‹ Voyage pittoresque à Naples et en Sicile [microform]Chapitre 10 sur 96 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

lit'

fil

If

ai

SUITE DU VOYAGE DE LA CALABRE. — ROUTE DEPUIS LE DÉTROIT DE MESSINE JUSQU'aU NÉRINO , EN PASSANT PAR TROPÉA, NICASTRO, COSENZA.

Les approches de l'hiver, et la crainte des pluies, qui d'ordinaire commencent tous les ans en Italie vers la fin de l'automne, nous déterminèrent à abandonner la Sicile. Malgré tous nos regrets, pour Messine et ses environs délicieux; nous nous décidâmes à aller directement par mer gagner Tropéa : nous évitions par ce moyen d'être retardés dans notre route par des fleuves considérables de la Calabre, le Metauro et le Metrano que nous aurions eu à traverser, et qui souvent, dans cette saison, sont débordés au point d'arrêter quelquefois les voyageurs pendant plusieurs jours.

Ce que nous regrettions le plus, était de ne pouvoir dessiner que de loin le rocher de Scylla; cependant, comme nous étions curieux d'emporter au moins une idée de cet écueil célèbre, un de nos dessinateurs en prit d'abord une vue de l'autre côté du détroit, et tel qu'on le voit du

phare même de Messine. L'autre vue est beaucoup plus détaillée, étant dessinée d'aussi près qu'il nous fut possible d'en approcher; car, indépendamment de la crainte que nous avions d'être entraînés par les courans, nous avions encore celle des coups de fusil des gardes-côtes, ce qui nous obligea de nous tenir toujours a quelque distance.

Ce célèbre et terrible écueil de Scylla n'est Rocher et autre chose qu'un rocher presque isolé et coupé Scyîkfdts^^^ à pie,^ qu'on voit s'avancer dans la mer, au mi- ratTeaTroU lieu d'une anse formée sous de hautes montagnes ^^^^^f »^^e»

j Ail o n°* 369 et

dont toute cette cote de la Calabre est environnée. ^^o. On aperçoit de loin un château posé sur la crête de la montagne, avec un village assez considérable, qui descend ensuite le long du rocher par une pente rapide, jusqu'au bord de la mer. Il nous parut qu'il y avait dans le bas une espèce de petite rade sur une plage étroite et propre à recevoir seulement quelques bateaux de pêcheurs. On voit en avant de l'écueil de Scylla, d'autres roches aiguës et déchirantes, où l'onde et les courans venant à se briser avec un bruit effroyable, ont donné lieu à ces fictions de têtes de chiens qui intimidaient autrefois les navigateurs par leurs hurlemens, et allongeaient leurs têtes redoutables pour dévorer les passans. '

' Prœstat Trinacrii metas lustrarè Pachyni Cessantem y longos et circutnflectere cursus i

î44 VOYAGE PITTORESQUE

Un vaisseau qui serait entraîné par les courans^ quand il s'en est approché jusqu'à un certain points quelque forte voile et quelque vent qu'il ait, ne peut effectivement éviter Fécueil où la force supérieure du courant Tentraine, et s'il vient alors à donner sur les rochers , sa perte est aussi prompte que certaine. Il ne faut cependant pas croire que ScjUa soit également fatal dans tous les instans, car un vaisseau mahonais^ qui, dans un orage , vint chercher asile au milieu de ces écueils , Yy trouva, en évitant heureusement le courant, et passant avec adresse derrière les rochers.

L'entrée de cette partie du mouillage à Scylla, prise en y arrivant du côté de la grande mer, est, en général, assez praticable. Le danger se trouve beaucoup plutôt à la sortie, et quelquefois même cette sortie devient impossible dans de plus mauvais temps : les bâtimens se trouvant dans un abri absolu par les hautes montagnes qui les entourent, ne sauraient gagner lèvent dont ils

Quam. semel informem Dosto vidisse sub anero ScjrUam , et cœruleis canibus resonanda saxa. ( ViRG. , Mneid. , Lib. III.)

n y a lieu de croire que le bruit que font les vagues de la mer en se brisant avec violence contre les cavités des rochers , et qui ressemble effectivement beaucoup aux cris et aux aboieraeus d'une meute de chiens qu'on entendrait dans l'éloignement , a donné lieu à cette étrange et bizarre imagination.

ont besoin pour être poussés au large. Le malheureux mahonais éprouva ce sort-là, et, comme dit \er proverbe, ne sortit de Scylla que pour tomber en Caribde, car un pirate, qui avait su son arrivée, l'attendit au sortir de l'écueil, et fut le prendre à six milles de Messine sous le cap Scaletto.

