‹ Voyage pittoresque à Naples et en Sicile [microform]Chapitre 18 sur 96 · PENDANT LANNÉE I · texte numérisé non relu

PENDANT LANNÉE I

A tempestate nos vindicant portus ; nimborum vim effusam et sine fine cadentas aquas , tecta propellunt ; Jugientes non sequitur incendium ; adversns tonitrua , et minas cœli , subterraneœ domus, et defossi in altum specus remédia sunt; in pestilentia mutare sedes licet : nullum malum sine effugio est. Hoc malum latissime patet, inevitabile , avidum , puhlice noxium ; non enim domos solum , autfamiiias, aut urbes singulas hausit , sed gentes totas, regionesque subverdt.

(Seweq., Quest. natur. , Lib. VI.)

De tous les fléaux destructeurs, les tremblemens de terre sont les plus redoutables, et les plus faits pour répandre la terreur et la consternation dans tous les lieux où ils se font ressentir. La nature en convulsion paraît tendre à sa destruction , et le monde toucher à sa fin. Semblables à la foudre, qui part et nous écrase avant que le bruit du tonnerre ait pu nous avertir du danger qui menace nos têtes, les tremblemens de terre ébranlent, renversent, détruisent, sans que rien

ta.

puisse nous indiquer leur approche, et sans que nous ayons le temps de nous soustraire au péril '. Les animaux, même les moins intelligens, ont sur nous l'avantage d'avoir le pressentiment de ces fatals événemens; leur instinct, ou leurs sens plus délicats, par des impressions dont nous n'avons pas l'idée, les en avertissent quelques momens avant, et ils annoncent alors par leurs cris et leur impatience, leurs inquiétudes et leur crainte *. Un pareil avantage suffirait-il toujours à Ibomme pour le mettre en sûreté ? Non , la fuite la plus prompte, le bâtiment le plus solide ^,

* La secousse destructive du 5 février fat subite , instantane'e 5 rien ne la présagea, rien ne l'aimaiiça ; elle ébranla et renversa dans le même moment , elle ne laissa pas le temps de la fuite.

' Le pressentiment des animaux à l'approche des tremljlemens de terre est un phénomène singulier, et qui doit d'autant plus nous surprendre que nous ne savons pas par quel sens ils le reçoivent. Toutes les espèces l'éprouvent, surtout les chieos, les oies et les oiseaux de basse -cour. Les hurlemens des chiens dans les rues de Messine étaient si forts qu'on ordonna de les tuer. Pendant les éclipses de soleil , les animaux témoignent une inquiétude presque pareille; au moment de l'éclipsé solaire et annulaire de 1764, les animaux domestiques parurent agités et jetèrent de grands cris pendant une partie du temps qu'elle dura ; cependant elle ne diminua pas plus la lumière du soleil que ne l'aurait fait un nuage noir et épais qui l'aurait entièrement couvert : la différence de U chaleur de l'atmosphère ne fui presque pas sensible. Quelle impression donc put alors avertir les animaux de la nature du corps qui s'interposait devant le soleil ? Cmnmcnt purent-ils deviner que ce n'était pas le même état de choses que lorsque le soleil est simplement obscurci par un nuage qui intercepte sa lumière ?

' On peut attribuer une partie des malheurs de Messine au peu de solidité des bâtimens ; la ruine de cette ville était préparée depuis long-temps par des tremblemens de terre , qui plusieurs fois depuis 1693, avaient ébranlé et lézardé toutes les maisons, et par

DE LA CALABRE ULTÉRIEURE, EN 1 783. 299 la baraque de bois la plus légère et la moins élevée , toutes les précautions enfin que la prudence humaine peut inventer, ne sauraient, lui éviter la mort qui le menace. La terre s'ouvre au milieu de sa course et l'engloutit '; le sol sur lequel il a placé son humble cabane ou son palais fastueux, s'abîme, ou est porté à une grande dislance en éprouvant un bouleversement total 5 une montagne se détache et l'accable de ses débris ; les vallées se resserrent et l'ensevelissent. La perte entière de ses biens, celle de sa famille et de ses amis, la mort même, ne sont pas les plus grands maux que pour lors il ait à craindre. Enterré vif sous les ruines qui se sont amoncelées sur sa tête, sans écraser la voûte sous laquelle il a cherché un asile, il est condamné à mourir de faim et de rage ', en mau-

le défaut de population et de moyens qui avait empêché de les réparer. Un couvent solidement et nouvellement bâti au milieu de la ville n'a nullement souffert. Mais en Calabre , rien ne put résister à la violence des secousses. Le beau couvent des Bénédictins de Soriano, bâti avec autant de magnificence que de solidité, après les tremblemens de terre de 1659, ^ ^^^ presque rasé. Cependant pour lui éviter un sort pareil à celui qu'il avait éprouvé à cette époque également fatale pour la Calabre , et où il fut déjà renversé, on donna beaucoup d'épaisseur et de base aux murs, qui furent construits avec d'excellens matériaux.

* Plusieurs paysans de la plaine de Calabre , fuyant à travers les campagnes , se précipitèrent dans les fentes qui se formaient dans le sol , et disparurent.

' Un quart des victimes du tremblement de terre du* 5 février, qui furent ensevelies vives sous les ruines des édifices écroulés, auraient survécu , si on avait pu leur porter de prompts secours. Mais, dans un désastre aussi général , les bras manquaient ; chacun était occupé de ses malheurs particuliers ou de ceux de sa famille ; on ne prenait aucune part au sort de la personne indifférente. Qn

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3oo TREMBLEMENS DE TERRE

dissant sa famille et ses amis , dont il accuse Tindifférence et la lenteur à venir à son secours. 11 ne peut croire qu'ils aient éprouvé un malheur semblable au sien ' ; il ne sait pas que ceux qui survivent à cette

vit daos le même temps des exemples de tendresse paternelle et maritale portëe jusqu'au de'voûment, et des traits de cruauté et d'atrocité qui font frémir. Pendant qu'une mère échevelée et couverte de sang venait demander à ces ruines encore tremblantes , le fils qu'elle portait en fuyant entre ses bras , et qui lui avait été arraché par la chute d'une pièce de charpente ^ pendant qu'un mari affrontait une mort presque certaine pour retrouver une épouse chérie , on voyait des monstres se précipiter au milieu des murs chancelans , braver le danger le plus imminent , fouler aux pieds des hommes à moitié ensevelis qui réclamaient leur secours , pour aller piller la maison du riche, et pour satisfaire une aveugle cupidité. Ils dépouillaient, encore vivans, des malheureux qui leur auraient donné les plus fortes récompenses s'ils leur avaient tendu une main charitable. J'ai logé à Polistena dans la baraque d'un galant homme qui fut enterré sous les ruines de sa maison : ses jambes en l'air paraissaient au-dessus. Son domestique vint lui enlever ses boucles d'argent , et se sauva ensuite sans vouloir l'aider à se dégager. En général , tout le bas peuple de la Calabre a montré une dépravation incroyable de mœurs au milieu des horreurs des tremblemens de terre. La plupart des agriculteurs se trouvaient en rase campagne lors de la secousse du 5 février ; ils accoururent aussitôt dans les villes encore fumantes de la poussière qu'avait occasionnée leur chute : ils y vinrent non pour y porter des secours , aucun sentiment d'humanité ne se lit entendre chez eux dans ces affreuses circonstances, mais pour y piller.

' J'ai parlé à un très grand nombre de personnes qui ont été retirées des ruines, dans les différentes villes que j'ai visitées ; elles m'ont toutes dit qu'elles croyaient que leurs maisons seules avaient été renversées, qu'elles ne pouvaient penser que la destruction fût aussi générale , et qu'elles ne concevaient pas comment on tardait autant à venir leur porter des secours. Une femme, dans le bourg de Cinque Frondi, fut retrouvée vive le septième jour. Deux enfans qu'elle avait auprès d'elle y étaient morts de faim , et étaient déjà en putréfaction. L'un d'eux, appuyé sur la cuisse de sa mcre,

DE LA CALABRE ULTÉRIEURE. 3oi catastrophe presque générale, tentent en vain de le retirer du milieu des débris entassés sur sa tête; sa voix, ses cris arrivent jusqu'à eux; l'immensité des ruines résiste à leurs efforts et les empêche de pénétrer jusqu'à lui ' , ils ne peuvent lui porter la moindre consolation, et il conserve, jusqu'au dernier soupir,

y avait occasionné une putréfaction semblable. Beaucoup d'autres personnes sont restées trois, quatre et cinq jours ensevelies ; je les ai vues, je leur ai parlé , et je leur ai fait exprimer ce qu'elles pensaient dans ces affreux momens. De tous les maux physiques, celui dont elles souffraient le plus, était la soif. Le premier besoin que témoignèrent aussi les animaux retirés du milieu des ruines, après un jeûne qui est allé quelquefois jusqu'à plus de cinquante jours, fut de boire; ils ne pouvaient s'en rassasier. Plusieurs personnes i enterrées vives , supportèrent leur malheur avec une fermeté dont il n'y a pas d'exemple. Je ne crois même pas que la nature humaine en soit capable, sans un engourdissement presque total dans les facultés intellectuelles. Une femme d'Oppido, âgée de dix-neuf ans, et jolie, était pour lors au terme de sa grossesse , elle resta plus de trente heures sous les ruines, elle en fut retirée par son mari, et accoucha peu d'heures après, aussi heureusement que si elle n'eût éprouvé aucun malheur. Je fus accueilli dans sa baraque, et parmi beaucoup de questions, je lui demandai ce qu'elle pensait alora..... «J'attendais», me répondit-elle.

' Il est arrivé dans plusieurs villes que des parens et des serviteurs fidèles allant chercher, au milieu des ruines , les personnes qui leur étaient chères , entendaient leurs cris , reconnaissaient leurs voix, étaient certains du lieu où elles étaient ensevelies, et se voyaient dans l'impuissance de les secourir. Les débris entassés résistaient à leurs faibles mains , et s'opposaient aux efforts de leur zèle et de leur tendresse. C'est en vain qu'ils réclamaient des secours étrangersj leurs cris , leurs sanglots n'intéressaient personne. Couchés sur les ruines, on les a vus réduits à invoquer la mort, pour délivrer leurs parens des horreurs de leur situation, et l'appeler pour eux-mêmes, comme l'unique consolation dans leur douleur. Cet adoucissement dans leurs malheurs leur était même refusé , puisque

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ridée atroce et désespérante de n'avoir jamais connu et aimé sur la terre que des monstres et des ingrats. Mais si le feu joint ses ravages à ceux de la terre ébranlée, à quel nouveau genre de supplice n'est-il pas condamné? L'incendie gagne lentement les charpentes et les bois des édifices écroulés; le feu s'approche, et ce serait en vain qu'il tenterait de l'éviter; il en est atteint, il éprouve la mort lente et cruelle réservée aux sacrilèges et aux régicides % et il maudit avec raison une destinée qui confond l'innocent et le scélérat.

les cris souterrains se sont quelquefois fait entendre pendant plusieurs jours de suite.

Des familles entières se sont trouve'es ensevelies sans qu'un seul individu ait ëcbappé ; alors , on passait sur les tombeaux qui les renfermaient vivans , on reconnaissait leur voix , et leur sort n'arrachait pas une larme. A Terra Nuova , quatre Augustins réfugies sous une voûte de sacristie qui avait résisté au poids immense des débris qui s'étaient entassés au-dessus , firent pendant quatre jours retentir ces ruines de leurs cris; mais de tout le couvent, un seul s'était sauvé; que pouvait-il contre l'immensité des matériaux qui ensevelissaient ses confrères ? Leur voix s'éteignit peu à peu , et plusieurs jours après ces quatre corps furent trouvés se tenant embrassés.

Plus de la moitié de ceux qui furent écrasés sous la ville de Terra Nuova sont demeurés au milieu des ruines , et lorsque je les ai parcourues, le ao février 1784, il s'en exhalait une odeur infecte et insoutenable.

* Lorsque la ville d'Oppido fut rasée par les secousses et les soubresauts les plus violens , le feu gagna successivement les charpentes des maisons renversées et s'établit sur une partie de la ville ; il fut donc impossible d'y porter aucun secours , et presque tous ceux qui auraient échappé aux ruines furent les victimes des flammes. Vingt religieuses de Sainte-Claire furent trouvées calcinées sous les débris de leur couvent.

DE LA CALABRE ULTÉRIEURE. 3o3 Tel cependant a été le sort d'une partie des victimes 'les tremblemensdeiySS. Qui peut donc, sans frémir penser aux désastres de la Calabre? Qui peut, d'un œil sec , parcourir un des plus beaux pays de la nature, sur lequel les tremblemens de terre ont déployé leur raee avec une fureur dont il n'y a pas d'exemple ? Qui peut enhn, sans une terreur profonde , considérer remplacement des villes , dont le sol même a disparu , et dont on ne peut juger de la situation que relativement aux objets dont elles étaient environnées. Telles sont les premières idées qui se présentent à ceux qui voyagent dans la Calabre ultérieure ; telles sont les sensations que i a. éprouvées à chaque pas que j'ai fait, en visitant cette malheureuse province dans les mois de février et de mars 1784 j telles sont enfin les impressions qui empêchent de considérer ces objets avec assez de sang-froid pour juger des effets et remonter aux causes. Le naturaliste et le physicien doivent être en garde contre les élans de leur sensibilité et de leur ima^i. nation, pour ne voir dans ce qui cause les malheurs d une mfinue de familles, et la destruction de quarame m.lle hommes , qu'un léger effort de la nature ",

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absolument l'ordre actuel des choses; plonger ^"1''" sente et celles qui l'ont procédée d^. la ' uit dfroub^" /"* «.sparattre le, monumens de nos arts et cens /e no! ionn^r sances , et ramener enfin les sociétés aux temps de llr "..ère enfance. Nous calculons le, e&t, de la naïure d 7 ■ """"

-n.se . et ,« elle agit sous no, yeux. Cependant qu'est pour elle

3o4 TREMBLEMENS DE TERRE

et pour dépouiller les relations de toutes les circonstances que la terreur et la superstition y ont jointes.

L'histoire ne fait mention d'aucun tremblement de terre dont les secousses aient été aussi violentes , et les effets aussi destructeurs que ceux qui ont désolé la Calabre pendant l'année 1783. Ce phénomène est assez singulier, assez imposant par lui-même pour intéresser le physicien , quoique dépouillé de tout le merveilleux dont on a surchargé les premières relations qui en ont paru, et on le fera d'autant mieux connaître qu'on le réduira à ses moindres mots. Les secousses ont été d'une violence extrême * ; voilà une vérité de fait sur laquelle il ne peut y avoir aucun doute. Elles ont produit , dans la Calabre ultérieure , des effets nécessaires vu les circonstances locales;

une étendue de dix lieues sur la surface du globe ? que serait même la disparition de nos continens relativement au système solaire ? Combien de re'volutions ge'ne'rales n'a pas e'prouve'es la terre que nous habitons? combien de fois n'a-t-elle pas changé de forme? Nous voyons partout des vestiges de ses révolutions et de ses catastrophes ; notre imagination , qui ne peut les embrasser toutes, se perd dans les temps antérieurs à notre histoire. Le premier qui supposa un déplacement dans les eaux de l'Océan , c'est-à-dire un ordre de choses difl'érent du nôtre, crut avancer la proposition la plus hardie j cependant notre globe a peut-être éprouvé vingt révolutions semblables. La supposition d'une seule n'explique rien. Nous marchons avec sécurité sur les débris peut-être de dix anciens mondes , et nous frémissons lorsque la nature change quelque chose à ses efi'ets journaliers !

* Les secousses étaient si violentes que les hommes qui étaient en rase campagne en furent renversés. Les arbres, balancés sur leurs troncs , pliaient jusqu'à terre, leur tête touchait le sol: beaucoup furent arrachés , et d'autres cassés près de terre.

DE LA CALABRE ULTÉRIEURE. 3o5 voilà une seconde vérité qui a besoin d'un peu plus de développement, et que je chercherai à rendre également évidente, en décrivant la nature du sol, et le pays sur lequel ont été exercés les plus grands ravages. Je déduirai de là les causes qui firent que certaines villes furentpresque exemptes du fléau général, quoiqu'elles fussent con^rises dans l'enceinte sous laquelle paraissaient se faire les plus grands efforts, et qui étaient près du centre des plus violentes secousses,* je dirai pourquoi d'autres villes très voisines des premières, ne présentent que des monceaux de ruines* et pourquoi quelques unes, enfin, ne laissent plus aucun vestige de leur existence.

Les secousses des treraîbfemens de terre de la Calabre , quelque violentes qu'elles aient été , n'ont pas embrassé un bien grand espace, et paraissent ainsi avoir eu une cause locale. Elles ont eu pour limites l'extrémité de la Calabre citérieure, et elles n'ont point exercé de ravagts considérables au-delà du cap des Colonnes sur la côte de l'est, et de la ville d'Amenthea sur celle de l'ouest. Messine est la seule ville de la Sicile qui ait partagé les désastres du continent; et si on a eu quelques légers ressentimens audelà , ils n'ont été que l'effet d'un faible contre-coup. C'est donc dans un espace de trente lieues de longueur, sur toute la largeur de la Calabre, qu'on a éprouvé ce terrible fléau. Dans cette étendue, tous les lieux n'ont pas essuyé des secousses de la même violence; tous n'ont pas subi la même destruction. 11 y a eu autant de variété dans les effets de ces tremblemens de terre, qu'il y a eu d'emplacemens différens. Tous

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n'ont pas eu dans le même temps des secousses de même nature, et ces effets restent inexplicables pour ceux qui ne connaissent pas la nature du terrain et les circonstances locales.

La Calabre ultérieure, dans sa partie inférieure, peut être considérée comme une presqu'île qui termine l'Italie, et qui est formée par l'étranglement des golfes opposés de Squillaci et de Sainte-Euphémie. Elle est traTersée par le prolongement des Apennins, qui, décrivant une espèce d'arc de cercle, vont se terminer au cap dell' Armi, en face de Taormina en Sicile, vis-à-vis les monts Neptuniens, qui pourraient être regardés, malgré le canal qui les sépare, comme une continuité de la même chaîne , étant de même nature, et paraissant courir sur la même direction. Au-dessous du golfe de Sainte-Euphémie , un bras des Apennins sort de la chaîne principale, s'étend presque à ansle droit, dans la direction de l'ouest, pour former le vaste promontoire qui termine les caps Zambrone et Vaticano , et qui embrasse le golfe de Sainte- Euphémie. Un autre bras sort de la même direction , au-dessous de la grosse montagne d'Aspramonte , et va se termftier à la pointe dite du Pezzo , qui , s'avançant en face de la ville de Messine, forme le canal étroit connu sous le nom de Phare. L'espèce de bassin contourné par ces montagnes est ce qu'on nomme la plaine de la Calabre ou de Montéleone, et, plus souvent encore , simplement la Plaine. Ce nom présente une idée fausse, puisque le terrain compris dans cet espace n'est ni plat, ni horizontal, comme la dénomination semblerait l'indiquer; mais il est

DE LA CALABRE ULTÉRIEURE. 307 inégal et traversé par des vallées et des gorges profondes. Peut-être l'a-t-on désigné ainsi par opposition avec les hautes montagnes qui l'entourent. Le sol s'abaisse graduellement, depuis les montagnes du fond, qui courent du nord au sud , jusqu'au bord delà mer, où il se termine par une plage basse, en forme d'arc de cercle rentrant, qu'on nomme golfe de Palma. C'est dans cet espace , renfermé , comme je viens de le dire , entre trois montagnes et la mer, que les efforts de la nature ont été le plus violens; c'est le sol malheureux qui ne présente plus que les ruines des villes qui s'y étaient formées; c'est là que tous les habitans paraissaient dévoués à une mort certaine et inévitable; c'est donc cette partie de la Calabre que je dois plus particulièrement faire connaître.

Les Apennins, après avoir traversé l'Italie en ne présentant partout qu'une suite de montagnes calcaires, soulèvent ici leur tête, et montrent à découvert le granit et la roche feuilletée qui forment à eux seuls l'extrémité de cette longue chaîne. Ces substances, que l'on regarde comme primitives, relativement à la formation de toutes les autres, au-dessous desquelles elles sont presque toujours placées , sembleraient offrir une base inébranlable; et les montagnes qu'elles constituent, pénétrant par leurs racines jusqu'au centre du globe, devraient être exemptes de toute vicissitude ; cW cependant à leur base qu'ont été ressenties les secousses les plus violentes , et ellesmêmes n'ont pas été exemptes des mouvemens convulsifs qui ont détruit tout ce qui était à leur pied.

Toute la partie des Apennins qui domine le fond

3o8 TREMBLEMENS DE TERRE

de la plaine, et dont quelques sommets ou groupes plus élevés portent les noms distinctifs de Monte Je/a, Monte Sagra, Monte Caulone, Monte Esope y Aspra» monte ^ etc. , est formée presque entièrement d'un granit dur, solide, composé de trois parties : quartz, feld-spath blanc et mica noir. C'est presque le seul genre de pierre dont on trouve les débris au pied des montagnes, c'est le seul que roulent les torrens, et c'est celui dont sont bâtis tous ceux des édifices de la plaine dans lesquels on a employé des matériaux solides ', Sur quelques masses de ce granit, sur la croupe de quelques montagnes et sur quelques som- * mités, sont attachés quelques bancs de pierres calcaires, qui paraissent comme les restes d'un revêtement plus considérable, que le temps ou les eaux ont détruit. On trouye aussi sur quelques sommets des roches de corne et des schorls écailleux ( hornnblende) j on en voit des fragmens dans les ruines de Terra-Nuova, Oppido et Santa-Cristina, La pente de ces montagnes est très rapide , leur sommet est décharné , et l'accès de plusieurs est impraticable. Elles

' Les matériaux pour bâtir sont fort rares ilans toute cette partie de la Calabre. Les maisons <ies riches et les églises sont construites avec les cailloux roule's par les torrens ; les cintres des portes et des fenêtres sont de granit taille' dans 11» montagnes , et par conséquent fort chers à cause de la main-d'œuvre et des transports. Les maisons des pauvres et les murs de clôture sont faits avec de l'argile méle'e de sable et de paille pe'tris ensemble , mise sous la forme de brique et séche'e au soleil. Cette disette de matériaux empêchera de changer la position de beaucoup de villes qui seraient mieux situées quelques milles plus loin , mais dont les habilans ne veulent pas s'éloigner, espérant trouver dans les débris de leurs anciennes habitations de quoi bâtir de nouvelles maisons.

ont cet aspect de vieillesse et de dégradation qu'on observe dans toutes les montagnes du même genre. Sur le prolongement de leur base, se sont établis successivement, comme par dépôt et sur une très grande épaisseur, des couches de sable quartzeux, de galets, d'argile grise et blanchâtre , et de grains de feld-spath et de mica , provenant de la décomposition des granits. Le tout est mêlé de coquilles et de fragmens de corps marins. Cet amas de matières , qui n'ont point de liaison entre elles et qui sont sans consistance, paraît être un dépôt de la mer, qui poussée par les vents d'ouest, a eritassé au pied de ces montagnes, contre lesquelles elle venait battre dans un temps fort antérieur à l'état actuel des choses, les détritus des sommets supérieurs, et les corps que son mouvement de fluctuation lui faisait apporter de fort loin.

