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Au moment où Ton achevait Fimpression de notre Voyage dans la Grande - Grèce , nous apprîmes qu'un tremblement de terre des plus terribles venait de désoler les deux Calabres, que presque toutes les villes et les villages qui composaient la Calabre ultérieure étaient détruits, ainsi que la malheureuse ville de Messine. Les environs de Reggio , que nos dessinateurs ont traversés avec tant de délices, ce superbe pays qu'ils ont vu paré de tout ce que la nature la plus riche et la plus abondante peut offrir, et dont ils nous ont donné des vues si riantes et si agréables, n'offrent aujourd'hui que de vastes champs de douleur et que des monceaux de ruines. Le mont Aspro , dans la chaîne de l'Apennin, et situé presque à l'extrémité de ces montagnes , a été le centre et comme le foyer principal de ce tremblement de terre, et Mes-
sine en a été le terme du côté de la Sicile. Voici les détails que nous recevons sur ce terrible événement. "
« Le tremblement de terre est arrivé le 5 février 1 788 , à « midi trois quarts 5 il s*est renouvelé à sept heures du soir « plus fortement , et le lendemain , vers les vingt heures et « demie , c'est-à-dire à huit heures et demie du soir, il s'est t fait sentir encore avec plus de force. Son mouvement était « composé d'horribles secousses de tout genre, soit horizon- « taies et d'ondulation, soit perpendiculaires et de bas en « haut , di trepidazione. Ce n'était pas seulement un ébran- « lement de la terre, mais un renversement total de sa su- « perficie. Le conlte-coup s'est étendu jusqu'à Naples et aux « environs, dans les momens mêmes où les secousses les plus « violentes ont éclaté dans la Calabre.
(( Messine a été la première à ressentir les effets terribles « de ce tremblement de terre. Tout son sol , fortement secoué, « a fait écrouler en entier la superbe Palazzata , qui n'est « plus aujourd'hui qu'un monceau de ruines ; le village de « Torre di Faro, ou l'antique Peloro, est également ren- « versé, et deux lacs qui étaient dans les environs sont en- « tièrement comblés.
« C'est dans la Calabre ( ultérieure) que les ravages et les <t désastres ont été bien plus considérables. On compte parmi « les villes et villages qui ont été en partie renversés ou en-
• Nous donnons les relations telles qu'on les a reçues à l'époque même de ce désastre; co qu'il y a d'inexact ou d'exagéré dans ces détails , écrits précipitamment et sans renseigneraens positifs , se trouve rectifié par la lettre du chevalier Hamiltok et le Mémoire du commandeur Déodat de Dolomiku , que nous placerons à la suite de ces Relations , extraites des feuilles publiques.
tièrement détruits, il Pizzo, Briatico, Bivona, Monte Leone, Filocastro, Tropea avec ses hameaux ou villages, Mileto et tous ses environs, Palmi, Seminara, Rosarno, Oppido, toutes villes situées dans le territoire de l'antique Mamertinum. Les habitans de Palmi ont été ensevelis sous les ruines de la ville, ceux de Seminara ont heureusement pu se sauver. La ville de Bagnara a été totalement détruite, ainsi que le pays délicieux qui l'environne, et toutes les terres situées le long de la côte jusqu'à Reggio,«et sur le penchant des Apennins. La Chartreuse de San Slefano del Bosco, et la maison principale des Dominicains, à Soriano, sont l'une et l'autre minées jusqu'aux fondemens.
« L'écueil ou rocher de Scylla s'est ouvert, et le château qu'on voyait élevé au-dessus est écroulé à moitié. Le prince de ce nom, ne se croyant pas en sûreté sur son rocher, s'est réfugié dans une barque sur le bord de la mer, mais un gonflement extraordinaire des vagues, qui est survenu pendant la nuit , a fait périr la barque , et tout a été enseveli dans les flots. Deux mille sept cents de ses vassaux, que la frayeur avait rassemblés sur le bord de la mer, ont* été écrasés par la chute des rochers et par une partie des maisons de la ville de Scvlla.
« La princesse de Gerace Grimaldi a été ensevelie avec tout ce qui l'accompagnait sous les ruines de son château, dans une de ses terres, appelée Casal-Nuovo. Plusieurs fiefs considérables qui lui appartenaient dans les environs, savoir : Terra-Nuova , Drosi et Gioia , ont ^té détruits. La ville même de Gerace a beaucoup souffert, ainsi que tout le pays de Reggio; enfin on peut dire que toute la côte et l'intérieur du pays, depuis le cap Spartivento jusqu'au cap di Stilo, et en remontant jusqu'à Squillace, a été presque entièrement ravagé.
a En traversant l'isthme , depuis cette dernière ville jus-
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« qu'à celles de Pizzo et Bivona, que nous avons déjà noin- « mées, toute cette extrémité de la Calabre n'est plus qu'une « immense ruine. Caraffa, Vena, villages habités par des « Grecs albanais, Borgia, San Floro, Girifafco, Maida, et « autres lieux situés dans l'intérieur des montagnes, ont plus « ou moins souffert , à proportion de leur éloignemetit ou de « leur proximité du centre du soulèvement. Le tremblement « de terre a été bien moins funeste dans la Calabre citérieure, « où il a'y a eu que des maisons et des toits de renversés , « mais personne n'y a péri.. Cependant la violence et la con- '* tinuité des secousses oui tellement épouvanté les habitans, <t. que tous passent les nuits et le jour sous des tentes et des « cabanes , ou dans des baraques que les plus riches parti- « culiers ont fait construire à la hâte. »
Si nos lecteurs veulent prendre la peine de jeter les yeux sur la carte de la Calabre, que nous leur avons donne'e dans le sixième chapitre du J^ojage dans la Grande-Grèce y ils y verront , en suivant presque exactement la côte de Textrémité de l'Italie, les noms de toutes les villes citées dans cette relation.
Tout a changé de face dans la Calabre ultérieure , dit une autre relation , et c'est au point que, même dans les cantons qui ont en apparence le moins souffert , le sol et les terres ne sont plus reconnus par leurs propriétaires. Ce qui était vallon s'est élevé et est devenu montagne, et les 'montagnes sont devenues vallées, quelques unes même se sont réunies, et des rivières qui coulaient entre deux ont disparu
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DES DEUX CALABRES ET DE MESSINE. 257 dans certains endroits, et ont formé, dans d'autres , des lacs immenses au milieu des terres. Une autre relation, faite par le préside de Catanzaro , dit que quarante villes , bourgs ou villages, ont été renversés, et que le nombre des victimes s'élève à plus de vingt-huit mille. Nous transcrivons en frémissant ces affreux détails, et ne pouvons penser, sans une profonde douleur, que la plupart de ces beaux sites, de ces lieux enchanteurs que nous avons eu tant de plaisir à parcourir, à décrire et à dessiner, ont entièrement changé de face; qu'une partie des familles qui habitaient ce pays est ensevelie sous des ruines , et que l'autre , sans secours, sans asile, est en proie à toutes les horreurs de la misère et du désespoir.
Le canton de la Calabre qui a le plus souffert est tout ce qui formait les environs de la ville d'Oppido , près le Monte Aspro ; savoir : Casoleto, Sinopoli , Sitizzano , Santa Christina. C'est dans cette partie que se sont passés les phénomènes et les bouleversemens les plus extraordinaires; ils le sont même au point, qu'on ne peut se résoudre à les croire possibles.
Une plaine assez étendue toute plantée d'oliviers, dans le territoire de Casoleto, s'est enfoncée tout à coup jusqu'à la profondeur de trois cents palmes, ce qui fait environ deux cent vingt de nos pieds, et forme aujourd'hui une m. ,7
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vallée très profonde et comme un vaste précipice.
Dans les environs de Sitizzano, un autre territoire s'est rapproché de celui de Casoleto , et a comblé le fleuve de Litizano, qui, obligé de se répandre, a formé un immense lac dans tout
ce canton.
Il en est arrivé autant dans le territoire de Sinopoli , où une autre rivière a été également comblée , et a produit le même eflfet.
Une montagne, près du lieu appelé Sinopoli la vieille, s'étant détachée de sa base, s'est écroulée, a recouvert trois vallées, et sa hauteur est diminuée d'environ un mille et demi.
Enfin , dans le même territoire de Casoleto , une ferme tout entière s'est élevée de bas en haut, à la distance ou la hauteur de deux portées de fusil, et sans avoir reçu le moindre endom magemen t .
Un bouleversement aussi prodigieux et aussi effrayant semblerait impossible à croire , s'il n'était attesté par une foule de témoins oculaires, et consigné dans les relations mêmes qui ont été envoyées au roi de Naples.
Quelle cruelle position que celle de ne présenter à nos lecteurs que des sites de villes et de lieux renversés et désolés par cet horrible fléau , telè que Reggio , Scylla , Tropaea , Nicastro et enfin Gosenza, dont la situation et les environs,
DES DEUX CALABRES ET DE MESSINE. aSg tels que nos dessinateurs les ont représentés, offraient les points de vue les plus rians, les plus riches et les plus pittoresques.
