‹ Voyage pittoresque à Naples et en Sicile [microform]Chapitre 19 sur 96 · TAORMINA · texte numérisé non relu

TAORMINA

Nous partîmes de Reggio le i mai 177^ à Carte de la midi , par un temps calme; une heure et demie UefaVacen! après nous commençâmes à apercevoir la tour J'f;^ du Phare , à une hauteur qui paraît faire la moitié de la traversée du détroit. A d^ux milles de Messine , cette ville se développe de la manière la plus avantageuse , par des massifs de bâtimens élevés en amphithéâtre sur de grandes bases. Cet aspect nous parut ressembler parfaitement à ces villes riches et somptueuses en édifices, dont le Poussin et quelques autres grands peintres ont orné souvent les fonds de leurs tableaux.

Nous dirigeâmes vers le fanal, ou tour de la

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Lanterne, près duquel est ce passage si redouté des anciens, et qui parfois peut Tétre véritablement encore , ce fameux Charjbde sur lequel nous passâmes cependant , sans presque nous en apercevoir; la barque sur laquelle nous étions n'y éprouva qu'une légère oscillation. L'effet de ce gouffre se fait surtout sentir dans les instans où les courans du nord ou du midi venant à se rencontrer, s'opposent l'un à l'autre, soulèvent l'eau et occasionnent des balancemens dans la vague, et des tournoiemens dangereux; c'est ce que les marins du détroit appellent la Scala del convnte. L'endroit de ce passage où il y a le plus à craindre, est, à ce que dirent nos matelots , fort peu éloigné du port de Messine , n'étant pas à plus de vingt ou trente toises du fort San Salvador qui en ferme l'entrée. Cestlà précisément où se trouve le gouffre même de Charybde, ce qu'on appelle à Messine // Garojalo : quand les barques y sont malheureusement engagées , et qu'elles commencent à être entraînées par le courant, elles n'ont d'autre ressource que de tâcher, à force de rames, de gagner la terre ; et si elles ne pouvaient y réussir, elles courraient les risques ou de chavirer , ou de se perdre infailliblement contre les rochers.

Nous n'éprouvâmes heureusement aucun de tous ces accidens , et nous ne mîmes que deux

heures à faire cette traversée qu'on estime former une distance de douze milles depuis Reggio. Après avoir doublé la pointe de Charybde, nous passâmes sous le fort du Saldor, et vînmes aborder en dehors de la porte Royale. Il est certain qu on découvre de là le plus magnifique port que la nature ait jamais formé, entouré du plus beau quai qui existe dans aucune ville de l'Europe, décoré d'une façade presque uniforme dans toute sa longueur, et interrompu par nombre d arcs servant d'entrée à autant de rues qui y aboutissent.

Au fond du port est le palais du vice-roi où habite le gouverneur de la ville; c'est devant sa porte que viennent mouiller les bàtimens de la marine royale. Il y a près de ce palais une promenade couverte qu'on pourrait citer comme une des curiosités du pays, puisque c'est peutêtre la seule de ce genre qu'il y ait dans le royaume de Naples, où un peu d'ombre serait cependant plus qu'ailleurs une chose agréable. On arrive par cette promenade à une superbe citadelle parfaitement régulière , et qui , par sa situation,' commande à la ville et au port, sur lesquels il semble qu'on en ait principalement dirigé les batteries.

C'est au bout de ce fort que s'avance cette langue de terre qui forme et termine si heureusement le port de Messine; c'est l'ouvrage de la

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nature, et Ton peut dire que le plus habile ingénieur n'aurait pu la tracer mieux. Cette enceinte du port de Messine , qu'on appelle il Bracchio di San Ranieri j est longue d'environ huit cents pas , et n'en a que cent de largeur tout au plus. On a pratiqué dans Tintérieur de cette langue de terre un chemin couvert et souterrain qui règne d'un bout à l'autre, et qui communique à la citadelle, placée à la tète de cette jetée ou levée naturelle, faite , comme nous l'avons dit, dans la forme d'une faux.

Le port de Messine est encore défendu par deux autres forts; celui de la Lanterne, situé sur le canal de la côte de la Calabre , en face de Reggio , et celui de San Salvador, placé à l'entrée même du port; mais sa principale défense , et ce qui pourrait l'empêcher d'être bombardé , c'est que le mouillage hors de la portée du canon, et dans la plus grande partie du détroit , est de plus de deux cents brasses de profondeur , et sur des courans impraticables , de sorte qu'il semble que, jusqu'aux deux gouffres de Charybde et de Scylla , tout ait été réuni par la nature pour la garde et la sûreté de ce port , le plus beau , le plus vaste de la Méditerranée.

On lui compte environ cinq milles de tour, et son entrée a cent soixa|ite et dix cannes , ou environ cent quatre-vingts toises '. Ce port est

» La canne de Messine est de six pieds quatre pouces une

d'ailleurs partout d'une telle profondeur que les plus grands vaisseaux trouvent autant de fond qu'il leur est nécessaire pour pouvoir, comme à Marseille, arriver jusqu'à la porte du négociant». Les vaisseaux y sont dans tous les temps en "" parfaite sûreté, et ce qui est particulier à ce port, c'est qu'ils peuvent, en louvoyant à son embouchure, entrer ou sortir avec tous les vents. Le seul qui le traverse, et contre la violence duquel il est à propos de se précautionner, est le greco; c'est un vent du nord-nord-est; mais il y est fort rare.

Le port de Messine, tel que nous l'offrons, Vnednpon présentait sans doute aux voyageurs un des as- ^^dSe'' pects les plus nobles et les plus riches qu'on puisse \T''^°'ein. jamais rencontrer dans aucune ville de l'Europe """'« ':83, Autour d'une rade immense, et sur une Ion- °°*°** gueur de dix-sept cents pas, régnait une superbe

ligne ; elle se divise en huit palmes, et la palme est de neuf* pouces sir lignes un quart.

• Il y a même , vers le milieu du port de Messine , des endroits qui ont jusqu'à quarante ou cinquante brasses de profondeur , ou deux cent cinquante pieds d'eau : aussi les marimers évitent-ils d'y jeter leurs ancres, parce quelles auraient trop peu de tenue ; ils préfèrent amarrer leurs navires le plus près possible du quai ou du lazaret, parce qu'il se trouve dans cette partie du port, des lits ou amas de sable très fin dans lequel le vaisseat. vient échouer doucement, et y esî mamtenu, par tous les temps, avec un simple câble à la terre.