Ce dépôt, d'abord horizontal du nord au sud, et incliné de l'est à l'ouest, comme il le paraît par la direction des couches, a été ensuite modelé, soit par les courans de la mer elle-même, soit par les dégradations des torrens supérieurs, et il a formé cette suite de collines, de vallées et de plaines, qui, surbaissées les luies au-dessous des autres , vont se terminer par une plage basse sur le bord de la mer. Les progrès et les dépouilles de la végétation, et d'autres causes que je ne connais pas, ont établi sur cette base mobile une couche de terre végétale , argileuse, noire ou rougeâtre, très forte, très tenace, et qui a depuis deux jusqu'à quatre et cinq pieds d'épaisseur. Cette espèce d'écorce donne un peu de solidité à ce sol, qui se trouve encore lié par les racines nom^

3io TREMBLEiMENS DE TERRE

breuses des arbres qui poussent à sa superficie. Ces racines pénètrent très profondément, pour aller chercher l'humidité que conserve toujours la partie inférieure de ce sable.

Cette partie de la Calabre est arrosée par les eaux des montagnes supérieures , qui sont très abondantes pendant l'hiver et le printemps , et qui, après les pluies et la fonte des neiges , se précipitent par torrens dans la plaine. Elles entraînent alors tout ce qu elles trouvent sur leur passage, et lorsqu'elles ont commencé à ouvrir un sillon dans la terre végétale, elles approfondissent aisément leurs lits dans un sol qui ne présente plus aucune résistance. Elles creusent ainsi des gorges d'une profondeur extrême , quelquefois de six cents pieds. Mais leurs encaissemens restent toujours escarpés et presque perpendiculaires; parce que la couche supérieure, entrelacée de racines, retient les terres qui sont au-dessous, et les empêche de s'ébouler pour prendre leur talus. Tout le pays est donc sillonné et coupé par des ravins plus ou moins larges et profonds, où coulent de petites rivières, dont les eaux se réunissent pour former les deux fleuves Metramo et Petrace. Ces fleuves débouchent dans la mer à peu de distance l'un de l'autre , après avoir traversé la partie inférieure de la plaine, dont leurs attérissemens ont augmenté et augmentent encore journellement l'étendue, comme on peut l'observer à leur embouchure. Leurs rives, de la plus grande fertilité et susceptibles d'être arrosées, ne sont pas cependant la partie la plus cultivée de ce beau pays; on n'use los habitrr à ranse du mauvais air.

Cette dégradation opérée par le^ eaux a produit deux effets ; elle a d'abord fosmé un très grand nombre de gorges et de vallées, qui ont divisé et morcelé l'ancien sol. Quelques unes de ces vallées sont devenues susceptibles de culture; les autres s'y refusent encore, parce que les inondations de chaque année les recouvrent de sable, de gravier et des débris des terrains supérieurs. Presque toutes sont encaissées par des escarpemens très hauts, semblables à des murs; quelques uns de ces encaissemens ayant acquis un peu de talus, se sont couverts d'arbres qui contribuent à leur solidité; mais aucun n'a la pente nécessaire pour soutenir les terres sur une base proportionnée à sa hauteur. Les parties de l'ancienne plaine qui n'ont pas été dégradées par les eaux sont restées au-dessus de ces vallons, et y forment des plateaux plus ou moins étendus , dont les hauteurs se correspondent, et qui sont* toujours environnés des ravins que je viens de décrire. Quelques uns de ces plateaux , parfaitement isolés, ressemblent à ces montagnes calcaires à sommet aplati, qu'on voit souvent dans les plaines, et dont les couches correspondent à celles des hauteurs voisines. La nature a pu, par un mouvement violent de fluctuation dans la masse des eaux de la mer, opérer anciennement sur les sols à noyaux calcaires, plus mous qu'ils ne le sont aujourd'hui, ce qu'elle fait sous nos yeux dans les plaines sablonneuses de la Calabre.

Cette partie de la Calabre , dont je viens de donner une légère idée, est la plus riche, tant par l'étonnante fertilité de son sol, que par la variété de ses produc-

fl

3î2 TREMBLEMENS DE TERRE

tions ' : elle est ayssi la plus peuplée. Un nombre immense de villes, bourgs, et villages, se sont répandus sur sa surface: beaucoup étaient situés sur les coteaux au pied de la grande chaîne, quelques uns sur ces portions de plateaux que les eaux ont respectées, et dont j'ai déjà parlé; d'autres enfin sur de petites plaines inclinées, qui de loin dominent la mer. Deux seules villes sont maritimes, Palmi et Bagnara. On s'était de préférence placé dans les situations élevées, pour avoir l'avantage d'un meilleur air, d'une position plus agréable et d'une vue plus étendue; mais plusieurs de ces villes , pour n'être pas trop éloignées des eaux qui coulaient dans les vallées, s'étaient établies auprès des escarpemens , sur le bord des ravins. Cette position a occasionné les circonstances singulières dont leur ruine fut accompagnée.

• On ne peut se former l'idëe de la grande fertilité' de la Calabre , surtout de la partie dite la Plaine. Elle est au-dessus de tout ce qu'on peut s'imaginer. Les champs , couverts d'oliviers , les plus grands qui existent, sont encore susceptibles d'être ensemences. Les vignes chargent de leurs pampres les arbres de différentes espèces, sans nuire à leurs rapports. Le pays ressemble à une vaste forêt , par la quantité d'arbres dont il est C9uvert , et cependant il donne encore du h\é pour nourrir ses habltans. Il est propre à toutes espèces de productions , et la nature y prévient les désirs du cultivateur. Les bras n'y sont jamais assez nombreux pour recueillir toutes les olives, qui finissent par pourrir au pied des arbres dans les mois de février et mars. Des bandes d'e'trangers , de Siciliens , viennent pour lors aider à en faire la re'colle , et partagent avec les propriétaires. L'huile est le principal objet d'exportation, et on peut dire qu'il en sort toutes les annëes un fleuve de la Plaine de Calabre. Dans les autres parties , le principal produit est la soie ; il s'y en fait une très grande quantité'. Partout les vins sont bons et très abondans.

DE LA. CALABRE ULTÉRIEURE. 3i3

Le bras des Apennins que j'ai dit s'étendre à angle droit pour former un oorps de montagne ou un promontoire terminé par les caps Zambrone et Vaticano, a également pour base et pour noyau le granit; mais cette roche n'y est pas partout également à découvert. Elle paraît à nu dans les escarpemens qui accompagnent la côte, entre les caps Zambrone et Vaticano; elle y est en masses énormes, dans lesquelles je n'ai jamais pu découvrir ni couches, ni ordre symétrique. Ce granit est très dur; son grain et sa composition sont les mêmes que celui des montagnes qui occupent le fond de la plaine. On y voit de grandes taches parallélipipèdes, produit d'une cristallisation confuse, faite par une espèce de précipitation. *

Ce promontoire, que je nommerai de Tropea^ à cause de la ville qui est bâtie au-dessous entre les deux caps, va en retrait depuis sa base jusqu'à son sommet, et il présente quatre petites plaines prolongées, d'un cap à l'autre, en terrasses comme les marches d'un amphithéâtre, et séparées par des coteaux rapides. On y suit la gradation des matières dont le corps de

' On exploite ce granit j on en fait des marches d'escalier, des cuves pour les fontaines et autres ouvrages de ce genre. Je croirais qu'une ^rtie des colonnes de granit qii'on voit à Naples et dans plusieurs villes de la Sicile , et qu'on décore du nom de irranit oriental, quoiqu'il n'en ait pas la couleur rouge , a été tiré de ces rochers. En les parcourant, j'ai trouvé dans un escarpement sur le bord de la mer, au-dessous du village de Parghelia , une ancienne carrière où il y a encore plusieurs grandes et belles colonnes toutes taillées , quelques autres commencées , et des fragmens de beau coup qui s'étaient rompues pendant le travail.

3i4 TllEMBLEMENS DE lEURE

la montagne est composé. Le granit solide forme le premier échelon ' ; au-destus est une très grande épaisseur de granit décomposé, dont les grains ont perdu leur adhérence, et qui se détruit au moindre clioc. Dans cette espèce de roche pourrie, les eaux ont ou- ' vert de profonds ravins, surtout dans la partie du cap Zambrone, où elles ont fait des coupures effrayantes, qui pénètrent toute lépaisseur de la montagne, mais dont les bords, quoique très rapides, ont pris cepen-

' Au milieu de la plaine fertile (jui forme lo premier e'chclon de la montagne de Iropca est le petit bourt; de Parghelia , rcmurtpiahle par l'industrie de ses habitans, dont le caractère contraste avec celui des autres Calabrois Ils sont tous adonne's au commerdt étranger. Ils partent le printemps, et se re'pandent en Lonibardie, en France , en Espagne , en Allemagne. Ils y traliquent non le produit de leurs terres , qui fournissent peu d'objets d'exportation , mais des marchandises d'un transport facile, telles (|ue des essences, des soies, des couvertures «le coton très bien travaillées, etc., (pi'ils achètent dans les autres parties de la Calabre ; et ils portent en retour quelques objets de luxe , qu'ils répandent ensuite dans la province. Le village est désert pendant l'été. Les femmes et les vieillards font la récolte, et, pendant l'automne, les hommes reviennent déposer chez eux les profits de leur indifstrie , et ensemencer leurs terres. Presque tous parlent Hhnçais ; leurs manières sont moins dures , leurs mœurs moins sauvages cpie celles de leurs voisins. Ils jouissent des petites aisances de la vie, inconnues à leurs compatriotes. Il est à remanfuer que, quoique les femmes ne soient jamais des voyages , l'espèce se ressent , en quelque manière , des courses et de la fréquentation des hommes dans ks pays étrangers. Les hommes sont grands , les femmes sont jolies , et ont un teint très blanc : quelcpies unes ont les yeux bleus. La beauté des femmes t!e ce village est citée dans tous les environs. Une autre chose aussi singulière , c'est ((ue l'exemple de Parghelia ne se communique pas à 1» ville de Tropea, qui n'en esl qu'à demi-lieue, et que toute riadusHie de la Calabre est renfermée dans ce pelit bourg

DE LA CALABRE ULTÉRIEURE. 3i5

dant un peu de talus, n'ayant pas, comme dans la plaine, une croûte solide qui soutienne les terres et qui s'oppose aux éboulemens. Sur le granit en décomposition est une couche de plusieurs centaines de pieds d'épaisseur, formée d'un beau sable quartzeux blanc , dans lequel j'ai trouvé beaucoup de corps marins , et surtout une grande quantité de superbes échinomètres. Enfin la partie la plus haute de cette montagne, celle qui forme son sommet , est une pierre calcaire blanche à bancs horizontaux. Ce sommet aplati, sur lequel domine la seule montagne calcaire, isolée, dite Poro , qui porte les ruines d'un ancien château , forme une espèce de plaine inégale qui se prolonge jusqu'à la grande chaîne , en passant sous Monteleone. Mais ce haut plateau ne partage pas la fertilité des plaines et des coteaux qu'il domine.

La ville de Tropea, située au bord de la mer, vers la base du promontoire, est assise sur un rocher de granit, qui «'avance un peu dans la mer qu'il domine. La partie extérieure de ce granit est revêtue d'une roche calcaire sablonneuse , faiblement agglutinée et remplie de corps marins. Une concrétion calcaire semblable est adhérente au granit dans quelques autres endroits de la côte.

Les flancs de cette montagne, du côté du sud, dans la partie où est située Nicotera , présentent encore à découvert un superbe granit à gros grains, dont les blocs sont très considérables, et dont on pourrait faire de beaux ouvrages. Dans la partie supérieure, le granit se décompose, mais il est moins friable que celui des environs de Tropea. Il est traversé par des

3i6 TREMBLEMENS DE TERRE

veines ou filons de feld-spath micacé , dont une partie approche de l'état du petunze de Saint-Yrié en Limosin , et l'autre se change en argile.

En prolongeant cette même face de montagne jusqu'à Mileto et Vallelunga , le granit solide paraît plonger sous terre , pour ne laisser paraître que le granit en décomposition , un sable quartzeux , et une argile blanche, minacée,assez grasse et ductile, qui pourrait être encore un produit de la décomposition du feld-spath. Ces matières forment les coteaux adossés à la montagne, dans lesquels les eaux pénètrent facilement et ouvrent des gorges et des vallées profondes. La ville de Mileto était bâtie sur ces coteaux.

Sur le revers de cette montagne, c'est-à-dire sur sa croupe, du côté du nord, depuis le fleuve Angitola jusqu'au cap Zambrone, le noyau paraît être un mélange de granit, de roches feuilletées et glanduleiôés , et de roche de corne noire, parmi lesquelles domine une roche noirâtre, micacée, contenant une quantité immense de grenats cristallisés confusément, et mêlés quelquefois de pyrites '. Ces grenats, par leur trituration , ont formé un très beau sable rougeâtre, qui s*e trouve au bord de la mer, et qui est presque entièrement composé de leurs fragmens. Dans la partie supérieure de la montagne, au-dessus des roches que

' Cette roche feuillette et raicace'e , contenant des grenats, prouve que ses parties constftuantes ont e'te' pëlries ensemble, et précipitées en même temps du fluide qui les tenait dissoutes. Dans quelques unes , le fond de la pierre est comme une pâte de la nature du grenat , qui enveloppe le mica. Ailleurs , le grenat a sa forme cristallisée particulière , et est enseveli dans le mica «]ut le contourne.

DE LA GALABRE ULTÉRIEURE. 3 17 je viens de désigner, il y a des pierres calcaires micacées , et enfin des pierres calcaires coquillaires.

La ville du Pizzo, adossée à ces roches noires, schisteuses et granitiques, est bâtie sur un rocher qui s'avance dans la mer, et qui est enveloppé, dans sa partie extérieure , par une agglutination de sable calcaire et quartzeux , mêlé de corps marins. J*y ai trouvé de très beaux échinites. Cette espèce de concrétion formant une masse peu solide, est presque semblable à celle de Tropea; elle est adhérente à d'autres rochers schisteux de la même montagne. Elle se recouvre, par le concours de l'humidité, d'une espèce de croûte ou mousse noifâtre, qui a trompé l'œil du chevalier Hamilton; il a cru y voir un tuf volcanique. Je puis assurer, après lexamen le plus réfléchi, et après des recherches fort exactes, que , dans toute cette partie de la Calabre, il n'y a pas le moindre vestige des produits du feu.

Pour suivre l'examen des montagnes qui entourent la plaine, il me reste "à^ déterminer la nature du corps de montagne qui se termine en face de Messine, et qui borde la côte, depuis le Pezzo jusqu'à Bagnara, en suivant le contour du promontoire, qui, par son étranglement, a formé le Phare, et contre lequel, dans la partie du nord-ouest, est bâtie la ville de Scylla. Le noyau est encore ici un granit recouvert de roches feuilletées et micacées; il est surmonté, dans quelques endroits, par des pierres calcaires et pierres sablonneuses tendres.

Le schiste micacé et le schiste argileux dominent dans les montagnes qui environnent les riches cam-

3i8 TREMBLEMENS DE TERRE

pagnes de Reggio ' , et qui se prolongent jusqu'au cap Spartivenlo. Ces schistes sont traversés par des filons de quartz et des filons métalliques. On y avait tenté l'exploitation d'une mine de plomb tenant argent, qui, ensuite, a été abandonnée.

Le revers des Apennins, c'est-à-dire la partie qui regarde l'est, présente un aspect moins décharné, moins aride que la face de l'ouest. Les pentes sont moins rapides, et les croupes sont <tou vertes de bois. Les montagnes paraissent moins hautes, parce qu'elles sont accompagnées de montagnes du second ordre, et de collines qui descendent jusqu'à la mer, dont le Cjentre de la chaîne est bea^icoup plus rapproché que dans la partie opposée «. Cette côte offre une suite de

» La ville de Reggio , situëe à l'extrëmitë de la Calabre , est dans une position délicieuse. Les montagnes qui l'entourent sont couvertes des arbrisseaux dont nous nous servons en France pour la décoration de nos parterres , et qui , presque toujours en fleurs , font un effet charmant. Tels sont les lauriers-roses , les genêts odorans , etc. : les plaines et les vaUorfs sont d'une fertilité qui surprend toujours, et qu'ils doivent a la grande abondance des eaux. On ne creuse nulle part dans le sable du rivage, à deux et trois pieds de profondeur, qu'on ne trouve de l'eau douce. Cette eau descend des montagnes, filtre à travers le sol, et entretient ainsi une fraîcheur et une humidité qui rendent la végétation extrêmement abondante. Un granc^'nombre de forêts d'agrurai décorent les campagnes de Reggio , offrent des promenades charmantes , el fournissent un objet de commerce assez considérable par leurs fruits et leurs essences On se sert , en Italie , du mot a^rumi comme d'un nom générique, pour exprimer collectivement tous les arbres de l'espèce des orangers, cédrats, ritronniers, bergamotes, etc.

' On pourrait supposer que dans les temps anciens, les mouvemens de la mer, de l'ouest à l'est, étaient plus considérables et plus fréquens que dans la partie opposée, puisque , d'un côté de la

sites variés, et de positions charmantes et pittoresques. Les campagnes y sont d'une extrême fertilité; il y a peu de plaines, mais les vallons sont délicieux; les coteaux sont couverts d^ mûriers et d'arbres fruitiers, et les oliviers y étant moins nombreux que dans la partie <le l'ouest, la verdure y a plus de fraîcheur et d'agrément. Le centre ou le noyau des montagnes secondaires et des collines est solide ; le schiste et la pierre calcaire y régnent; ils y sont traversés de quelques filons métalliques. ^.

La partie de la chaîne des Apennins qui passe à travers 1 isthme ou l'étranglement formé par les golfes de Sainte-Euphémie et de Squillace , est encore un composé de granit, de roche feuilletée et de schistes, couverts en quelques endroits par la pierre calcaire ; ce n'est qu'au-delà de Nicastro et de Catanzaro que toutes ces substances se cachent soms la pierre calcaire qui leur est substituée dans toute la partie supérieure de cette chaîne, pour ne plus se montrer que dans les laves et déjections du Vésuve , et dans les productions volcaniques de la campagne de Rome et de la Toscane , le feu des volcans allant les arracher à une très grande profondeur.

Il résulte de cet examen général , que la Calabre a presque partqut le granit pour fondement, que c'est sous cette base, qui paraît inébranlable, qu'était le

chaîne , elle a entassé au pied des montagnes beaucoup de sable et de détritus des sommets supérieurt, dont elle a formé ce que j'ai décrit sous le nom de plaine , pendant qu'à l'est, elle baigne encore immédiatement le 4>ied des coteaux sans y avoir formé d'attérissement.

«Si,.

foyer des tremblemens de terre ' , ou au moins que c'«st sous ces matières solides qu'ont agi les forces qui ont occasionné les grands ébranlemens des surfaces; que dans aucune partie de cette province il n'y a vestige de volcans, que je n'ai trouvé aucune matière altérée par les feux souterrains, ni dans les montagnes, ni dans les pierres roulées par les torrens; qu'il n'y a dans cette province ni laves , ni tufs, ni scories d'aucune espèce. Je n'ai vu, dans l'intérieur de la pls^ne, que deux sources d'eaux hépatiques froides; il y a une source abondante d'eau thermale sulfureuse auprès de Sainte-Euphémie, au-delà de la presqu'île; mais je ne puis regarder ni les unes ni les autres , comme indices du feu, puisque la décomposition spontanée des pyrites suffit pour les produire. J'insiste sur cet objet pour détruire l'opinion de ceux qui supposant Jes feux recelés sous cette province : ils s'y feraient connaître par des phénomènes moins équivoques s'ils y existaient; et il n'y a dans la plaine, et dans les montagnes qui l'entourent, au moins dans celles qui en forment le cadre, ni mines, ni matières sulfureuses, ni bitumes, quoique les historiens du pays prétendent le contraire. Le granit se montre à découvert dans presque toute cette ceinture, et le sol inférieur n'est qu'un composé d'argile, de sable et de cailloux. H

' Je me sers des raots de foyers , de centre d'explosion , non que je croie que la cause premiér« des tremblemens de terre ait jamais réside' dans la Calabre , mais seulement pour m'aider à en expliquer les efiets, jusqu'à ce que j'aie déduit , dps phénomènes euxmêmes , la cause de l'agitation du sol de cette malheureuse province.

DE LA CALABRE ULTÉRIEURE. 3^ i Quoique les tremblemens de terre se soient succédé, presque sans aucune interruption, depuis le 5 février jusqu'au mois d'août suivant, on peut leur fixer trois époques distinctes, relativement aux lieux sous lesquels ils ont agi le pins violemment, et aux effets qu'ils ont produits. La première comprendra les secousses depuis le 5 février jusqu'au y du même mois exclusivement; la seconde renfermera celle du 7 février à une heure après midi; et toutes celles dont elle fut suivie jusqu'au 28 mars, et l'autre enfin, les secousses postérieures à cette époque.

Le tremblement terrible pour la plaine de Calabre, celui qui ensevelit sous les ruines des villes plus de vingt mille habitans, arriva le 5 février à midi et demi. Il dura deux minutes , et ce court espace lui suffît pour tout renverser, pour tout détruire. Je ne puis mieux rendre compte de ses effets qu'en supposant , sur une table, plusieurs cubes formés de sable humecté et tassé avec la main, placés à peu de distance les uns des autres. Alors, en frappant à coups redoublés sous la table, et la secouant en même temps horizontalement et avec violence par un de ses angles, on aura une idée des mouvemens violens et différens dont la terre fut pour lors agitée. On éprouva en même temps des soubresauts, des ondulations dans tous les sens, des balancemens et des espèces de tournoiemens violens. Aussi rien de tout ce qui était édifié ne put résister à la complication de ces mouvemens. Les villes et les maisons éparses dans la campagne furent rasées dans le même instant. Les fondemens parurent être vomis par la terre qui les renfermait. Les pierres fu^

rent broyées et triturées avec violence les unes contre les autres, et le mortier qui les réunissait fut réduit en poudre. Ce tremblement de terre , un des plus violens qui aient jamais existé, arriva sans avoir été précédé par des secousses moins yiulentes, et sans que rien 1 ait annoncé. Tel l'effet subit d une mine. Quelques Uns prétendent cependant qu'un bruit sourd et intérieur se fit entendre presqu'en même temps. Mais qui peut ajouter foi aux circonstances racontées par ceux qui se trouvèrent exposés à toute la rigueur de ce terrible fléau? La terreur et le désir de se sauver furent les deux premiers sentimens qu'éprouvèrent ceux qui étaient renfermés dans les maisons. Un instant après, le fracas de la cbute des édifices et la poussière ne leur permirent plus de rien voir, de rien entendre, ni même de réfléchir. Un mouvement machinal fit échapper ceux qui se sauvèrent; les autres ne recouvrèrent le sentiment de leurs maux que lorsque la première secousse fut cessée. Je ne chercherai point à peindre l'effroi, le silence, le désespoir qui succédèrent à cette terrible catastrophe. Le premier mouvement fut celui de la joie de vivre encore, le second fut de désolation. Détournons les yeux de ce spectacle d'horreur , laissons à d'autres les détails des malheurs particuliers et de leurs circonsunces singulières, et attachons-nous aux seuls effets physiques.