"Quant à la malheureuse Messine, elle est presque entièrement renversée, l'ébranlement des terres a été si violent dans cette extrémité de la Sicile que tout ce qui forme et environne le port de Messine a été comme miné et attaqué jusque dans ses fondemens. Cette langue de terre qui s'avance en demi-cercle dans la mer, et forme naturellement un des plus beaux ports qui existe , menace d'ouvrir passage aux couransdeCarybde, qui en sont à très peu de distance, et s'ils ne sont arrêtés par quelque digue puissante qu'on n'aura peut-être pas le temps de former, le port de Messine sera détruit pour toujours. '
S'il est une consolation pour l'humanité au milieu des désastres qui semblent se réunir pour la perte de cette malheureuse ville, c'est que
■ Cette enceinte du port de Messine , qu'on appelle // Brac^ Port de Mes-
cio di San Ranieri , est longue d'environ huit cents pas , et n'en a que cent , tout au plus, de largeur On a pratiqué dans l'intérieur de cette langue de terre un chemin couvert, ou souterrain, qui règne d'un bout à l'autre, et communique depuis le fort San Salvatore, qui est à l'extrémité, jusqu'à la citadelle , placée à la tête de cette jetée naturelle , faite dans la forme d'une faux. On sait que Messine fut, dans son origine, appelée Zancle, parce que ce nom de Zancle voulait dire faux ou faucille dans l'ancienne langue des Sicules , les premiers habitans de la Sicile.
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a6o TREMBLEMENS DE TERRE
de toutes celles qui ont été ravagées par cet atfreux événement, Messine est, proportion gardée, la viUe où il a péri le moins de monde : le nombre des victimes y monte au plus à sept cents.
RELATION
DES TREMBLEMENS DE TERRE ARRIVÉS DANS LES ROYAUMES DE IfAPLES ET DE SICILE, DEPUIS LES PREMIERS JOURS DE FÉVRIER JUSQu'eN MAI
Traduite d*une Lettre du chevalier Hamilton au Président de la Société Royale de Londres.
Je m'etapresse, Monsieur, d'envoyer à la Société Royale, une légère esquisse des dommages immenses causés par Thorrible tremblement de terre qui vient de désoler les deux Calabres et la ville de Messine, et de lui rendre compte en même temps des phénomènes les plus extraordinaires qui l'ont accompagné.
D'après les rapports les plus authentiques et les différens détails envoyés à Sa Majesté Sicilienne , il résulte que la partie de la Calabre qui a le plus souffert de cette calamité est celle qui se trouvait comprise entre le 38* et le 89* degré de latitude, et que les plus fortes secousses semblent avoir eu lieu dans cette partie des Apennins appelée Monte Dejro , Monte Sacro et Monte Caulone , en s'étendant vers la mer Tyrrhénienne ; que tout ce qui existait de villes , de villages ou de fermes, près de ces montagnes, soit dans des lieux élevés ou dans la plaine , a été également renversé par les premières secousses du 5 février, vers l'heure de midi; que c'est dans cette partie que sont arrivés les plus grands mal-
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heurs, et qu'il a péri le plus de monde, la perte ayant été mcMDS grande à mesure que les villes et les habitations étaient plus éloignées de ce centre. Mais que depuis , et notamment dans les secousses qui sont arrivées le 7, le 26 et le 28 février jusqu'au 1" mars, les gommages ont été plus considérables dans les villes qui étaient à une plus grande distance. Qu'à partir de la première époque du 5 février, la terre a été dans une agitation continuelle plus ou moins forte, son mouvement étant ou vertical , ou horizontal , ou d'oscillation et comrtie de tournoiement : et, suivant la dénomination italienne, vorticoso , orizontale et oscillatorio. Que cette prodigieuse agitation de la terre avait répandu l'effroi parmi tous ces malheureux habitans, au point qu'ils craignaient de voir continuellement s'ouvrir sous leurs pas des abîmes prêts à les engloutir.
Ces mêmes relations portaient encore que pendant tout ce temps il avait régné des pluies continuelles et violentes, accompagnées d'éclairs et de vents furieux, et que toute cette partie de la Calabre, que nous venons d'indiquer, est détruite, culbutée, au point que des montagnes entières s'étaient abaissées, que d'autres s'étaient élevées, que dans quelques plaines il s'était formé des crevasses assez profondes pour rendre les chemins impraticables, que le cours de plusieurs rivières avait été interrompu.
Tel était, Monsieur, le résultat de toutes les nouvelles qui m'étaient parvenues à Naples jusque vers la fin du mois dernier: mais étant, comme vous savez, infiniment curieux d'observer tout ce qui peut avoir rapport aux volcans, et intimement persuadé qu'un tremblement de terre dont le foyer paraît être concentré dans un seul territoire , devait avoir pour cause quelque principe volcanique : désirant m'assurer par moi-même de plusieurs faits , et parvenir à la vérité, toujours si difficile à connaître, surtout en pareille ma-
tière, j'ai pris la résolution d'employer une vingtaine de jours que je pouvais avoir avant les grandes chaleurs, pour faire un voyage dans les parties de la Calabre et de la Sicile qui avaient le plus souffert du tremblement»de terre, et en examiner par mes propres yeux les principaux et les plus singuliers phénomènes.
Je m'assurai donc d'un espéronare maltais, pour moimême, d'une felouque napolitaine pour mes domestiques, et je partis de Naples le 2 mai. J'avais eu soin de me munir, suivant l'intention de Sa Majesté Sicilienne, de passeports et des ordres nécessaires pour les commandans des différentes provinces , afin que tous les secours et assistances possibles me fussent donnés dans le cours de mes observations.
Mon voyage dans un de ces espéronares maltais , qui sont d'excellens petits bâtimens, et dont les matelots sont très adroits, fut d'abord assez agréable le long de la côte de la principauté de Salerne, et d'une partie de la Calabre, jusqu'au-dessus du golfe de Policastro. Arrivé à la hauteur de Citraro , je commençai à apercevoir les premiers indices du tremblement de terre, quelques uns des principaux habitans ayant quitté leurs dençieures pour habiter sous des tentes nouvellement dressées sur la côte, quoique les maisons de la ville n'eussent éprouvé aucun dommage.
A Santo Lucido , je m'aperçus que le palais du baron , ainsi que le clocher de l'église, avait souffert, et que la plus grande partie des habitans s'était bâti des baraques sur la côte. Ces sortes de baraques ressemblent beaucoup à celles que construisent les paysans dans nos foires de campagne. Comme mon projet était d'arriver le plus tôt possible dans les lieux les plus maltraités, ayant fort peu de temps à moi , et beaucoup à examiner, je me contentai de voir de loin Nicastro, Maida et Santa Eufemia, et je poussai jusqu'à Pizzo,
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264 TREMBLEMENS DE TERÏlE
ville de la Calabre ultérieure, où je rois pied à terre le 6 de mai au soir. *
Cette ville, située au bord de la mer et sur un tuf volcanique , avait été fort endommagée d'abord par les premières secousses du 5 février, et a été ensuite entièrement détruite par celles du 28 mars; mais comme les habitans, dont le nombre montait à environ cinq mille , avaient été assez avertis pour ne plus habiter dans leurs maisons et se retirer sous des tentes hors de la ville, le nombre des malheureux qui y ont péri a été peu considérable. Mais leurs cabanes ou baraques ayant été faites à la hâte, mal construites et la plupart situées dans des lieux humides et malsains, une maladie épidémique en a fait mourir beaucoup; lorsque j'y ai passé, elle était encore dans toute sa force , malgré les sages précautions du gouvernement pour en arrêter les progrès.
Les habitans de Pizzo semblent presque habitués à leurs nouveaux logemens, quoique fort incommodes pour eux, et déjà des boutiques de différens genres sont établies dans des espèces de rues qu'ils ont formées avec leurs mauvaises baraques. J'ai observé de là que le volcan du Stromboli, qui est à cinquante milles environ de cette ville , et qu'on aperçoit en pleine mer, paraissait beaucoup moins animé ; on m'assura que, depuis le tremblement de terre, il avait lancé moins de feux et de matières enflammées qu'il n'avait fait les années précédentes. De légères secousses se faisaient encore sentir journellement sur la côte, et effectivement la nuit que je passai à bord de mon espéronare , qu'on avait retiré sur le rivage , je fus éveillé par une assez forte commotion , qui me sembla avoir élevé l'extrémité de la barque, mais sans être accompagnée d'aucun bruit souterrain : mes domestiques qui étaient dans l'autre bateau , ressentirent la même secousse.