Pendant que nous étions occupés à prendre différentes vues de Scylla, le vent vint à fraîchir, le ciel se couvrait de plus en plus, la vague était déjà forte. Le grégal, qui dominait, nous poussait sur la funeste côte du golfe de Gioia, côte fort dangereuse, et dont une impitoyable quarantaine nous obligeait de nous éloigner; nous opinâmes donc tous de retourner tout de suite au phare de Messine, où nous arrivâmes un instant après, car le détroit, dans cet endroit, n'a pas trois milles de largeur. Nous passâmes la nuit dans une maison de pécheur, et le lendemain, le vent ayant heureusement passé du grégal au sirocco, nous mimes à la voile à une heure après midi , et fîmes canal en tirant droit au cap Vaticano.

Dès que nous eûmes dépassé la tour du phare, nous vîmes de loin le Stromboli, qui, à cette distance, nç paraît être qu'une grosse montagne isolée en forme de cône , et dont la double cime envoie continuellement dans l'air des tourbillons de flamme et de fumée. Un peu plus loin, il y a

i46 VOYAGE PITTORESQUE

un autre volcan, appelé Panaria, qui est dans la même forme, mais beaucoup moins élevé'; ensuite les autres petites iles Éoliennes, que nous avions tant de regret de laisser derrière nous, sans pouvoir les aller examiner de plus près; mais appréhendant encore là l'inévitable quarantaine, nous ne les vîmes et les dessinâmes que

de loin. *

De l'autre côté, et sur la côte de la Calabre, nous dépassions Bagnara, petite ville un peu audessus et dans le genre de Scylla, dont il semble qu'on ait également versé les maisons du sommet de la montagne, et qu'elles soient restées accrochées le long de la pente escarpée de la côte. Plus loin, la ville ou bourg de Palmi est mieux assis sur une terrasse qui nous parut très cultivée.

Notre sirocco se soutenait toujours bon-frais, et nous laissâmes enfin derrière nous cette terrible et menaçante partie des iles de Lipari. Du côté de la Calabre, nous entrevîmes Gioia , au fond d'un golfe auquel il donne son nom, et qui est situé dans un pajs plus uni et moins sauvage; Nicotera et le cap Vaticano commençaient à se découvrir, et il nous parut que les sites et les détails pouvaient en être intéressans : mais au coucher du soleil, le vent vint à baisser et à tom-

' La description et les vues des îles volcaniennes se trouveront à la fin du Voyage de la Sicile, dont elles ft>nt partie. •

ber si absolument que nous fûmes obligés de faire a la rame sept milles qui nous restaient encore à parcourir. L'ennui et surtout le bruit uniforme des rameurs nous endormirent tous, et nous n'arrivâmes à Tropaea qu'à quatre heures après minuit.

Nous passâmes le reste de la nuit balottés dans "^i'^e et port

1 m i\ ' n de Tropaea,

le port de Tropaea et assez mal a notre aise; enfin, n" 371. a la pointe dû jour , nous aperçûmes cette petite ville perchée sur un rocher, et perpendiculairement placée au-dessus dç nos têtes; il en descendit bientôt une députation qui vint nous reconnaître; après avoir reçu nos passe-ports et s'être plainte de la nécessité et de l'obligation où elle se trouvait de nous retenir en captivité jusqu'à l'époque où on serait sûr que nous n'apportions aucun germe de peste. Elle s'employa obligeamment à nous secourir et à nous trouver un asile; le syndic de la ville et le marquis Pelia, pour lequel nous avions des lettres de recommandation , vinrent bientôt nous en proposer un, que nous eussions choisi nous-mêmes, tant sa situation nous parut singulière et pittoresque : c'était une espèce de château abandonné ou d'ermitage bâti sur le haut d'une roche escarpée, qui ne tient à la terre que par un pont, et qui s'avance dans la mer comme le château de Pierre-Encise à Lyon.

Rien ne ressemble plus effectivement à cette

',1 Il 1

i48 VOYAGE PITTORESQUE

prison célèbre en France, que l'espèce d'ermitage ou de donjon dans lequel nous fumes confinés; nos gardes nous servaient, nous nous trouvions parfaitement logés, et, ce qui n'était pas indifférent pour nous, dans une position charmante, ayant d'un côté la ville de Tropaea, dans le site le plus pittoresque , de l'autre coté la mer qui venait battre jusqu'au pied de notre rocher, et en face, le terrible Stromboli, à soixante milles

de nous.

