‹ Voyage pittoresque à Naples et en Sicile [microform]Chapitre 11 sur 96 · PROVINCE DE LA BASILICATE. ROUTE DEPUIS LES · texte numérisé non relu

PROVINCE DE LA BASILICATE. ROUTE DEPUIS LES

CONFINS DE LA CALABRE JUSQu'a LA PRINCIPAUTÉ DE SALERNE, EN PASSANT PAR LAGO-NEGRO , LA POLLA ET PESTUM.

Nous ne nous aperçûmes points en quittant la Calabre pour passer dans la Basilicate , que nous avions change de pays : celui-ci, qui formait l'ancienne Lucanie, est également hérissé de montagnes très élevées; leurs cimes escarpées et couvertes de neige pendant une grande partie de Tannée, s'élèvent jusque dans les nues.

Nous vînmes dîner à la Rotonde, bâtie sur un rocher en pain de sucre et terminée, ainsi que presque toutes les villes du pays, par les ruines de quelque ancien château. Nous en partîmes aussitôt après dîner, et continuâmes notre route entre les monts de F Apennin, traversant à chaque instant de petits torrens, dans des forêts ou des pays âpres et sauvages, et toujours par des chemins impraticables.

Nous arrivâmes au bourg de Castelluccio , mais sans vouloir nous y arrêter. Ce bourg est

DU ROYAUME DE NAPLES. i6g

divisé en deux parties. Tune dont toutes les maisons qui la composent semblent accrochées contre un rocher inaccessible , et l'autre un peu moins extraordinairement construite. Nous doublâmes le pas pour arriver à Lauria, que nous ne pûmes atteindre qu'à une heure de nuit, et, avec d'autant plus de peine, que l'obscurité dans laquelle nous nous trouvions augmentait beaucoup l'embarras et la difficulté des chemins; il faisait si noir lorsque nous entrâmes dans cette petite ville, qu'à peine pouvions-nous distinguer sa situation. Tout ce que nous pûmes apercevoir après être descendus pendant fort long-temps pour y arriver, c'est qu'il règne dans toute la longueur, et au-dessus des maisons de la ville, une roche menaçante qui s'élevait à pic sur nos têtes, et que l'obscurité d'une nuit très épaisse ne pouvait nous dérober.

Nous partîmes de Lauria après y avoir passé la nuit, mais trop matin encore pour pouvoir en connaître la position ; nous avions fait vingthuit milles la veille, ayant marché une heure avant le jour et une heure après; nous en avions autant à faire pour arriver à la Sala, où nous voulions coucher. Nous partîmes donc deux heures avant le jour, regrettant fort de ne pouvoir jouir davantage du pays singulier que nous avions à traverser, ainsi que des étranges chemins par lesquels nous passions.

YuedeLago Negro, no 377.

Au crépuscule, nous nous trouvâmes dans une vaste forêt, entre les arbres de laquelle nous aperçûmes la cime dore'e de l'Apennin, qui, dans toute cette partie de l'Italie, et surtout au lever du soleil, forme le coup d'œil le plus majestueux et le plus imposant; enfin, tantôt à pied, et tantôt à cheval, gravissant sans cesse de rochers en rochers, nous arrivâmes à un lieu appelé Lago Negro y dont la situation est vraiment la plus extraordinaire du monde. Ce bourg, construit au milieu de toutes ces montagnes et avec un antique château placé sur la sommité même d'une roche coupée à pic et absolument isolée, nous fournit en y arrivant une des vues les plus singulières et les plus pittoresques que nous ayons rencontrées dans tout ce pays. Une petite rivière, qu'on appelle Sorgipiano , coulait au pied de la montagne. Lago Negro est, au reste, assez bien bâti, et nous parut même assez peuplé. U y a, dans le centre de la ville, une grande place, que nous ne fîmes que traverser. De Lago Negro pour arriver à Casai Nuovo, on a encore huit autres milles à parcourir a travers d'autres montagnes , mais qui n'ont rien de remarquable.

Casai Nuovo ne l'est pas davantage ; mais quand on a passé la petite montagiîe sur laquelle il est bâti , le pays s'aplanit peu à peu , et on entre dans une étroite et jolie vallée nommée

Fal di Diana; elle a vingt-quatre milles de long sur trois de large. Le Fiume Negro y serpente, y coule doucement; nous la trouvâmes parfaitement unie et très fertile. Elle est bordée de deux belles chaînes de montagnes, à mi-côte desquelles on voit, de quatre en quatre milles, des bourgs riches et bien bâtis.