Le jour suivant, j'ordonnai à mes barques de gagner
Reggio , et j'allai à cheval jusqu'à Monteleone , distant de six milles environ de Pizzo , toujours sur les hauteurs et par un chemin de pierres et de craie à peine praticable dans cette saison, mais au travers de la plus belle et de la plus fertile contrée que j'aie jamais vue. Qu*on imagine le jardin le plus délicieux, semé d'oliviers, de mûriers, de vignes et d'arbres à fruits de toute espèce. Le dessous de ces arbres est, de plus, couvert de riches moissons en blé, en légumes , fèves , et autres végétaux qui y réussissent parfaitement , quoique sous une ombre épaisse. Telle est l'idée qu'on peut se faire de toute la plaine de Monteleone : ajoutez encore que de différens côtés on y aperçoit de vastes bois de chênes mêlés d'oliviers; parmi ces derniers, il y en a un grand nombre qui me parurent trois fois plus gros que les oliviers de la Campania felice , et aussi forts que les chênes eux-mêmes , dont on ferait les plus belles charpentes. Ces forêts d'oliviers sont plantées régulièrement, et comme en ligne droite, dans quelques parties de la plaine, et irrégulièrement dans d'autres endroits.
Quoique l'objet de mon voyage fut uniquement de m'arrêter dans les lieux qui avaient le plus souffert du tremblement de terre, mon attention était continuellement détournée : j'étais ravi d'admiration en observant la beauté et surtout la fertilité de cette riche province, qui l'emporte de beaucoup sur tout ce que j'ai vu dans ma vie. Outre les deux riches productions de soie et d'huile dans lesquelles la Calabre surpasse tout autre pays , elle abonde en blés , en vins, en cotons, en fruits et végétaux de- toute espèce, et si la population et l'industrie égalaient sa fertilité, le revenu de la Calabre ultérieure pourrait sûrement doubler en fort peu de temps. J'ai vu plusieurs petits bois de mûriers, dont les propriétaires me dirent qu'ils ne pouvaient retirer plus de la valeur de cinq schellings par acre de terrain , quoique
chaque acre pût rapporter au moins cinq livres sterling par an , s'ils avaient assez de bras pour cueillir les feuilles de leui-s mûriers et soigner les vers.
La ville de Monteleone , anciennement Vibo Valentia, est dans la plus belle situation, sur une hauteur qui domine et la mer et la riche plaine dont nous venons de parler : cette plaine est terminée par les Apennins, et couronnée par la montagne d'Aspro Monte, la plus élevée de toutes, semée de villes et de villages, mais qui ne sont plus, hélas! que des monceaux de ruines. La ville de Monteleone a peu souffert dans les premières secousses; mais elle a été très endommagée par celle du a8 mars, quoiqu'il n'y ait péri, à ce qu'on m'a dit, que douze personnes. Tous les habitans sont réduits à vivre dans des baraques, dont le plus grand nombre est construit de planches et de roseaux revêtus de plâtre en dehors. Comme ce pays a toujours été sujet aux tremblemens de terre , les barons font ordinairement construire de ces baraques auprès de leur palais, pour s'y réfugier aux premières alarmes. J'en ai habité une très magnifique , qui était composée de plusieurs chambres bien meublées. Elle avait été bâtie par le grand-père du duc actuel de Monteleone; c'est à celui-ci que je suis redevable de la sûreté et de toutes les facilités que j'ai éprouvées dans ce voyage. Il avait eu l'honnêteté de me donner à Naples des lettres pour son agent, qui, non seulement me reçut avec toutes sortes d'attentions, mais il eut encore soin de me procurer les provisions nécessaires, soit pour mes gens, soit pour mes chevaux; il me donna, de plus, deux guides qui connaissaient parfaitement les chemins du pays, avec ordre de m'accompagner , et sans lesquels je n'aurais pu, sans accident, traverser, en quatre jours, tout le pays qui est entre Monteleone et Reggio; personne, à moins de l'avoir éprouvé , ne peut se faire une juste idée de l'horrible étal
des chemins de la Calabre , même dans cette saison, ni de la bonté des chevaux du pays.
On s'accorde à dire que, pendant le tremblement de terre , chaque secousse était accompagnée d'un bruit sourd qui semblait venir du côté de l'ouest : le mouvement de la terre alors commençait par être horizontal , et finissait par être vertical. Ces dernières secousses étaient les plus funestes : il m'a paru que cette observation avait été générale dans toute la province. On a remarqué encore qu'avant qu'elles se fissent ressentir, l'air paraissait plus calme et les nuages fixes ^ étant comme sans aucun mouvement; et d'ordinaire, immédiatement après, il tombait une pluie d'orage. J'ai parlé à plusieurs de ceux des habitans qui avaient été renversés par la violence de quelque secousse , et la plupart m'ont assuré que le mouvement, le balancement de la terre était alors si fort, si terrible, que les cimes des plus gros arbres touchaient presque à terre, de droite et de gauche; on voyait les chevaux, les bœufs écarter leurs jambes le plus qu'ils pouvaient, pour n'être pas renversés; c'était même, dit-on, un signe certain des approches de quelque nouvelle secousse. J'ai observé que , dans les parties qui avaient le plus souffert par le tremblement, la frayeur du peuple était encore si récente , et les esprits .tellement frappés d'épouvante, que le braiement d'un âne , le hennissement d'un cheval , ou le cri d'une oie , faisaient toujours sortir les habitans de leurs baraques , et étaient, comme vous pouvez croire , l'occasion de plus d'un Pater noster, ou d'un Ave Maria.
En sortant de Monteleone, je descendis dans la plaine, après avoir passé à travers plusieurs villes ou villages plus ou moins ruinés , en raison de leur plus ou moins de distance de la plaine. La ville de Mileto , située dans le milieu , me parut absolument détruite, pas une maison n'y était sur
pied. Je vis à quelque distance de là, à Soriano, la belle maison des Dominicains convertie en un monceau de ruines. Comme mon objet n'était pas de m'arrêter à des ruines, mais d'examiner les phénomènes produits par le tremblement de terre , je poussai jusqu'à Rosarno. Je ne veux point cependant oublier ici une remarque assez singulière qui a été faite sur plusieurs animaux , qu'on a trouvés vivans après avoir été long'temps ensevelis sous des décombres, sans aucune espèce de nourriture : il y eut notamment à Soriano , deux cochons gras , qui sont restés ainsi pendant quarante-deux jours: ils étaient devenus extrêmement faibles et maigres, comme on peut le penser, mais ils se sont rétablis promptement. Ce fait m'a été certifié par un des ingénieurs du roi, qui était présent lohsqu'on les a retrouvés.
lî m'a paru certain, dans le voyage que je fis ce jour-là, que toutes les habitations situées sur des lieux élevés, et dont le sol était mêlé de pierre et de sable à peu près pareil au granit, mais sans consistance, avaient moins souffert que celles qui étaient dans la plaine, ces dernières étant entièrement ruinées. Le sol de cette plaine est d'une argile sablonneuse, blanche , rouge ou brune , mais où le blanc domine et se trouve mêlé de plusieurs coquilles marines, et surtout de pétoncles. Cette vallée d'argile est traversée dans quelques endroits par des rivières et des torrens , qui descendent du sommet des montagnes, et qui ont produit de larges et profondes ravines au travers de la campagne.
Aussitôt que nous eûmes passé les ruines de la petite ville de San Pietro, nous nous trouvâmes en vue de la Sicile , avant en face le sommet du mont Etna , qui fumait considérablement. Avant d'arriver à Rosarno, et près du gué de la rivière de Mamella, nous traversâmes une plaine marécageuse, où je remarquai dans beaucoup d'endroits un grand nombre de petites crevasses qui s'étaient faites
dans la terre, et qui avaient la forme d'autant de cônes renversés : ces cônes étaient recouverts d'un sable pareil au sol qui les environnait. On nous dit que , durant le tremblement du 5 février, une source d'eau, mêlée de sable, avait été lancée de chacune de ces crevasses, à une hauteur considérable, et un paysan que je trouvai là, et qui avait été couvert de cette eau sablée, m'assura qu'il n'avait point trouvé qu'elle fût chaude, comme quelques personnes me l'avaient dit; il ajouta qu'avant l'apparition de ces fontaines, la rivière s'était desséchée, mais que bientôt elle était revenue à son premier état. J'ai trouvé ensuite que le même phénomène s'était reproduit constamment pour toutes les autres rivières de la Calabre, à cette terrible époque du 5 février.
Ce phénomène peut s'expliquer aisément , en se rappelant que les premières secousses ont été verticales, ou de bas en haut. La surface de la plaine s'étant élevée tout à coup, ces rivières, qui sont peu profondes, ont disparu naturellement, et la plaine retombant ensuite avec violence à son premier niveau, les eaux qui s'étaient répandues dessous ont dû naturellement, par un effet de cette pression subite, se faire jour avec force au travers des terres, et produire ce jaillissement sur toute la surface. J'observai que dans d'autres parties où le même phénomène avait eu lieu, la terre était toujours basse et couverte de joncs.