Nous eûmes bientôt fait notre établissement : nous nous distribuâmes quelques greniers ou galetas abandonnés, dont nous fîmes nos chambres à coucher; une vieille chapelle gothique nous servait de salon d'assemblée; c'était là que nous recevions ceux qui venaient nous visiter; et, dans nos momens de loisir, un de nos passe-temps les plus amusans était de faire des signes et des mines aux femmes de la ville qui nous lorgnaient de leurs fenêtres, et avec lesquelles nous avions de loin des conversations suivies , car, en Italie, on apprend à tout dire par ce moyen , qui ne laisse pas , quand on y est accoutumé , d'avoir sa grâce et ses finesses.

Le reste de notre exil fut employé à dessiner dans les environs de Tropaea, et à prendre des vues de notre habitation sous différens aspects. Une de ces vues, que nous avons fait graver, représente les dehors de la petite ville de Tropaea,

assise sur des rochers coupés à pic, avec les chemins ou plutôt les escaliers qui ont été creusés dans la roche même, pour pouvoir y aborder. En face, et sur le bord de la mer, est le rocher isolé au haut duquel était le petit ermitage qu'on nous avait donné pour retraite. L'artiste auquel nous devons ce joli dessin ne manquant jamais de tirer parti de tout ce qu'il rencontrait, et voyant continuellement autour de noire rocher des pêcheurs dont le succès était souvent d'un grand intérêt pour lui, a imaginé de placer sur les devans de sa composition une pêche des plus abondantes, et dont les détails , les différens accessoires rendent agréable un des sites les plus sauvages qu'on puisse rencontrer.

La vue que nous offrons sous le n° 37 2 est en- Ermitage de

Tropaea

core celle du même ermitage de Tropœa; mais n«37a/ l'aspect en est pris du côté opposé , et tel qu'on aperçoit le rocher lorsqu'on y arrive par mer.

C'est sur la sommité même de ce singulier rocher qu'était placé noire donjon; après en avoir été les prisonniers, nous en étions devenus les maîtres, et en vrais seigneurs châtelains, nous en fîmes les honneurs aux chevaliers de la ville qui venaient nous rendre leurs visites. La noblesse est assez nombreuse à Tropaea, quoique cette ville soit très petite; mais étant regardée comme ville royale, et il y en a peu dans la province, tous les nobles du pays s'y retirent, ne

iï

lîsS

i5o VOYAGE PITTORESQUE

voulant point habiter les cités baronnales où leurs enfans naissent vassaux, et, par cette espèce de tache du patronage, sont exclus des grands honneurs de la noblesse, et d'e l'entrée au chapitre de

Tordre de Malte.

Dès que la crainte de la peste fut enfin passée , et que nous pûmes quitter notre gite aérien, nous fîmes notre entrée dans la ville, que nous trouvâmes bâtie sur la plate-forme d'un autre rocher et s'avançant également dans la mer ; elle en est presque environnée , excepté par le côte qui tient aux montagnes, et où se trouve l'entrée de la ville. Elle était autrefois défendue par un château et un fossé creusé dans le roc; on nous dit qu'au commencement du siècle il y avait encore dans ce château des canons de bronze , mais que le roi d'Espagne les avait fait changer contre de vieux canons de fer, qui ont écrasé leurs affûts, et ne se relèveront jamais, suivant les apparences, de l'affaissement où ils reposent.

Il n'y a à Tropsea aucune espèce d'antiquité , et on doit croire que l'origine qu'on lui donne dans le pays est chimérique. Son nom vient, diton , de Trophea , et on prétend que cette ville fut ainsi nommée lorsque Scipion , revenant de la conquête de Carthage, y reçut les honneurs du triomphe. On pourrait objecter, peut-être, à cette prétention qu'il n'y a pas grande appa-

DU ROYAUME DE NAPLES. i5i

rence que Scipion ait choisi pour une fête de la plus grande pompe et du plus grand appareil chez les Romains, un lieu aussi escarpé, sans port, sans ville et sans espace pour y loger une armée; aussi n'y trouve-t-on rien qui vienne à l'appui de cette opinion; des rues étroites, de mauvaises fabriques, pas un vestige de monument, et pas une tradition qui dise même qu'on ait seulement trouvé une monnaie romaine dans tout son territoire.

Ce territoire de Tropaea consiste dans une petite plaine très peu étendue, élevée et dominée par de hautes montagnes ; elle est, au reste, très cultivée et très fertile : des ruisseaux y arrosent des jardins agréables, plantés de limons et d'orangers, dont les habitans- font des essences qu'ils portent en France; ils vendent aussi des tapis ou couvertures faits avec le coton qu'ils cultivent et travaillent eux-mêmes; industrie et activité bien rares dans les deux royaumes de Naples et de Sicile.