Les soubresauts les plus violens furent ressentis dans les territoires d'Oppido et de Santa Cristina. C'est là aussi où furent les plus grands bouleversemens ; ce quia fait supposer que ces villes étaient placées à peu près sur le foyer ou dans le centre de l'explosion. Mais

DE LA CALABRE ULTÉRIEURE. 32^ je ne dirai pas, comme tous les autres l'ont répété, que l'effet des tremblemens de terre, et les ruines qu'ils ont occasionnées, ont été en raison inverse de l'éloignement de ce centre, et que, plus étaient grandes les distances, moins grandes étaient les ruines. Dans cette supposition , les villes de Siderno Groteria et Gerace, qui ne sont pas plus éloi^^nées d'Oppido ou de Santa Cristina, que Rosarno et Polistena, auraient éprouvé un même sort. Les villages de Mamola , Agnana et Canola, qui en sont beaucoup plus près, auraient été rasés. Mais tous ces lieux étaient sur des hauteurs, de l'autre côté de la chaîne, et quoiqu'ils souffrissent beaucoup de la secousse du 5 février, ils ne furent ni renversés ni détruits; on ne peut en rien comparer leur sort avec celui des villes de la plaine. Je dirai, avec plus de raison, que tout ce qui était enfermé dans l'enceinte des montagnes cidessus décrites fut détruit , et que tout ce qui était placé sur le solide, au-dessus de la plaine, et sur les croupes des montagnes qui l'entourent, ne fut pas, à beaucoup prèS; aussi maltraité.

L'effet général du tremblement de terre, sur le terrain argilo -sablonneux delà plaine de Calabre, qui, tel que je l'ai décrit, n'a point de consistance, fut d'augmenter sa densité en diminuant son volume, c'est-à-dire de le tasser; d'établir des talus partout où il y avait des escarpemens ou des pentes rapides , de détacher toutes les masses, ou qui n'avaient pas suffisamment de base, ou qui n'étaient retenues que par une adhérence latérale, et de remplir les cavités intérieures. 11 s'ensuivit que, dans presque toute la Ion-

ifi

Nil

gueiir de la chaîne , les terrains qui étaient appuyés contre le granit de la base des monts Caulone , Esope, Sagraet Aspranionte, glissèrent sur ce noyau solide, dont la pente est rapide, et descendirent un peu plus bas. 11 s'établit alors une fente de plusieurs pieds de large, sur une longueur de huit à dix milles, entre le terrain solide et le terrain sablonneux; et cette fente règne presque sans discontin uité , depuis Saint-George, en suivant le contour des bases, jusque derrière Sainte-Christine. Plusieurs terrains, en coulant ainsi , ont été portés assez loin de leur première position , et sont venus en recouvrir d'autres assez exactement pour les faire disparaître *. Des champs entiers se sont abaissés considérablement au-dessous de leur premier niveau, sans que ceux qui les environnaient aient éprouvé le même changement, et ils ont formé ainsi des espèces de bassins enfoncés, tel celui qui est audessus de Casai Nuovo; d'autres champs se sont incli-

' Les accidens Je ce genre ont donné lieu à des questions singulières ; il a fallu de'cider à qui appartenaient les terrains qui en avaient enseveli d'autres. En général , les tremblemens de terre de la Calabre ont occasionné les plus grandes révolutions dans la fortune des particuliers. On y a vu les jeux les plus singuliers du sort et du hasard. Plusieurs de ceux dont to«is les biens étaient en mobilier , en contrats ou en comptant , se sont trouvés réduits à la mendicité, quelles que fussent leurs richesses antérieures. D'autres ont été appelés à des héritages qui ne pouvaient jamais entrer dans leurs espérances, et qui ne leur appartiennent que par la perte entière des familles les plus nombreuses. Presque fous les gens riches ont perdu ; prescjue tous les pauvres ont gagné. Ceux-ci , outre les profits du pillage , taxèrent eux-mêmes la main-d'œuvre à un prix exorbitant. Le besoin qu'on avait d'eux pour construire des baraques, ou pour sauver ce que recelaient les ruines, fit qu'on les paya tout ce (qu'ils demandèrent.

DE LA CALABRE ULTÉRIEURE. SsS nés. Des fentes et dts fissures ont traversé, dans toutes les directions , les plateaux et les coteaux; mais ordinairement elles sont parallèles au cours des gorges qui les environnent. On rencontre ces fentes à chaque pas, dans les vastes champs d'oliviers, entre Polistena et Sinopoli. Mais ce fut principalement sur les bords des escarpemens qu'arrivèrent les plus grands désordns et les plus grands bouleversemens. Des portions considérables de terrains, couverts de vignes et d'oliviers, se détachèrent, en perdant leur adhérence latérale, et se couchèrent d'une seule masse dans le fond des vallées, en décrivant des arcs de cercle, qui ont eu pour rayon la hauteur de l'escarpement,* tel un livre posé sur sa tranche qui tombe sur son plat. Alors la portion supérieure du terrain sur laquelle étaient les arbres s'est trouvé jetée loin de son premier site , et est restée dans une position verticale. J'ai vu des arbres qui ont continué à pousser, et qui même né paraissent pas avoir souffert, quoique depuis un an ils soient dans une position si contraire à la perpendicularité qu'ils affectent toujours. Ailleurs des massifs énormes rompant également leur adhérence latérale, ont coulé sur la pente des talus inférieurs, et sont descendus dans les vallées; à la force d'impulsion qu'ils avaient reçue parleur chute, ils joignaient celle de la poussée des terres qui s'éboulaient derrière eux, ce qui leur permettait de parcourir d'assez grands espaces en conservant leur forme et leur position; et après avoir donné le spectacle de montagnes en mouvement, ils sont restés au milieu des vallées. Il est essentiel de faire remarquer que le

terrain sablonneux de la plaine , ne formant pas une niasse dont les parties fussent liées ensemble, était mauvais propagateur du mouvement; de manière que la partie inférieure en recevait plus qu'elle n'en transmettait aux surfaces. Cela a fait que les éboulemens ont presque toujours commencé par le bas , et que les bases manquant et s'échappantà la manière des fluides de dessous les corps qu'elles soutenaient , ces corps se sont affaissés et détachés en très grandes masses des terrains dont ils formaient continuité. Les surfaces des terrains étant fortement liées par l'entrelacement des racines des arbres, et par l'épaisseur et la ténacité de la couche de terre végétale et argileuse , il n'est point singulier que beaucoup de ces terrains se soient conservés presque entiers, malgré les chutes, les chocs violens et les longs trajets qu'ils ont faits. Mais suivons les effets de la secousse du 5 février.

Lorsque l'éboulement a commencé par la partie supérieure de l'escarpement, et lorsque les surfaces des terrains se sont brisées en fragmens , qui se détachaient à mesure que la base manquait , le bouleversement a été total. Les arbres, à moitié enterrés, présentent leurs racines ou leurs têtes , et si les matériaux et les charpentes des maisons détruites se sont mêlés avec ces débris de montagnes, on ne reconnaît plus rien de ce qui était ; et le tout ne présente que l'idée du chaos.

Il est arrivé quelquefois qu'un terrain, à qui sa chute et l'inclinaison du talus qui s'était formé sous lui avaient donné une grande force de projection, a

DE LA CALABRE ULTÉRIEURE. '62J rencontré et franchi de petites collines qui étaient sur son passage , les a recouvertes, et ne s'est arrêté qu'au-delà. Si ce même terrain, rencontrant la côte opposée, frappait violemment contre, il se relevait un peu et formait une espèce de berceau. Lorsque les bords opposés d'une vallée se sont écroulés en même temps, leurs débris se sont rencontrés, leur choc les a soulevés , et ils ont formé des monticules dans le centre de l'espace qu'ils ont comblé. L'effet le plus commun, celui dont on voit un très grand nombre d'exemples dans les territoires d'Oppido et de Sainte- Christine, sur les bords des vallées ou gorges profondes dans lesquelles coulent les fleuves Maïdi, Birbo et Tricucio , est celui qui s'observe lorsque la base inférieure ayant manqué, les terrains supérieurs sont tombés perpendiculairement et successivement par grandes tranches ou bandes parallèles, pour aller prendre une position respective, semblable aux marches d'un amphithéâtre; le plus bas gradin est quelquefois à trois ou quatre cents pieds au-dessous de sa première position. Telle une vigne, entre autres, située sur le bord du fleuve Tricucio, auprès du nouveau lac, s'est divisée en quatre parties, qui se sont mises en terrasses les unes au-dessus des autres, et dont la plus basse est tombée de quatre cents pieds de hauteur.

Les arbres et les vignes qui étaient sur les terrains dont la masse entière s'est déplacée , n'ont point souffert. Les hommes mêmes qui s'y sont trouvés, les uns sur les arbres, les autres à leur pied, travaillant le sol , ont été voitures pendant plusieurs milles sans

3'28 TREiMBLEMENS DE TERRE

recevoir aucun mal. On m'en a cité plusieurs exemples qui sont consignés dans les relations.

Les effets des éboulemens ont été d'étrangler ou de combler les vallées par la rencontre et la réunion des bords opposés, de manière à obstruer le passage des eaux et à former un grand nombre de lacs ; d'aplanir des terrains coupés par des gorges; de transporter sur les possessions des uns les héritages des autres; de couper les communications, et de donner à tout le pays une face nouvelle.

Les autres phénomènes produits par la première secousse, et dépendans d'une même cause, furent la suspension dans le cours des eaux, le dessèchement instantané de quelques rivières, et leur accroissement le moment d'après. L'explication de ces faits se déduit facilement des soubresauts violens de bas en haut qu'éprouvait alors la terre. Le centre de la plaine était soulevé, la pente des eaux inférieures était augmentée, et elles coulaient avec plus de rapidité. Les eaux supérieures , retenues par une espèce de digue , restaient en stagnation; mais l'effet cessé, les niveaux se rétablissaient , et les eaux un peu accumulées coulaient troubles. On vit, dans plusieurs endroits, des eaux jaillissantes qui s'élevèrent à plusieurs pieds de hauteur, et qui portaient avec elles du sable et du limon. Les sources furent toutes plus abondantes. Quelques eaux sulfureuses et hépatiques parurent pendant quelques jours , et tarirent ensuite. Ces phénomènes sont tous l'effet du tassement. Toutes les sources ont leur réservoir intérieur ; beaucoup de cavités souterraines sont pleines d'eaux croupissantes, qui y acquièrent

DE LA CALABRE ULTÉRIEURE. 329 un goût et une odeur d'hépar, soit parla putréfaction, soit par la décomposition des pyrites. Si, par le resserrement du sol, ou par la chute de quelques corps supérieurs, les réservoirs diminuent de capacité, il faut que les eaux s'échappent; elles s'élancent avec d'autant plus de force que la compression latérale est plus violente, et elles entraînent avec elles les corps qui leur sont mêlés. Cette augmentation des sources est encore une cause de l'accroissement des rivières. Personne n'a pu me dire d'une manière précise si les eaux hépatiques qui coulèrent pour lors étaient froides ou chaudes. Celles que j'ai vues et qui se mêlent encore maintenant avec les eaux du fleuve Vacari, près Polistena, et celles du fleuve Tricucio, près Oppido, sont froides. Le phénomène des eaux jaillissantes est particulier à la première secousse; il na point eu Jieu dans les autres, parce que le sol avait pris toute la densité et le resserrement qu'il pouvait recevoir.

D ail leurs, dans tout le pays que j'ai parcouru, malgré les recherches les plus exactes, je n'ai trouvé ni indices, ni témoignages qui m'indiquassent un dégagement ou des courans de vapeurs souterraines, point de vestiges de feu ou de flamme. Tous les faits dans ce genre, rapportés dans beaucoup de relations, sont contredits par le témoignage même de ceux qui y sont cités. Il est facile de faire dire tout ce qu'on désire par des paysans encore remplis de terreur, et qui ne prennent point d'intérêt aux circonstances dont on leur demande les détails. Il est aisé de leur faire répondre oui à toutes les questions qu'on leur

tii

33o TREMBLEMENS DE TERRE

fait. Ce sont toujours des espèces de demi-savans, qui ont ajouté à leurs relations les circonstances les plus singulières et les plus contradictoires, parce qu'ils ont voulu attribuer aux iremblemens de terre actuels tous les phénomènes dont ils avaient quelques notions, et qu'ils savaient être arrivés pendant des événemens semblables. D'ailleurs la plupart d'entre eux avaient un petit système à soutenir, et ils ont voulu arranger les faits, pour les faire entrer dans le cadre qu'ils leur avaient préparé d'avance.

Parcourons rapidement les villes qui ont été renversées par cette première secousse, et voyons quelles ont été les principales circonstances de leur destruction.

Rosarno , petit bourg, sur une colline sablonneuse, à peu de distance du fleuve Melramo, a été renversé; on peut même dire rasé. Le château du prince, les é'^lises et les maisons, offrent des monceaux de ruines, à l'exception de quelques maisons basses qui sont toutes lézardées, et de quelques pans de murs qui se soutiennent encore en Tair.

Le fleuve Metramo suspendit un instant son cours auprès du pont de Rosarno; un moment après ses eaux furent plus abondantes et troubles. On prétend même qu'il fut à sec pendant quelques minutes. '

• La plaine ([ui est sur la rive droite du fleuve Metramo , auprès du pont , est condamnée à être stérile par les inondations d'un torrent qui la recouvre chaque année de sable et de vase, et qui en fait un terrain marécageux où l'air est détestable. Quelques dépenses suffiraient pour former un lit à ce torrent et pour l'y contenir i mais le gouvernement ne daigne pas s'occuper de ce5 pcftVi ftéla ifs il'adminiiLiaùon.

Polistena, ville assez grande, riche, peuplée, était bâtie sur deux coteaux sablonneux, divisés par une rivière un peu encaissée. Elle a été absolument rasée '.

• J'avais vu Messine et Reggio ; j'avais gémi sur le sort de ces deux villes ; je n'y avais pas trouvé une maison qui fût habitable , et qui n'eût besoin d'être reprise par les fondemens ; mais enfin le squelette de ces deux villes subsiste encore ; la plupart des murs est en l'air. On voit ce que ces villes ont été. Messine présente encore , à une certaine distance , une image imparfaite de son ancienne splendeur. Chacun reconnaît ou sa maison , ou le sol sur lequel elle rei)osait. J'avais vu Tropea et Nicotera , dans lesquelles il y a peu de maisons qui n'aient reçu de très grands dommages , et dont plusieurs même se sont entièrement écroulées. Mon imagination n'allait pas au-delà des malheurs de ces villes. Mais lorsque, placé sur une hauteur, je vis les ruines de Polistena , la première ville de la plaine qui se présentât à moi ; lorsque je contemplai des monceaux de pierres qui n'ont plus aucune forme et qui ne peuvent pas même donner l'idée de ce qu'était la ville ; lorsque je vis que rien n'était échappé à la destruction , et que tout avait élé mis au niveau du sol, j'éprouvai un sentiment de terreur, de pitié, d'effroi, qui suspendit pendant quelques momens toutes mes facultés. Ce spectacle n'était cependant que le prélude de celui qui allait se présenter à moi dans le reste de mon voyage.

L'impression que m'a faite Messine est d'un genre tout différent. Ce sont moins ses ruines qui m'ont frappé que la solitude et le silence qui régnent dans ses murs. On est pénétré d'une terreur mélancolique , et d'une tristesse sombre, lorsqu'on traverse une grande ville, lorsqu'on parcourt tous ses quartiers, sans rencontrer être vivant, sans qu'aucune voix vienne frapper vos oreilles , sans entendre autre bruit que le balancement de quelques portes et fenêtres attachées à des pans de murs élevés, et agitées par les vents. L'âme est alors plutôt accablée sous le poids de ce qu'elle éprouve qu'effrayée; la catastrophe paraît avoir frappé directement sur Tespèce humaine , et il semble que les ruines qui se présentent ne sont que l'effet de la dépopulation. Telle une ville qui serait dévastée par la peste.

Toute la population de Messine est réfugiée sous des baraques de bois , autour des murs de la ville.

11 n'y subsiste pas une seule maison, pas un pan de mur '. Plusieurs maisons se sont écroulées dans le fleuve, sur le bord duquel le sol a manqué. Les murs épais et très solides du couvent des Dominicains sont tombés par gros blocs. Sur le coteau de la droite, auprès des Capucins, le terrain s'est beaucoup affaissé; il y a plusieurs fentes dans le sol, et son abaissement continue jusqu'au pied de la montagne, à une lieue de là. Dans tous les environs de la ville il y a beaucoup de fissures.

Saint-Georges, petite ville à une lieue et demie de distance de Polistena, n'a presque point souffert de la secousse du 5 février, parce qu'elle était bâtie sur la hauteur et située sur un rocher adhérent à la chaîne des Apeimins. Elle reçut ensuite plusieurs dommages considérables dans les tremblemens de terre du y février et du 28 mars.

Cinque Frondi , joli bourg à une demi-lieue de distance de Polistena, dans une plaine très fertile, a été entièrement rasé. Une tour antique, carrée, monument sarrasin, placée au centre du bourg , assez grande pour servir de château et de logement au seigneur du lieu, était d'une extrême solidité, tant par la grande épaisseur des murs que par la nature du mortier qui avait lié le tout au point d'en faire une masse aussi solide qu'un rocher ; elle a été renversée, et, en tombant, elle s'est brisée en plusieurs gros blocs

• Cette ville a enseveli sous ses ruines la moitié de ses habitans. (iCiix qui ont survécu à la terrible catastrophe habitent des baraques placées sur un plateau qui domiue l'ancienne ville, et où on compte bâtir la nouvelle.

qui étonnent par leur volume et leur dureté. Un de ces blocs contient un escalier tout entier. 11 semble ici que la terre ait voulu vomir de son sein les fondemens même des maisons.

En allant de Polistena à Casai Nuovo, distant de deux lieues , on passe le fleuve Vaccari , qui a creusé son lit dans un sol tout de sable; il y a une source d'eau sulfureuse froide qui se jette dans le fleuve, à peu de distance de Polistena; cette source fut très abondante le 5 février et jours suivans ; son odeur était aussi plus forte; mais elle reprit peu à peu son état naturel. Dans la campagne que traverse ce fleuve, et sur ses bords, il y eut plusieurs sources jaillissantes lors de la première secousse.

Casai Nuovo, joli bourg situé dans une plaine agréable, au pied de la montagne, avec des rues larges et alignées, et des maisons basses *, a été entièrement rasé; il n'y reste pas pierre sur pierre. Tout a été mis de niveau avec le sol. Ce bourg avait été bâti après les tremblemens de terre de i()38, qui dévastèrent la Calabre. On avait pris toutes les précautions qu'on avait pu imaginer pour lui faire éviter une ruine semblable à celle dont on était témoin. Mais quoique ses rues fussent très larges, et les maisons très basses, près de la moitié de la population fut écrasée sous ses ruines. La marquise de Gerace, dame

' L'aspect de Casai Nuovo était charmant, vu à une certaine distance. Au coin de chaque maison , on avait planté un arbre et un cep de vigne qui donnaient de l'ombre: les rues paraissaient des allées de jardin.

du lieu, et tous ceux qui étaient auprès d'elle, furent

victimes de cette secousse.

Tout ie sol de la plaine qui entoure Casai Nuovo s'est affaissé. Cet abaissement est surtout fort apparent audessus du bourg, au pied de la montagne. Tous les terrains inclinés , appuyés contre cette même montagne, ont glissé plus bas, en laissant, entre le terrain mouvant et le solide, des fentes de plusieurs pieds de large , qui s'étendent à trois ou quatre milles. Des portions de terrain , en descendant ainsi, sont venues dans la plaine, et en ont recouvert d'autres qui en étaient à une assez grande distance.

En allant de Casai Nuovo à Santa Cristina , dans un espace de six lieues, on traverse un pays extraordinairement coupé de gorges, de ravins, de vallées profondes, et qui a été par conséquent le théâtre des plus grandes révolutions. On n'y fait pas un pas qu'on ne trouve , ou des fentes dans le sol , ou des éboulemens.