Entre cette place et Rosarno, nous passâmes la rivière appelée Messano ou Metauro , près de la ville que nous venons de nommer, sur un pont de charpente de sept cents palmes de long , bâti depuis peu par le duc de Monteleone. Par les fentes et les crevasses qui se sont formées sans doute dans le lit de la rivière au moment du tremblement de terre, le pont s'est séparé entièrement d'un côté, et le niveau du sol sur lequel étaient placés les piliers ayant été fort tour-
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mente , le pont a pris dans toute sa longueur une forme ondulée, et la balustrade supérieure de chaque côté a été surtout singulièrement chantournée; mais les deux parties du pont s'étant ensuite rejointes, il est possible d*y passer actuellement. L'homme qui est chargé d'en avoir soin m'a dit aussi que, par les secousses du tremblement, la grande rivière avait été mise à sec pendant quelques secondes, et que, retournant ensuite dans son lit avec violence, elle avait inondé tous les environs. Quand je parle du tremblement de terre arrivé dans la plaine, il faut toujours faire attention que ce fut la première secousse du 5 février, sans contredit, la plus terrible de toutes, et qui a été d'autant plus funeste qu'elle est arrivée sans le moindre avertissement.
La ville de Rosamo , où était le palais du duc de Monteleone, n'est plus qu'un monceau de ruines, et les murailles, dont il reste environ six pieds de hauteur, servent actuellement pour appuyer les baraques. Sur trois mille habitans, on compte qu'il n'en a péri que deux cents. On a remarqué à Rosamo , et cette observation a été presque générale dans tous les lieux qu'on a été visiter après leur destruction , que les hommes trouvés morts sous les. ruines étaient tous dans l'attitude de lutter et de faire effort contre le danger ; que les femmes , ayant seulement les mains et les bras élevés audessus de leur tête, paraissaient comme livrées au désespoir : et que quand le hasard avait fait trouver leurs enfans auprès d'elles , on les voyait toutes les serrant entre leurs bras, ou dans quelque autre position qui semblait indiquer le désir de les mettre à l'abri du danger. Exemple bien touchant de la tendresse maternelle !
Le seul bâtiment qui est resté entier* à Rosamo est une forte et solide prison de la- ville, dans laquelle on a retrouvé trois malheureux, qui, probablement auraient péri
comme beaucoup d'autres, s'ils avaient pu briser leurs fers.
Après avoir dîné dans une baraque dont le maître me dit avoir perdu cinq personnes de sa famille, j'avançai vers Laureana, traversant souvent à sec le lit de la rinrière Metauro. Les environs de Laureana , qui est située sur une élévation, me parurent le jardin d'Eden ; je n'^i rien vu dans ma vie qu'on y puisse comparer. La ville est considérable, cependant le tremblement de terre ne s'y étant point fait sentir à l'improviste comme dans la plaine , personne n'y a péri dans le moment : mais depuis , soit maladies-, soit fatigues excessives , soit des suites de la frayeur, il y est mort cinquante-deux personnes. Ce fut un bon et honnête gentilhomme de Mileto, don Dominico Acquanetta, un des premiers de la ville, qui me reçut dans sa baraque. Le jour suivant, il m'accompagna dans deux fiefs qui lui appartiennent, Macini et Vaticano, dont il a été fort question dans toutes les relations, et qu'on dit avoir entièrement changé de situation j le fait est vrai, et peut s'expHquer aisément.
Ces deux fiefs sont situés dans une vallée entourée de terrains élevés , et la surface du terrain qui a été changé de place, était probablement depuis long-temps ruinée en dessous par des petits ruisseaux qui descendent des montagnes, et qu'on voit couler à déco^jvert aujourd'hui, depuis que la superficie du sol a été enlevée. Ces ruisseaux ont une pente trop rapide dans la vallée, pour croire que le niveau en eût été aussi parfait qu'on l'avait représenté. Je suppose que le tremblement ayant ouvert tout à coup quelque dépôt considérable des eaux de pluie amassées dans les montagnes qui entourent la vallée, ces amas d'eau auront pris subitement leur cours sous le sol, déjà ruiné, comme nous venons de l'observer, par le cours ancien de ces misseaux : elles' auront
Lliît
27a TREMBLEMENS DE TERRE
pu alors soulever avec force cette large plaine d'oliviers, de mûriers,* ainsi que la chaumière qui y était bâtie, et la transporter entière avec tout ce qui l'entourait de plants d'arbres et de végétation , à un mille au bas de cette même vallée , o^ elle existe actuellement avec tous les arbres tels qu'ils y étaient. Ces deux fiefs ou ténemens peuvent avoir environ un mille de long sur un demi-mille de large.
On me fit voir dans le voisinage plusieurs fentes très profondes, qui n'ont pas plus d'un pied de large actuellement, mais qui, ayant été beaucoup plus ouvertes dans le moment des secousses du tremblement, ont englouti un bœuf et près de cent chèvres. Je remarquai dans cette même vallée plusieurs de ces creux dans la forme de cônes renversés, d'où on me dit qu'il était sorti avec violence, comme à Rosarno, une grande quantité d'eaux chaudes mêlées de sable : je n'ai cependant point entendu af&rmer que l'eau fût réellement chaude , comme on l'a lu dans les relations envoyées au gouvernement. Une partie du sable lancé au dehors avec l'eau a seulement une apparence ferrugineuse, et semble avoir été attaquée par le feu : on me dit aussi que lorsque Teau était récemment sortie , elle avait une forte odeur de soufre ; mais c'est ce que je n'ai pu vérifier.
Je passai de là, et toujours au travers de cette fertile contrée, jusqu'à la ville de Polistène, mais sans pouvoir^ au milieu d'un pays aussi riche , rçpcontrer ni une seule maison ni une seule habitation entière. Là où il y avait eu une maison , je n'apercevais qu'un tas hideux de ruines et de décombres , à côté une pauvre et méchante baraque , et pour tout habitant, deux ou trois malheureux estropiés, assis tristement à la porte , et quelques femmes ou enfans se traînant avec des béquilles. A la place de la ville même, je ne pus voir qu'un amas de ruines , et tout autour une vaste eticcint*e de huttes ou de cabanes, dont une plus grande
que les autres servait d'église; les cloches étaient appendues à une sorte de potence peu élevée; une consternation générale répandue sur tous ces habitans terminait le tableau le plus triste qu'il soit possible de rencontrer.
Je voyageai quatre jours entiers dans cette plaine, où les secousses du tremblement avaient été de la plus extrême violence. La ville de Polistène était grande, mais mal située entre deux rivières sujettes à se déborder. De six mille habitans, il en avait péri deux mille cent le jour fatal du 5 février. Le marquis de Saint-Georges , baron de toute cette contrée, que j'eus le bonheur d'y rencontrer, passait sa vie à secourir tous ses vassaux. Après avoir donné des ordres pour enlever les décombres de la ville, il avait fait élever lui-même toutes les baraques sur un terrain salubre , pour y recueillir le reste de ces infortunés. Il a fait aussi construire quelques cabanes plus étendues pour y serrer les vers à soie, que j'y vis déjà travailler. Il est certain que l'activité et la générosité de ce prince sont également dignes d'éloges, et autant que j'en ai pu juger jusqu'ici , on peut dire qu'il n'a point de rival.
J'observai que la ville de Santo Giorgio, sur une montagne, à environ un mille de distance, quoique devenue mhabitable, n'a pourtant point été rasée et renversée, comme tous les autres villages situés dans la plaine. Il y avait un couvent de religieuses à Polistène : curieux de savoir si elles avaient pu se sauver, je demandai au marquis de m'indiquer la baraque où on les avait réunies, mais de vingttrois que ces pauvres religieuses étaient, on n'avait pu en sauver qu'une seule vivante, celle-là n'était âgée que de quatorze ans.
Après avoir dîné avec le marquis dans une humble cabane construite près des ruines d'un magnifique palais qu'il habitait auparavant , je traversai un superbe bois d'oliviers
et de chênes pour arriver à Casai Nuovo. C'est dans ce lieu qu'on me fit voir la place où avait été la maison de ma malheureuse amie, la princesse de Gerace. On sait qu'elle a perdu la vie dans ce lieu , avec plus de quatre raille de ses vassaux, le même jour 5 février. Quant à la ville, elle est
réduite à rien.
Dans d'autres endroits, on voit subsister encore des murailles et des maisons; mais ici, on n'aperçoit ni rues, ni vestiges d'aucune habitation. Tout y est renversé, et ne forme plus qu'un amas de décombres et de ruines. Un habitant de cette ville me dit que, dans le moment du tremblement de terre, le hasard l'avait fait se rencontrer sur une élévation qui dominait toute la plaine où était Casai Nuovo , et qu'aux premières secousses de tremblement, ayant jeté les yeux sur la ville , il put à peine en apercevoir l'emplacement , sur lequel s'élevait une espèce de nuage pareil à une fumée blanchâtre : effet naturel de la chute de tous les édifices qui s'écroulaient les uns sur les autres.