Le premier endroit qu'on rencontre dans cette vallée est Monte Sano, à quatre milles de Casai Nuovo, dépendant de San Laurenzo délia Padula. Ce San Laurenzo est une chartreuse fort riche, qui en est peu éloignée : on lui donne, dans le pays, les titres de comtesse ou duchesse de quatre bourgs et d'une grande partie de la vallée. Nous allâmes à ce couvent^ dont l'extérieur nous frappa par sa magnificence ; nous ne fumes pas moins surpris de la manière noble et honnête avec laquelle on nous reçut. Malgré les querelles que ces religieux avaient avec la cour, et la crainte des taxes dont ils sont menacés, ils convinrent avec nous que leur maison jouissait de richesses considérables.

Ce couvent pourrait être regardé comme une petite ville, où l'on exerce tous les métiers. On y compte quatre-vingts religieux et environ trois cents personnes, tant maîtres que valets, qui y sont nourris toute l'année; un enclos immense, de beaux jardins, des logemens agréables, et tout ce qu'il faut pour rendre un homme sage heu-

fj^ VOYAGE PITTORESQUE

reux, lorsqu'il peut s'accoutumer à la perte de sa liberté.

C'était une sorte d'enchantement pour nous que de retrouver^ au milieu de ces montagnes, et d'un pays où le luxe avait fait si peu de progrès, toutes les commodités de la plus grande aisance, un excellent souper, servi avec élégance, des chambres d'une propreté recherchée, et des lits d'une bonté parfaite. Nous finîmes par nous endormir dans l'admiration des contrastes, et en comparant à notre aise cette charmante demeure à celle de Tarsia.

Le lendemain, on nous fit voir le trésor, qui répond bien a la grande opulence de la maison. On peut remarquer, entre autres curiosités, et à travers des richesses immenses en argent et en pierreries, un soleil d'or d'un excellent goût et d'un beau travail, ainsi qu'un devant d'autel d'argent massif, aussi magnifique que riche : on nous fit voir encore des vases de fleurs, travaillés dans le même métal , et avec une vérité de nature extraordinaire, mais où on pourrait regretter que la finesse du travail soit en pure perte et produise aussi peu d'effet.

Nous trouvâmes dans la chapelle du chapitre un des plus jolis tableaux de Giordano , ce peintre facile, qui a eu un genre à lui, qui a peint dans la manière de tous les autres, et a imité ici celle de Piètre di Cortone, en déployant les grâces, le

charme inexprimable de ce peintre, avec une légèreté, une liberté de pinceau qui lui était particulière. Ce tableau représente le sommeil de l'enfant Jésus; rien n'est plus gracieux que la tête de la Vierge, rien de plus naturel et d'un plus beau faire que la figure de l'enfant : c'est enfin un des tableaux d'église qui, par son agrément, et le précieux avec lequel il est peint, aurait le plus de succès dans le cabinet d'un curieux.

Il y a de plus une bibliothèque considérable, et surtout un muséum que nous eûmes a regretter de ne pas voir, parce que le prieur, qui était a Naples, en avait la clef. On y possède une inscription trouvée dans la ville antique de Sandrino, dont il reste encore quelques vestiges dans le territoire du couvent, et près du bourg de la Padula. Les moines nous assurèrent qu'on n'en reconnaissait l'enceinte qu'à quelques pierres des murailles, seuls débris existans. Un changement de vent, qui avait amené un temps déplorable , nous obligea de les en croire sur leur parole.

Nous nous remimes en route par une pluie si abondante que les montagnes dont nous étions environnés furent bientôt couvertes de cascades et d'effets d'eau les plus pittoresques du monde, mais les chemins n'en devinrent que plus mauvais. Nous passâmes devant la Sala, située sur une montagne élevée, avec un vieux château

ly/j VOYAGE PITTORESQUE

qui la domine, car toutes ces petites villes, bâties du dixième au quinzième siècle, avec les mêmes besoins et les mêmes moyens, se ressemblent absolument, et pre'sentent toutes le même aspect.

Vis-à-vis de la ville de la Sala est celle de Diana , qu'on voit de l'autre côte de la valle'e et qui lui donne son nom. Cette petite ville est mieux située, étant assise sur la plate -forme d'une de ces montagnes , isolée et détachée de la chaîne de toutes les autres : c'est à peu de distance de Diana que le Fiume Negro , après avoir formé un lac, va se perdre ensuite sous terre, pour ne reparaître qu'à la Pertosa, à huit milles plus loin. Dans cet espace, la rivière traverse et passe sous la montagne sur laquelle est bâtie la PoUa, village qui ferme la vallée , et qui n'est connu dans le pays que par les anguilles délicieuses qu'on y trouve , et qu'on prend dans le lac qui en est voisin.

Le village de la Polla présente aux antiquaires un monument qui mérite leur attention. C'est un marbre antique, une inscription encastrée dans le mur même de l'auberge où on s'arrête sur la route. Cette inscription, quoique rapportée par plusieurs auteurs , nous a paru mériter d'être reproduite en entier, autant par sa curiosité que parce qu'elle a été interprétée très différemment par ceux qui en ont fait mention.

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