Nous partîmes de Tropœa le 5 décembre ; après avoir monté très rapidement pendant l'espace de trois milles, et laissant à droite l'Apennin, que nous côtoyions, nous trouvâmes un chemin agréable et bon pour voyager à cheval à ti^avers un pays riche, abondant en blé et bien cultivé; nous aperçûmes bientôt Monteleone à dix-sept milles de Tropaea,

SI °l,

i52 VOYAGE PITTORESQUE

Monteleone est un gros bourg bâti sur le penchant d'un monticule, avec un vieux château ,• on y compte dix-huit mille habitans et douze monastères. Le paysage en est agréable, et coupé de plantations d'oliviers grands comme des chênes. Après nous y être reposés quelques momens, nous continuâmes notre chemin, qui se maintint bon et uni pendant trois milles; mais nous eûmes ensuite une éternelle et désastreuse descente de plus d'une lieue de longueur, et, pour surcroit de malheur, une pluie épouvantable.

Nous arrivâmes à l'entrée de la nuit au Pizzo^ bâti sur le bord de la mer, avec un assez bon château. Il y a dans ce lieu une population de neuf mille habitans, dont la plupart sont des mariniers. Nous allâmes loger chez un d'eux, qui nous reçut avec cette franchise et cette cordialité dignes des premiers âges : accueil que nous rencontrâmes dans toutes les campagnes de la Calabre, car les paysans calabrois, malgré leur mauvaise réputation, n'ont que labarbe et l'habit plus noirs que les autres. Nous avons même remarqué dans tout notre voyage, et parcourant le pays presque en entier, que ceux chez qui le besoin d'argent est le plus pressant, le demandent d'une façon très modérée, sont empressés, complaisans quand vous les sati^aites honnêtement, et que ceux dont la position est plus aisée, loin de rien demander, sont pleins de noblesse , généreux et obligeans.

DU ROYAUME DE NAPLES. i53

NOS hôtes, contens de nous, ne savaient comment nous traiter pour que nous le fussions d'eux : tout était à nous dans leur maison, et tous s'empressaient à nous servir, enfans, amis et voisins.

Le lendemain, nous descendîmes sur le bord de la mer, pour y voir l'emplacement où était autrefois située l'antique Hipponium. Cette ancienne ville grecque fut depuis appelée, par les Romains, Vibona Valentia^ ainsi qu'elle est indiquée sur la carte Théodosienne, et maintenant par corruption Bivona. Cette ville avait un port au fond du golfe formé par le cap Zambrone. On dit qu'en été, lorsque la marée est basse et tranquille , on aperçoit encore quelques vestiges des antiques constructions d'Hipponium , que les sables n'ont pas recouverts totalement. Au reste, la campagne de Bivone est couverte d'une quantité de cassines éparses et de jardins; ce qui, joint a sa situation , en terrasse dominant sur la mer, ressemble beaucoup à la campagne des environs de Marseille, avec l'avantage du couvert des arbres qui rendent toute cette côte délicieuse.

Nous partîmes du Pizzo, et, après avoir remonté la montagne et fait dix milles par un mauvais chemin, nous trouvâmes, près du fleuve Angitola, une descente taillée en rampe dans le rocher; nous passâmes l'Antigola à gué. De là

i54 VOYAGE PITTORESQUE

nous longeâmes une grande plaine basse, *où on rencontre des marais et le lac del Fico, vis-à-vis duquel est la poste. Cest dans cet endroit de la botte que l'Italie se trouve le plus resserrée , puisqu'elle n'a pas dix lieues de traverse.

Nous continuâmes notre route par un chemin de sable qui nous conduisit jusqu'au bord du fleuve Amato. Ce fleuve, ou plutôt ce torrent, couvre et dévaste souvent en hiver un large pays par ses inondations, ses ramifications, et la rapidité de son cours. Nous le traversâmes et suivîmes un autre petit torrent, qu'il fallut aussi passer à gué; mais il était alors si peu considérable, que cela fut aisé; nous le côtoyâmes pendant quelques milles au travers d'une foret d'oliviers qui nous conduisit jusqu'aux portes de Nicastro. La situation de cette petite ville, que nous apercevions, appuyée sur un fond de montagnes Vue des toutcs couvcrtcs de bois, présentait de loin le tapf^eTrès^di ^^^^" ^^ P^"^ singulier et le plus pittoresque. Ce plume d! San. P^*^' torrcnt , appelé // Flume di Santo Polito , toPoUto.en Jout nous avions toujours suivi les bords, for-

Arrivant â "Ni*

mait surtout, en y arrivant, l'effet le plus heureux. Nous le voyions se précipiter , par cascades, du haut des montagnes, qui répandent dans tout ce pays la verdure et la fraîcheur la plus délicieuse.