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façade de bâtimens que fit élever Philibert Emmanuel, prince de Savoie et vice-roi de Sicile en 1662. Ce prince employa des sommes considérables à faire construire en marbre et en pierres blanches de Syracuse ce rang d'édifices réguliers dont l'ensemble était vraiment imposant.

La forme circulaire de ce quai immense n a pu permettre à lartiste d'en offrir le développement en entier dans cette élévation perspective , et l'on pourrait prendre une idée plus juste de ce magnifique port et de son étendue , ainsi que de la position de la citadelle de Messine , dans le plan géométral qu'on trouvera gravé sous le n° 408 , et dont nous pouvons garantir l'exactitude.

C'est du milieu de cette façade de bâtimens, appelée vulgairement à Messine il TeatrOy ou la Palazzata , qu'a été prise la vue n° 404. Son principal ornement était; et est encore une fontaine élevée sur le bord de la mer , en face de l'hôtel-de-ville. On y voit la statue de Neptune placée sur un haut piédestal. D'une main, le dieu est armé de son trident, et de l'autre il imposé des lois aux monstres de Charybde et de Scylla. Au bas du piédestal sont plusieurs groupes de chevaux marins et de tritons qui sont remplis d'expression et de mouvement. Toutes ces figures jettent de l'eau dans plusieurs bassins dont elles sont environnées. A quelques incorrections

. EN SICILE. 4,g

près, on ne peut disconvenir que l'ensemble de ce monument ne soit du plus grand effet.

Cette partie de Messine était sans doute par sa position le quartier le plus vivant et le plus agréable de toute la ville; au mouvement qui règne dans cette agréable composition , à l'action des figures'et des différens groupes quiy sont répandus, on serait tenté de croire que cette ville devait être très peuplée et fort commerçante. Il est certain que l'avantage de sa situation \ l'étendue et la sûreté de son port auraient dû la rendre telle. Messine même autrefois disputait de primauté avec Palerme, pour sa splendeur, son commerce et la richesse de ses habitans; mais on sait qu'en 1743 elle fut presque entièrement dépeuplée par une peste qui , en six mois , emporta plus de soixante-dix mille personnes. Depuis ce terrible fléau , Ja ville de Messine est restée peu peuplée, et la moitié de cette. façade magnifique était presque inhabitée lors de l'événement funeste qui a achevé de la détruire en entier.

Messine ne ressemblait point à beaucoup de Andennecavilles d'Italie, souvent d'une grande apparence MeSntpt au dehors , mais sales et pauvres dans l'intérieur; devanî ^'''*e elle avait, au contraire, de quoi surprendre par la propreté et la noblesse de ses constructions; de belles rues , de belles places, de grandes et magnifiques églises, des * statues- en bronze,

église , n» 4o5.

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équestres et pe'destres, et de jolies fontaines de marbre , attiraient l'attention du voyageur. Ce n'est pas cependant que la plus grande partie de ces statues et de ces fontaines publiques , soit en bronze, soit en marbre, ne présentassent en général beaucoup de défauts et d'incorrections , mais l'effet en était toujours à peu près le même, quant à la décoration de la ville.

La principale église de Messine avait été bâtie par le comte Roger. Son architecture intérieure était de la plus grande richesse, et même en général d'un gothique assez bon , à la réserve du couronnement de la façade extérieure , qu'on peut voir sur cette gravure, terminé par plusieurs petites pyramides circulaires, et orné avec des espèces de dentelles fort en usage dans cette ancienne espèce d'architecture barbare; toute la décoration intérieure de l'église était d'une abondance et d'une profusion d'ornemens qui n'existent nulle part, des colonnes antiques de granit soutenaient toutes les voûtes et les charpentes de cet édifice, qu'on dit avoir été élevé sur les fondemens d'un ancien temple du paganisme.

Une jolie fontaine d'eaux jaillissantes, et la statue équestre de Charles II, roi d'Espagne , ne formaient pas les moindres ornemens de cette place. La statue est en bronze et élevée sur un riche piédestal entouré de bas-reliefs, de statues

et de balustrades de marbre, dont la forme et l'ensemble auraient pu être d'un style plus sage , mais ils n'en produisent pas moins un effet et une décoration fort nobles au premier coup d'œil.

La cathédrale de Messine était dédiée à la sainte Vierge, sous le titre de Madona délia lettera; une très ancienne tradition du pays avait donné lieu à ce titre singulier, et l'histoire en était représentée en relief, sur le devant du maitre-autel, tout entier en or et argent massifs ; il méritait , assure-t-on , d'être observé à cause de la richesse et de la perfection de son travail.

On dit que, dans les premières années de l'ère chrétienne, saint Paul vint prêcher à Taorminum, ancienne ville de la Sicile , et située à peu de distance de Messine : la réputation de l'apôtre parvint jusqu'à cette ville; plusieurs de ses habitans allèrent l'entendre, et furent bientôt persuadés de la vérité de la religion que l'apôtre enseignait : leurs prosélytes étant devenus très nombreux, ils formèrent ensemble le projet de se mettre sous la protection immédiate de la Vierge ; en conséquence ils lui envoyèrent des députés, pour la lui demander à elle-même. On ne dit pas si l'église ou la* communauté chrétienne de Messine écrivit à la mère du Sauveur, mais on assure qu'à la sollicitation de ses députés, elle

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voulut bien écrire elle-même une lettre aux Messinois, où elle les assure de sa protection toute particulière, et leur promet son intercession auprès deson fils bien aimé. La sainte Vierge daigna même y ajouter quelques uns de ses cheveux, et les députes^ chargés de trésors si précieux, emportèrent avec eux son portrait, qui , dit-on, est celui qu'on voyait encore à Messine sur le maître-autel.