Je passai ensuite au travers des villes de Castellace et de Milicusco (toutes deux dans le même état que Casai Nuovo ) avant d'arriver à Terra Nuova, située entre deux rivières, et dans une plaine agréable ; mais ces rivières, réunies avec les torrens qui descendent des montagnes, ont peu à peu, et par la suite des temps, creusé de profonds ravins dans le terrain d'argile sablonneuse dont cette plaine est composée. Ce ravin de Terra Nuova n'a pa3 moins de cinq cents pieds de profondeur, et trois quarts de mille de large.
Ce qui peut avoir amené de la confusion et peu de vraisemblance dans les détaillqui ont été envoyés sur les phénomènes du tremblement de terre dans cette plaine de Terra Nuova , vie«t sans doute de ce qu'op n'a pas assez examiné la nature du sol où elle se trouvait située. On nous a dit que la ville avait été renversée de la place où elle était, et trans-
DES DEUX CALABRES ET DE MESSINE. 27 5 portée à un mille de distance, sans dire un mot du ravin qm était au-dessous d'elle ; que les bois et les champs de blé tout entiers avaient été enlevés de la même manière, tandis que, dans la vérité , ce n'est, mais dans une plus grande proportion, que ce que nous voyons tous les jours dans de plus petits espaces, lorsque des parties de chemins creux ayant ele mmées par les eaux de pluie se trouvent détachées et transportées dans les fonds des ravins par leur propre poids. Ici la grande profondeur du ravin de Terra Nuova et la violente commotion du sol ont été cause que deux vastes portions de terre sur lesquelles une grande partie de la ville était assise ont été détachées et portées dans le ravin environ à un demi-mille de la distance où elles étaient en premier heu ; et ce qu'il y a de plus extraordinaire , c'est que des habitans de ces maisons, au nombre de plusieurs centaines, qui avaient fait avec elles ce singulier saut, en ont été retires vivans, et sans avoir eu le moindre mal.
J'ai parié à un des habitans qui avaient fait ce voyage extraordinaire, étant dans sa maison avec sa femme et sa servante : m l'un ni Pautre n'avaient été blessés; il me dit seulement que sa femme l'avait bien été un peu, mais qu'elle se portait à merveille actuellement. Le hasard m'avant fait lui demander quelle blessure sa femme avait reçue, je ne pus m empêcher de sourire, quoique assur^meni rien ne fût moms nsibie, lorsque cet homme me répondit d'un grand sang-froid que sa femme avait eu les deux jambes et un bras casses avec une fractUfe à la tête, telle qu'on lui. voyait la cervelle a découvert. En général , il m'a paru ,ue les Calabro.s avaient beaucoup plus de force et de fermeté que les Napoluains, et qu'ils ont soutenu cette calamité avec un courage dont je ne les aurais pas crus capables. De sept cents habitans qu il y avait à Terra Nuova, à peine en est-il échappe quatre ce^ts.
276 tuemblelVieins de terre
Mon guide, qui était un prêtre, et, de plus, le médecin du pays, avait été renfermé au milieu des ruines de sa maison par les premières secousses du tremblement; mais il en fut ensuite délivré par d'autres secousses qui suivirent inâmédiatement. Il y a eu, à ce qu'on ra*a dit, différens exemples de ce fait dans plusieurs endroits de la Calabre.
Dans d'autres parties de la plaine, près du ravin et de l'endroit où était la ville de Terra Nuova, j'ai vu plusieurs arpens de terre avec les arbres et les champs de blé qui avaient été transportés dans le ravin , sans avoir même été dérangés, de façon que les récoltes et les arbres se trouvaient dans le même état où ils étaient avant cet événement : quelques pièces de terre étaient couchées dans une situation inclinée, d'autres absolument retournées sens dessus dessous. Un peu plus loin, on me fit voir deux immenses parties de terre qui avaient été détachées de deux côtés opposés l'un à l'autre, et qui, ayant rempli la vallée, avaient obstrué le cours de la rivière; en sorte que les eaux forment actuellement un grand lac. Voilà quel est l'état véritable des lieux , et ce qui a occasionné tous les contes qu'on a débités de montagnes qu'on voyait marcher, et qui s'étaiçnt réunies les unes aux autres.
Dans le moment du tremblement, où la rivière a disparu à Terra Nuova comme à Rosarno pour reparaître quelques momens après, sur ses pas, elle a submergé et inondé tout le ravin à la hauteur de trois pieds, entraînant avec elle les maisons et leurs babitans ; ou m'a asturé que l'eau avait alors contracté un goût de sel, comme l'eau de la mer : mais cette assertion mérite d'être confirmée.
Toute la ville de Melocchi di Sotto, près de Terra Innova, a eu le même sort, et un canton de vignes de plusieurs arpens fut entraîné dans le fond du ravin, mais sans le moindre dérangement , quoique dans une situation un peu inclinée.
Quelques moulins à eau qui étaient sur la rivière ayant été enclavés entre deux parties de terrain détachées, comme nous venons de l'expliquer, ont été soulevés en entier, et se trouvent actuellement sur un tertre élevé, et beaucoup plus haut que le niveau de la rivière. Il est certain que sans les détails et les explications dont nous venons de rendre compte, relativement à la position et à la forme des lieux , de semblables faits sembleraient tenir du prodige.
De Terra Nuova , je passai à Oppido. Cette ville est située sur une montagne composée d'un gravier ferrugineux , différent des terres argileuses qui se trouvent dans le voisinage, et est entourée par deux rivières qui coulent dans un ravin plus large et plus profond que celui de Terra Nuova. De vastes parties de terrain y ont été également entraînées, et l'ont rempli presque en entier ; le cours des rivières en a été interrompu , et leurs eaux forment aujourd'hui de grands lacs. Plusieurs maisons d'Oppido qui étaient sur cette partie de rocher ont suivi sa chute, ainsi que des plantations considérables de vignes et d'oliviers qui ont été transportées d'un côté du ravin à l'autre, quoiqu'il y ait la distance d'un mille à franchir.
Il m'a été bien attesté, dans ce lieu, qu'un paysan qui labourait son champ dans le voisinage avec une couple de bœufs, avait été enlevé lui, son champ et sa charrue, de l'autre côté de ce ravin, sans avoir été blessé ni lui ni ses bœufs; et, d'après tout ce que j'ai vu et examiné par moimême, le fait me paraît très croyable.
Après avoir parcouru les ruines d'Oppido , je voulus descendre dans le ravin pour examiner avec attention une partie des changemens qui y étaient arrivés; je puis dire que c'est dans ce lieu que j'ai pu prendre, plus qu'ailleurs, une idée de la violence et des prodigieux effets, du tremblement de terre : ils y sont exactement semblables à ceux que j'ai dé-
crits à Tarticle de Terra Nuova, mais sur une beaucoup plus grande échelle. Indépendamment de ce que ce renouvellement du chaos, ce bouleversement total a détourné le cours de deux rivières, dont l'une est même assez considérable, j*ai vu des parités de plaine détachées et transportées , dans l'étendue de plusieurs arpens, couvertes de gros chênes et d'oliviers, sans parler des autres productions de blés et de légumes , qui continuaient à croître et étaient aussi entières que si elles n'eussent pas été dérangées de leur première situation, quoiqu'à plus de cinq cents pieds au-dessus de l'ancien niveau de la plaine, et à la distance d'environ trois quarts de mille.
Comme les flancs et les parois du ravin, dans les endroits d'où ces masses énormes de terrain ont été détachées , sont actuellement perpendiculaires et à découvert dans toute leur hauteur, j'ai été à portée d'observer que les couches supérieures du sol étaient composées d'une terre rougeâtre, et les couches de dessous d'une argile blanche, sablonneuse, très compacte et semblable à une pierre tendre. Les impulsions que ces vastes massifs de terrain ont reçues, soit par les violentes secousses de la terre, soit qu'elles aient été encore aidées par quelques convulsions volcaniques, m'ont paru avoir agi avec plus de force dans les couches inférieures et plus compactes , que dans les couches de terre supérieures. J'ai constamment observé que ces parties de terre argileuses avaient été, en général , portées à plusieurs centaines de verges plus loin que les autres, et reposaient en blocs énormes, et, pour la plus grande partie , de forme cubique , ce sol inférieur ayant été plus facile à détacher que les parties supérieures. Cette observation semble pouvoir rendre raison de cette révolution prodigieuse et de l'ordre dans lequel on voit des terrains entiers couverts d'arbres, de vignes, de productions de toute espèce, transportés dans le même étal où ils étaient avant ce
terrible événement. Ce fait curieux m'a paru mériter d'être observé , quoiqu'il ne soit peut-être pas aisé à décrire et à entendre.