Cette foret d'oliviers fait toute la richesse des

Castro , n« 373.

DU ROYAUME DE NAPLES. i55

habitans de Nicastro, située à l'angle de deux montagnes qui la défendent des vents du nordouest : le climat y est si doux et si tempéré , qu'au 7 décembre nous y trouvâmes les arbres avec la verdure que nous avons en France au mois d'août ou de septembre. L'aspect de la ville est aussi pittoresque que la température en est agréable; elle est traversée d'un bout à l'autre par une belle rue bordée d'arbres, avec de jolies fabriques qui s'élèvent en amphithéâtre. Un monticule couvert de maisons, et sur le haut duquel existent encore les ruines d'un vieux château , termine le tableau ; le tout est surmonté de deux rideaiix de bois épais, qui apportent leur ombre jusque sur les maisons, et semblent placer la ville dans un parc.

Au-dessus de ce bois régnent encore d'au- VuedeNîtres montagnes bien plus élevées , et dont la cime, a'^'iieu dfs couverte de neige, forme, avec la température et a^rApennln, le climat de la vallée, le contraste le plus singu- °^ 3:4lier. La ville nous parut assez peuplée; il est vrai que lorsque nous passâmes sur la place du marché, où notre arrivée fit événement, tout le monde se mit en haie pour nous recevoir, même un monsignore calabrois qui voyageait en litière avec tout son train , et que le hasard nous fit rencontrer en arrivant à Nicastro.

Nous remarquâmes , surtout, quelques dames

i56 VOYAGE PITTORESQUE

avec des coiffures hautes, comme au temps de Louis XIV, et des robes semblables à celles de feu madame d'Escarbagnas , qui, sans doute, allaient en visite de cérémonie ; elles étaient précédées et accompagnées d'autres femmes, jambes nues, immodestement troussées , et qui remplissaient les fonctions de laquais. L'une portait la queue de la robe, et l'autre Tombrelle ou parasol, en avant. Cet appareil comique, et la démarche fière, le salut affecté dont on nous honora en passant, nous parurent si bizarres, que nous eûmes beaucoup de peine a ne pas répondre par un éclat de rire à ce gracieux accueil.

Nous partîmes le lendemain, et continuâmes à monter, par de périlleux chemins, tous ces . amphithéâtres de montagnes; mais nous nous trouvâmes tout à coup transportés en hiver , lorsque nous fûmes arrivés au sommet : les arbres étaient déjà dépouillés de leurs feuilles, au milieu des brouillards et des frimas. Nous rencontrâmes ensuite des lieux déserts et incultes, où nous fûmes assaillis par des nuages qui nous couvrirent en entier. Avec cela, nos guides mal instruits finirent par nous égarer dans ces pays sauvages, et, après avoir passé la journée à errer dans d'immenses forêts de châtaigniers aussi vieux que le monde, et avoir marché jusqu'à la nuit, de vallées en vallées , de sommets en sommets, nous nous trouvâmes presqu'au point d'où

DU ROYAUME DE NAPLES. iSy

nous étions partis le matin , a quatre lieues de Nicastro , dans une petite ville ou village appelé Nicolosiml , où l'on nous prit pour des aventuriers , qu'il n'était pas trop sûr d'héberger.

Tous les habitans de Nicolosimi étant hors de la ville pour leur commerce ou leurs affaires, nous ne trouvâmes que des femmes, qui se sauvaient dans leurs maisons et ne nous parlaient que par la fenêtre. Cependant nous parvînmes à en rassurer quelques unes qui s'apitoyèrent sur notre sort. Elles amenèrent avec elles, pour plus grande sûreté, le curé du lieu, qui, d'abord, nous fit donner une chambre; et quand on fut bien assuré que nous étions de bonnes gens, de simples voyageurs, sans aucun mauvais projet, on nous assura que, quoiqu'il n'y eût rien dans le village, ou fort peu de chose, nous ne mourrions pas de faim pour ce soir-là. Effectivement, sans vouloir recevoir d'argent, chacun contribua à nous former une petite collation de fort bonne mine.