Terra Nuova, petite ville, était située sur un plateau entouré de trois côtés par des gorges profondes, ce qui lui donnait l'apparence d'être placée sur une montagne élevée. Mais ce plateau faisait l'extrémité d une plaine qui se prolonge jusqu'au pied de la montacrne , et qui est d'une extrême fertilité '. Cette ville

■ Nulle part je n'ai vu de plus grands oliviers; ils ressemblent à des arbres de haute futaie , plantes en quinconce; ils forment des bois superbes, aussi sombres et aussi couverts que les forêts de chêne. On nettoie et on bat le terrain au pied de chaque arbre pour y former une espèce d'aire circulaire , dans laquelle tombent les olives. La quantité en est si grande qu'on les recueille avec des balais-

jouissait d'un bon air, d'une belle vue, et avait des eaux excellentes. La position qui lui avait procuré tous ces avantages lui a fait éprouver une destruction dont les détails font frémir. Une partie du sol s'éboula, et en coulant jusqu'au bord du fleuve Ma rot, elle entraîna avec elle les maisons qui c'taient dessus. Leurs débris en pierres et en charpente , mêlés avec le sable du corps de la montagne, couvrent un espace considérable de la vallée que dominait la ville. Dans la partie opposée, la montagne s'est ouverte par une fente perpendiculaire dans toute sa hauteur; une portion s'est détachée et est allée tomber tout d'un bloc, en s appuyant sur le côté ; tel un livre qui s'ouvre par le milieu, et dont une moitié reste sur le dos, pendant que l'autre se couche sur le plat. La surface supérieure , où il y avait des maisons et des arbres, se trouve dans une position verticale. On se doute bien que de ces maisons il n'en reste pas vestige; mais les arbres ont peu souffert. Au moment où se forma cette fente, et où la montagne se détacha , toutes les maisons qui étaient placées immédiatement au-dessus se précipitèrent perpendiculairement à plus de trois cents pieds de profondeur, et de leurs débris elles remplirent le fond de cette ouverture. Cependant les habitans ne périrent pas tous. La différence de gravité fit arriver en bas les matériaux avant les «hommes, de manière que plusieurs de ceuxci évitèrent d'être enterrés ou écrasés par les ruines. Quelques uns tombèrent droits sur leurs pieds et marchèrent dans linstant , et solidement sur ces monceaux de débris. Quelques autres furent enterrés jus-

im

qu'aux cuisses ou à la poitrine , et se dégagèrent ensuite avec un peu de secours. Une troisième partie de la ville, en s'écroulant, remplit de ses ruines un petit vallon qui était à peu près dans le centre, et où il y avait une fontaine et des jardins. Jamais terrain n'a éprouvé un bouleversement plus grand que celui cil était cette malheureuse ville j jamais il n'y a eu destruction avec des circonstances plus singulières et plus variées. On ne reconnaît plus la position d'aucune maison ; la face du sol a absolument changé, et il est impossible de deviner, par les débris qui en existent, ce qu'était anciennement cette ville. Le terrain a manqué partout, tout a été bouleversé. Ce qui était haut s'est abaissé, ce qui était bas paraît s'être élevé, à raison de l'affaissement de ce qui l'environnait. Car il n'y a point eu de soulèvement réel, comme quelques narrateurs l'ont prétendu. Un puits revêtu en pierres maçonnées , dans le couvent des Augustins, paraît être sorti de terre, et ressemble maintenant à une petite tour de huit à neuf pieds de hauteur, un peu inclinée. Cet effet s'est produit par l'affaissement du terrain sablonneux dans lequel le puits était creusé. Les éboulemens de la ville, ceux des coteaux opposés, ont fermé le passage aux eaux de la petite rivière Soli, d'un côté, et à ceux d'une fontaine abondante qui coulait dans le fond de la gorge opposée , et ont formé ainsi deux lacs dont les eaux stagnantes portent d'autant plus d'infection qu'elles contiennent des cadavres et des débris de toute espèce. '

■ Si la nature ou l'art ne dessèchent ces lacs, ils achèveront, par leurs exhalaisons infectes, la destruction du petit nombre d'ha-

DE LA CALABRK ULTÉRIEURE. 33^ Dansious les environs, sur le bord des vallons, il y a ei^^des éboulemens considérables. Toute la plaine qui est au-dessus de la ville est tiaversée par un grand nombre d^ fentes et de crevasses. Il faut aller à une assez grande distance pour trouver un emplacement où l'on puisse établir lajiouvelle ville , ou plutôt le petit hameau que pourra former le reste, peu nombreux de cette malheureuse population,.'

Une plantation considérable d'oliviers , appartenant aux Célestins, de niveau avec la ville , et faisant continuité du même plateau , a souffert de très grandes dégradations. Une partie a été renversée dans la gorge où coule le fleuve Soli, et le§ arbres, dont quelques uns n'ont pas 4)té déracinés par la chute , ont pris des positions singulières, où ils continuent à pousser. Une autre partie du sol s'est abaissée de plusieurs toises ; tout le reste paraît meûacer ruine par la quantité de fissures et crevasses qui le traversent; et, dans une étendue de plus dun mille, il n'y a pas un pouce de terrain qu'on puisse regarder comme ferme et solide. *

bilans qui ont survécu à la réunion d'autant de causes de mortalité. L*air y est si épais, si infect et si humide, que, dans le mois de février, il y avait autant d'insectes et de moucherons qu'on en trouve pendant l'été sur le bord des eaux stagnantes.

' L'ancienne population de Terra Nuova était de deux mille âmes. Elle est réduite à moins de quatre cents ; un peu plus de quatorze cents ont été enterrés et écrasés sous les ruines , et le reste a été enlevé par les fièvres putrides. Ce petit nombre d'infortunés ont établi leurs baraques dans une plaine â un demi-mille audessus de l'ancienne ville ; le sol humide et peu solide ne leur permettra pas d'y bâtir des maisons.

' J'ai logé à Terra Nuova dans la baraque des Célestins, dont

338 TREMBLEMEÎiS DE TERRE

Le village de Moluquello, ou Moloquiello pétait situé en face de Terra JJÎuova , et au même nivea^i , sur une petite plate-fonige d'un mille de long et de deux eents pas de large, resserrée etitre les rivières Soli et Maro, qui coulaient à ses pieds dans de profonds vallons. Une partie cfti village s'est précipitée à droit^, l'autre à gauche, et il ne reste plus du sol où W était situé qu'une arête OjU dos - d'âne si aiguë qu on ne pourrîiit y marcher. %*

Radicina, joli bourg situé en plaine, à quelque distancedesgorges, a été entièrement rasé , à la réserve d'une petite maison carrée à un étage, placée dans le centre du bourg, qui est restée sur pied, et qui n'a même, presque point souffert , sans que j'aie pu en de-

viner la cause.

Je ne parlerai pas de tous les petits villages dont on rencontre les ruines à chaque pas que l'on fait, parce qu'elles ne présentent rien d'intéressant. |

Oppido, ville épiscopale assez considérable, était placée sur le sommet d'une montagne isolée , ou plutôt sur un plateau, au niveau des plaines d'alentour,

«n «eut a échappe ; elle est au milieu de leur plantation d'oUviers. J'avais vu la veille combien le terrain était peu solide ; j avais la tête pleine de tout ce que j'avais observé ; mon imagmation me peignait les malheurs de cette ville au moment de la secousse , lorsque je sentis mon lir agité par un tremblement e terre assez fort- ie me levai précipitamment et avec inquiétude; mais lorsque ie vis que tout le monde était dans le silence, je jugeai que cette lecousse, quoique très forte, n'était comparable en nen a celles qui avaient ébranlé la Calabre, dans d'autres circonstances, puisqu'elle n'occasionnait pas la moindre crainte à ceux qui logeaient dans la même baraque. Je me remi» sar mon lit, et on peut croire que je n'y dormis pas le reste de la nuit.

DE LA CALABRE ULTÉRIEURE. 339 dont il paraît qu'il faisait anciennement partie, mais dont les eau^ l'ont absolument détaché, en formant tout autour des gorges profondes. L'accès de la ville était très difficile, à cause des pentes rapides et des escarpemens qui l'entouraient. Cependant, sur ces mêmes pentes et escarpemens, se sont établis des arbres et des arbrisseaux, qui enveloppent la montagne d'une ceinture de bois dont les racines entrecroisées donnent une espèce de solidité à ce massif, qui par lui-même n'en a aucune, car il n est composé que de sable, d'argile et de fragmens de corps marins, le tout semblable à ce qui forme l'intérieur des coteaux opposés.

La ville a été entièrement rasée ; il n'y est pas resté sur pied un seul pan de mur. Une portion de l'extrémité du plateau sur laquelle était situé un château fort , espèce de citadelle avec quatre bastions , s'est écroulée et a entraîné avec elle, dans la gorge inférieure , deux bastions. C'est le seul éboulement que la montagne ait éprouvé; le reste s'est conservé dans son entier, malgré ses escarpemens, soutenu vraisemblablement par la ceintute des bois et des broussailles qui l'environne. '

■ Qui pourrait croire que les habitans d'Oppido , après la destruction de leur ville, et après l.s désastres de toute espèce qu'ils y ont éprouvés, fussent encore affectionnés à ce sol malheureux. Le gouvernement a désigné un nouvel emplacement pour bâtir la nouvelle ville. Il a choisi une plaine nommée la Tube, à une lieue de distance de l'ancienne. La plupart des habitans refusent d'aller s'y établir. Ils prétendent qu'il y a une espèce de tyrannie à vouloir les éloigner de leurs anciennes demeures , pour les forcer à habiter «ne plaine humide et malsaine , où il n'y a point de matériaux pour

Si le sol d'Oppido résista en partie à la violence de» secousses , il n'en fut pas de même des rives opposées : les ébouleiïiens y furent immenses. La chute des terres et des portions considérables de coteaux remplit les valWes et forma les lacs dont la ville est maintenant entourée. Ces lacs, qui contournent la montagne, se rempliront 4)eu à peu par les sables que les iorrens«y entraînent, et par les débris des terrains supérieurs '. Il y en a déjà un qui a été comblé naturellement de cette manière.

Ce n'est pas encore auprès de la ville q'ue se sont faits les plus grands bouleversemens, mais à un et deux

bâtir. Ils disent, en faveur de leur plateau jsolé, qu'il a prouvé sa soliditë, en re'sistant aux plus violentes secousses sans avoir une seule gerçure ; que les pierres , et quelques charpentes des maisons détruites, leur serviront pour en bâtir d'autres; que l'air est très bon j qu'ils sont plus à portée de leurs possessions , et que tous ces avantages réunis compensent l'inconvénient de n'avoir point d'eau sur le plateau. Ils prétendent qu'étant accoutumés à aller la chercher dans le fond des vallées , ce n'est plus une peine pour eux. Il y a donc eu schisme dans les restes de cette population; une partie a suivi les indications du gouvernement , et est allée à la Tube; l'autre est demeurée sur les ruines 4'Oppido. J'en fus entouré lorsque j'allai les visiter. On paraissait avoir oublié les malheurs occasionnés par le tremblement de terre, pour ne penser qu'à la vexation qu'ils prétendaient leur être faite. Ils se plaignaient surtout amèrement de ce qu'on les avait privés d'une messe qui se disait dans une baraque destinée à cet objet dès te commencement de leurs désastres.

* Avant d'arriver à la montagne d'Oppido , je ne concevais pas comment je pourrais en approcher; j'en étais séparé par l'emplacement du lac qui a été comblé. Ce bassin , rempli d'un sable fin sur lequel l'eau de la rivière coule , paraît un vaste gouffre de bouc que l'œil ne considère pas sans frayeur, et qui a cent pas de large. Mon guide me dit qu'il fallait le traverser pour aller à l'ancienne

milles de distance , dans les vallées profondes formées par les rivières Tricucio , Birbo et Boscaïno. Là se rencontrent tous les accidens que j'ai déjà annoncés. Ici , le sable et l'argile ont coulé à la manière des torrens de lave, ou comme s'ils étaient délayés par l'eau. Ailleurs des portions considérables de montagnes ont marché pendant plusieurs milles, en descendant dans les vallées, sans se détruire et sans changer de forme. Des champs entiers couverts de vignes et d'oliviers se sont précipités dans les fonds , sans perdre la position horizontale de leur surface ; d'autres sont restés inclinés 5 quelques uns se 5ont placés verticalement, etc.

La chute des escarpemens opposés et leur rencontre ont formé des digues de plusieurs milles d'épaisseur; elles ont fermé le passage des eaux et produit plusieurs grands lacs que le gouvernement travaille à dessécher. Il faut pour cela ouvrir des canaux très profonds , et de trois et quatre milles de longueur, au milieu deséboulemens; ce qui demande. beaucoup de temps et d'argent qu'on aurait pu épargner, si l'on avait considéré que la nature, en peu d'années, comblera elle-même ces lacs, comme elle a fait de plusieurs autres; que l'infection de l'air était moins à craindre dans les lieux éloignés comme ceux-là des habitations, et que ces mêmes dépenses auraient été mieux employées dans

ville. Je hasardai avec crainte quelques pas; mais, rassuré par les premiers essais , et trouvant de la solidité dans ce qui ne me paraissait qu'une vase grise et molle, je traversai ce lac de sable , ayant de l'eau jusqu'aux genoux, et je pris un petit sentier tortueji^'qui me fit gravir, au milieu des broussailles, un escarpement que je j; geais inaccessible.

les environs de Terra Nuova, ou dans d'autres parties, de la Calabre.

Au-dessous d'Oppido. à trois milles de distance, était le petit village de Castellace, bâti au bord d'un escarpement, qui se détacha pour se précipiter dans le fond de la vallée. Les ruines de quelques maisons restées sur le haut de la montagne sont les seuls indices de sa position et de son existence. Le village de Cossoletto a éprouvé un sort presque semblable. ,#

La ville de Santa Cristina, située presque au pied de la grande montagne d'Aspramonte, et placée sur une montagne sablonneuse, escarpée, environnée de gorges et de vallées profondes, s'est trouvée dans des circonstances presque pareilles à celles de Terra Nuova , et a éprouvé un même genre de destruction. Les maisons, avec une partie de la montagne , se sont précipitées du haut en bas. Un grand nombre de fentes et de crevasses a traversé le corps de la montagne dans toute son épaisseur, de manière à faire craindre que le reste ne s'abîmât encore. Toute la surface du terrain a changé de forme. Le territoire de Santa Cristina, coupé également par un grand nombre de gorges et de vallées accompagnées d'escarpemens , a été sujet aux mêmes accidens que celui d'Oppido.

Les territoires de Terra Nuova, d'Oppido et de Santa Cristina, sont ceux où les tremblemens de terre ont exercé leurs plus grands ravages, et ont produit les effets les plus extraordinaires, ce qui a fait croire que le foyer des secousses du 5 février était sous cette parive de la plaine. Je ne nierai pas que l'ébranlement n'ait été peut-être plus violent là qu'ailleurs; mais la

nature du terrain , et les gorges dont il est coupé, ont beaucoup contribué à la destruction des villes, et ont facilité tous les bouleversemens qu'on observe dans les environs.

En suivant le contour que fait la base d'Asprainonte, on trouve la petite ville de Sinopoli et le bourg de Sainte-Euphémie , bâtis tous deux au pied de la montagne, également détruits, sans être, rasés.

Bagnara, ville assez considérable de la côte, bâtie sur une hauteur, avec un escarpement vers la mer, a été entièrement rasée. Les maisons se précipitèrent les unes sur les autres, et on peut à peine reconnaître ce qu'était anciennement la ville.

Seminara, autre ville de la plage, a été détruite, mais non mise de niveau avec le sol comme la précedente. *

Palma, ville peuplée et commerçante, ne présente qu'un monceau de ruines. .

Sans étendre plus loin cette nomenclature , ce que je viens de dire suffit pour montrer que les circonstances singulières qui accompagnèrent le tremblement (îe terre sont un effet nécessaire d'une violente secousse sur un terrain sablonneux , lorsqu'il est dégradé et ouvert par les eaux. On voit aussi que, dans un espace de dix lieues de long sur six de large, compris entre le fleuve Metramo , les montagnes et la mer, il n'est pas resté un seul édifice entier; on pourrait même dire qu'il n'y a pas pierre sur pierre , qu'il n'y a pas un arpent de terre qui n'ait changé de forme ou de position , ou qui n'ait souffert des dommages considérables.

Pendant que la plaine était dévouée à une destruction totale , les lieux circonvoisins bâtis sur des hauteurs , et établis sur des bases solides , échappèrent à une pareille dévastation. L'ébranlement fut considérable; il y eut beaucoup d'édifices endommagés. Mais si cette secousse du 5 février eût été seule, quelle n'eût pas été suivie de toutes celles qui se succédèrent pendant six mois , presque sans interruption , aucune des villes supérieures n'aurait été rendue inhabitable. Il paraît que la force qui avait secoué dans tous les sens les terrains b^ de la plaine, ne fut pas assez considérable pour soulever un poids plus grand, tel que celui des montagnes qui en formaient le cadre. Ainsi Nicotera, Tropea, Monteleone, villes bâties sur la montagne du cap Vatiçano , ou sur son prolongement, les bourgs et lesvillagesde leur territoire, ne souffrirent presque point. Leur ruine était réservée à une force majeure , à celle qui ébranla le le corps même de ces montagnes le 18 mars suivant. Le bourg de Saint-Georges , à quatre milles seulement de distance de Polistena , comme nous l'avons déjà ^lit , mais placé sur la montagne , fut pour lors peu endommagé. Les bourgs et villages situés sur la croupe de la montagne qui fait face à Messine, et la petite ville de Scylla elle-même, n'éprouvèrent pas «ne destruction totale. Sur toutes ces montagnes , les secousses ne furent ni aussi violentes ni aussi instantanées ; les mouvemens n'en furent ni aussi prompts ni aussi irréguliers; il n'y eut pas les mêmes soubresauis. 0

Reggio et les lieux circonvoisins furent rendus in-

DE LA CALABRE ULTÉRIEURE. 345 habitables , mais non point rasés. Ce ne fut même pas cette première secousse qui les endommagea le plus.

Sur le revers des Apennins , dans la partie de lest , le tremblement de terre du 5 février fut vivement ressenti ; toutes l^s villes souffrirent plus ou moins , quelques planchers tombèrent. Les clochers et plusieurs églises s'écroulèrent; les maisons furent lézardées , mais très peu totalement renversées. Peu de personnes y périrent.

Partout ailleurs que dans la plaine , le tremblement de terre fut précédé de quelques légères oscillations et d'un bruit souterrain , que tous conviennent avoir entendu venir de la partie du sud-ouest.

Les tremblemens de terre qui suivirent la fatale époque du 5 février, quoique vivement ressentis dans la plaine n'y apportèrent plus aucun dommage : il ne restait aucune maison à abattre. Le terrain s'était consolidé en prenant des talus et une densité opérée par le tassement. Toutes*les pentes avaient étendu leurs bases. Ce fut donc en vain que la terre continua à se mouvoir dans cette malheureuse contrée; elle ne prit plus de part aux suites de cette funeste tragédie.

La secousse qui arriva pendant la nuit du 5 février augmenta les dommages de Messine , de Reggio et des villes qui avaient déjà été ébranlées par le premier tremblement de terre. Elle fut fatale aux habitans de Scylla, par la chute d'une portion considérable de la montagne dans la mer; ce qui fit soulever les eaux, et leur donna une fluctuation violente ; les flots se brisèrent avec force contre la plage et la partie basse de la ville où s'était réfugié le prince de Si-

nopoli, seigneur du lieu, accompagné de tous ses gens et de beaucoup d'habitans; ils chevauchèrent sur le rivage , et en se retirant, entraînèrent avec eux tout ceux qui y étaient. *

Le tremblement de terre du y février , à une heure et demie après midi, fut très violent; mais il n'exerça pas ses plus grands efforts dans les mêmes lieux que le premier; il sembla que le foyer ou le centre de l'explosion fût monté six ou sept lieues plus haut, vers le nord , pour venir se placer sur le territoire de Soriano et de Pizzoni. Ce tremblement de terre opéra la destruction du bourg: de Soriano et des villatres dépendant d'un grand couvent des Bénédictins , très solidement construit après les tremblemens de terre de 1669, ^® ^* Chartreuse dite de Saint-Bruno ou San- Stephano del Bosco ; tous lieux qui avaient été respectés par la première secousse. 11 acheva de renverser Laureana , Galatro , Arena et autres pays circonvoisins. 11 fit de Mileto un monceau de ruines, et opéra une dévastation complète dans un contour de deux ou trois lieues de diamètre.

Les territoires de Soriano, dWrena et de Soretto dont le terrain était sablonneux et ouvert par des ravins, éprouvèrent aussi beaucoup de déplacemens de

' Cette circonstance du tremblement de terre arrive le 5 février , pendant la nuit , est celle qui a éié plus diversement racontée , qui a occasionné le plus de commentaires , et à qui on a joint les plus faux détails. Il est certain que la vague entraîna plus de douze cents personnes réfugiées sur le rivage, du uombre desquelles était le conte de Sinopoli. Mais que l'eau fût chaude, que le fond de la mer fût brûlant, ce sont des particularités qui ne sont ni vraies ni vraisemblables.

terre et d'éboulemens. Le mélange de sable , d argile et de granit décomposé, qui constitue les coteaux audessous de la ville de Mileto , s'éboula en plusieurs endroits, et eut l'air de couler à la manière des lavés.

Il est à remarquer que ce tremblement de terre du y février, fut principalement ressenti à Messine et Soriano, lieux fort distans l'un de l'autre; pendant qu'il fut infiniment moins fort dans tout le pays intermédiaire, où on entendit pourtant un bruit considérable.

Le 28 mars fut une autre époque fatale, qui porta la ruine et la désolation dans les pays qui étaient déjà rassurés sur le danger des tremblemens de terre, et qui, n'ayant reçu presque aucun dommage des premières secousses, se croyaient hors des limites de ce terrible fléau. Le centre de l'explosion changea une troisième fois. Il remonta encore vers le nord, à sept ou huit lieues plus haut. Il vint se placer sous les montagnes qui occupent l'isthme qui unit la partie supérieure de cette province à l'inférieure, entre le golfe de Sainte-Euphémie et celui de Squillace. Les soubresauts les plus violens , indices du lieu sous lequel s'exerçaient les plus grands efforts, se firent principalement ressentir sous les montagnes de Girafalco, à peu près au centre de l'étranglement. Dan* cette circonstance , la nature déploya une plus grande force que dans les secousses précédentes; elle souleva et ébranla le corps même des montagnes qui couvrent tout l'espace où ce tremblement de terre exerça ses ravages. Aussi la propagation de son mouvement

JffilLilÉMÉudttlM

s'étendit beaucoup plus loin. La Calabre citërieure ressentit ses effets et éprouva quelques dommages. Toutes les provinces du royaume de Naplesen eurent le ressentiment. Il ravagea indistinctement les deux côtés de la chaîne, les lieux élevés, ceux qui étaient inférieurs , et rien ne parut à l'abri de ses atteintes. En tirant deux diagonales, Tune du cap Vaticano au cap Colonne, lautre du cap Suvero au cap de Stilo, on aura entre ces quatre points, 1 étendue sous laquelle 1 ébranlement fut le plus terrible , la destruction la plus grande; et le point d'intersection des deux lignes sera à peu près celui du centre de l'explosion. *

Ce tremblement de terre fut précédé d'un bruit souterrain très fort, semblable au tonnerre, qui se renouvela à chaque secousse. Les mouvemens furent très compliqués, les uns agirent de bas en haut, ou par soubresauts, ensuite vinrent des tournoiemens violens auxquels succédèrent des ondulations.

Il est inutile de donner la nomenclature de toutes les villes et bourgs qui reçurent des dommages considérables dans cette occasion. Il suffit de dire que toute la partie supérieure de cette province souffrit beaucoup, que plusieurs villes furent ou presque renversées, ou rendues absolument inhabitables. Hais, malgré la violence de l'agitation du 28 mars, les malheurs de ces contrées ne sont pas comparables à ceux de la plaine, à l'époque du 5 février. Ici il ny eut point de villes rasées par les fondemens ; la ruine

' Je le re'pète , je ne me sers du mot centre de V explosion , que pour exprimer un efl'et , et non pour indiquer une cause.

de plusieurs qui étaient très mal bâties, telles que le Pizzo, avait été préparée par les secousses précédentes, et cependant leurs masures sont encore pour la plupart sur pied. D'ailleurs les villes de Nicotera, Tropea , Monteleone , Squillace , Nicastro , Catanzaro , San Sevérino et Cotrone, peuvent être restaurées. Peu d'édifices ont été totalement renversés , les autres ne sont que lézardés. Le bas peuple est déjà rentré dans rintérieur de ces villes, et lorsque les maisons considérables auront été réduites à un seul étage audessus du rez-de-chaussée , selon l'ordre du gouvernement, et qu'on les aura un peu réparées, elles seront habitables. Mais il faudra long-temps pour délivrer les esprits de la terreur qu'ont inspirée les tremble* mens de terre , surtout la secousse du 28 mars , avant laquelle ils étaient presque rassurés, et pour faire consentir les gens riches à quitter leurs baraques de bois , et à venir habiter de nouveau sous des pierres. Comme on juge de tous les objets par comparaison , le sort de cette partie de la Calabre ultérieure touche peu , lorsqu'on a été témoin des malheurs de la plaine, et lorsqu'on a parcouru ses ruines.