Le peuple, et tous ceux qui lui ressemblent, disent affirmativement que loriginal de cette lettre existe, et qu'elle était déposée dans le tabernacle de la cathédrale. Quant à la boucle des cheveux de la Vierge, elle était renfermée dans un vase de cristal qu'on exposait' avec la plus grande solennité dans les fêtes , et surtout dans les calamités publiques. La vénération pour cette précieuse relique, appelée à Messine // sofro capelloy était si grande qu'il n'y avait que les seuls chanoines de la cathédrale qui eussent le droit d'y toucher, et de la porter sur leurs épaules, en habit de cérémonie. Le vase ou la carafe de cristal qui la renfermait était placé sur une estrade, décorée de fleurs et d'ornemens de toutes espèces, que surmontait une couronne d'or fort riche, et qui servait à tenir le vase suspendu au-dessus du mahre-autel ; un fil qu'on n'apercevait point , et qui allait répondre au haut de la voûte, était accroché à la couronne^

et isolait ainsi la relique exposée à la vénération des fidèles pendant tout le temps de l'office.

Parmi les différens ornemens qui décoraient la cathédrale de Messine, on distinguait particulièrement un bénitier, dont la forme et les détails étaient d'un goût et d'un travail fort recherché. On pouvait presque dire que si ce petit monument n'était pas antique , il était de la même beauté et du même fini. On remarquait aussi dans la même église la chaire à prêcher; elle était cintrée en marbre, et sculptée dans le meilleur style par Cagini ^ artiste sicilien du seizième siècle.

Il n'en était pas de même de l'autel principal , qui, malgré son extrême richesse, était un chefd'œuvre de mauvais goût. 11 est d'usage en Sicile d'étendre considérablement les décorations des autels, et d'en élever tous les accessoires de façon qu'ils atteignent presque les deux côtés des murs des églises, et s'élèvent jusqu'à la voûte; on y étale For, l'argent , les glaces ^ les marbres , les pierreries, le tout formant des figures d'hommes ou d'animaux, des fruits, des fleuri, avec les couleurs de la nature; on y distribue ensuite une immense quantité de bouquets de fleurs véritables, et un nombre prodigieux de cierges. Cet autel, quoique toujours 'dans le même genre , méritait d'être distingué par la richesse

Palais des Tice-rois ,

des matières qui le composaient , et dont on avait formé un assemblage de mosaïques dans le goût de celles de Florence, c est-à-dire en pierres dures , taillées et réunies en compartimens, avec ijn soin et un travail prodigieux; toutes ces pierres étaient d'ailleurs du choix le plus rare, mais on avait peut-être à regretter que tant de soins, tant de dépenses, n eussent pas été mieux dirigés, et d'après de meilleurs dessins. *

Le palais anciennement occupé par les vicerois à Messine était placé à l'extrémité de la magnifique façade appelée il Teatro , dont nous avons donné une vue n° 404. Ce palais , situé sur le bord de la mer, dans une des plus belles et des plus agréables positions du monde, dominait sur toute la côte orientale de la Sicile, sur le canal, sur Reggio, ainsi que sur toute l'extrémité de la côte de la Calabre.

Ce fut Garcias de Tolède, vice-roi de Sicile, qui en jeta les fondemens. Ce qui existait de cet édifice était d'un style sage et noble, et même d'un assez bon genre d'architecture, mais le palais n'a jamais été fini; il paraît, à en juger par les premières assises des pierres posées sous ce prince , qu'il devait être construit sur un

' On remarquait surtout huit colonnes du plus beau lapisîazuli, de trois pieds de hauteur, qui formaient et soutenaient le tabernacle

plan beaucoup plus étendu , et que ce palais n est tout au plus que la quatrième partie de ce qu'il devait être.

Vers la partie occidentale de ce palais , et en Place Royale, face d'une des portes principales, règne une Jil'dapX't place publique assez étendue, et d'où l'on a l'as- ^»^ p^^^K^^*

^ , ^ "■ * ""^ vice-rois,

pect de la mer. La partie du midi était décorée ''' -^^7. par des balustrades en pierres, faites depuis peu d'années; le reste de la place était d'ailleurs sans nulle régularité, quant. aux bâtimens qui l'environnaient. On voit dans le centre un piédestal assez élevé , sur lequel est placée une statue pédestre de don Juan d'Autriche, fils naturel de Charles-Quint. Cette statue fut érigée par les ordres du sénat de Messine, en mémoire de la victoire que ce prince remporta sur les Turcs à la fameuse bataille de Lépante, en iSyi.

On rencontrait dans Messine plusieurs autres places publiques, mais il n'y en avait pas une de régulière, et qu'on eût pu citer pour l'architecture, quoique, en général, cette ville ait été assez bien bâtie, et qu'il y eût même un grand nombre de palais et de maisons particulières assez apparentes, et qui semblaient annoncer une ville riche et opulente; mais, depuis l'horrible peste de 174^, plusieurs de ses quartiers éloignés étaient restés presque déserts.

Les couvens et les maisons religieuses étaient en général très bien entretenus , et les églises

richement décorées dans rintérieur. Le goût assez universel dans cette ville, et que Tabondance et la diversité des marbres de Sicile a du contribuer beaucoup à entretenir, était d orner les pilastres et les murs des églises avec des placages et des revétissemens de marbre, dont la variété était telle qu'on pouvait les prendre, au premier coup dœil, pour autant d'étoffes de différentes couleurs.

L'église de Saint-Nicolas était bâtie dans un goût plus sage ; mais celle qui aurait mérité le plus d'attention était l'église de Saint-Grégoire, quoique très chargée de dorures , et de ces espèces de marqueteries en marbre de différentes couleurs; on y voyait plusieurs bons tableaux, et, entre autres, une excellente copie du saint Grégoire du Carrache qui est à Bologne.

Quant aux monumens et antiquités, il n'y a point de ville en Sicile qui en ait moins conservé que Messine, et on pourrait y regretter encore , avec Cicéron, les belles statues grecques que Verres en enleva. *

' Dans le détail que l'orateur romain fait de tous les vols et les rapines de cet avare préteur , il cite particulièrement les richesses que possédait en ce genre un certain G. Ileius , dont la maison était regardée comme l'ornement de la ville de Messine , et dont Verres enleva , en statues et en tapisseries rehaussées d'or, tout ce qui pouvait s'y trouver de plus curieux. Ce messiuois Heîus avait rassemblé dans une chapelle.

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sine, n" 408.