Le peu d'hommes qui se rassembla, s'empressa à nous servir, tandis que les femmes, qui étaient toutes jolies, nous préparèrent des lits très durs , mais avec des draps fort blancs. Après le souper, la conversation commença à s'établir; à notre grand étonnement, il fut question de littérature. Le philosophe de Ferney était connu à Nicolosimi. On se fit mutuellement beaucoup

i58 VOYAGE PITTORESQUE

de questions, auxquelles on répondit gaîment de part et d'autre; enfin nos hôtes ne nous laissèrent que par discrétion, et parurent fort contens de nous et de leur soirée.

Nous partîmes le lendemain à la pointe du jour, pour nous rendre à Cosenza, à dix-huit milles de INicolosimi. Il fallut nous enfoncer de nouveau dans de grandes forêts de chênes et de châtaigniers , à travers les torrens , les roches et les fondrières , et dans des chemins si épouvantables que c'était plutôt un assemblage de précipices qu'une route praticable. Toujours en danger ou d'être précipités de dessus nos chevaux, ou que les chevaux ne nous écrasassent en tombant sur nous, et, à tout moment encore, dans la crainte d'être ou arrêtés tout-à-fait , ou dans la désespérante nécessité de retourner sur nos pas. Dans ce passage de l'Apennin , les torrens et les chutes d'eau sont dans la même proportion,, et presque aussi fortes que dans les

Alpes.

Nous arrivâmes de bonne heure à Rogliano , gros village dépendant de Cosenza et de la Calabre citérieure, où nous étions recommandés à un couvent de Dominicains; car, dans tout ce pays, les moines étaient toujours notre ressource ordinaire , tantôt bonne , tantôt mauvaise. Ceux-ci nous firent attendre fort long-temps un mauvais déjeuner, pendant lequel nos muletiers

DU ROYAUME DE NAPLES. iSg

allèrent s'enivrer, sur la bonne foi que les huit milles qui nous restaient à faire étaient dans des chemins unis et parfaitement bons : mais nous ne fîmes, au contraire, que changer de genre et d'espèce de précipices ; après avoir jusque-là escaladé des rochers , au risque de nous casser le cou, nous nous trouvâmes tout à coup transportés dans un pays assez uni , il est vrai , mais d'une terre grasse et forte, et, en outre, rempli de trous si affreux , que nos mules ne pouvaient s'en tirer. Nos postillons se croyant ensorcelés , s'en prenaient aux moines, et juraient comme des muletiers embourbés, en retirant leurs mules par la tête ou par la queue.

Au milieu de tous ces embarras , nous regrettions beaucoup d'être obligés de nous occuper sans cesse du chemin que nous avions à tenir, et du sort de nos montures, car il est impossible de voir et de parcourir un pays plus riche, plus peuplé et aussi cultivé que la plus grande partie des montagnes que nous rencontrions sur notre route. Les villages les mieux bâtis s'y touchent presque, et on peut dire que nous n'avons point de province en France plus habitée, et plus abondante en toutes sortes de productions, que toute cette partie de la Calabre , et que les environs de Cosenza.

La ville de Cosenza étant de toutes parts envi- Vue de Co.

^ ' j . 1» •- senza,

ronnee de montagnes, on ne 1 aperçoit, pour nosys.

ainsi dire, que lorsqu'on y est arrivé : elle est située au pied d'une des plus élevées, au confluent et presque à la naissance du Basiento et du Crati; et ses environs, ornés de ponts, d'aquéducs et de constructions pittoresques, forment une des plus belles scènes de paysage qu'on puisse

voir.

Cette capitale de la Calabre citérieure , bâtie par les esclaves fugitifs des Lucaniens, prise par eux , puis sur ceux-ci , par les Brutiens, soumise par Annibal, et ensuite dévastée par les Romains. Cette ville fameuse , qui vit mourir devant ses murs Alaric , le vainqueur de ces vainqueurs delà terre, ne conserve rien, mais absolument rien, ni de ses antiquités, ni de sa splendeur passée ; elle est même assez misérable , malgré la bonté de son territoire , et peu peuplée , car le nombre de ses habitans ne va pas a dix mille.

Ne trouvant et ne pouvant apercevoir le plus petit fragment d'antiquités, nous demandâmes si l'on pourrait au moins nous montrer quelques monnaies antiques , quelques médailles de l'ancien Brutium ; mais à peine les gens du pays en connaissaient-ils le nom. Enfin, nous allâmes au confluent des deux rivières , et sur les bords du Crati, où l'on prétend qu Alaric, ce fameux roi des Goths, ce conquérant du Nord, surpris, en 410, par une mort subite devant Cosenza , fut enterré avec les riches dépouilles qu'il avait

DU ROYAUME DE NAPLES. i6ï

apportées du sac de Rome. C'est ce site, et un des plus intéressans qu'il y ait dans cette partie de la Calabre , qui fait le sujet de notre gravure

Après avoir remis les lettres que nous avions du ministre pour le préside de Cosenza, et lui en avoir demandé d'autres pour les syndics de son district, il voulut nous mener à l'opéra, que nous fûmes assez étonnés de ne pas trouver très mauvais ; le lendemain , nous nous remimes en route.