Dans une autre partie de cette fondrière immense, on voit une montagne isolée et composée de cet^fB même argile , qui , probablement, a été détachée autrefois par quelque ancien tremblement de terre, à une époque très éloignée. Cette masse de terrain , qui peut avoir deux cent cinquante pieds de haut sur environ quatre cents de diamètre à la base, est descendue en dernier lieu dans le ravin , ainsi qu'il est bien attesté , et a voyagé l'espace de quatre milles dans la terrible secousse du 5 février L'abondance des pluies qui sont tombées en même temps , le poids des autres masses de terrain fraîchement détachées , que j'ai vues amassées par-derrière , et surtout la pente très rapide du sol, peuvent expliquer ce phénomène, qui, de la manière dont il a d'abord été décrit, avait toute l'apparence d'une fable.
Les baraques élevées pour loger le reste des habitans de la ville d'Oppido, entièrement renversée, sont construites sur un terrain salubre et à la distance d'un mille de l'ancienne ville. J'y trouvai le seigneur de ce pays , le prince de Cariati , occupé à soulager et secourir ses malheureux vassaux. Il me montra deux jeunes filles, dont l'une, d'environ seize ans, était restée onze jours sans nourriture sous les ruines des maisons d'Oppido. Elle fut trouvée ayant un enfant de cinq ou six mois entre les bras; l'enfant était mort, à ce qu'elle a dit, le quatrième jour. Cette jeune fille put me rendre compte de tout ce qu'elle avait souffert dans cette cruelle position , ayant eu, par le moyen d'une petite ouverture que le hasard avait conservée, assez de lumière et d'air pour respirer, et pouvoir compter le nombre des jours qu'elle était restée ensevelie; sa santé paraissait assez bien rétablie; elle buvait aisément, mais elle éprouvait encore de la difficulté à avaler rien de
a8o TREMBLEMENS DE TERRE
solide. L'autre jeune fille n'avait guère que neuf ans; elle n'était restée que six jours dans les ruines , mais dans une posture et une situation si gênées qu'une de ses mains, qui s'était trouvée pressée sur une joue , y avait formé comme un trou , une cavité pour s'y loger.
D'Oppido j'avançai au travers de ce même pays , toujours également fertile, mais au milieu de villes et de villages ruinés, pour gagner Seminara et Palmi sur le bord de la mer. Il avait péri quatorze cents personnes dans ce même lieu de Palmi , et les corps de ces malheureuses victimes n'avaient point encore été découverts ni brûlés comme dans d'autres parties que j'avais visitées, car j'en vis retrouver deux devant moi pendant que j'y étais. Je me souviendrai toute ma vie de l'expression de désolation et d'abattement d'une femme assise sur les ruines de sa maison , la tête appuyée sur les mains et sur les genoux, l'œil attentivement occupé à suivre les coups de pioche des travailleurs , et toujours dans l'espérance de retrouver le corps de son enfant.
Il se faisait, dans la ville d'Oppido, un commerce considérable d'huile, dont quatre mille barriques étaient réunies au moment de sa destruction : toutes ces jarres et ces barriques ayant été brisées en même temps, avaient formé comme une rivière d'huile, qui avait coulé jusque dans la mer pendant plusieurs heures. Cette huile, mêlée avec les blés renfermés dans les greniers , exhalait une odeur fétide , qui , jointe encore à la corruption des corps , faisait craindre que l'augmentation des chaleurs n'en rendît les suites funestes pour les habitans de ce canton. Mon guide me dit qu'il avait été enseveli sous les ruines de sa maison dès la première secousse, mais que par celle qui suivit immédiatement, il s'était trouvé assis à l'air , et à cheval sur une poutre à la hauteur de quinze pieds, au moins.
De Palmi , j'allai gagner Bagnara et Solano au travers de
montagnes fertiles et couvertes des plus beaux bois. Des chênes superbes s'élevaient sur la cime des rochers , et des torrens rapides remplissaient souvent les fonds des vallées étroites dans lesquelles j'étais obligé de passer , ce qui rendait les chemins très mauvais et fprt peu sûrs. Mes deux guides piirent le parti de se séparer , l'un marchant devant moi et l'autre derrière^ la route se trouvait obstruée par la chute des arbres et des rochers, ce qui nous obligea souvent d*en prendre encore de plus dangereuses : heureusement les chevaux calabrois ont le pied aussi sûr que des chèvres. Nous éprouvâmes , au milieu de ces mauvais pas , une assez vive secousse de tremblement de terre, accompagnée d'une forte explosion assez semblable à celle d'une mine qui saule, mais mon bonheur voulut qu'aucun des rochers ni des arbres que je voyais suspendus au-dessus de nos têtes ne se détachât dans ce moment-là.
Après avoir passé les bois de Bagnara , Sinopoli et Solano, je traversai de riches campagnes semées de blé ef, de lin , naturellement ornées de bosquets et de groupes d'arbres semés çà et là, aussi pittoresquement que le pourraient être nos plus beaux parcs. Ce charmant paysage continue ainsi jusqu'à, l'extrémité d'une pteine élevée, d'où l*on découvre tout le Phare de Messine, les côtes de la Sicile jusqu'à Catane, et le terrible mont Etna, qui s'élève fièrement au-dessus, et termine ce magnifique tableau , un des plus beaux et des plus riches qu'on puisse imaginer.
Il régnait déjà malheureusement dans cette belle et fertile contrée ^n commencement d» maladie épidémique qui pouvait devenir funeste avec les chaleurs, et qui est une suite naturelle, tant de cette affreuse calamité que du mauvais air produit par les débordemens des ri\ières. Quelques pêcheurs m'ont assuré que la nuit du 5 février, le sable des bords de la mer était chaud et brûlant , et qu'on avait vu
BMMlbÉÉta
sortir du feu de la terre dans plusieurs endroits. Cette circonstance m'a été répétée plusieurs fois dans le pays; mais je pense que ce phénomène ne peut avoir été causé que par des exhalaisons électriques , sorties de la terre dans les momens des plus violentes secousses^ ainsi que nous voyons les fumées des volcans être une suite naturelle des grandes éruptions ; car je n*ai vu dans toute cette tournée aucun signe de matière volcanique sortie des fentes et des crevasses formées par le tremblement.
Depuis cette plaine de Bagnara jusqu'à Reggio, les chemins sont bordés de maisons de campagne et de bosquets d'orangers. Je n'ai point vu que les habitations y fussent autant endommagées que dans les lieux que j'avais traversés ; néanmoins elles étaient toutes abandonnées, et nous trouvâmes les habitans campés dans des baraques entourées de ces bocages de mûriers, d'orangers et de Bguiers dont tous les environs de Reggio sont couverts. J'allai visiter une des principales habitations du pays, qu'on me dit être des plus riches de cette partie de la Grande-Grèce , à environ jun demi-mille de Reggio, et je la trouvai véritablement curieuse à voir. Elle appartient à un gentilhomme dont, par parenthèse, le nom de baptême est Agamemnon; on ne peut décrire le nombre et la beauté de tous les arbres fruitiers dont sa maison est entourée, en orangers, limons, cédrats et bergamotiers. Le sol sablonneux, la douce chaleur de son exposition, et la possibilité d'amener une eau limpide et claire par de petits canaux qui arrosent le pied de tous ces arbres, contribuent sans dottîèe à en augmenter la prodigieuse végétation. D. Agamemnon m'assura que c'était pour lui une mauvaise année quand il ne retirait de son jardin, qui n'est pas très grand , que cent soixante-dix mille limons , deux cent mille oranges, qui me parurent aussi bonnes que celles de Malte , et deux cents quartauts d'essence de berga-
mote , qu'on exprime de l'écorce du fruit. J'appris encore une autre singularité de ces délicieux jardins de Reggio, c*est qu'on fait tous les ans deux récoltes de fruit de chaque figuier. Tune au mois de juin , et Tautre dans le mois d'août.
Mais, pour retourner à mon sujet dont j'avoue que j'étais souvent détourné par la beauté et la fertilité extrême de cette riche province, j'arrivai vers le coucher du soleil à Reggio , que je trouvai moins endommagée que je ne m'y attendais; cependant, la frayeur en avait fait sortirions les habitans pour se baraquer sous des tentes hors de la ville; mais n'ayant encore pu voir, depuis mon arrivée danê la Calabre , que des ruines et des décombres , c'était, pour moi , un spectacle agréable et nouveau , que de rencontrer quelques maisons entières , ou une église avec un clocher encore sur pied. Il est certain que, d'après l'horrible fléau qui vient de désoler tout ce pays , la frayeur et l'épouvante se sont emparées de ses malheureux habitans , au point qu'il y a tout lieu de croire que long-temps après que la tranquillité sera revenue , et après la cessation absolue des tremblemens de terre, un grand nombre d'entre eux continueront de vivre, comme ils font actnellement tous, sous des baraques, quoiqu'elles soient, en général, et excepté une très petite quantité, assez mal construites.