Un des édifices principaux de Messine , et Pian gé celui qui y a été le moins endommagé par le et de la cita tremblement de terre de février 1785, est une forteresse ou citadelle assez régulière, dont nous avons parlé au commencement de ce chapitre , et qui domine également, comme on le voit sur le plan géométral, et la ville et le port. Cette forteresse étant presque entourée de la mer de tous côtés , et défendue surtout en dehors par le formidable courant de Charybde, serait susceptible d'une longue défense, d'autant plus qu'elle n'est dominée par aucun endroit du côté de la terre.

On ne peut voir à Messine ce monument de l'autorité et de la prévoyance espagnole, sans se rappeler ce qui a donné lieu à sa construction , et sans s'apercevoir surtout que cette citadelle semble avoir été plutôt élevée pour tenir la ville en respect que pour servir à sa défense. Mais

ou petit temple particulier ( ^«tcrar/wm ) , plusieurs statues, autels et autres choses précieuses qu'il tenait de ses ancêtres , et parmi lesquelles Cicéron fait mention de quatre statues , qu'il cite comme étant de la beauté la plus rare , et faites par les premiers sculpteurs grecs de l'antiquité : un Cupidon en marbre, de la main de Praxitèle; un Hercule en bronze, ouvrage du célèbre Myron ; et deux autres charmantes statues faites par Polyclète, qui représentaient de jeunes vierges employées', dans les sacrifices , à porter des vases ou des corbeilles de fleurs. On donnait à ces jeunes filles le nom de Cane phores (Cicero, in Ferrem , Lib. IV.)

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sans vouloir nous fîtcndrcsiir un fait ansni connu <|uc la revohc dvs .\îessi„ois vers la fin du siècle dernier, cvenenienl. dcuit on peut lire les détails dans tous les historiens du temps, nous rernarqiurons seidemenr que cette révolution peut rtre regardée comme la [)remièrc cause de raflinhlisscment de Messine : il semblcrrait même que cet événement a appcidià sa suite tous les malheurs, tous les désastres (jui ont amené successivement la ruine et presque la destruction totale de celte ville.

Avant celte époque, Messine était une des villes les plus florissantes de l'Italie. Son commerce était immense, et le nomine de ses habitans excédait cent cinquante mille ; mais «a révolte, le s'w^c qu'elle soutint avec une opiniâtreté et un courage qu'une longue oppression lui avait inspirés, les horreurs de la famine qui en fut la suite, tout cela <'pmsa ses richesses et sa population. Messine perdit alors plus d'un tiersde ses habitans, et les canaux du commerce, détournes pendant ses troubles, se portèrent à Marseille, à Gènes, à Jâvourne.

Cependant la position avantageuse de Messine, la beauté et la sûreté de son port, un des plus vastes, des plus commodes qu'il y ait en Europe, Tindustrie de ses habitans, semblaient lui promettre le retour de sa splendeur passée, lorsque la peste de 1743 détruisit toutes ses espé-

EN SJCIT.K. /^7(j

rances. Quatre - vingt mille âmes périrent dans celle malheureuse ville pendant l'espace de cinq mois, et le petit nombre qui échappa à cet horrible fléau est, depuis, resté constammenten butte h la constitution la plus vicieuse, et à mille abus plus destructeurs les uns que les autres.

Une gène universelle wj répandit dans toutes les fortunes, inflim c;i,|. toug les habitans de Mc!^ sine, riches ou pauvres, et fut la suite de ce» abus, ainsi que de la plus mauvaise des administrations, fia noblesse, les particuliers les plus aisés, voyant successivement leurs revenus diminuer, prirent le parti de diminuer aussi leurs dépenses, et les commerçans se trouvèrent ruinés ; d'un autre col/*, les ouvriers ne pouvant plus subsister, avaient fini par porter leur industrie, leurs métiers même, à Catane , à Yaci , et dans d'autres villes de l'intérieur de la Sicile. Enfin l'émigration a été telle dans ces dernières années, que le dénombrement fait en 1781 a prouvé qu'il n'existait plus à Messine que vingtcinq à vingt-six mille âmes, au lieu de quarante mille qu'on y comptait encore en «778.

Il ne fallait rien moins que l'exposition d'une vérité aussi démontrée pour tirer le gouvernement de l'espèce d'engourdissement où il était sur les intérêts d'une ville aussi importante ; on commençait enfin à s'en occuper. I^e roi de Naples avait demandé des projets, des informa-

Place de Saint-Jeande-Malte, u« 409.

43o VOYAGE PITTORESQUE

lions, et annoncé la volonté la plus déterminée de rétablir Messine, lorsqu'un dernier désastre, plus affreux et plus terrible que tous les autres, a suspendu, au moins pour un temps, les intentions bienfaisantes du prince, ainsi que les vues sages, mais tardives, de son gouvernement.

Parmi les différentes places publiques qui existaient a Messine, une des plus fréquentées était celle de Saint- Jean-de-Malte, où commençait la fameuse fête nommée Sacra Lettera. Cette grande cérémonie débutait par un feu d'artiflce et l'illumination d'une galère faite avec tout l'art, toute la richesse possible. On construisait tous les ans cette espèce de petit bâtiment sur le bassin de la grande fontaine qu'on voit dans le fond de la place. '

' La représentation de cette galère avait été imaginée , à ce qii'on dit , pour rappeler au peuple une faveur nouvelle de la Vierge , sa prolectrice. On assure qu'il y a un grand nombre d'années, à l'époque de cette même fcte, qui avait attiré à Messine un grand concours de peuple de toute la Sicile et de l'Italie , les magasins de blé se trouvèrent vides , et quelques mesures qu'on eût prises pour s'en pourvoir à temps , le jour de la fête approchait sans qu'on eût pu s'en procurer ; on recourut aux prières publiques , et on vit , un matin , à la pointe du jour, entrer à pleines voiles dans le port trois brigantins étrangers chargés d'une grande quantité de blé , que les patrons des navires offrirent de vendre. On traita sur-le-champ avec eux , en convenant d'un prix. On emmagasina le blé , et lorsqu'il fut question ^e satisfaire les vendeurs, on ne trouva ni ces vendeurs , ni leurs bâtimens. Personne ne put douter

Nous croyons, à propos de cette fête de la Sacra Lettera, devoir faire quelque mention d'un autre spectacle religieux fort célèbre à Messine , et connu de tous les voyageurs qui y ont passé quelque temps, la fameuse Varra, On peut dire que , dans le nombre des pieuses extravagances du peuple sicilien, celle-ci devait tenir un rang distingué. Comme la relation de cette singulière cérémonie, faisait partie du journal de nos dessinateurs, qu'ils en ont été témoins, et qu'elle a été décrite d'après nature, nous ne pouvons mieux faire que de la transcrire.

