres, mais d'équipages, |>oint! — Des arbres sont toujours bons à voir : nous regardâmes les arbres. Après quoi nous rentrâmes dans les rues pour voir si les boutiques s’ouvraient; mais elles ne s’ouvraient pas; et Waller écrivit dans ses notes: «En Angleterre, il y a des monuments, mais on ne les voit pas; des boutiques, mais on les tient fermées. »

— Rèvons-nons? disait-il.

VOYAGE OU IL VOUS l'LVIHV.

— Les rêves ne sonl pas si longs! s’écria Waller impatienté.

— Bah ! lui dis-je, on a rêvé pis; un rêve n’a pas de règle.

Le Dante a dit qu'il ne s’était réveillé qu’à trente-trois ans,

un milieu du chemin de la vie. jusque-là tout n’ayant été pour lui qu'un songe, et Voltaire raconte qu’il a rêvé le deuxième chant de la llenriade.

Cependant la soirée s'avançait.

En désespoir de cause, nous nous dirigeâmes vers le théâtre de Drury-Lane. — Allons au parterre, médit Walter; nous y verrons de plus près lés mœurs populaires. Et nous nous mimes bravement à la queue. Il n’y avait encore personne. Walter dit : — Nous serons bien placés.

Après avoir fait queue pendant une heure ou deux, Walter trouva que c'était un peu long. Personne ne venait. Je montai sur une borne pour voir si je ne découvrirais rien.

— Sœur Anne, médit Walter, ne vois-tu rien venir?

— Rien, lui dis-je.

Et comme il n’y avait pas apparence d'ouverture, Jean écrivit sur ses tablettes: « A Londres, il y a des théâtres, mais on n’y joue pas »

Nous primes alors le parti de retourner à 1 hôtel, toujours en lisant notre guide.

Pour m'occuper, je demandai un journal. On m’apporta un journal de la veille! Il n’y en avait pas d’autre.

— Écris, dis-je à Walter : « En Angleterre, les journaux ne paraissent que la veille. •>

Jus^ue-ld tout r. ayjti (te pool lui iu uq sotiÿ

Page 1