Reggio a été très maltraitée par ce dernier tremblement , mais il s'en faut de beaucoup qu'elle soit détruite. Au reste , l'archevê^e de cette ville, prélat sensible, actif, et plein d'humanité, s'est distingué et s'est fait le plus grand honneur depuis le commencement de cette calamité, ayant entièrement disposé de ses revenus, des ornemens des églises, et vendu ses chevaux et ses équipages, pour secourir les malheureux. Excepté cet exemple, et quelques autres en bien petit nombre, j'ai observé, dans presque tous les lieux où
j'ai passé, une îodolence, un abattement et une inactivité dans tous les habitans, qui ajoutaient encore à leur malheur, quoiqu'il semble que de pareils événemens devraient donner et inspirer à l'âme la plus grande énergie.
La soie et les essences de bergamote , de limon et d'orange, sont les grands articles de commerce de Reggio : je suis sûr qu'il ne s'en exporte pas moins de cent mille quartauts par année. On donne les fruits à manger aux bœufs et aux vaches, après en avoir enlevé les écorces : aussi, ai-je entendu dire que, dans cette saison, la chair de ces animaux a un goût de bergamote qui peut paraître fort désagréable.
(e digne archevêque de cette ville m'a donné des détails de divers tremblemens de terre arrivés à Reggio à différentes époques, et surtout en 1770 et 1780, où tous les habitans , au nombre de plus de seize mille , ont passé plusieurs mois sous des tentes. Cette longue expérieuce a passé des hommes aux animaux, et on prétend qu'entre autres, les oies ont un instinct qui les distingue sur tous, et leur fait pressentir plus tôt qu'aux hommes les approches de ces funestes événemens.
Ce que Reggio a perdu d'habitans à ce dernier tremblement est en proportion du peu de dommage qu'ont reçu les maisons delà ville, et n'excède pas cent vingt-six personnes. Comme il est arrivé l'après-midi , et qu'il s'est fait sentir par degrés, les habitans ont eu le temps de se sauver de leurs maisons. On sait que cette ville a été autrefois détruite par un événement semblable, avant la guerre des Marses, et qu'ayant été rebâtie par Jules César, elle prit alors le nom de Reggio Julio.
Le r4 de mai, je laissai Reggio; mais le vent étant contraire, je fus obligé de faire atteler quelques bœufs à ma barque pour gagner la pointe de Pezzolo, en face de Messine, d'où en peu de temps la force des courans nous fit
arriver dans le port de cette ville. La tour du phare, que je vis au clair de la lune, et ce superbe port, à demi ruinés, me frappèrent par leur aspect pittoresque. Il est certain que le tremblement de terre, quoique très violent à Messine, a été bien moins terrible pour cette ville et pour Reggio , que pour les plaines de la Calabre.
Le lendemain matin j'allai visiter la ville , et je vis effectivement que cette magnifique façade de bâtimens appelée la Palazzata , dont tous les édifices, régulièrement construits, s'étendaient dans la forme d'un croissant autour du port, avait été dans quelques endroits totalement renversée, mai:, qu'elle était aussi moins ruinée dans d'autres : j'observai qu'il s'était formé quelques fentes dans le quai , dont une partie s'était abaissée d'environ un pied plus bas que le niveau de la mer. Il est vraisemblable que ces fentes ou crevasses ont été occasionnées par le mouvement horizontal de la terre, et par la même cause qui avait renversé et détaché des parties entières de terrain dans les ravins d'Oppido et de Terra Nuova : la mer, sur le bord du quai, est d'une telle profondeur que les plus gros vaisseaux peuvent y aborder; conséquemment la terre, dans ces violentes commotions^ ne trouvant point d'appui du côté de la mer, se sera nécessairement fendue dans quelques endroits; je suppose que le plus grand dommage des édifices qui bordaient le quai, provient des crevasses qui se seront ainsi formées sous leurs fondations.
Plusieurs maisons sont encore sur pied, et beaucoup d'autres sont peu endommagées, même dans la partie basse de Messine, et j'ai remarqué que, sur les hauteurs et dans les situations les plus élevées, le tremblement de terre n'y avait presque point produit d'effet. Une preuve évidente qu'il a été beaucoup moins violent dans cette ville que dans les plaines de la Calabre, c'est que le couvent de Santa-Barbara,
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et le noviciat des Jésuites, tous deux situés sur les hauteurs , n*ont souffert aucun dommage , et que l'horloge de cette dernière maison n'y a pas même été dérangée, quoique les tremblemens de terre qui ont afQigé tout ce pays, y durent depuis quatre mois, et que de légères secousses se soient fait encore sentir dans le mois de mai. En outre, tout le monde sait que, sur trente mille habitans qu'il y avait à Messine lors du tremblement, il n'en a péri que sept cents.
J*ai , au reste, trouvé des rues entières inhabitées, des boutiques ouvertes et abandonnées , la frayeur ayant contraint tous les habitans à se baraquer sous dés tentes, dans les champs et dans les campagnes autour de la ville. Ces tentes y sont construites à d'assez grandes distances les unes des autres, ce qui est un grand inconvénient pour une ville de commerce; et à moins qu'on ne prenne les plus grandes précautions pour entretenir la propreté dans l'assemblage de toutes ces habitations incommodes et élevées à la hâte, il est bien à craindre que la malheureuse Messine ne soit de nouveau exposée à souffrir encore de quelque maladie épidémique dans le temps des grandes chaleurs, ainsi que nous l'avons déjà vu dans quelques parties de la Calabre.
Je n*ai pu m'empécher de faire une remarque, en rencontrant un grand nombre de religieuses qu'on avait , ainsi que les autres habitans, également mises à l'abri sous des baraques : en les voyant se promener sous la direction et la tutelle de leurs confesseurs, j'observai qu'elles avaient toutes un air de gaîté, que leur donnait, sans doute, le peu de liberté dont ces pauvres religieuses jouissaient au moins dans le malheur commun. Cette observation m'en a rappelé une à peu près pareille que des écoliers que j'avais rencontrés se promenant en troupes et fort gaiment auprès de Reggio,
avait fait naître. Aussi , dans le journal fie mon voyage , que j'écrivis à la hâte , et que j'ai fait transcrire de même, cette observation est ainsi énoncée : Tremblemeris de terre , également agréables aux religieuses et aux écoliers.
Plusieurs personnes m'ont assuré que, dans le moment des secousses de tremblement, on avait vu sortir du feu de ces crevasses du quai dont nous avons parlé, mais il n'en existe sur la place même aucun indice visible , et je suis persuadé que ce n'était autre chose que des vapeurs chargées d'une grande quantité de feu électrique, ou d'une sorte d'air inflammable, ainsi que nous l'avons observé dans la Calabre.
Une circonstance encore assez curieuse, qui nous prouve que les animaux peuvent, ainsi que nous l'avons déjà remarqué , vivre assez long-temps sans prendre absolument aucune nourriture, c'est que deux mulets appartenant au duc de Belviso son^ restés ensevelis et vivans sous des ruines, l'un pendant vingt-deux et l'autre pendant vingt-trois jours ; ils ont été ensuite quelques jours sans vouloir manger, mais buvant considérablement, et ils sont aujourd'hui tout-à-fait rétablis. Il y a un grand nombre d'exemples d'autres animaux qui en ont également échappé, entre autres plusieurs chiens, et notamment une poule qui appartenait au viceconsul d'Angleterre à Messine, et qui fut trouvée encore vivante sous les ruines de la maison au bout de vinsrt-deux jours : elle n'a pas voulu non plus^ jpanger pendant quelque temps, mais elle buvait beaucoup, et se porte actuellement à merveille. En réunissant ces différens faits, ainsi que l'exemple des jeunes filles d'Oppido , et celui des cochons de Sorriano , il résulte que ces jeunes aussi horriblement prolongés sont toujours accompagnés d'une soif cruelle et de la perte totale de l'appétit. -^
D'après les informations que j'ai prises sur la nature des secousses que la terre a éprouvées à Messine, il paraît que les premières, celles du 5 février, ont été verticales , et que celles des autres jours ont été plutôt horizontales, et la terre comme tournante sur elle-mcme. Les gens de mer, ainsi que tous les pécheurs de la côte de la Calabre, m'ont dit que, pendant le temps qu'ont duré ces terribles tremblemens de ti^rre, on avait pu prendre très abondamment sur le sable une espèce de petit poisson appelé en italien cicirelli, et qui ressemble beaucoup à ce que nous nommons en anglais white-bait, mais un peu plus fort. Ce poisson, qu'on ne trouve d'ordinaire que dans le fond de la mer, et qui est fort rare et fort recherché par cette raison, avait été rejeté sur le rive, et en telle quantité qu'il servait de nourriture au pauvre peuple. Il est très vraisemblable que le sable du fond de la mer ayant été échauffé vivement par les feux volcaniques qui se seront formés au-dessous, les tremblemens continuels de la terre auront fait sortir ces poissons de leurs retraites , et les auront obligés de s'élever à la superficie de la mer.