i< Rien n'égale la pompe et la magnificence de « la fètc de l'Assomption à Messine. Cette nou- (( velle fête, qu'on appelle la f^arra ^ fut instiw tuée, à ce qu'on assure, en commémoration « de l'événement même de la réduction et de la « prise de Messine par le comte Roger, lorsqu'il

que ce ne fût un présent du ciel, et on ordonna en conséquence -de célébrer une fête et des actions de grâces. Le sénat fit fabriquer trois vaisseaux ou nefs d'argent , tjui furent offerts à la Vierge; et, indépendamment de ce présent du sénat, le clergé de Messine vota une imposition annuelle sur tous les ecclésiastiques séculiers , pour l'entretien et la construction d'une galère qu'on élevait tous les ans , au mois de juin , sur le bassin de la fontaine de la place Saint-Jean-de-Malte. Cette galère , richement décorée et armée de trois canons, garnie de ses voiles , de mâts , de cordages et de tout ce qui forme un bâtiment de ee genre , était illuminée magnifiquement pendant cinq jours; et , le dernier, on y tirait un fort beau feu d'artifice qui terminait la cérémonie.

43a VOYAGE PITTORESQUE

<* fit la conquête entière de la Sicile. Ce fut au « mois d'août qu'il s'empara de cette ville et fit M prisonniers le prince Griffon et sa femme, dont « le château existe encore en partie sous le nom (( de Matta Griffone. Le comte Roger fit, dit- <( on, son entrée le même jour, monté sur un « chameau , et l'on prétend qu'il obligea le prince c( Griffon à assister, à la porte de l'église, au « service et aux cérémonies de la fête de l'As- (f somption.

(( On fait en conséquence tous les ans, au « mois d'août , une solennelle commémoration « de cet événement. Le 1 2 , on tire du dépôt des « dames religieuses de Sainte -Claire une anti- « que peau de chameau qu'on assure être celle (f du chameau même du comte Roger; on y (c ajoute une tête de bois grossièrement taillée, '( et des gens de la lie du peuple promènent cette « ridicule représentation dans toutes'les rues de « Messine , avec des danses et des cérémonies en- « core plus ridicules.

(f Le 14, on fait sortir d'un magasin particu- (( lier de la ville deux figures gigantesques, moire tié bois , moitié carton , et montées sur des « chevaux énormes, également en carton. Une « de ces statues représente le prince Griffon; il « est armé à l'antique, avec une cotte de mailles, (( portant une lance et un écu. L'autre figure re- « présente la femme du prince; elle est habillée

« en amazone, et armée aussi d'une lance. On a i< cependant joint à son habillement gothique « quelques ornemens à la moderne , qui y ajou- « tent beaucoup d'agrément; sur sa tête s'élèvent a trois tours qui représentent les trois châteaux «de Messine, Mata - Griffone , Castellaccio et « Gonzaga.

« Ces statues sont portées chacune par une « trentaine d'hommes robustes, qui, après s'être K reposés de temps en temps , finissent par les c< aller placer aux deux côtés de la principale w porte de la cathédrale , en y attendant la fart meuse machine appelée la varra, qu'on traîne i( dans l'après-diner , et qui arrive sur les sept « heures du soir.

« Pour avoir une idée de cette merveille si « vantée à Messine, il faut d'abord se représenw ter un massif ou base carrée , construite en w charpente, et formant comme une caisse d'oranw ger d'environ douze à quinze pieds de large « sur huit de hauteur; ce massif de charpente est « armé de fer en dessous, afin qu'il puisse glisser w plus facilement sur le pavé. Du milieu de la ce plate-formé supérieure sort une tige de fer, « dans la forme d'un grand tronc d'arbre, avec « des branches également en fer , courbées en « différens sens ; cette espèce d'arbre, qui s'élève u à environ cinquante ou soixante pieds , est «bien fixé, comme on peut le croire, à la

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K massive et solide base qui lui sert de contre- « poids.

« Sur le premier plan de la machine est placé (( le lit funéraire de la Vierge, accompagnée de « sainte Anne et de quelques autres figures ; le u tout est environné d'une nuée, d'où s'échap- (( peut, de distance en distance, des rayons do- « rés parmi lesquels on voit le soleil, la lune, « et divers chœurs de la hiérarchie céleste : au~ ff dessous de ce groupe principal , et sur la platece forme du piédestal, tourne, en rampant hori- « zontalement, une grande roue de fer dentelée. c( Cette première roue, que font tourner des « hommes cachés dans la caisse , donne le mou- (( vement à d'autres roues placées à différentes « hauteurs jusqu'au sommet; les unes tournent (( horizontalement comme la première, et d'au- (( très verticalement , comme des ailes de moulin « à veut, au bout de ces tiges recourbées.

« Sur la principale et première roue, on « place d'abord douze enfans de treize à quart toree ans , qui sont censés représenter les douze « apôtres, et auxquels on donne un costume (( analogue à leurs rôles; dix pieds plus haut, a « l'extrémité des quatre tiges de fer qui répon- « dent au-dessus et de chaque côté, sont quatre « autres roues qui tournent verticalement, et au (( bout de chaque aile, quatre enfans de cinq ou « six ans, qui, malgré le mouvement de cette

« rotation verticale , ont toujours une position « perpendiculaire ; la tige de fer à laquelle ils « sont immédiatement attachés, étant mobile à i< chaque extrémité des rayons du cercle, et u tournant sur elle-même à mesure que la roue t( agit.