En sortant de Cosenza , nous entrâmes dans un vallon fermé , à droite et à gauche , par les montagnes de l'Apennin, dont les sommités étaient déjà couvertes de neige; nous suivîmes le Crati, qui coule dans une plaine d'une lieue de largeur, qu'on ne peut mieux comparer qu'à un grand potager planté d'arbres fruitiers, d'oliviers et de mûriers ^ sous lesquels on faisait encore d'abondantes récoltes de toutes sortes de grains. Les environs de cette plaine sont ornés de jolies maisons ; ce qui lui donne l'apparence du plus riche et du plus commerçant de tous les pays.

Il faut se répéter qu'on est en Calabre, pour ne se pas croire sur les rives de la Seine ou de la Loire, et pour perdre l'idée qu'on a généralement à Naples, dans toute l'Italie et ailleurs, que cette province est un pays sauvage , désert et pauvre, tandis qu'il n'y manque que des che-

lïl. I I

i6u VOYAGE PITTORESQUE

lïiins, et des bras pour en faire le Pérou et les Indes pour le royaume de Naples. Mais il semble que, par une fatalité attachée à cette contrée, elle ait du constamment être tenue sous l'empire et le voile de la barbarie. -•

Les Brutiens en furent les premiers habitans. On sait que ce peuple , rude et farouche , prévoyant l'ambition des Romains , et pohr échapper à leurs armes toujours victorieuses, se rangea du côté d'Annibal, et s'attacha au parti du seul ennemi qui les eût attaqués avec succès; mais, après la retraite d'Annibal, punis, vaincus, rebelles et soumis alternativement, les Brutiens éprouvèrent le sort des peuples qu'on ne peut réduire qu'en les détruisant.

Les Goths et les Sarrasins vinrent ensuite. Conquérans barbares, qui passaient comme des torrens , ils furent remplacés par les Normands, qui, plus cruels que tous les autres, firent tomber ce beau pays sous le joug des lois féodales et de l'anarchie. Ce gouvernement destructeur a tenu long-temps cette nation dans une servitude faite pour énerver toute émulation , toute activité; et les.Calabrois, conservant encore beaucoup de leur caractère primitif, semblent, en milrmurant de leurs chaines , ne s'qccuper qu'à gâter tout ce que la plus belle et la plus féconde nature produit, en dépit d'eux, dans cette délicieuse partie de l'Italie.

DU ROYAUME DE NAPLES. i63

On pourrait dire que ce pays offre encore à présent l'image de ce qu'était la France dans le onzième siècle, si ce n'est cependant que ses barons n'ont ni forteresses , ni pont-levis ; que leurs créneaux, sans canons, se ruinent de jour en jour et se détruisent, tandis qu'ils vont se ruiner eux-mêmes à la cour de Naples. '

Nous passâmes deux fois a gué le Crati , torrent qu'il sera bien difficile de contenir dans cette partie montagneuse de la Calabre. Sujet à s'enfler par des crues d'eaux subites, ce fleuve couvre souvent et inonde une grande étendue de pays, menace les habitans et les habitations , arrête les voyageurs, et les met quelquefois en danger par la profondeur du lit qu'il se creuse d'un moment a l'autre.

Ayant ensuite rencontré sur la route une fontaine appelée Fontana di Scipione, nous nous y arrêtâmes pour nous rafraîchir quelques momens , sans trop nous inquiéter d'où lui venait ce beau nom. Au reste, cette fontaine n'a rien de recommandable à présent que la fraîcheur et la bonté de son eau. Nous aperçûmes bientôt, et laissâmes a notre droite, la petite ville de Bisignano, bâtie a l'entour d'un rocher. C'est, a ce qu'on prétend, l'ancienne Bisidiœ , ville située à l'extrémité du Brutium ; ce qui nous avertit que nous allions quitter le pays des Brutiens , et entrer dans la Lucanie.