La différence des effets du tremblement de terre du 5 février et de celui du 28 mars, ne peut avoir pour cause que la nature du terrain. Dans la plaine, le sol lui-même a manqué ; aucun édifice n'y était solidement fondé. Les mouvemens étaient d'autant plus irréguliers qu'ils étaient modifiés, en passant à travers un terrain qui cédait plus ou moins à la force qui l'ébranlait, et qui la transmettait inégalement. Dans les montagnes, au contraire, quoique l'a-

.4' Il

gitation des surfaces fût aussi considérable, elle était moins destructive. Les rochers sur lesquels reposaient les villes, leur transmettaient un mouvement plus régulier, parce qu'ils en étaient meilleurs conducteurs; le sol , après chaque oscillation , reprenait sa première position , et les édifices conservaient leur aplomb. Tel un verre plein d'eau qui reçoit de très grandes oscillations sans répandre, et qu'une très petite secousse irrégulière renverse.

Le tremblement de terre du 28 mars augmenta les désastres de Messine, où il agit avec beaucoup de force; il accrut les dommages de Reggio, et renversa beaucoup de maisons dans la petite ville de Sainte- Agathe, de Reggio et lieux circonvoisins. lî fut cependant très peu ressenti dans la plaine qui est intermédiaire entre les deux extrémités de la Galabre, où , comme je viens de le dire, les secousses furent très violentes. Il semblait que la force motrice passait librement et comme dans un canal ouvert sous la plaine, pour aller frapper alternativement contre les deux points les plus éloignés.

Les tremblemens de terre continuèrent pendant toute l'année 1788 : j'en ai ressenti encore plusieurs dans les mois de février et de mars 1784. Mais aucune des secousses ne peut se comparer aux trois qui forment époque , ni même à celles qui les suivirent immédiatement ; aucune n'occasionna des accidens dignes d'être cités.

La mer, pendant les tremblemens de terre de 1783, eut peu de part à l'ébranlement du continent. La masse des eaux n'eut point de mouvement général de

fluctuation ou d'oscillation : elles ne s'élevèrent pas au-dessus de leurs limites ordinaires. Les flots qui , la nuit du 5 février, vinrent frapper contre le rivage de Scylla,etqui ensuite allèrent couvrir la pointe du Phare de Messine, ne furent que les effsts d'une cause particulière. La chute d'une montagne dans la mer, comme je l'ai dé^ dit, souleva les eaux, qui reçurent un mouvement d'ondulation tel qu'il succède toujours dans de pareilles circonstances. Le rivage fut couvert à trois différentes reprises; tout ce qui était dessus fut ent|iiîné par le retour de la vague. L'ondulation s'étendit depuis la pointe de la Sicile jusqu'au-delà du cap de Rosacolmo , en prolongeant la côte qui court au sud , mais en s'y élevant toujours graduellement moins haut qu'à Scylla. Ce soulèvement des flots suivit immé^iatemi^nt la chute de la montagne. Si c'eût été un mouvement général dans la masse des eaux , si ces vagues eussent eu une même cause que celle qui vint fondre sur Cadix lors du tremblement de terre de Lisbonne, elles auraient eu une marche différente, et auraient étendu leurs effets beaucoup plus loin. On aurait ressenti à Messine une violente fluctuation , si la mer eût partagé l'ébranlement de la terre. Le môle^ qui est à fleur d'eau , et auprès duquel sont attachés les vaisseaux, dont la proue avance au-dessus, aurait été couvert , et les vaisseaux , portés par les flots, auraient échoué. On aurait éprouvé le même effet dans le golfe de Palma , qui est au-dessus de Scylla ; on l'aurait ressenti sur la plage de Torpea ; mais nulle part sur cette côte la mer ne s'éleva au-dessus de ses bords. Ce qui prouve encore mieux que l'inondation de Scylla n'est

352 TREMBLKMENS DE TERRE

qu'un accident particulier dépendant de la cause que j'ai citée , c'est que derrière le rivage contre lequel les eaux montèrent avec tant de violence , il y a une petite anse dans laquelle la mer ne s'éleva point, parce qu'elle n'était pas dans la direction de l'ondulation.

Quelques question» que j*aie pu faire, je n'ai pu trouver dans tous les détails qu'on m'a donnés aucun indice des phénomènes d'électricité rapportés dans différentes relations, aucune étincelle, aucun dégagement de Suide électrique , que les physiciens napolitains veulent absolument être la cause de ces trem* blemens de terre. • •

L'état de l'atmosphère ne fut pas le même dans toute l'étendue du désastre. Pendant que les tempêtes et la pluie paraissaient avoir conjuré, conjointement avec les tremblemens de terre, la perte de Messine, Tinté-: rieur de la Calabre jouissait d'un assez beau temps. Il y eut un peu de pluie dans la plaine le rn^tin du jour funeste : mais le temps fut serein le reste de la jour^ née. Les.mois de février et de mars furent assez beaux, et même chauds. Il y eut quelques orages et de la pluie, mais qui n'étaient pas étrangers à la saison. Le beau temps qui régna après la catastrophe du 5 février fut même un bien grand avantage pour l'intérieur de la Calabre ; sans cela , les restes malheureux de la population, sans abris, sans moyens de s'en procurer de long-temps , par la disette des planches et des ouvriers, seraient morts de misère et d'intempérie. Le 28 mars, dans la partie supérieure de la Calabre, le temps ne fut pas mauvais, et le tremblement de terre ne fut suivi d'aucun orage; il y eut seulement un peu de

pluie. Il s'ensuit de cette remarque que l'état de l'atmosphère n'est pas aussi étroitement lié avec les mouvemens intérieurs de la terre qu'on n'a cessé de le dire , et il se pourrait bien que les tempêtes qu'on essuya dans le canal de Messine et sur quelques endroits de la côte n'eussent pas la même cause que les tremblemens de terre.

Qu'il me soit maintenant permis de chercher dans les seuls faits la cause des tremblemens de terre de la Calabre , et, mettant de côté tout système, de voir ce qui a pu donner lieu à la destruction presque générale de cette province.

La force motrice paraît avoir résidé sous la Calabre elle-même , puisque la mer qui l'environne n'a point eu part à l'oscillation ou balancement du continent. Cette force paraît encore s'être avancée progressivement le long de la chaîne des Apennins, en la remontant du sud au nord. Mais quelle est dans la nature la puissance capable de produire de pareils effets.*^ J'exclus l'électricité, qui ne peut pas s'accumuler constamment, pendant un an de suite, dans un pays environné d'eau , où tout concourt à mettre ce fluide en équilibre. Il me reste le feu. Cet élément , en agissant directement sur les solides, ne fait que les dilater, et alors leur expansion est progressive, et ne peut pas produire des mouvemens violens et instantanés. Lorsque le feu agit sur les fluides , comme l'air et l'eau , il leur donne une expansion étonnante, et nous savons que, pour lors, leur force d'élasticité est capable de surmonter les plus grandes résistances. Ils paraissent les seuls moyens que la nature ait pu employer pour

Jll. 23

produire de pareils effets. Mais dans toute la Calabre il n'y a pas vestige de volcans. Rien n'annonce ni inflammation intérieure, ni feu recelé dans le centre des montagnes ou sous leur base , feu qui ne pourrait exister sans quelques signes extérieurs. Les vapeurs dilatées, l'air raréfié par une chaleur toujours active , se seraient échappés à travers quelques unes des crevasses et des fentes qui se sont formées dans le sol ; elles y auraient produit des courans. La flamme et la fumée seraient également sorties par quelques uns de ces espèces d'évens. Une fois les passages ouverts , la compression aurait cessé , la force n'éprouvant plus de résistance serait devenue sans effet , et les trembtemens de terre n'auraient pas continué aussi longtemps. Aucun de ces phénomènes n'a eu lieu ; il faut donc renoncer à la supposition d*une inflammation qui agirait directement sous la Calabre. Voyons si , en ayant recours à un feu étranger à cette province, et n'agissant sur elle que comme cause occasionnelle, nous pourrons expliquer tous les phénomènes qui ont accompagné les secousses. Prenons, par exemple, l'Etna en Sicile, et supposons de grandes cavités sous les montagnes de la Calabre ; supposition qui ne peut m'être refusée. 11 n'est pas douteux qu'il n'y ait d'immenses cavités souterraines , puisque le mont Etna a dû, en s' élevant par l'accumulation de ses explosions, laisser dans Tintérieur de la terre des vides relatifs à sa grande masse.

L'automne de 1782 et 1 hiver de 1788 ont été fort pluvieux. I^s eaux intérieures, augmentées de celle* de la surface, ont pu couler dans les foyers de l'Etna;

elles ont dû alors être réduites en vapeurs très expansibles, et frapper contre tout ce qui faisait obstacle à leur dilatation. Si elles ont trouvé des canaux qui les aient conduites dans les cavités de la Calabre, elles ont pu y occasionner tous les désordres dont je viens de tracer le tableau.

Supposons maintenant, pour me faire entendre plus aisément , que ces cavités , avec leurs canaux de communication , représentent imparfaitement une cornue, mise sur le côté, dont le col soit le long de la côte de Sicile, la courbure sous Messine et le ventre sous la Calabre. Les vapeurs arrivant avec impétuosité , et chassant devant elles l'air qui occupe déjà ces cavités , doivent d'abord frapper contre l'épaule de la cornue et ensuite tourner pour s'engouffrer dans sa capacité. La force d'impulsion agiaa d'abord directement contre le fond de la voûte, et ensuite, par réflexion , contre la partie supérieure, d'où elle sera renvoyée et réfléchie de tous côtés , de manière à produire les mouvemens les plus compliqués et les plus singuliers. Les parties les plus' minces de la cornue seront celles qui frémiront le plus aisément sous le choc* des vapeurs , et qui céderont le plus facilement à leurs efforts. Mais cette eau , raréfiée par le feu, doit se condenser par le froid qui règne dans ces souterrains , et l'action de son élasticité accidentelle cesse aussi promptement que le premier effort a été instantané et violent. L'ébranlement des surfaces extérieures finit subitement, sans qu'on sache ce qu'est devenue la force qui a fait tant de fracas. Elle ne se ranime que lorsque le feu a pris de nouveau assez d'activité pour

produire subitement d autres vapeurs, et le même effet se renouvelle aussi long-temps et aussi souvent que l'eau tombe sur le foyer embrasé.

Mais si la première cavité n'est divisée d'une cavité de même espèce que par un mur ou un retranchement assez mince, et que cette séparation se rompe par l'effort des vapeurs élastiques qui frappent contre elle, alors l'ancienne cavité ne servira plus que de canal de communication , et toutes les forces agiront contre le fond et les parois de la seconde. Le foyer des secousses paraîtra avoir changé de place , et l'ébranlement sera faible dans l'espace qui aura été agité le plus violemment par les premiers trembleraens de

terre.

Rapprochons ces phénomènes nécessaires , dans la supposition d'une pu plusieurs cavités placées sous la Calabre , des phénomènes arrivés pendant les tremblemens de terre. La plaine , qui était sûrement la partie la plus mince de la voûte , est celle qui a cédé le plus aisément. La ville de Messine, bâtie sur une plage basse, a reçu un ébranlement que n'ont point ressenti les édifices bâtis sur les hauteurs. La force mouvante cessait aussi subitement qu'elle agissait violemment et tout à coup. Lorsque, aux époques du 7 février et du 28 mars, le foyer parut changé , la plaine ne souffrit presque point. Le bruit souterrain qui précéda et accompagna les secousses parut toujours venir du sud-ouest, dans la direction de Messine. Il était semblable à un tonnerre souterrain qui aurait retenti sous des voûtes. Ainsi , sans avoir de preuves directes à donner de ma théorie, elle me paraît convenir à

toutes les circonstances, et elle explique simplement et naturellement tous les phénomènes.

Si donc l'Etna a été, comme je viens de le dire, la cause occasionnelle des tremblemens de terre, je puis dire aussi qu'il préparait depuis quelque temps les malheurs de la Calabre, en ouvrant peu à peu un passage le long de la côte de Sicile , au pied des monts Neptuniens; car, pendant les tremblemens de terre de 1 780 , qui inquiétèrent Messine durant tout 1 été, on éprouva tout le long de cette côte, depuis Taormina jusqu'au Phare , des secousses assez fortes. Mais auprès du village d'Alli et auprès de Fiume di Nisi, qui se trouvent à peu près au milieu de cette ligne, on ressentit des soubresauts assez violens pour faire craindre qu'il ne s'y ouvrît une bouche de volcan. Chaque secousse ressemblait à l'effort d'une mine qui n'aurait pas eu la force de faire explosion. Il semble que, pour lors, le volcan s'ouvrit un libre passage pour l'expansion de ses vapeurs , et qu elles y aient depuis circulé librement, puisque, pendant 1783, Tébranlement a été presque nul sur cette partie de la côte de Sicile, dans le même temps que Messine ensevelissait sous ses ruines une partie de ses habitans.

Cette troisième et dernière partie de notre ouvrage , contenant le voyage de la Sicile , en est la plus considérable ; et c'est celle à Texécution de laquelle nous avons apporté le plus de soin. Ce n'est pas que les deux autres nous aient coûté moins d application , de travail , de recherches , mais l'expérience , ce guide si sûr, si bon à consulter, et dont la marche est malheureusement si lente, est venue plus efficacement à notre secours. On doit s'en apercevoir particulièrement à une égalité beaucoup plus soutenue dans l'exécution des gravures, qui toutes ont été confiées à des artistes dont le mérite dans chaque genre nous était plus connu.

Les planches des médailles , entre autres , ont été gravées avec un soin extrême. On y reconnaîtra facilement les talens de M. de Saint-Aubin , artiste supérieur, exercé depuis long- temps à rendre les chefs-d'œuvre (Je l'antiquité.

Oa trouvera dans ce voyage quelques vues prises dans la partie méridionale de la Sicile , dont les descriptions ont été faites par le commandeur de Dolomieu. Ces descriptions , qui sont particulièrement relatives à rhistoire naturelle du Val di Noto , seront d'autant plus intéressantes qu'elles regardent ime des parties les plus curieuses de cette île, que nos dessinateurs n'avaient point eu le temps de parcourir, et qui est généralement assez peu* connue.

Nous devons encore au commandeur de Dolomieu, à qui nous venons d'emprunter un chapitre sur les tremblemens de terre de la Calabre ultérieure, la relation d'un voyage fait par cet habile naturaliste aux îles de Lipari , et que nous donnerons par extrait , avec des vues des îles Vulcano et Stromboli.

Nous terminerons par une notice ou description sommaire des médailles des villes de la Sicile , et cette description sera accompagnée de dix-neuf planches, où l'on a rassemblé toutes les médailles les plus curieuses des anciens princes et tyrans qui ont régné

autrefois dans cette île, ainsi que celles qui ont été frappées depuis, sous la domination des Romains.

Nous croyons inutile de prévenir nos lecteurs que notre voyage en Sicile ayant été fait six ans avant l'horrible tremblement de terre qui a culbuté Messine presque en entier le 5 février 1783, l'aspect général de cette ville , ainsi que les vues particulières de ses édifices , ne doivent plus ressembler à nos descriptions ni à nos dessins. Nous avons hésité quelques momens à les renfermer dans cet ouvrage ; mais , quoiqu'ils aient beaucoup perdu de leur intérêt, nous croyons qu'il sera toujours infiniment curieux d'avoir, en les consultant, au moins une idée de ce que Messine était avant cette terrible catastrophe.

Il en doit être de même de ce que nous avons à dire de ses fêtes, de^ ses spectacles religieux et de ses cérémonies publiques; quoique de pareils détails puissent paraître déplacés , en parlant d'une ville plongée pour long-temps dans le deuil et la désolation, nous prions nos lecteurs de nous permettre

ri

de leur faire observer que nous n'écrivons pas seulement pour le moment présent, que les mœurs , les opinions , les usages d'un peuple , sont indépendans des événemens , et tiennent trop à la peinture que nous avons à faire de ce pays, pour les passer sous silence.

Si la plus grande partie des édifices de Messine , si tout ce qui y a été fait de la main des* hommes n'existe plus, pour ainsi dire, maintenant, ou y a été considérablement endommagé, ce qui n'y peut jamais changer, c'est ce que la nature y a fait , ce qu'un climat délicieux et le sol le plus fertile de la terre y peuvent produire, ce qui enfin y ramènera, comme à Gatane , ses habitans revenus de leur effroi , et y fera élever un jour une ville nouvelle, plus somptueuse et plus magnifique peut-être que celle que nous regrettons aujourd'hui.

Nous reprendrons conséquemment la suite du journal de notre voyage, tel qu'il avait été écrit ', et irons retrouver nos dessina-

• Ce journal , qui nous sert de guide , a été fait par M. Denon. Nous lui avons, de plus, l'obligation d'avoir bien

teurs, que nous avons abandonnés au moment 011 ils allaient passer le détroit , et affronter les monstres de Charybde et de Scylla ; mais avant d'entrer, avec eux , dans cette malheureuse ville , alors si imposante par la noblesse et la magnificence de ses édifices , nous croyons à propos d'insérer ici une relation du terrible événement qui l'a détruite presque en entier. Ce détail , écrit sur les lieux mêmes , nous ayant paru du plus grand intérêt. '

RELATION

« Le tremblement de terre qui vient de détruire la ville de Wessîne ren-

««■ • I -n. I 1 •• 1 , versée par nu

« Messme et toute la Calabre est, sans contredit, un des plus tremblement

« considérables dont l'histoire ait jamais fait mention, et la ^l*"*"^.' ^^

"* D fevner

« Situation actuelle de cette malheureuse contrée présente un 1783,

" tableau de désolation capable d'émouvoir les cœurs les moins ^ ^°** « sensibles.

« Une des plus belles villes de l'Italie dont il n'existe

voulu présider aux travaux des dessinateurs^ qu'il a accompagnés dans tout le voyage de la Calabre et de la Sicile.

• Cette relation a été envoyée au ministre, peu de temps après le tremblement de terre , par M. Lallement , viceconsul de France à Messine , homme d'un vrai mérite , et aussi estimé , aussi considéré des Siciliens que des étrangers et de tous les voyageurs.

« presque plus d'édifices entiers, la province la plus riche et « la plus fertile du royaume de Naples bouleversée d'une « manière incroyable dans l'étendue de plus de soixante « lieues carrées; trois cent quarante villes, bourgs ou vil- " lages renverses de fond en comble , cinquante mille habi- « tans ensevelis sous leurs ruines, et le reste d'une population « riche et nombreuse réfugié sous des cabanes de plan- " ches, de claies, de branchages, et la plupart couvertes de « chaume et de haillons , voilà, monsieur, le spectacle affreux " que nous avons aujourd'hui sous les yeux : heureux encore « les individus échappés à la destruction totale de leur patrie « s'ils pouvaient entrevoir un terme à leurs calamités, mais « la terreur et le désespoir semblent être leur part«ige. La « terre est toujours agitée, les secousses continuent journelle- « ment, et nous en avons ressenti ces jours-ci plusieurs très " violentes. Le sol paraît fuir sous nos pas. Le climat n'est « plus le même. Ce ciel serein, doux et tranquille, auquel « nous étions accoutumés dans celte saison , est presque tou- « jours obscurci par des nuages épais qui nous dérobent à « chaque instant les rîiyons du soleil. Le froid succède au « chaud dans l'intervalle de quelques heures, des vents va- « riables et orageux soufflent continuellement et avec vio- « lence. Tout, en un mot, représente le désordre de la na- « ture et semble présager de nouveaux malheurs.

« Il est certain que chaque famille de Messine peut four- « nir des anecdotes très intéressantes sur ce qui lui est tirrivé « de particulier lors de la chute de cette ville. La surprise, « l'épouvante, l'aspect d'une mort presque inévitable, les « douleurs multipliées de la nature, les ressources de l'in- '< stinct lorsque la raison ne pouvait plus se faire entendre, « les moyens employés pour échapper à la destruction et pour « arracher des décombres les personnes les plus chères, la « diversité et l'énergie de ces movens, sont autant de traits

attendrissans qui mériteraient d'être rapportés; mais ils sont en si grand nombre qu'il n'est pas possible de s'y arrêter. Je décrirai donc seulement les faits tels que j'ai pu les reconnaître.

« S'il était possible de prévoir les convulsions de la nature aux signes extérieurs qui les précèdent ordinairement , on pourrait dire qu'elle avait annoncé depuis quelque temps l'affreuse catastrophe qu'elle préparait. L'automne a été froid et pluvieux : le thermomètre de Fahreinheit est descendu souvent à 56 degrés, l'hiver a été sec, et le même thermomètre a toujours été au-dessus de 5 05. Il se formait fréquemment des tempêtes dans la partie de l'ouest , ce qui paraissait extraordinaire dans cette saison. Les marées n'avaient plus leurs époques fixes comme auparavant, et les pilotes du canal , en rendant compte de ces variations, assuraient avoir plusieurs fois observé une agitation plus forte et plus bruyante dans les eaux de Carybde , qu'ils appellent le Garofalo.

« Le 5 février, l'air était pesant et tranquille, le ciel couvert de nuages épais et l'atmosphère enflammée. A midi et demi, la terre commença à trembler avec un bruit effroyable, les secousses augmentèrent successivement, et devinrent enfin si violentes dans tous les sens, qu'elles renversèrent en deux ou trois minutes une partie des édifices et des maisons.

« On vit alors s'élever du nord-ouest une longue nuée blanchâtre suivie d'une autre très obscure, qui couvrit en un moment tout l'horizon , amena sur la ville un déluge d'eau, et augmenta la terreur et la confusion. On abandonna les maisons en fuyant sur les places, dans les plaines voisines et sur les bâtimens qui se trouvaient dans le port.

* La terre tremblait toujours à chaque instant, et ce ne

fi, ;l

« fut que vers les cinq heures que les secousses parurent se « ralentir. Les habitans rentrèrent dans l'enceinte , les uns « pour chercher et secourir leurs parens, leurs enfans, leurs « amis; d'autres , pour enlever de leurs maisons à moitié dé- « truites, les effets précieux qu'ils y avaient laissés, ou du « moins les meubles et hardes qui leur étaient »les plus néces- « saires; d'autres pour s'y mettre à couvert des injures du « temps, n'ayant ni asile, ni les moyens de s'en procurer ; « d'autres enfin pour profiter du désordre, et dépouiller les « maisons ouvertes et abandonnées.