« Ces enfans ont des vêtemens d'anges^ avec « des ailes dorées et peintes de diverses couleurs. « Un étage plus haut est une autre roue qui « tourne horizontalement; elle est chargée d'en- « fans encore un peu plus jeunes , représentant « des vertus et différens attributs de la Mère de (( Dieu. Plus haut sont d'autres roues verticales, « comme les secondes, également chargées de « petits enfans, et enfin cette pyramide est terre minée par un groupe plus curieux et plus in- « téressant que tout le reste. On voit un jeune « homme vêtu d'une robe écarlate ,«et avec une (( belle barbe blanche bien vénérable : c'est le « Père éternel; il paraît soutenir sur sa main, et i< envoyer au ciel, Fâme de la Vierge, représen- « tée par une jeune fille de treize a quatorze ans, « fortement attachée a l'extrémité de la tige « principale; on la choisit ordinairement fort (( jolie , et il faut qu'elle soit d'une pureté qui « réponde a l'emblème saint qu'elle repré- « sente. '

• Il arriva , il y a quelques années , un accident à la jeune fille chargée de ce rôle important, ou plutôt à la machine

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(c Plusieurs hommes très forts et très vigoui( reux sont charge's de traîner et conduire cette « étrange machine jusqu'à la cathédrale , où se « termine la procession; c'est alors qu'on dé- (( tache tous les enfans placés les uns au-dessus « des autres, mais Tàme de la Vierge seiïle est (( poçtée en triomphe sur le maître - autel ,

même, dont la tige principale de fer se rompit dans la partie inférieure. Le bonheur voulut qu'étant soutenue de tous les côtés, cette énorme barre de fer descendit d'elle-mcrae dans la base où elle était fixée, et il n'y eut personne de blessé. Cet accident causa une grande rumeur dans la populaèe , et l'on n'hésita pas à croire que la jeune fille n'était pas aussi pure qu'elle devait l'être.

Il serait difficile de détailler les différens ornemens qui composaient et embellissaient cette merveilleuse machine ; mais qu'on s'imagine des nuages de carton , des rayons de gloire , des soleils , des fleurs , des étoffes , des galons , des anges aux aile^ dorées , au nombre de plus de cinquante , et dont le plus âgé était celui qui faisait le Père Éternel. Lorsque la varra était en mouvement, et pendant la procession, tous ces différens groupes d'anges étaient dans un mouvement de rotation perpétuel.

La marche commençait vers les quatre heures après-midi , malgré la chaleur, qui , le i5 d'août, à Messine , ne laisse pas d'être un peu vive ; elle était précédée , accompagn.ée et suivie du clergé , des sénateurs , des principaux de tous les ordres de citoyens; de musique, des troupes, et d'un concours prodigieux de monde dans la rue et aux balcons des fenêtres : il se faisait, de plus, à tout moment des décharges de mousqueterie , sans compter les boîtes qu'on tirait en grand nombre aux portes de chaque église devant laquelle passait la sainte machine.

no» 410 et 41 >•

« d'où elle donne sa bénédiction à tous les « ffflèles. » *

La disette des monumens, soit antiques ^ soit ^nedapbare

j 1 • * 1 /• . r , . OU détroit de

modernes, nous eut bientôt determmes a quitter Messine, Messine pour continuer notre voyage; mais, avant de partir, nous fûmes curieuif de revoir à loisir, et avec plus d'exactitude, les dehors charmans de cette ville. Sa situation est si avan-

' On avait soin d'ordonner que toutes les troupes formassent une haie très épaisse et très serrée pour empêcher la populace d'approcher \ sans quoi , la jeune fille qui devait représenter l'âme de la Vierge aurait couru de grands risques. Ce peuple fanatique attachant beaucoup de vertu à ses cbe-r veux , les lui aurait arrachés sans pitié si on l'eut laissée à sa disposition. Les grandes précautions qu'on prenait lorsqu'on descendait cette jeune fille , sont une preuve qu'il en est arrivé des exemples funestes. Autrefois , celle qui remplissait ce rôle avait le privilège de délivrer un criminel , même digue de mort ; mais cet usage a été aboli , comme étapt d'une trop grande conséquence : on y avait substitué une dot modique , à laquelle les habilans de Messine ajoutaient quelques largesses.

' La plupart des voyageurs ont confondu dans leurs relations le canal avec le phare de Messine ; il y a cependant entre ces deux dénominations la même dillerence qui se trouve entre la Manche, ou canal d'Angleterre, et le Pas-de-Calais. Le canal de Messine comprend , du nord au sud , toute l'étendue de mer entre les caps Spartivento et Vaticano en Calabre, et les caps dé Rasocurmo , près du phare, et Santa-Croce , près de Syracuse. Le phare ou le détroit ne doit s'entendre , au contraire, que de l'espace qui se trouve seulement entre la pointe de Scylla et le cap Dell'Armi en Calabre , et la tour du Phave çt Iç cap de Scalctta en Sicile.

tageuse que ks nations qui ont eu dans tous lés temps des prétentions sur la Sicile, ont toujcfurs voulu se rendre maîtresses de Messine, la regardant comme un poste sans lequel elles ne pouvaient s'assurer de leur conquête.

Curieux d'examiner avec soin ce redoutable Charjbde, qui, ace que dit Homère, trois fois chaque jour, absorbe Tonde amère, et trois fois la rejette avec un bruit horrible, nous y retournâmes quelques jours après notre arrivée: la mer parut aussicalme et aussi peu effrayante que nous l'avions trouvée à notre passage. On pouvait cependant apercevoir une oscillation assez prononcée, et formant comme un bouillonnement à l'endroit même de la jonction des deux grands courans. *

• Ce détroit est dominé par des courans dont la direction est si variable qu'il est impossible d'en fixer les points , et le plus habile pilote étranger courrait des dangers presque inévitables, s'il ne prenait le parti de consulter les mariniers dy pays. Aussi le gouvernement entretient-il vingt-quatre pilotes, qui sont obligés d'aller offrir leurs services aux bâtiraens qu'ils aperçoivent, et qu'ils passent et repassent moyennant une légère rétribution fixée par des ordonnances. Le principal de ces courans, qui porte du nord -nord-est au sud-sud-ouest, entre l'écueil de Scylla et la pointe sèche du fanal de Messine , nommée communément Charjbde ou le Garofalo , a cependant une marche déterminée, fixe, et qui paraît suivre l'élévation ou le déclin de la lune. On observe qu'il remonte et descend à peu près toutes les six heures , et c'est au moment c|u'il change de direction qu'il est le plus dangereux aux deux

Ce qui a pu faire dire aux anciens que ces gouffres attiraient les navires et les engloutissaient, c'est que, effectivement, quand ces mêmes courans sont surtout aidés par des vents violens, ils portent très loin avec eux ce qu'ils ont attiré , et les poètes auront ajouté qu'ils rejetaient les navires après les avoir submergés. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'à cet endroit, et à quelques pas de la rive, la mer devient tout à coup si profonde qu'on ne peut en mesurer la profondeur, et que la sonde, au boulet même, perd sa direction parla force des courans. Il est au reste très vraisemblable que ce sont ces courans qui auront creusé ces gouffres , en soulevant continuellement, et depuis tant de siècles, le sable du fond de la mer. '

extrémités , surtout en temps de calme , ce qui a donné lieu k ce vers si connu :

Incidit in Scjllam cupiens intare Charybdîm.