J'ai trouvé, au reste, que la citadelle de Messine n'avait reçu aucun dommage considérable, et qu'elle était dans le même état que je l'avais laissée il y a quinze ans. Le lazaret a souffert, il est vrai, plusieurs crevasses, de même nature que celles qui sont arrivées au quai , et par la même cause ; mais le port en lui-même n'a éprouvé aucun mal réel dans les derniers tremblemens. L'officier qui commandait dans la
e jour fatal du 5 février, et les trois jours suivans, la mer, à trois quarts de mille de cette forteresse, s'était élevée avec un bouillonnement très extraordinaire, un bruit horrible et tèès alarmant; mais que, dans les parties plus éloignées du Phare, elle était presque dans un calme parfait. Cette observation paraît être une nouvelle
preuve que ce sont les exhalaisons ou éruptions volcaniques du fond de la mer qui probablement ont causé la plus grande violence de ces tremblemens de terre.
Je partis de Messine le 17 mai , et continuai ma route dans mon espéronare le long de la côte sicilienne jusqu'à la pointe de l'entrée du détroit , où je mis pied à terre ;j*y rencontrai un prêtre qui s'y était trouvé pendant la nuit du 5 au 6 février, lorsque la grande vague avait passé par-dessus cette pointe de terre, arrachant des arbres, et laissant derrière elle des milliers de poissons , qu'elle avait déposés sur la terre ferme, après avoir entraîné avec elle plusieurs bateaux et environ vingt-quatre personnes. Ce pauvre prêtre avait été lui-même couvert de la vague, et n'avait pu sauver sa vie qu'avec beaucoup de difficulté. Il me dit d'abord que l'eau était chaude, mais comme j'étais curieux de m'assurer de la certitude de ce fait intéressant à vérifier, je lui demandai s'il en était bien sûr; et comme je le pressai beaucoup, il convint que l'eau n'était pas pi us chaude qu'elle ne l'est ordinairement dans les chaleurs de l'été. Il me dit aussi que cette vague s'était élevée avec un bruit effrayant à une très grande hauteur, et avec une telle rapidité qu'il avait été impossible de l'éviter. La tour qui est sur la pointe du Phare était à moitié détruite, et un malheureux prêtre qui s'y trouva y perdit la vie.
Je traversai le détroit pour gagner Scylla, où je désirais de rejoindre mon ami le pèreMinazzi, dominicain, homme respectable et habile naturaliste; il est lui-même natif de Scylla, et actuellement chargé par l'Académie de Naples de lui envoyer une description des phénomènes qui ont accompagné dans ce lieu le tremblement de terre. Avec son assistance, et étant sur les lieux mêmes, je vins à bout de m'instruire parfaitement de ce qui avait occasionné cette vague formidable, dont, à ce qu'on avait prétendu, l'eau
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était bouillante. Tout le monde sait combien cette terrible yague a été fatale au baron de ce pays, le prince de Scylla, puisqu'elle Ta entraîné lui-même de dessus le rivage dans la mer avec deux mille quatre cent soixante- treize de ses vassaux.
Voici comment le fait est arrivé. Le prince de Scylla ayant remarqué que pendant la première secousse du 5 février, une partie d'un rocher, près de Scylla, avait été emportée et jetée dans la mer, et craignant que celui de Scylla même ne se détachât aussi, crut plus prudent de se réfugier dans des bateaux sur le bord de la mer, et de se retirer dans un petit port ou espèce d'anse qui se trouve au pied du rocher. La seconde secousse du tremblement étant survenue vers minuit , renversa une nouvelle montagne tout entière, beaucoup plus haute encore qfue celle de Scylla; celle-ci étant tombée avec un bruit épouvantable dans la mer, quoique dans un temps parfaitement calme, en fît soulever les eaux à une hauteur extraordinaire; la vague alla se briser à l'autre côté du détroit sur la pointe de terre appelée Punta del Faro , mais avec une telle violence qu'en retournant avec fureur et directement sur le rivage où ce prince et les malheureux habitans de Scylla s'étaient réfugiés, ils furent tous fracassés avec leurs bateaux contre les rochers, ou entraînés et précipités dans la mer : ceux qui avaient échappé à la première et à la plus grande vague, furent entraînés par une seconde ou une troisième qui étaient moins considérables, mais qui succédèrent immédiatement à la première , et balayèrent tout ce qui était sur le rivage.
J'ai conversé ici avec plusieurs hommes, femmes et enfans , qui ont été cruellement maltraités par ce terrible événement : mais si l'on voulait recueillir tous les faits, toutes les circonstances extraordinaires, et les malheurs
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de toute espèce qui sont arrivés dans cette ville , ainsi que dans toutes celles que nous avons vues détruites dans les plaines de la Calabre , on en formerait un très gros volume.
Dans mon retour à Naples, où j'arrivai le 23 mai , le long de la côte des deux Calabres et de la principauté citérieure, je ne mis pied à terre qu'à Tropea, Paula et dans la baie de Palinure. Je trouvai Tropea, qui est situé au haut d'un rocher dominant sur la mer, très peu endommagé : cependant tous les habitans s'étaient sauvés dans des baraques, ainsi qu'à Paula. Le 1 5 mai, il y eut à Tropea une secousse' asseas violente, mais qui fut de peu de durée; et pendant tout mon voyage et le séjour que j'ai fait, tant dans la Calabre que dans la Sicile, j'en ai encore compté cinq, dont trois furent assez alarmantes.
Je terminerai ce récit rapide et très imparfait sans doute, par le résultat de mes observations, et en déduisant les raisons qui me portent à croire que les derniers Iremblemens de la Calabre et de la Sicile n'ont été occasionnés que par quelque volcan nouveau, dont il y a toute apparence que le foyer doit être placé, soit dans le fond de la mer entre l'île deStromboli et la côte de la Calabre, soit au-dessous des plames situées vers Oppido et Terra Nuova.
Si, sur une carte géographique d'Italie , on mesure avec un compas une échelle de milles italiens , et qu'on y prenne l'étendue de vingt-deux railles : fixant ensuite le point central sur la ville d'Oj)pido, que je crois être le lieu où le tremblement de terre a exercé sa plus grande force, si l'on forme un cercle dont le rayon sera, comme je viens de le dire, de vingt-deux milles , on y trouvera compris toutes les villes et les villages qui ont été entièrement ruinés , ainsi que les lieux où il a péri le plus d'habitans et où sont survenus les chan^ gemeus les plus visibles sur la surface de la terre : étendant
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ensuite le compas sur la même échelle jusqu'à soixante-douze milles, et en conservant le même centre, si l'on forme un autre cercle , on trouvera dans cette plus grande étendue tous les lieux qui auront plus ou moins souffert, à proportion de leur éloignement plus ou moins grand du centre supposé de cette catastrophe.
Une autre remarque que j*ai encore faite, a été que de deux villes à égale distance du centre, dont Tune serait située sur une montagne , et l'autre dans une plaine ou dans un fond, cette dernière avait toujours beaucoup plus souffert que l'autre; ce qui paraît une preuve évidente que la cause et le principe du bouleversement partaient nécessairement du fond et des entrailles de la terre. Il en résulte encore que le fond de la mer étant plus voisin de la cause volcanique, devrait être (s'il y avait moyen de le voir) infiniment plus tourmenté que la superficie de
la terre.
Enfin, l'idée que je me représente de tout le local actuel de ces tremblemens de terre , est qu'ils ont été occasionnés de la même manière et par les mêmes causes qui ont formé les îles Eoliennes ou Lipari ; que peut-être il s'est fait une nouvelle ouverture au fond de la mer, et cela très probablement entre Stromboli et la Calabre ultérieure , car tout le monde convient que c'est de celte partie de la mer que semblait partir le plus décidément le bruit souterrain ; et que les fondemens d'une nouvelle île ou volcan que nous ne voyons point encore , peuvent exister sous les eaux : il est même possible qu'il se passe des siècles, lesquels pour la nature ne sont que des momens , avant que cette île soit entièrement formée, et qu'elle paraisse au-dessus du niveau de la mer. La nature est toujours active, mais sa marche et ses actions sont en général conduites avec tant de lenteur, qu'elles sont à peine aperçues par l'œil des mortels, on rapportées dans
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ce court espace que nous appelons l'histoire , quelque ancienne qu'elle puisse être. Il est possible aussi que toute la destruction et le bouleversement que je viens de décrire , ne procèdent simplement que des exhalaisons des vapeurs renfermées dans les entrailles de la terre, vapeurs toujours causées par la fermentation des minéraux qui produisent les volcans, et qui se seront fait jour dans les endroits où elles ont rencontré le moins de résistance.
Naples , le a3 mai 1783.
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PENDANT l'année 1783; PAR LE COMMANDEUR DÉODAT DE DOLOMIEU.
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