« Cette espèce de sécurité a coûté la vie à un plus grand « nombre d'individus. A une heure après minuit, la terre « trembla avec plus de violence et fit écrouler toutes les « maisons que les premières secousses avaient ébranlées.

« La ville est restée déserte depuis, tous les habitans sont « campés aux environs. La plus grande partie du tiers-état « et du peuple est baraquée dans la plaine de Porto-Salvo , « sous le bourg de Salleo ; la noblesse , les magistrats et la '. bourgeoisie, dans une plaine au-delà .du torrent de Porta « di Legno, et le militaire à Terra-Nuova, sur l'esplanade de « la citadelle.

« Les fortes secousses qui se sont fait sentir encore le 7 fé- « vrier et le a8 mars ont détruit les autres édifices qui « avaient résisté aux premières , et on peut dire avec vérité « qu'il n'existe presque plus de maison habitable dans la « ville , excepté dans le quartier bâti sur le glacis de l'ancien « château de Matta-Griffoue, où étaient les monastères de « filles , et celui de Sainte-Claire , proche la place du gou- « vernemeut , qui n'ont pas extrêmement souffert.

« On a prétendu que le terrain s'était affaissé en plusieurs « endroits , qu'on avait senti des vapeurs de soufre et -de « bitume qui s'exhalaient des décombres , qu'on avait vu n îles météores enflammés s'élever au-dessus de la ville ,

'< et que les flots de la mer, en surmontant le quai , et se « brisant avec fureur contre les maisons, avaient en- « traîné dans leur retraite une partie du terrain qui les '( soutenait.

« Ces assertions ont toutes été le produit d'une imagination .. échauffce , et du délire de l'épouvante. Sans nier absolu- « ment que des commotions aussi violentes que celles qu'on a « éprouvées , aient pu faire sortir des entrailles de la terre les « vapeurs que quelques particuliers disent avoir senties , on « peut les attribuer à des causes plus simples. Tout ce qui « existe sur la superficie de la Sicile est, sans contredit, im- « prégné de parties sulfureuses et bitumineuses qui s'exha- '< lent continuellement du sol : le feu prit à trois ou quatre « maisons de Tamphithéâtre de la marine, les flammes s'é- " chappant par intervalle des décombres s'élevaient au- « dessus des édifices, et l'incendie a produit ces météores, « et probablement aussi ces vapeurs qu'on a cru être l'effet « du tremblement de terre.

« La mer n'a été que faiblement agitée dans le port, les « bâtimens qui s'y trouvaient n'ont point souffert, et la po- « sition de Messine dans un canal étroit et resserré l'a garan- - tie de l'impétuosité des flots, dont l'élévation extraordi- « naire a causé beaucoup de dommages sur la côte de Scylla '^ et de Bagnara.

" Le quai, depuis le séminaire jusqu'à la douane, s'est, à « la vérité , crevassé dans toute sa longueur, et la palissade où « était la poissonnerie s'est enfoncée ; mais toute cette partie « est factice, ajoutée au terrain solide, et bâtie sur pilotis. « Les secousses ont été si fortes qu'elles ont dérangé les « caisses et la bâtisse artificielle qui les unissait, et ont pro- « duit l'affaissement. On a remarqué la même chose dans les «magasins du lazaret, qui se sont crevassés dans plusieurs " endroits, quoique le terrain ou la jetée naturelle de San-Ka-

a nieri, qui forme le port, n'ait éprouvé aucune altération a visible. •

« Au milieu du trouble et de la confusion que devait né- « cessairement entraîner un pareil désastre, il semble que la « Providence ait veillé particulièrement à la conservation des « habitans. Les magasins de blé n'ont pas éré endommagés, « plusieurs fours publics sont restés sur pied , les aqueducs « se sont conservés, et les villages du district n'ont presque « pas souffert. Quelques membres de l'administration se sont « empressés à rétablir l'ordre et l'abondance, cH le surlen- « demain peu de personnes manquaient de l'absolu néces- « saire. Messine a trouvé ses ressources en elle-même. Les « secours envoyés par le souverain ont été délivrés à la garce nison, qui les a tous absorbés. Les galères de Malle en ont « fourni pendant quelques jours aux malades et aux pauvres « avec une générosité qui mérite les plus grands éloges. Mais « on a refusé, je ne sais pourquoi , les plus essentiels, que « les commandans ont offerts , ainsi que ceux que le roi de « France avait envoyés avec tant d'empressement. On avait a ordonné à Palerme de faire passer ici tout ce qui se trouve- « rait en caisse pour le compte du roi , ainsi que le produit du « revenu des Jésuites et de l'archevêché de Montréal; mais « on avait oublié que le compte en avait été soldé depuis un « mois , et que le solde en avait été porté à Naples. On a « donc tiré du trésor de Messine l'argent qui était nécessaire « pour soulager le peuple. Soixante mille livres ont été dis- « tribuées dans les campagnes pour l'entretien des vers à « soie, et vingt-cinq mille livres ont été répandues en aua mônesdansla ville. Mais cette somme était si modique, et « la répartition en a été faite de façon que les plus malheureux «n'ont rien eu, et dix mille ouvriers mercenaires etjour- . naliers ont été forcés d'aller ailleurs chercher du travail et ^ du pain.

AVANT-PROPOS. 3^ i

« On peut assurer aujourd'hui que le nombre des habitans qui ont péri par la chute des édifices de la ville, n'excède pas huit à neuf cents. Mais le dommage est considérable , et il paraît impossible de le déterminer. Messine a couteau dans son enceinte plus de quatre-vingt mille habitans. L'amphithéâtre de la marine, et les arcs qui facilitaient la communication du port avec l'intérieur, ont coûté des sommes immenses. Il est détruit , et les murailles qui restent encore sur pied doivent être démolies. Le palais du vice-roi, la cathédrale, l'archevêché, le collège, le séminaire, les églises, les couvens, les magasins du port Franc, la douane, le lazaret n'existent plus. Toute propriété est anéantie dans la ville. On ne la rebâtirait pas pour trente millions ; à quoi il faut ajouter la valeur des meubles et effets précieux ensevelis sous les ruines, consumés par le feu , brisés par l'écroulement des édifices , ou devenus la proie des scélérats qui les ont enlevés. « Quelque effrayant que puisse paraître ce calcul , il n'est cependant rien en comparaison du dommage que la Calabre a souffert. Outre la perte d'un aussi grand nombre de villes et d'habitans , des montagnes se sont entr'ouvertes , d'autres ont été déplacées visiblement. Des terrains entiers d'une très grande étendue ont été coupés horizontalement et portés à des distances considérables ; des vallons comblés , des lacs très profonds d'eau chaude et sulfureuse se sont formés subitement et en grand nombre, dans des lieux où l'on voyait, deux minutes auparavant , des maisons de campagne, des jardins et des collines couvertes de toutes les richesses du genre végétal. Les villes de Monteleone , Oppido. Casai Niiovo, Terra Nuova , Senfinara , Polistena, presque tous les fiefs du prince de Cariati n'offrent que des monceaux de poussière. Toutes les autres, jusqu'à Scylla, et celles de la Calabre citérieure , depuis Crotone jusqu'à

« Reggio, ne sont plus habitables. Une grande partie de la « récolte des huiles, la plus riche production de la province, « a été perdue, et il en aurait été de même des soies entre- « posées à Reggio , si elles n'avaient pas été pour la plu- « part enlevées quelques jours auparavant.

« Il résulte des observations faites sur les lieux , par des «( personnes instruites , que le foyer de l'incendie a été dans « cette partie de la Calabre connue sous le nom de plaine « de Monteleone ou de Seniinara. C'est là que les effets en « ont été plus terribles, et les phénomènes plus extraordi- « naires ; et c'est de là que viennent encore les secousses que « nous ressentons souvent par contre-coup. Le volcan de « Stromboli jette beaucoup de feu , et chaque mouvement « de la terre est actuellement précédé d'un bruit souterrain « semblable à un coup de canon qui viendrait du Phare.

« On a remarqué de plus que toutes les habitations bâties « dans des plaines, et sur des terres argileuses et calcaires, « ont été ébranlées dans leurs fondemens et presque pulvé- « risées; et celles appuyées sur des terrains solides ou sur « des hauteurs de pierre dure, ont été conservées, ou seu- « lement endommagées. Cette diversité est frappante à Mes- « sine. Toute la partie basse construite ou sur pilotis, ou « sur une terre calcaire , est celle qui a succombé aux pre- « mières secousses , de façon qu'il n'en reste pas vestige ; « tandis que les édifices et les maisons bâties sur le rocher « de Matta-Griffon à Salleo , et sur le penchant des mon- « tagnes qui couvrent les derrières de la ville , sont sur « pied et la plupart intacts.

« On ne saurait douter, d'après le rapport unanime des « habitans, que les secousses des 5 et 7 février et 28 mars « n'aient été les plus violentes, et peut-être capables seules, « par les mouvemens irréguliers qu'elles occasionnaient , de « renverser les édifices les mieux construits ; mais en exami-

n nant les restes de ceux dont quelqjie partie subsiste encore, « on est autorisé à croire que plusieurs causes secondes ont « contribué à la destruction totale de tant de villes et d'ha- « bitations.

« Les arts, et surtout l'architecture , sont presque inconnus « dans la Calabre , et on y a entièrement oublié les modèles « qu'y avaient laissés les anciens habitans de cette province. « Toutes les maisons y étaient bâties de pierres tendres et « friables , de briques mal cuites et de terres mêlées de " paille et séchées au soleil. Les charpentes étaient matérielles « et mal ordonnées. Les édifices ont péri par les toits et par « les planchers. Les premiers mouvemens ont détaché la «« charpente , et les poutres une fois déplacées , étant pous- '< sées avec violence, et en différens sens contre les mu- « railles , les ont fait écrouler.

« La ville de Messine s'est trouvée dans le même cas : les « maisons y paraissaient plus solidement bâties; mais la con- « struction intérieure ne l'était pas davantage; les soHves des « planchers, appuyées simplement sur les murailles , sans au- « cun assujettissement ni chaîne extérieure, ont produit les « mêmes effets. D'ailleurs la chaux qu'on emploie est de très « mauvaise qualité , et , soit économie des propriétaires , soit « infidélité des ouvriers, on remarque avec surprise aujour- « d'hui qu'une grande quantité de murailles sont évidées et « remplies intérieurement de cailloux , de pierres sèches et « de sable.

« Quoique le tremblement de terre de 1693 , qui renversa « le tiers des villes de la Sicile, eût épargné miraculeusement * celle-ci , on ne peut disconvenir que les édifices et les mai- « sons n'aient considérablement souffert. On les a réparés « avec la plus grande économie; on s'est contenté de rem- « plir les crevasses avec de la chaux et du sable, et l'attention « ne s'est portée que sur le mal apparent. Elle en essuya un

« autre assez fort en 174;» ; et la peslé, qui Bt périr l'aunéu « suivante la moitié de ses habitans , ne permit pas de songer « aux réparations. Quarante années consécutives de troubles « domestiques, et peut-être pas assez de vigilance de la part « du gouvernement de Naples, avaient achevé de dépeupler et « de ruiner celie ville infortunée. Une bonne partie des mai- « sons n'était plus habitée, et plus d'un quart de l'amphi- « théâtre de la marine tombait en ruine.

« Les secousses violentes qu'elle a ressenties pendant plus « de six mois, en 1780, avaient augmenté le mal ancien. On « n'a presque rien rebâti, parce que les facultés actuelles et « le discrédit municipal ne le permettaient plus. Quelques « solives de la voûte de la cathédrale s'étaient déplacées, « ce qui devait faire soupçonner un dérangement quel- « conque dans l'ensemble de l'édifice ; on s'est contenté de les « remettre en place, sans aucun autre examen. Le palais du « vice-roi était dans le plus mauvais état possible; abandonné « depuis vingt ans, sans aucune réparation, il dépérissait « visiblement; une infinité d'édifices et de maisons étaient dans « le même cas. Il était donc impossible que ces bâtimens ré- « sistassent à de nouvelles secousses, et leur chute a entraîné (Y nécessairement celle des autres. »

INTRODlTCTlON

AU

Si nous noiis en rapportons aux plus anciennes De la situatraditions, aux historiens les plus respecte's de die, de son

-,..,., ^ j . étendue et de

1 antiquité, il ne nous restera aucun doute que sa feniiiié. la Sicile n'ait été autrefois séparée de l'Italie par un tremblement de terre ou quelque autre révolution arrivée dans cette partie du globe. C'était le sentiment de Pline : « La Sicile était (( jointe autrefois aux champs Brutiens, dit-H, « et en faisait partie ; mais les eaux de la mer (( s'étant fait jour tout à coup, et s'étant ouvert « un passage au travers des terres, la séparèrent « pour jamais du reste de l'Italie. ' » Cette opinion était celle de toute l'antiquité; nous voyons ses meilleurs poètes nous raconter cet événement dans leurs ouvrages, et en faire le sujet des peintures les plus éloquentes ; mais ces auteurs ne nous en parlent jamais que comme d'une tradi-

' Sicilia quondam Brutio agro cohœrens , interfuso mari , nvulsn. (Plinii, Lih. IIT, c. viii. )

tion dès-lors si éloignée que Tépoque en était absolument inconnue '. Strabon et Diodore nous disent que, de leur temps, les plus anciens historiens citaient ce fait comme étant déjà d'une antiquité très reculée. '

Nous ne pouvons donc douter que la révolution formidable qui aura produit cette scission , cette séparation de la Sicile avec Fltalie ( en supposant qu elle ait eu lieu ), ne soit en effet une des plus anciennement arrivées sur le globe. L'opinion de

» Hœc loca, vi quondam et vasta convulsa ruina ( Tantum œvi longinqua valet mutare vetustas ) Dissiluisseferunt: quumprotinus utraque tellus Una foret , venit medio vipontus, et undis Hesperium Siculo latus abscidit , arvaque et urbes Littore diductas angusio interluit œstu.

( ViHG. , JEneid. , Lib. m. )

• Ausonîœpars magna jacet Trinacria tellus Ut semel expugnante Noto et vastantibus undis Accepit fréta cœruleo propulsa tridente:

Namque per ocultum cœca vi turbinis olim Impactum pelagus lacerataviscera terrœ Discidit, et medio prorumpens arvaprofundo Cum populis pariter convulsas transtulit urbes.

(Sil.Ital., Lib. XIV.)

» Tradunt prisai rerum scriptores S iciliam fuisse olim Italiœ œnjunctam, sed postea insulam evasisse. (Diod. , L. V.)

Aristote fait aussi mention d'une éruption mémorable de l'Etna, dont on parlait encore de son vivant, et qui avait couvert de cendres non seulement toute la Sicile, mais un graqd nombre de villes du continent.

Buffon, à ce sujet , est d'en faire remonter l'époque au moment même de la formation de la Méditerranée , ou plutôt de son accroissement subit, lorsque les barrières du Bosphore , ou canal de Gonstantinople , s'étant ouvertes, les eaux de la mer Noire et celles de la mer d'Asof s'y seront tout à coup rassemblées. Le même auteur pense qu'une submersion beaucoup plus considérable encore doit être arrivée dans cette partie du globe, lorsque les eaux de l'Océan se seront fait jour au travers du détroit de Gibraltar. « Ce u n'est peut-être, dit Buffon , que dans ce second (( temps que s'est formé le golfe Adriatique , « ainsi que la séparation de la Sicile et des autres (f îles ; quoi qu'il en soit , ce n'est que d'après ces i( deux grands événemens que l'équilibre de ces i< deux mers intérieures a pu s'établir, et qu'elles (f ont pris leurs dimensions, à peu près telles (( que nous les voyons aujourd'hui. Ces terribles c( révolutions de la nature sont sans doute d'une w antiquité bien plus reculée qu'aucune de celles (( dont les hommes ont conservé le souvenir; w on doit même les regarder comme bien anté- « Heures à ces fameux déluges de Deucalion et « d'Ogigès, dont la fable seule nous a conservé i( la mémoire et les époques. ' INous ne suivrons pas davantage les çonjeç--

' Epoques de la Nature,

tures de ce naturaliste, tout ingénieuses qu'elles puissent être, et sans placer comme lui ces révolutions anté-diluviennes à cent siècles de nous, nous nous occuperons a peindre, à décrire la Sicile telle qu'elle est de nos jours. '

Cette île célèbre est la plus considérable de la Méditerranée,- placée entre le, trentième et le trente-quatrième degré de longitude et le trentesixième et le trente-huitième vingt-cinq minutes de latitude, a l'extrémité méridionale de l'Italie, elle n'en est séparée que par un petit bras de mer de douze milles de largeur, ou quatre de nos lieues environ, dans la partie la plus étendue; et, dans les endroits les plus resserrés, ce

* C'est à la date d'environ dix raille ans , à compter de ce jour eu arrière, que je placerais la séparation de l'Europe et de l'Amérique , et c'est à peu près dans ce même temps que l'Angleterre a été séparée de la France , l'Irlande de l'Angleterre, la Sicile de l'Italie , la Sardaigne de la Corse, et toutes deux du continent de l'Afrique. C'est peut-être aussi dans ce même temps que les Antilles, Saint-Domingue et Cuba ont été séparés du continent de l'Amérique Toutes ces divisions particulières sont contemporaines ou peu postérieures à la grande séparation des deux continens ; la plupart même ne paraissent être que des suites nécessaires de cette grande division , laquelle ayant ouvert une large route aux eaux de l'Océan , leur aura permis de refluer sur toutes les terres basses, d'en attaquer, par leur mouvement, les parties les moins solides , de les miner peu à peu , et de les trancher enfin jusqu'à les séparer des continens voisins. ( Buffon , Epoques (le la Nature.)

détroit n*a pas même six milles , ou environ deux lieues.

La forme de la Sicile est triangulaire , c'est la raison pour laquelle les anciens lui avaient donné le nom de Trinacria, Son étendue , ou plutôt son circuit , est de six cent vingt-quatre milles d'Italie, sa longueur de l'est à l'ouest, c'est-àdire depuis le cap Peloro jusqu'au cap Boeo , anciennement Lilybée, est de cent quatre-vingts milles , et sa largeur du midi au nord , dans sa plus grande dimension, depuis le cap Passaro, anciennement Pachinum, jusqu'au cap Peloro qu'on appelle aussi Capo del Faro , est de cent trente milles.

Il y a tout lieu de penser que ce sont ces trois promontoires que les anciens ont voulu désigner dans un grand nombre de médailles de la Sicile', par ces trois jambes d'homme placées autour d'une tête, comme autant de rayons, et entre chacunes desquelles on voit un épi de blé , emblème de la fécondité du pays. '

' Toutes les planches de médailles de la Sicile seront placées k la fin de l'Atlas , dont elles formeront les derniers numéros , leurs descriptions étant le chapitre qui termine notre quatrième volume.

• Ce type singulier se rencontre particulièrement sur plusieurs des anciennes médailles de Palerme , il se voit aussi , mais plus rarement , sur quelques médailles de Syracuse , d'Agrigente et d'une autre ville de Sicile appelée Yetum. Mais

ti

38o INTRODUCTION.

La Sicile est divisée en trois grandes provinces, auxquelles on donne le nom de vallée , savoir : // val di Denioni^ il val di Noto, et // val di Mazzara. '

La première de ces divisions de la Sicile , il val di Demoniy renferme plusieurs villes considérables ; c'est la partie où est situe' le mont Etna. On y voit Messine, Taormine, Catane, Melazzo

ce qui prouve très sûrement que les anciens ont désigné cette île par un emblème qui semblait faire allusion à la forme de ses trois caps , ce sont quelques autres médailles frappées à différentes époques , comme après la prise de Syracuse par Marcellus. On en connaît une oii l'on voit au revers de ce type de la Trinacrie, un Jupiter , et le nom de Lentulus Marcellus écrit à côté. Il en est une autre fort rare, avec le nom de César écrit en grec , qui paraît avoir rapport aux victoires de Pompée en Sicile; et enfin une plus évidente que toutes, que fit frapper Glodius Macer , pro-préteur d'Afrique , qui tenta d'usurper l'empire sous Néron. Ce Glodius Macer , voulant sans doute faire connaître les provinces de l'Empire romain qui s'étaient déclarées pour lui , fit frapper une médaille où l'on voit l'emblème en question , avec le nom de Sicilia pour exergue.

'■ Le mot val, par lequel on désigne ces différentes parties de la Sicile, n'a rien de commun ni aucun rapport avec l'idée que présente dans notre langue le mot valk'c, étant une expression arabe qui signifie canton , pays. Nous verrons , à ce sujet , que plusieurs villes de l'intérieur de l'île ont conservé des dénominations semblables , et dont l'origine vient également de l'arabe; comme le nom de Calata, qui, dans cette langue, signifie montagne , élévation , ainsi Calata-Vuturo , Calata- Girone, Calata-vScibetta , etc. , petites villes bâties sur des lieux élevés.

et Cefalu. Dans le val di Noto^ on trouve Castro Giovani ou l'antique Etuici , situé au centre de nie, San Filippo d'Argiro, Piazza, Noto, Lentini et Syracuse; et dans le val di Mazzara, Termini , Palerme, la capitale de la Sicile, Alcamo, Trapani, Marsala, l'ancienne Lilybée, Mazzara, Girgenti et Alicata.

La petite ville de Noto , peu éloignée de Syracuse , et Mazzara , à l'extrémité de l'île , près du cap Boeo, ont donné l'une et l'autre, on ne sait trop pourquoi, leur nom à deux des principales divisions de la Sicile; quant à celui de val Demona ou Demoni , donné à la partie dans laquelle est situé le mont Etna , l'opinion vulgaire est que ce nom n'a d'autre origine que la frayeur et les ravages causés tant de fois par ce terrible volcan. Les peuples, intimidés de l'image de l'enfer même qu'ils ont continuellement sous les yeux, auront donné au pays qu'ils habitent le nom de val ou pays des Démons; mais rien n'est plus mal fondé. On connaît des titres anciens des quatorzième et quinzième siècles où l'on désigne cette partie de la Sicile par ^e Nemoribus, sans doute à cause des forêts et des bois dont les environs de l'Etna ont toujours été couverts, et que c'est d'ailleurs presque le seul canton de la Sicile qui en produise. Il est donc naturel de croire que c'est par corruption que, du mot Nemores ou Nemoribus, on aura fait Demoni, que

Ni

38a INTRODUCTION,

la superstition et l'ignorance ont depuis consacré.