li*-

i64 VOYAGE PITTORESQUE

Nous continuâmes de côtoyer la gauche du Crati, et après avoir fait vingt -quatre milles dans la vallée , nous la vîmes se terminer par la montagne sur laquelle est bâtie ïarsia. Malgré l'élévation de cette petite ville , et l'écoulement qu'elle pourrait se procurer, nous trouvâmes les rues remplies d'une fange fétide si épaisse et si profonde, qu'il n'était pas possible d'en aborder. Nous espérions avoir tout gagné en sortant de ce cloaque, et nous allâmes chercher un asile dans un coifvent situé hors de la ville; mais nous n'en fumes pas plus heureux , car jamais il n'y eut de gîte plus sale , plus dégoûtant et plus abandonné. Tout nous annonçait , en y entrant, la plus mauvaise nuit , et la réception à laquelle nous devions nous attendre : un cloître tombant en ruines , des murs s'entr'ouvrant de toutes parts , et qui soutenaient à peiné un toit menaçant; un corridor que les cochons achevaient de dépaver; et, au bout de tout cela, la plus froide de toutes les cuisines, où nous ne trouvâmes, à notre arrivée, qu'un chien maigre et un chat plus maigre encore, qu'une misère commune rendait amis.

Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il n'y eut jamais de couvent plus strictement observateur du vœu de pauvreté : des haricots à l'eau et des haricots à l'huile composaient le chétif souper des pères, qu'on nous proposa de partager avec eux ; quelques œufs durs qu'on y joignit par

DU ROYAUME DE NAPLES. i65

extraordinaire furent tout ce qu'on put nous offrir de plus magnifique : aussi , sans crainte d'avoir gagné d'indigestion, et jugeant du reste de la maison par le réfectoire , nous retournâmes passer la nuit dans la cuisine , autour de la cheminée, et là, enveloppés dans nos manteaux, nous nous résignâmes en attendant patiemment le lever de l'aurore.

Jamais le retour du soleil ne s'était fait plus désirer, et jamais il ne nous avait paru plus pur a son lever que dans le vilain gîte dont nous avions tant d'impatience de sortir. Aussi, dès que les premiers rayons du jour vinrent frapper nos yeux, n'ayant pas la plus petite toilette à faire, nous fûmes bientôt à cheval et bientôt en route.

Après avoir descendu la montagne de Tarsia, nous nous trouvâmes dans une grande forêt, traversée successivement par quatre petits torrens qu'il fallut passer à gué. Nous nous arrêtâmes à Vaiioncie%. la masseria , ou ferme de Serracina , pour faire dessul"es'' reposer nos chevaux; ensuite nous commen- pA^ennin*^ çâmes à regrimper une nouvelle montagne, d'où ^** ^^Sbientôt nous découvrîmes la mer Adriatique et la belle plaine de Sybaris, ainsi que les superbes coteaux qui la bordent.

Quoique de très loin, la vue de tout ce magnifique pays nous fit encore le plus grand plaisir, .surtout lorsque nous fûmes arrivés jusqu'au vil-

i66 VOYAGE PITTORESQUE

lage de Saint-Basile , encore plus élevé , et d'où l'on découvre à la fois la vallée de Sybaris et celle de Cosenza. Ces deux superbes vallées, entourées de montagnes de FefFet le plus imposant^ et le territoire abondant et fertile du riche bourg de Castro Villari , que nous avions encore sous nos pieds, nous présentaient le tableau et l'aspect d'un des plus beaux pays de l'univers.

Nous ne pouvions nous déterminer à laisser derrière nous des sites et des positions dont la vue semblait nous délasser et nous dédommager de toutes nos fatigues, et ce ne fut qu'avec regret que nous continuâmes notre route. Le premier endroit qui se présenta a nous fut la petite ville de Murano, bâtie en pyramide sur une roche pointue, et construite si singulièrement que la porte d'une maison se trouve toujours de plain-pied avec le toit de celle qui est vis-à-vis. De chaque côté sont des escaliers rustiquement taillés dans la roche, et qui servent de rues ou plutôt de communication d'une maison à une autre. Ce fut dans cette étrange ville, plus faite pour être habitée par des chèvres que par des hommes, que nous passâmes la nuit; mais tout nous paraissait charmant , comparé au couvent de Tarsia, dont Je souvenir nous poursuivait encore.

Nous partîrnes de Murano avant le jour, et, après avoir marché pendant quelques milles ,

nous rencontrâmes une plaine appelée Campo di Neve. Cette plaine , de quatre milles de longueur , et entourée de hautes montagnes qui forment un bassin triste et sauvage , est placée sur un terrain si élevé qu'on y trouve de la neige et de la glace presque en tout temps. Descendant ensuite dans une vallée étroite par un chemin fatigant et périlleux, et laissant derrière nous le Monte Malaspina , nous arrivâmes au bord du Nerino , qui sépare la Calabre de la Basilicate.

Page 1