Effectivement, dans cette circonstance, et particulièrement dans les temps oii la lune agit avec plus de force sur la .mer, le danger est imminent, et surtout pour les gros navires; ce courant principal traversant obliquement toute l'étendue du détroit, les vaisseaux sont obligés de le couper nécessairement en passant par-dessus , et l'on doit sentir que, dans les temps de calme absolu , il devient encore plus dangereux pour les gros navires, parce que, manquant des moyens d'en sortir, ils sont obligés de suivre la direction du courant , qui est très violente , et ils vont alors se briser contre les rochers , soit d'un côté, soit de Taulre.

' « Les gouffres ne paraissent autre chose que des tournoie-

44o VOYAGE PITTORESQUE

Une particularité assez curieuse sur la nature de ces sables du détroit , dans le contour du bras de San Ranieri, depuis le château de Salvador

« mens d'eau , causés par Faction de deux ou de plusieurs «courans opposés. L'Euripe, si fameux par la mort d'Ans- « tote, absorbe et rejette alternativement les eaux sept fois en « vingt-quatre heures. Ce gouffre est près des côtes de la «Grèce. Le Charybde, qui est près du détroit de SicUe, « rejette et absorbe les eaux trois fois dans le même espace de « temps ; au reste, on n'est pas trop sûr du nombre de ces « alternatives de mouveipent dans ces gouffres....

«« Le plus grand qu'on connaisse est celui de la mer de Nor- « wége; on assure qu'il a plus de vingt lieues de circuit : il « absorbe pendant six heures tout ce qui est dans son voisinage, « l'eau, les baleines, les vaisseaux, et rend ensuite pendant « autant de temps tout ce qu'il a absorbé.

« Il n'est pas nécessaire de supposer dans le fond de la mer « des trous et des abîmes qui engloutissent continuellement les « eaux , pour rendre raison de ces gouffres : on sait que quand « l'eau a deux directions contraires , la composition de ces « mouvemens produit un tournoiement circulaire , comme on « peut l'observer dans plusieurs endroits auprès des piles qui « soutiennent les arches des ponts , surtout dans les rivières « rapides. •

« Il en est de même des gouffres de la mer ; ils sont produits « par le mouvement de deux ou de plusieurs courans con- « traires ; et comme le flux et le reflux sont la principale cause « des courans, en sorte que, pendant le flux, ils sont dirigés n d'un côté , et que , par le reflux , ils vont en sens contraire , « il n'est pas étonnant que les gouffres qui résultent de ces « courans attirent et engloutissent pendant quelques heures « tout ce qui les environne, et qu'ensuite ils rejettent pendant « le même temps tout ce qu'ils ont absorbé. » (Buffon , Thcb^ rie de la Terre. )

jusqu'à la lanterne , c'est qu'ils s'y lient en masse sur le bord du rivage en très peu de temps; les cailloux s'enduisant d'un bitume qui les attache de la même manière que le sucre attache des amandes à du caramel, à quoi cette production de la nature ressemble assez. D'abord molle, elle se durcit à l'air, et par le laps du temps , au point d'en pouvoir faire des meules de moulin a grains et à huile, qui souffrent la taille et le poli. Cette production tiendrait-elle de la nature du limon du fond du gouffre? cela est d'autant plus probable que cet effet n'existe qu'aux rives les plus prochaines , et qu'en s'en éloignant la pétrification devient sensiblement moins épaisse, moins dure , qu'elle cesse à très f>eu de distance du Charybde, et qu'alors cette incrustation molle n'est plus propre qu a former des moélons à bâtir; on en retrouve sur une grande partie des côtes de la Sicile , et on en fait le même usage qu'à Messine.

Malgré le danger qu'il doit y avoir de nager et de plonger dans tous les environs de ce port , et des gouffres redoutables qui l'environnent , on assure qu'il y a eu quelquefois des hommes assez hardis pour en approcher de fort près; et on parle encore à Messine d'un plongeur fameux, nommé Colas , qui passait la moitié de sa vie dans l'eau , et auquel la facilité prodigieuse avec laquelle il nageait avait fait donner le surnom

de Pesce : mais sa réputation fut la cause de sa perte, car Thistoire du pays dit que Frédéric, roi de Sicile , ayant voulu être témoin des exploits de ce nageur merveilleux, le fit défier de plonger dans les environs de Charybde, et, pour Yy engager , il y fit jeter une coupe d'or qui devait être sa récompense, s'il la rapportait. L'intrépide Colas s'y précipita par deux fois, et eut assez de bonheur pour la rapporter avec lui; mais Frédéric ayant fait jeter la tasse une troisième fois dans l'endroit le plus profond , Pesce submergé ne reparut plus : le malheureux sans doute fut emporté par la force des courans; on retrouva son corps quelques jours après à plus de trente mille? de distance.

Nous partîmes pour Catane sur des mulets, et avec trois gardes à notre solde. Cette escorte, à la vérité assez inutile, était censée devoir nous défendre contre les bandits dont on ne manque jamais en Sicile de parler à tous les voyageurs , mais ce n'est guère qu'une imposition établie sur eux : on pourrait dire cependant que cette sorte de faste n'est pas, à quelques égards, sans utilité, parce qu'il peut se trouver plus d'une occasion dans la route où ces espèces de spadassins revêtus d'uniformes imposent aux paysans, et les font obéir au besoin '

' Tous ceux qui ont écrit sur la' Sicile ont parlé du peu de sûreté de ses roules par la grande quantité de voleurs qui les