Peu de pays sont en général aussi montueux : outre l'Etna, qui est non seulement une des plus hautes montagnes du monde , mais un des plus terribles volcans , la Sicile renferme un grand nombre d'autres montagnes considérables, telles que les monts Pelores ou Neptuniens , au nord de l'Etna , parmi lesquels est le Scuderi , presque aussi élevé; les monts Gemelli, vers le centre de File, où est Caméra ta, qui commande et domine toute la Sicile; les monts Nebrodes ou Herculéens, vers la côte septentrionale, au-dessous de Termini , parmi lesquels sont ceux appelés diMadonia, encore très remarquables par leur escarpement et leur élévation; et enfin, outre les différens amas de montagnes principales, la Sicile lest presque en totalité couverte de monts isolés répandus de tous côtés , soit dans le val di Noto, soit à l'autre extrémité de l'île du côté de Trapani , où l'on trouve le mont Eryx , autrefois si renommé à cause d'un temple consacré à Vénus, un des plus fameux de l'antiquité.

Malgré les ravages et les fureurs de l'Etna , qui tant de fois ont désolé la Sicile, on ne peut douter que ce ne soit à ce volcan formidable qu'on doit attribuer principalement la fertilité prodigieuse d'une grande partie de cette île; il est en-

INTRODIJCTION. 383

core certain que dans cette quantité de montagnes dont nous venons de parler, et surtout dans la partie appelée val di Noto, il a existé autrefois plusieurs volcans éteints depuis un grand nombre de siècles, et que ce sont les cendres de ces volcans qui auront répandu à jamais autour d'eux un germe inépuisable de fécondité. Les eaux thermales et les bains sulfureux qu'on y rencontre de différens côtés , annoncent encore une fermentation intérieure qui ne peut que contribuer infiniment à la végétation prodigieuse qui règne dans la plus grande partie de l'île.

Aussi la Sicile a-t-elle passé , de tous les temps, pour le pays le plus abondant et le plus. fertile; les Romains regardaient cette île comme leur mère nourrice, et Cicéron l'appelle le grenier à blé et le magasin de Rome '. Nous voyons encore dans Diodore que le territoire du pays Léontin produisait le blé de lui-même, et sans nulle sorte de culture. Aujourd'hui encore, quoique les terres y soient sans doute bien moins

if

ii'

' Ille itaque M. Cato sapieiis , cellam panariam reipublicœ nostrœ , nutricem plebis romance Siciliam appellavit. Nos vero experti sumus , Italîco maximo difficillimoque bello , Siciliam nobis non pro panaria cella , sed pro œrario illo majorum vetere , ac referto fuisse ; nam sine ullo siimptu nostro , coriis , tunicis , frumcntoque suppedito , maximos exercitus nostros vestuil , aluit , armas'it. (Cic. , in Vcrrem., L. II.)

ns

cultivées qu'autrefois, il est certain qu'aucun pays de l'Europe n'approche d'une aussi grande fertilité, soit à cause de la douceur du climat, soit par la nature du soL

Tomaso Fazelli , l'historien moderne de la Sicile , le plus connu , le plus cité , et qui écrivait dans le commencement du seizième siècle, nous dit que dans plusieurs cantons de cette île, et non seulement dans la partie des Léontins, mais dans les environs d'Enna, au centre de la Sicile, il avait vu très souvent plusieurs cantons de terre, où, sans qu'on eût semé ou labouré, le blé venait de lui-même et arrivait à sa maturité. '

Cette étonnante fertilité se répand en Sicile sur tous les genres de productions : les fruits les plus exquis y croissent en abondance. On sait quel cas les anciens faisaient du miel du mont Hybla; et, quant à l'excellence de ses vins, les territoires de Syracuse et de Messine ont été de tous les temps dans la plus grande réputation. On lit, à ce sujet, dans le même auteur, que les

* Enim vero frumenium agreste in agro Leontino sua sponte nalum, non solum Diodorus refert, sed œtate etiam mea , lumineodem, tum in pluribus Siciliœ agris nulla mortalium cura excultis , neque terrœ commendatum , neque aratri , rasirorumve exercitio provocatum , sed soli mira ac naturali liberalitate provenisse , atque in aristas felicissime excrevisse ipsi vidimus. (Fasklli , de Rébus Siculis , cap. IV. )

empereurs romains, maîtres de l'univers, avaient coutume, dans leurs festins ou.dans les jours de triomphe, de faire servir à leur table quatre espèces de vin, qui étaient regardés comme les meilleurs qu'on connût alors, celui de Falerne, qui croissait près de Naples , les vins grecs des îles de Chio et de Lesbos , et celui appelé Marnertinum , qui venait de Sicile, dans les environs de Messine.

Indépendamment du miel et des huiles que cette île produit en abondance , ainsi que le sel gemme, ou çel fossile, et surtout le sel marin qu'on recueille sur les côtes, près de Trapani, le sucre, qui semblerait être une production réservée par la nature aux îles de l'Amérique, croît aussi dans celle de la Sicile: on le retire d'une espèce de canne qu'on nomme dans le pays canna mêle y et dont les sucs, après deux ou trois cuissons, acquièrent autant de qualité et de douceur que celui des Antilles.

Plusieurs petites îles, situées à peu de distance du cap Peloro, et environ à une vingtaine de milles de la côte septentrionale de la Sicile, sont toutes, ou ont toutes été , à différentes époques, autant de volcans allumés. On les appelle Lipariennesy ou îles de Lipari^ du nom de la plus grande d'entre elles. Les anciens les nommaient P^ulcaniennes ou Éoliennes ; on a quelque raison de croire que ces volcans sont des émanations

il-l

ou des branches de l'Etna , mais sans pouvoir déterminer s'ils ont une communication sous les eaux de la mer avec Timmense foyer de ce volcan : sans doute ils ont été successivement le produit d'autant d'éruptions, ainsi que le Monte Nuovo , près de Pouzzol , les lies de Santorin dans l'Archipel, et tant d'autres. Nous savons d'ailleurs que les anciens historiens ne comptaient, de leur temps, que sept de ces îles Eoliennes, tandis qu'il en existe onze aujourd'hui.

Le Vulcano et le Stromboli sont les plus considérables et les plus animés de tous ces volcans. Ce dernier l'est même beaucoup plus que le Vésuve et l'Etna, qui quelquefois, pendant plusieurs années, ne jettent aucun feu, tandis que le Stromboli est toujours en activité, et vomit des pierres enflammées ou des flammes sans presque jamais s'arrêter. Il s'élance du milieu de la mer à une grande élévation, et forme un rocher absolument escarpé et presque en ligne perpendiculaire. 11 peut avoir environ dix milles de circuit. Ces feux, continuellement allumés, servent, à une distance considérable, de fanal aux navigateurs.

11 paraît que le feu est éteint dans le plus grand nombre de ces autres petites îles. Lipari est la plus grande de toutes, et peut avoir six lieues de longueur : depuis long-temps les feux

volcaniques qui y ont existé autrefois, et dont on aperçoit très visiblement les traces, sont éteints; aussi cette île est-elle de la plu^ grande fertilité, et produit-elle des fruits excelîens, des raisins nommés passoli , et un vin fort recherché , qu'on appelle malvoisie de Lipari,

Peu de pays ont fourni et prêté à l'imagination des poètes de l'antiquité autant que la Sicile : aussi fut-elle le berceau de toutes les fables. Indépendamment d'une extrême fertilité, on peut croire que les différens phénomènes dont elle était entourée y ont beaucoup contribué dans le temps où la physique et l'histoire de la nature étaient encore dans leur enfance; ces volcans, ces feux naturels et toujours allumés ne se présentaient dans l'esprit des hommes que comme autant de merveilles et de prodiges in*explicables; de là, toutes ces descriptions fabuleuses dont les historiens et surtout les poètes de l'antiquité ont orné et enrichi leurs ouvrages. Dans ces îles volcaniques , produit des feux souterrains, il se sera formé, par l'effort des vagues, des antres, des cavernes profondes où l'on entendait retentir au loin les flots de la mer; il n'en fallait pas davantage pour en faire le séjour du dieu des vents, et Homère embellit encore cette croyance populaire de nouvelles fables.

On connaît la belle description que Virgile nous fait de ces îles Eoliennes ; c'était là que Vul^

cain tenait ses forges allumées^ et où il fabriqua l'armure céleste que Vénus lui avait demandée pourEnjée :

Insula Sicanium juxta iatus , jEoUamquc Erigitur Liparen , fumaniibus ardua saxis ; Quam subter specus, et Cyclopum exesa caminis Antra Mtnœa tonant , validique incudibus ictus Auditi referunt gemitum striduntque cavernis Stricturœ Chalybum , etjornacibus ignis anhelat : F'ulccmi domus et F'ulcania nomine tellus.

{Mneid., L. VIII.)

Ces écueils célèbres qui séparent la Sicile de ritalie, ces gouffres de Charybde et ces rochers de Scylla, si redoutables aux nautoniers, ont fourni d'innombrables tableaux aux poètes et aux historiens. Leurs descriptions, suivant les apparences, étaient une suite toute naturelle du peu de progrès qu'on avait fait jusqu'alors dans l'art de la navigation. *

Nous verrons cependant qu'aux fables près

' Ast , ubi digressum Siculœ te admoverit orœ Ventus , et angusti rarescent claustra Pelori ; Lœva tibi tellus , et longo lœva petantur Mquora circuitu ; et dextrumfuge littus et undas.

Dextrum Scylla Iatus , lœvum implacata Charybdis Obsidet : atque imo barathri ter gurgite vastos Sorbet in abruptumjluctus , rursusque sub auras Erigit alternas, et sidéra verberat unda. At Scyllam cascis cohibet spelunca latebris ,

dont Virgile s'est plu à orner, dans ses vers, la peinture qu'il nous fait de ces écueils formidables, qu'ils le sont effectivement, et que ce détroit de Messine n'est encore rien moins que facile à traverser. Dans les mauvais temps, les vents ajoutaiit de la force aux courans , les rendent plus dangereux, et, dans les calmes absolus, ils le deviennent peut-être encore davantage pour les gros vaisseaux, qui y sont alors entraînés malgré eux, et risquent d'aller se perdre et se briser contre les rochers, soit d'un côté, soit de l'autre.

L'origine des premiers peuples qui ont habité la Sicile se perd dans la nuit des temps : tous les anciens auteurs sont même à ce sujet de différens sentimens; les uns les font venir d'Espagne; d'autres d'Italie. Les poètes surtout, pour qui le merveilleux a toujours eu le plus d'attraits, les font descendre d'un peuple de géans, des Lestrigons et des Cjclopes, et Polyphème ne fut pas un de ceux qui y jouèrent le moindre rôle.

Ora exsertantem , et naves in saxa trahentem. Prima hominis faciès , et pulchro pectore virgo Pube tenus : pos tréma immani corpore piscis , Delphinum caudas utero commissa luporum.

Prœstat Trinacrii metas lustrare Pachyni Cessantem , longos et circumjlectere cursus , Qxinm semel injbrmem vasto vidisse sub antre Scyllam, et cœruleis canibus rcsonantia saxa .

(^neid. , L. m.)

Des premiers babitaasdela Sicile , de ses plus anciennes villes , et

des plus grands hommes qu'elle a produits dans rantî(j[nité.

Il importe, au reste, assez peu quel nom ont pu porter les plus anciens habi tans de cette île, si ce furent les Sicaniens, peuplade d'Espagne, ou les Liguriens, venant d'Italie, et ayant à leur tête Siculus, fils de Neptune; il serait beaucoup plus intéressant de savoir si ce qui a donné lieu à toutes ces fables, à tous ces contes de géans, a été fondé sur quelques faits qui n'aient pas absolument été dénués de toute vraisemblance.

Sans ajouter foi à ce que plusieurs historiens nous racontent des découvertes qui ont été faites en différens temps et dans plusieurs endroits de la Sicile, de tombeaux très anciens, dans lesquels on a trouvé des squelettes d'hommes de vingt ou trente coudées, et jusqu'à trente-trois pieds de hauteur \ nous ne pouvons douter, et BufFon le pense affirmativement, que dans le monde primitif, et dans les premiers âges de la nature, il y a eu parmi les hommes, comme parmi les animaux, des races et des individus infiniment plus forts, plus robustes, et beaucoup plus élevés qu'ils ne le sont depuis longtemps. '

• Fazelli cite plusieurs décquvertes en ce genre qui ont été faites dans la Sicile , en fouillant la terre du côté du mont Eryx , en 1 5 1 6 , près de Mazzara , et , en 1 548 et 1 55o , près de Syracuse.

» « D'après tous les faits que je viens d'exposer , et ceux « que j'ai discutés au sujet des Patagons, je laisse à ims lec-

Quant au temps et à l'époque où la Sicile a commencé à être habitée , nous ne pouvons mieux faire que de consulter les recherches du savant Fréret , rapportées dans les Mémoires de l'Académie des Belles-Lettres ; elles nous indiquent la date du pas3age des Sicules dans File à laquelle ils donnèrent leur nom. Cet auteur, dont le but était de s'éclairer sur les antiquités des peuples , et de séparer la vérité d'avec la fable , a recueilli dans les anciens historiens les passages qui contiennent des assertions précises, et d'où il a pu retirer quelques inductions raisonnables sur la manière dont s'est peuplée l'Italie.

Nous avons vu , dans l'Introduction au Voyage de la Grande-Grèce, que les Sicules , originaires des confins de la Dalmatie , furent un des premiers peuples qui vinrent s'établir en Italie ; mais qu'ayant été attaqués par des nations plus pu js-

« teurs le même embarras oii je suis pour pouvoir prononcer « sur l'existence réelle de ces géans de vingt-quatre pieds. Je « ne puis me persuader qu'en aucun temps , et par aucun « moyen , aucune circonstance , le corps humain ait pu s'éle- « ver à des proportions aussi démesurées : mais je crois en « même temps qu'on ne peut guère douter qu'il n'y ait eu des « géans de dix , douze et peut-être quinze pieds de hauteur , « et qu'il est presque certain que , dans les premiers âges de « la nature vivante, il a existé non seulement des individus « gigantesques en grand nombre , mais même quelques races « constantes et successives de géans , dont celle des Patagons « est la seule qui se soit conservée. >» ( Buffon , Epoques de la Nature. )

santés, et obligés d'abandonner les contrées où ils s'étaient établis, ils se réfugièrent en Sicile, à laquelle ils donnèrent leur nom. Hellanicus de Lesbos, historien plus ancien que Thucydide et même qu'Hérodote, donnait pour époque à cet événement la vingt -sixième année du sacerdoce d'Alcinoé, prêtresse d'Argos, ce qui répond à la quatre-vingtième environ avant la prise de Troie, marquée par Philiste, auteur sicilien, c'est-à-dire à l'an i364 avant l'ère chrétienne, selon la chronologie de Thucydide.

Depuis cette époque , différens peuples sont venus aborder en Sicile. Les Phéniciens, qu'on a regardés comme la plus ancienne des nations commerçantes, et la plus habile dans la navigation, furent, suivant une opinion assez générale^ des premiers à s'y établir, mais sur les côtes uniquement. Ensuite les Troyens vinrent y chercher un asile après la prise de Troie , et y bâtirent plusieurs villes, parmi lesquelles on compte celle d'Eryx, oùEnée, suivant Virgile, fit construire, en l'honneur de Vénus, un temple fameux dans l'antiquité.

Mais ce furent surtout les Grecs, qui, attirés par l'excellence et la fertilité des terres, ainsi que par la position de cette lie, y vinrent en différens temps fonder des villes et des colonies. Plusieurs de ces villes acquirent dans ces anciens temps de la célébrité et une très grande puissance. Naxos

INTRODUCTION. SgS

fut une des plus anciennes, mais surtout Syracuse, qui , suivant Pausanias et Thucydide, fut fondée par Archias, de Corinthe, vers la troisième année de la cinquième olympiade , 768 ans avant J.-C.

Dans la suite , de nouvelles colonies grecques, ou celles qui habitaient déjà la Sicile , y bâtirent d'autres villes , telles que Selinunte , Catane et Leonte. Quelques années après la fondation de Syracuse , des Rhodiens et des Cretois vinrent s'établir près du fleuve Gela , et y bâtirent une ville, à laquelle ils donnèrent le nom du fleuve : ces mêmes habitans de Gela fondèrent à leur tour Agrigente , près du fleuve Agragas.

Messine fut, dans son origine, appelée Zancle: on sait que ce nom lui venait de la forme de son port , et surtout d'une langue de terre qui , se prolongeant en demi-cercle dans la mer, lui donne la forme d'une faux. On croit effectivement que ce nom de Zancle voulait dire , dans l'ancienne langue des &\c\AeSyfaux on faucille, Strabon et Thucydide prétendent que cette ville, une des plus anciennes de la Sicile , fut en premier lieu bâtie et habitée par des pirates de Cumes et des Chaldéens ; qu'ensuite de nouvelles colonies de Messéniens , originaires du Pélopo-^ nèse, étant venues s'y réunir avec ses premiers habitans, elle changea son nom de Zancle, et prit celui de Messana. '

' Les historieas sont peu d'accord sur le temps et i'époquç

Quant à Palerme , il y a tant d'opinions sur les premiers fondateurs de cette ville, qu'il est impossible d'en adopter aucune. Quoique plusieurs auteurs attribuent son origine aux Phéniciens , son ancien nom , qui était Panormos , indiquerait bien plutôt une origine grecque que toute autre, puisque n Al/, qui, en grec, veutdire tout y et O^ffjLOfy station des vaisseaux , semblent devoir faire allusion à la beauté et à la sûreté de son port , tel qu'il était alors. '

oïl cette ville changea son nom de Zancle en celui de Messine, et sur l'événement qui en fut la cause. Fazelli raconte comment, vers la soixante-onzième olympiade, Anaxilas , h la tête d'une nouvelle colonie de Messéniens , chassa les habitans de la yille de Zancle , détruisit leur ville de fond en comble , et, en ayant rebâti une nouvelle, lui donna le nom de Messana ; mais Statella , dans ses notes sur Fazelli , prouve , par un passage formel de Pausanias , que ce changement de nom fut unanimement accepté par les premiers habitans et les nouyeaux colons messéniens , que les anciens reçurent comme leurs compatriotes : Fide data et accepta, dit Pausanias, una urbem incoluerunt , mutato vero nomine , pro Zancla Messanam appellarunt.

' On trouve dans l'ouvrage du prince Torremuzza , sur les Antiquités de la Sicile, la traduction d'un passage de Thucydide, par lequel il est prouvé que Palerme existait et était habitée long-temps avant que les Carthaginois eussent formé des entreprises sur la Sicile.

• Palermo fondata da' Carthaginesi non trovasi sicuramente in alcuno degli antichi autori , anzi che sappiamo da Tucidide, nel Lib. FI, essere stata da Fenici abitata qualora discacciati dalle parti meridionali délia Sicilia, si stabilirono in Solan-

INTRODUCTION. SgS

Les différentes colonies grecques qui successivement abondèrent en Sicile , donnèrent leurs mœurs, leurs langues et leurs usages aux autres nations plus anciennement établies dans cette île. Aussi fut-elle comprise, ainsi que nous le voyons dans Strabon , sous la dénomination du reste de la Grande-Grèce. La langue grecque n'empêcha pas les aborigènes de conserver l'usage de leur langue propre, et Apulée nous apprend qu'on appelait souvent, par cette raison , les peuples de la Sicile Trilingues ^ parce qu'ils parlaient indifféremment la langue sicilienne, la langue phénicienne ou carthaginoise, et celle des Grecs.

Dans ces temps anciens, peu de pays ont été aussi féconds en grands hommes que la Sicile , soit qu'elle en fût redevable aux Grecs , qui , en s'y établissant , y portèrent avec eux le goût des sciences et des arts, soit qu'un ciel pur et serein.

tum , Mozia , ed in Palermo , città molto avanti popolate ; cio che accade assai prima, chepensato avessero i Carthaginesi alla conquista di questa isola. Ecco le parole tradotte di quel autore.

Habitaverunt autem et Phœnices circa omnem quidem Siciliam , promontoria ad mare occupantes , itemque pandas insulas adjacentes negotiandi causa cum Siculis. At ubi permulti Grœcorum eo per mare , adnavigaverunt relinquentes illa loca Motyam et Solentem , et Panormumprope Elymos fréquentantes incoluerant, etc. (Ant. Iscript. di Pal. del pr. m Torib- MUZZA , p. i53.)

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un climat doux et tempéré aient pu, ainsi que dans la Grèce même, influer sur le caractère et l'esprit de ses habitans ; il est certain qu'elle a effectivement produit un nombre considérable d'hommes célèbres, et dans presque tous les genres. '

Poètes , orateurs , philosophes , historiens , médecins y existaient à la foîl ; chaque ville de la Sicile semble l'avoir disputé à celles mêmes de la Grèce , en donnant le jour à quelques hommes de génie dont les noms et les ouvrages ont passé à la postérité. La poésie surtout y fut cultivée avec tant de succès que les poètes siciliens, suivant le témoignage de Silius Italicus, avaient fait des vers dignes d'Apollon et des Muses:

Hic Phœbo digna et Musis, venerabere 'vatum Ora excellcntum , sacras qui carminé silvas Quique Sjrracosia résonant Helicona Camœna.

• Winckelmann, dans son Histoire de lArt chez les Anciens, n'hésite point à croire que le climat influe également sur l'existence morale des peuples , comme sur leur constitution physique : « Par l'influence du climat, nous entendons, dit-il, les « effets que la situation des pays , la variété des saisons et la « difFérence des alimens produisent nécessairement sur la u forme du corps , sur la physionomie , comme sur la façon « de penser des peuples, toujours modifiée par les circontt stances extérieures , et surtout par l'éducation , la constituf( tlon et le gouvernement particulier à chaque peuple, »

« Le climat, dit Polybe, forme les mœurs des nations, leur M figure et leur coideur. w Cicéron dit aussi que plus l'air est jpur et subtil , et plus les télés sont spirituelieii.

Aristoxène et Stésichore sont les deux plus an- ..ciens poètes de la Sicile dont les noms nous soient connus. Le premier était de Selinunte ; mais on sait très peu de chose de sa vie. Les anciens historiens disent qu'il a vécu dans la vingtneuvième olympiade , environ 600 ans avant J.-C. , ce qui remonte aux premiers temps de la fondation de Selinunte. On prétend que c'est cet Aristoxène qui , le premier, s'est servi dans les vers du pied appelé anapeste , c'est-à-dire composé de deux syllabes brèves et d'une longue. Le second de ces anciens poètes siciliens, Stési* chore , est plus connu : il était né à Hymère. Cicéron , dans sa harangue contre Verres, le cite comme un des plus beaux génies de la Grèce , et parle d'une très belle statue qui lui fut élevée. Ce poète était représenté tenant un livre à la main *. Horace fait aussi son éloge : Stesicorique graves Camœnœ. Il nous reste peu de vers de Stésichore, que Denys d'Halicarnasse égalait à Pindare et à Simonide; mais nous savons que louvrage qui lui a fait le plus d'honneur est un poème sur la destruction de Troie, et dans le genre de V Iliade, '

C'est en Sicile qu'est née la poésie pastorale.

' Erat enim Stesicori poetœ statua senilis , incurva, cum libro, summo ut putant artificio facta , sed est , et fuit tota Grœcia, summo propter ingenium honore et nomine. (Cic. , in Ver. , L. II. )

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Il était naturel que, dans un pays aussi fertile, dans un pays où la richesse principale consistait en troupeaux, et dans Tabondance des productions de la terre, la poésie, qui chantait les travaux et les agrémens de la vie champêtre, y fût plus en honneur et plus goûtée que dans tout autre. Théocrite et Moschus, tous deux nés à Syracuse, ont été regardés comme les premiers et les plus agréables des poètes de ce genre, Virgile lui-même parlait de Théocrite comme de son maître, et c'est sans doute le plus grand éloge qu'on en puisse faire. '

Epicharme, suivant Aristote, fut le plus ancien poète comique , et Ton dit que Plaute , le premier

* On connaît cette charmante imitation de Théocrite , faite par Voltaire , qui ne peut cependant être regardée que comme une très faible et très légère idée d'une partie de la seconde des idylles de cet ancien poète, intitulée *apmakettpia, ou Y Enchanteresse. C'est cette même idylle dont Virgile avait fait aussi une imitation dans la huitième de ses églogues , adressée h Pollion , et connue également sous le titre de Pharmaceutrie :

Reine des Nuits, dis qnel fut moa amour, Comme en mon sein les frissons et la flamme Se succédaient , me perdaient tour à tour : Quels doux transports égarèrent mon âme ! Comment mes yeux cherchaient en vain le jour ! Comme j*aimaîs , et sans songer à plaire

* Je ne pouvais ni parler ni me taire ! Reine des Nuits , dis quel fut mon amour. Mon amant yint , â momens délectables ! Il prît mes mains, tu le sais, tu le vis;

des poètes latins en ce genre, le prit pour modèle. Epicharme composa un nombre prodigieux de comédies : on assure qu'il en avait fait plus de cinquante. Il vivait environ 400 ans avant J.-C. , et mourut dans sa quatre-vingt-dixième année. Gela et Agrigente eurent aussi plusieurs poètes tragiques , tels que le célèbre Empédocles, qui composa un grand nombre de tragédies. Peu de philosophes dans l'antiquité eurent , même de leur vivant, autant de réputation. Ses ouvrages, dit Lucrèce , étaient si admirés qu'ils firent douter si leur auteur était mortel '% Empédocles vivait dans le même âge, c'est-à-dire quatre siècles avant J.-C. ; et il paraît que cette époque fut le moment le plus brillant de la philosophie dans la Sicile, comme quelques années plus tôt, et durant la vie de Pythagore , elle l'avait été dans la Grande-Grèce.

Indépendamment de ces hommes illustres, tous originaires de la Sicile, cette ile semblait

Tu fus témoin de ses sermens coupables , '

De ses baisers , de ceux que je rendis ,

Des voluptés dont je fus enivrée.

Momens charmans, passez-vous sans retour?

Daphnis trahit la foi qu'il m'a jurée :

Reine des Nuits, dis quel fut mon amour.

Carmina quin etiam divini pectoris ejus Vocifercuitur et exponunt prœclara reperta Ut vix humana videatur stirpe creatus.

4oo INTRODUCTION.

être alors comme la patrie et la demeure de prédilection de tous les gens de lettres et des plus grands philosophes de la Grèce. Platon lui-même y fit plusieurs voyages , Xénophanes et Zenon y finirent leurs jours. Simonide , iin des plus excellens poètes grecs de Tantiquité, vint s'y établir à Tâge de quatre-vingts ans, deyint Tami et le conseil d'Hiéron II, roi de Syracuse, le meilleur des princes qu'ait eus la Sicile.

On peut observer à ce sujet que ce fut antérieurement à ce prince, et surtout sous le règne des deux Denys , qu^la Sicile abonda en philosophes et en savans. Le premier de ces tyrans eut , comme on sait , la fureur de passer pour poète et bel esprit. Né avec des talens pour gouverner, et une ambition démesurée, il fut encore jaloux de remporter les prix de poésie aux jeux olympiques; il est vraisemblable que les louanges et les flatteries des gens de lettres qu'il avait appelés en grand nombre à sa cour, ne contribuèrent pas peu à lui faire croire qu'aucun poète ne l'avait encore égalé. Un seul, nommé Polyxène, eut le courage de ne pas suivre cet exemple, et osa lui dire la vérité avec une

franchise qui pensa lui devenir funeste. '

' Ce Polyxène , au rapport de Diodore , était un des plus excellens poètes de son temps. Denys l'ayant invité k sa table , lui demandait son avis sur quelques vers de ses ouvrages qu'il faisait lire pendant le repas. Le poète ne les trouvant pas sans

Un des contemporains de ces fameux tyrans , et dont le nom a mérité à de plus justes titres de passera la postérité, a été le célèbre Dion, que l'antiquité payenne a mis au nombre de ses sages. Né avec une âme élevée et des talens sublimes, il dut l'usage et l'emploi qu'il en fit pendant toute sa vie , au bonheur d'avoir eu Platon pour maître. Le goût que ce grand philosophe lui avait inspiré pour la vertu , lui fit croire que ses leçons et ses exemples feraient la même impression sur le cœur de Denys; en conséquence il employa tout son crédit sur Platon pour l'engager à le venir trouver à sa cour : mais l'austérité de la philosophie n'était pas faite pour réussir auprès d'une âme aussi corrompue , et s'apercevant bientôt des risques que ce grand homme pouvait courir auprès d'un tel prince,

doute de son goût, les critiqua sans aucun ménagement. Une pareille franchise, h laquelle le tyran n'était pas accoutumé, l'offensa au point qu'il envoya sur-le-champ l'Aristarque aux carrières : c'était la prison de Syracuse. Quelque temps après , les amis de Polyxène obtinrent sa grâce. Denys non seulement la lui accorda, mais l'invita une seconde fois à dîner, croyant apparemment que ce juge , si sévère d'abord , serait devenu moins difficile, ou au moins plus complaisant; mais à ï^ lecture de nouveaux vers qu'on récita devant lui , et que leur auteur regardait comme autant de chefs-d'œuvre, Polyxène , pour tout éloge , dit , en s'adressant aux gardes , qu'on me remène aux carrières. Ce sang-froid parut si plaisant à Denys lui-même , qu'il fut le premier à en rire , et lui pardonna.

4o2 INTRODUCTION.

Dion fut le premier à le soustraire aux mauvais traitemens qu'il aurait pu y éprouver, en le faisant repartir pour la Grèce.

Après la mort du premier de ces tyrans le sage et vertueux Dion ne fut pas plus heureux dans le désir qu'il eut de former Denjs le jeune , son neveu , à l'amour de la vertu , soit par ses conseils et ses exemples , soit en obtenant de Platon de faire encore deux autres voyages en Sicile '.Tyran subalterne, et victime de sa faiblesse, de ses débauches et de sa cruauté, Denys le jeune fut deux fois chassé du trône , et se retira à Corinthe , où il finit sa vie dans la plus extrême misère.

Ce ne fut qu'après que la Sicile eut secoué le ioug de ses tyrans, et qu'elle eut adopté le gouvernement républicain , qu'elle vit naître des orateurs dans son sein. Rarement sous un gouvernement despotique le talent de la parole a pu être porté à une certaine élévation ; ce n'est que dans le pays où la nation décide elle-même de son sort et de ses lois, que celui qui sait l'émouvoir et la persuader, peut parvenir aux plus grands honneurs.

A la tête des orateurs que la Sicile a produits ,

on distingue surtout Gorgias , de la ville de

* Denys l'anciea avait épousé deux femmes ; la première était de Locres , et se nommait Doride; la seconde était Aristemaque, née à Syracuse même, et sœur de Dion.

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INTRODUCTION. /o3

Leontium. Peu d'hommes ont eu dans l'antiquité, et parmi les Grecs surtout, autant de céebrite; chargé pendant sa vie des commissions les plus importantes , et dans lesquelles le talent de persuader était nécessaire , son éloquence ne resta jamais sans succès : il fut si grand ce succes, a Athènes, où Gorgias avait été envoyé par ses compatriotes pour obtenir des secours contre lesSjracusains, que non seulement les Athéniens consentirent à accorder aux Léontins les troupes et les secours que Gorgias était venu solliciter en leur faveur, mais ils lui firent élever une statue comme au dieu de l'éloquence; et à Delphes après une harangue qu'il avait prononcée aux jeux olympiques , on lui décerna une couronne dor. Enfin, de retour dans sa patrie, les Léontms firent frapper une médaille en son honneur, où d'un côté était représentée une tête d'Apollon, et de l'autre un cygne, avec ces mots : J Gorgias le Léontin.

La Sicile ne fut pas moins féconde en excellens historiens, et Cicéron fait mention dans ses lettres à Atticus , de trois auteurs célèbres en ce genre qu'il cite avec éloges, savoir : Philiste , né à Syracuse , Timée à Taorminum , et Dicéarque à Messine. Les ouvrages de ce dernier surtout étaient si estimés des Grecs , que tous les ans à Lacédémone on les lisait devant les éphores, en présence de la jeunesse de Sp;,rte. Mais il né

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4o4 INTRODUCTION.

nous reste absolument rien de tous ces écrits , et le seul ancien historien de la Sicile, dont les ouvrages nous sont parvenus en partie , est Diodore, né a Argyrium , aujourd'hui San Filippo d'Argiro. Cet écrivain célèbre était contemporain de César et d'Auguste. Après avoir beaucoup voyagé en Europe et en Asie , il passa trente années à composer à Rome son Histoire , ou Bibliothèque universelle , et l'écrivit en grec. On assure qu'il y en avait quarante livres , mais nous n'en connaissons que quinze. Le style en est clair , simple et convenable au genre de l'histoire ; mais on lui reproche des négligences et de l'inexactitude pour l'ordre des temps et des dates où il place les événemens.

Parmi le nombre infini de grands hommes qui, dans ces anciens temps, honorèrent le plus la Sicile , il n'en est point dont le nom soit aussi célèbre que celui d'Archimède : il fut le premier comme le plus grand géomètre, et, sans contredit, un des génies les plus extraordinaires qui aient paru dans le monde. Ce grand homme naquit à Syracuse, la troisième année de la cent vingt-troisième olympiade, deux cent quatrevingt-sept ans avant J.-C. , et, après avoir rendu les plus grands services a sa patrie , il périt avec elle, le jour même de la prise de Syracuse par les Romains. Mais avant de parler d'un événement aussi important à la Sicile, nous croyons

INTRODUCTION. 4o5

qu'il ne sera pas hors de propos de nous arrêter un moment sur ce qui amena cette révolution, et de dire surtout un mot d'Hiéron II, le plus grand prince qui ait régné dans celte ile, et auquel elle dut ses plus beaux jours.

Pendant un règne de plus de cinquante années, Hiéron, vraiment père de ses sujets, ne s'occupa qu'à les rendre heureux : le moyen le plus sûr qu'il crut devoir prendre pour y parvenir, fut d'entretenir et d'augmenter la fertilité naturelle de la Sicile, source de ses principales richesses , et surtout d'y maintenir la paix. Témoin tranquille des guerres formidables qu'il y eut entre Rome et Carthage, il resta fermement rallié des Romains, et dans le moment même où ils parurent le plus près de succomber, comme après la bataille de Cannes, il fut le premier à leur offrir et à leur envoyer des secours. '

Le bonheur de la Sicile finit avec Hiéron. Son successeur, Hiéronyme, prince faible et incapable de régner, ne put résister aux différentes factions qui s'élevèrent à Syracuse en faveur des Carthaginois, presqu'aussitôt après la mort d'Hiéron.

• " Les ambassadeurs d'Hiéron furent chargés , dit Tite Live , de présenter, de sa part, aux Romains la statue d'une Victoire en or massif de trois cents livres : en outre , il leur envoya trois cent mille boisseaux de froment, deux cent mille boisseaux d'orge, et mille hommes de troupes, armés à la légère qui devaient être opposés aux Baléares et aux Maures de l'armée d Annibal. »

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4o6 INTRODUCTION.

Lui-même y fut entraîné, et le parti des Romains entièrement abandonné. Sur ces entrefaites, Appius, qui était alors préteur de la Sicile pour les Romains , ayant envoyé des ambassadeurs à Hiéronyme pour renouveler l'alliance qu'ils avaient contractée avec son aïeul, ce jeune prince les reçut avec hauteur et avec mépris, leur demandant des détails sur la bataille de Cannes : cette question insultante fut la cause de tous les désastres qui fondirent bientôt après sur la malheureuse ville de Syracuse.

Rome irritée donna ordre au consul Marcellus, déjà illustré par ses succès contre Annibal, de former le siège de cette capitale de la Sicile, et de l'attaquer avec vigueur par terre et par mer. Marcellus donna le commandement des troupes de terre à Appius, et se réserva celui de la flotte, composée de soixante galères à cinq rangs de rames, et munies de tous les instrumens de guerre connus et employés jusque-là pour l'attaque des places. Tout le monde sait que ce fut pendant ce siège, qu'Archimède développa les talens et les ressources extraordinaires de son génie, et que par la force et l'effet seul des différentes machines de guerre, dont il enseigna l'usage aux Syracusains, il éloigna la perte de leur ville pendant trois années. '

' On trouve dans Tite Live , dans Plutarque, et surtout dans Polybe , auteur contemporain , le détail de ce siège ce-

Les sciences et la philosophie ne furent pas

seules cultivées en Sicile, et nous ne pouvons

lèbre dans l'histoire , ainsi que de la défense mémorable des Syracusains, due, en grande partie, aux conseils et aux invitions des machines d'Archimède, dont les effets étaient prodigieux , et effrayaient tellement les Romains , que , dès qu'ils apercevaient sur les murailles de la ville quelques cordes suspendues ou quelque pièce de bois menaçante , ils prenaient la fuite, croyant qu'Archimède allait lancer contre eux une effroyable grêle de traits ou de pierres.

Marcellus fut obligé de changer en blocus le siège de Syracuse ; il ne néghgea point cependant de chercher à former dans la ville quelque intelligence secrète : plusieurs transfuges qu'il avait dans son camp lui eu fournirent les moyens ; mais leurs complots ayant été découverts , il fallut avoir recours k d'autres expédiens. Le hasard en fournit un dont le général romain sut profiter , et qui , suivant tous les historiens , amena la perte et la prise de cette ville. Un ambassadeur que les Syracusains envoyaient à Philippe, roi de Macédoine, fut pris par les Romains et amené dans leur camp. On demanda d'entrer en négociation pour le rachat du prisonnier. Marcellus y consentit. Les conférences se tinrent au pied d'une des tours qui était située près du port de Trogile, le long des murs qui entouraient les faubourgs de l'Achradine et de Tiché. Un soldat romain , qui eut le temps d'examiner , sans qu'on s'en aperçût, la hauteur et la forme de cette tour, qu'on appelait la tour Galeagre, et dont les murailles étaient peut-être moins élevées que le reste des murs de la ville, vint en rendre compte à Marcellus , et lui fit naître l'idée de prendre Syracuse par escalade ; ce qui devenait d'autant plus possible que ses habitans devaient célébrer incessamment la grande fête de Diane , dont les réjouissances se prolongeaient pendant plusieurs jours.

Marcellus sut profiter de ce temps d'inaction et de fêtes chez les assiégés. Pour exécuter son projet, il fit faire un

4o8 INTRODUCTION.

douter que les arts ne l'aient été également par

ses anciens habitans , puisque , indépendamment

grand nombre d'échelles de la bailleur nécessaire , et conduisit nuitamment mille bommes d'élite au pied des murailles dans l'endroit convenu ; ce qui le mit bientôt en possessiSi de cette tour importante. Les Romains, maîtres de la tour, gagnèrent une des portes principales, appelée Hexapile, dont ils ne tardèrent pas à s'emparer à la faveur des ténèbres. Ce ne fut plus alors en silence que les Romains entrèrent dans Syracuse ; les trompettes s'étant fait entendre du haut des murailles , Marcellus , qui avait donné ordre à une grande partie de son armée de se réunir du côté de cette porte de l'Hexapile, y conduisit lui-même ses troupes, et les y établit dans le faubourg appelé Epjpole; c'était l'endroit le plus élevé de Syracuse , et qui la dominait en entier. *

L'alarme répandue en peu de temps dans toute la ville , les chefs des Syracusains se renfermèrent avec leurs troupes dans un des principaux faubourgs, celui de l'Achradine ; et, comme il était très fortifié , et entouré en grande partie par la mer, les Romains furent obligés de l'assiéger de nouveau. Les Carthaginois , d'un autre côté , étant venus à son secours , le siège allait encore traîner en longueur ; mais la peste se manifesta dans leur armée , et ils ne purent plus s'opposer aux Romains, ni risquer de les combattre; ils abandonnèrent la ville à sa destinée.

Les assiégés , restés sans ressource, députèrent vers Marcellus, dont ils connaissaient la clémence et l'humanité. Ils offrirent d'abandonner aux Romains tout le domaine des anciens rois de Sicile, à condition qu'on conserverait aux habitans leurs biens , avec la liberté de vivre selon leurs lois. Ces

Marcellus ut mœnia ingressus ex superîoribus locis tirbem omnium ferme illa tempestate pulcherrimam y subjectam oculis uidit , illacrimasse dicitur : paràmgaudio tantœ perpétrât^ rei , partim vetusta gloria urbU. (TiT. Lïv., Lib. XXV, sect. XXIV.}

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de la beauté des médailles siciliennes , qui sont en très grand nombre, et toutes du meilleur

propositions ayant paru raisonnables au général romain , il envoya des gardes s'emparer du trésor royal , en lit mettre aux maisons des Syracusains qui s'étaient réfugiés près de lui , et abandonna la ville au pillage , après avoir ordonné expressément de lui amener tous les vieillards , et de ne tuer ni maltraiter aucun des citoyens. En donnant cet ordre, Marcellus avait surtout en vue la conservation du grand homme dont les talens et le génie extraordinaire avaient mérité son admiralion; mais toutes ses précautions furent inutiles, et, par la plus cruelle fatalité, il ne put jouir, au milieu de toute sa gloire, du bonheur qu'il désirait le plus, celui de rendre hommage au plus rare et au plus grand génie de son temps.

Tous les historiens assurent qu'Archimède étant alors profondément occupé à la recherche de quelque problème , malgré le bruit, le tumrulte dont devait retentir une ville abandonnée au pillage , un soldat entra tout à coup dans le lieu où il était , et lui dit brusquement de le suivre : Archimède ne lui ayant pas répondu , et ne faisant pas même attention à ce qu'il lui disait, le soldat se crut offensé , tira son épée et le tua. Ainsi mourut ce grand homme à l'âge de soixante-quinze ans , deux cent douze ans avant J.-C Marcellus fut inconsolable en apprenant ce meurtre. Il fît rechercher tous les parens d' Archimède pour les combler de biens et d'honneurs, et voulut qu'on lui élevât un tombeau, sur lequel il fit graver une sphère dans un cylindre. On sait que c'était pour rappeler une des découvertes qu'Archimède avait faites en géométrie , et à laquelle il apportait le plus de prix , savoir, la proportion et les rapports du cylindre à la sphère qui y est contenue. *

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•Ou trouve, dans les Tusculanes de Cicéron i Liv. V, nue anecdote fort iutëressanfe au sujet de ce tombeau d'Aichimède. Cicéron y raconte cominent il fat assez heureux pour découvrir lui même un monument

style ^ ce qui existe encore de ses temples et de ses antiques édiBces, suffit pour prouver que l'architecture, entre autres, y fut portée à un grand degré de perfection : il paraît même que s'il y eut dans la Grèce proprement dite, des monumens plus riches, et d'une plus grande élégance, il n'y en eut jamais qu'on ait pu comparer, pour la grandeur et les proportions colossales, à ceux qui ont été construits dans différentes villes de la Sicile, telles qu'à Selinunte, Segeste et Agrigente, et surtout à ce temple fameux de Jupiter Olympien , élevé dans cette dernière ville, et auquel l'antiquité elle-même avait donné le nom de temple des géans. '

Les arts de la peinture et de la sculpture ne furent pas moins en honneur dans le même âge de la Sicile. Pline cite avec éloges plusieurs

* Nous eussions pu donner ici k nos lecteurs une idée de ces antiques et célèbres colonies , dont les richesses et la puissance étaient telles que les récits des anciens historiens paraissent incroyables , et entrer dans quelques détails sur ces Agrigentins , dont le luxe et la mollesse égalaient , s'ils ne surpassaient même celui des Sybarites , mais nous craignons d'avoir déjà donné trop d'étendue k cet aperçu de l'ancienne Sicile , et nous croyons devoir placer ces détails dans notre ouvrage , et à mesure que nous visiterons , avec nos voyageurs , les restes de son antique magnificence.

qui aurait dû être si intéressant ponr les Syracasaîns , et qui , après on interyalle de deux cents ans, an pins, en était déjà totalement onblié.

INTRODUCTION. 41 t

peintres qui en étaient originaires, et, entre autres, un certain Démophile, né à Hymette, qu'on croit avoir été le maître de Zeuxis. Rien ne serait plus capable de donner une idée du degré où Ton avait porté les arts dans ce pays, et des usages différens auxquels ils étaient employés, que la description qu'on trouve dans Athénée, d'une galère immense construite à Syracuse sous la conduite d'Archimède, et par les ordres d'Hiéron. Cette prodigieuse galère, qui avait, suivant l'historien, vingt rangs de rames, devait ressembler par sa grandeur et son élévation à un immense palais, ou à une forteresse flottant sur les eaux. '

Nous bornerons ici les détails qui regardent ces premiers temps de la Sicile; nous avons cru devoir les placer à la tête de la description du pays même que nous allons parcourir; mais nous ne nous étendrons pas davantage sur ses révolu-

' Il faut lire dans Athénée , ou dans les auteurs modernes qui l'ont traduit , la description que cet historien nous a laissée de cette machine flottante, bien extraordinaire alors par la hauteur de sa construction et la richesse de ses détails intérieurs. Cependant on peut croire que ce vaste bâtiment ne fut regardé comme un prodige , dans l'antiquité , que par comparaison à tout ce qui avait existé en ce genre jusqu'au temps d'Hiéron et d'Archimède, et au peu de progrès que l'architecture navale avait fait chez les anciens ; un vaisseau de guerre à trois ponts est sûrement bien supérieur à tout ce que les anciens ont jamais pu faire.

4ia INTRODUCTION.

tions historiques , et nous prions nos lecteurs de vouloir bien avoir recours à l'aperçu sommaire que nous avons placé au commencement de notre premier volume. (

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