Notre caravane était donc composée de trois gardes, dont un était barigel, sorte d'emploi qui équivaut dans le pays à lieutenant de maréchaussée ; c'était le chef. Deux autres gardes armés; un conducteur et directeur des bagages, aussi en uniforme ; un hommer à pied qui les servait; venaient ensuite les peintre et archi-

infestaient Quelques uns en ont formé des épisodes pour orner leurs relations, en supposant des rencontres et des aventures extraordinaires ; d'autres , qui n'en ont pas effectivement rencontré , les ont niés en s'égayant aux dépens de ceux qui les avaient précédés. Le fait est qu'il y avait autrefois beaucoup de voleurs en Sicile. Sous le gouvernement du duc de La Vieuville, en 1758, on promulgua une loi qui rendait responsables les capitaines ou syndics des universités des vols qui se faisaient dans leur district , et il n'y eut plus de voleurs de grand chemin ; mais il y existe une espèce d'hommes presque aussi dangereux : ce sont des gens de la campagne , quelquefois même des particuliers tenant un rang dans la société , que la colère , l'esprit de vengeance ou l'abus du pouvoir ont rendus homicides. Pour éviter les poursuites de la justice , ne pouvant plus exister en sûreté dans les lieux habités , ces malheureux se réfugient armés sur les sommets des montagnes , dans des cavernes , dans les fentes des rochers et dans les bois. Les archers de la maréchaussée du pays ont ordre de les chercher ; mais , soit que cet ordre ne soit pas rigoureux , soit qu'on ait des ménagemens pour les seigneurs dont ils sont les vassaux , et dans les fiefs desquels ils se sont retirés, soit enfin que la certitude d'être mis à mort, s'ils sont pris, les rende plus braves ou plus téméraires que ceux qui les poursuivent, on en arrête peu; l'argent, les protections, le désistement des offensés , sont autant de moyens que leurs j>arens emploient pour arranger leurs affaires , et rarement

tecles ' et pour arrière-garde un brave domestique dont nous faisions, suivant le besoin, ou l'intendant, ou le cuisinier, ou le barbier. Tout cela réuni avec les mulets formait une troupe de dix-neuf êtres vivans, marche imposanté et faite pour effrayer tous les villages où nous abordions, et auxquels il est vraisemblable que notre barigel, qui était en même temps

elles ont de funestes suites pour eux. Cependant, obligés de fuir toute société, privés de secours, et souvent de subsistance dans leurs retraites, ces redoutables proscrits tâchent de s'en procurer si l'occasion s'en présente , et la demandent hardiment aux voyageurs qu'ils rencontrent à leur portée , avec la ferme résolution de se la procurer de force si on prétendait la leur contester. Au reste, ils sont quelquefois utiles; ils offrent volontiers leur protection à ceux qui la recherchent, moyennant une rétribution modérée; et comme ils se connaissent presque tous, et s'entre-aident mutuellement, on est ordinairement à l'abri d'événemens fâcheux quand on a le bonheur d'avoir un de ces bandits pour guide. Tous les seigneurs de la Sicile ont des brigades de gendarmes composées, pour la plupart, de gens de cette espèce, nommés campieriy et la plus grande marque d'attention ou d'intérêt qu'ils puissent donner à une personne qui leur est connue ou recommandée, est de lui accorder un ou plusieurs de ces gardes , que leur livrée fait respecter , même des gens de la justice. Ceux qui n'en ont pas à eux les empruntent et les paient , et généralement en Sicile on ne voyage jamais sans un ou plusieurs de ces campieri.

* Desprez et Renard , architectes et pensionnaires du Roi à l'Académie de France à Rome , ainsi que Chatelet , peintre de paysage.

notre munitionnaire, imposait la nourriture de nos mulets.

Nous sortîmes de Messine le 8 juin 1778 à la pointe du jour; nous trouvâmes la route couverte d'habitations pendant l'espace de cinq milles; on y faisait la récolte des vers à soie, qu'on peut regarder comme la meilleure et la principale production du canton. La soie y est effectivement superbe, beaucoup plus fine que celle de Calabre, et très estimée des Français, qui la viennent chercher pour les manufactures de Lyon.

Après avoir traversé le petit bourg de Tremisteri qu'on rencontre sur la route, on commence à se trouver dans un pays montagneux et sauvage ; la campagne devient pierreuse , sèche et hérissée de rochers; elle est seulement plantée de quelques oliviers et traversée par nombre de torrens auxquels on donne le nom de fleuves; tous ces fleuves n'étant réellement que des ruisseaux formés par les eaux de pluie, qui coulent des rochers dans les orages de l'hiver, et où on ne trouve pas une goutte d'eau pendant neuf mois de l'année.

Nous doublâmes le cap délia Scaletta , rocher Rochers on escarpé, et sur la pointe duquel on voit une tour f^P'^*"^ *^ca. et un château très eleve, dont l'aspect n'a rien teandeSant de remarquable, ainsi que tout le reste du pays n«»Tia.' que nous eûmes jusque-là à parcourir. A quelque

Passage du

fleuve Let-

tuyano ,

ii"4i3.

distance de cette roche de la Scaletta ^ nous vînmes rafraîchir a Fiume di Nisi, que nous traversâmes à dix-huit tnilles de Messine. La chaleur du soleil, concentrée dans ces gorges de montagnes et réfléchie par les rochers, commençait à être assez vive, mais heureusement quelques gouttes d'eau vinrent rafraîchir un peu le temps et abattre la poussière qui nous incommodait fort dans notre route.

Nous partîmes de Fiume di Nisi à vingt heures, suivant la façon de compter de toute l'Italie, c'est-à-dire quatre heures avant la nuit, pour nous rendre à Taormina, qui n'en est plus qu'à douze milles. Tout le pays, jusqu'au cap Sant Alessio, est triste, sec et pauvre; mais au château de Sant Alessio, il commence à devenir infiniment pittoresque. Ce château, bâti à la pomte d'une roche suspendue sur la mer, est d'un aspect très singulier ; il devient en même temps très important par sa position à l'extrémité d'une chaîne de montegnes dont il ferme l'entrée, de façon que cinquante hommes y arrêteraient une armée.

• Il nous fallut gravir ce défilé ; mais après en être sortis nous fumes frappés de la beauté du pays qui précède Taormina, que nous découvrîmes en entier avec les profils des montagnes qui sont au-delà : ensuite nous nous acheminâmes jusqu'à un village près du fleuve Lettoyano. Le

site et le passage de ce fleuve nous parurent si pittoresques, et d'un si bel effet , qu'il fallut bien nous y arrêter quelques momens pour en prendre une vue.

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