CHAPITRE IV
PKOVINCE DE LA BASILICATE, OU l'aNCIENNE LUCA-
NIE. ROUTE DE TARENTE JUSQu'a HÉRACLÉE ,
EN PASSANT PAR LES RUINES DE METAPONTE, BERNALrK), ANGLONE ET POLICORO.
N'ayant rien trouvé de plus intéressant à Casai Nuovo que les ruines de Tantique ville de Mandurium, nous poursuiviraes notre route, et après avoir laissé le bourg d'Oria à notre droite et passé le village de San-Giorgio , qui en est à dix milles, nous ne tardâmes pas à découvrir Tarente dans une magnifique situation, entourée de coteaux agréables, rians et fertiles, entre deux mers, tout aussi belles et tout aussi riches en productions Tune que l'autre. Sa position répond parfaitement à F idée qu'on se fait de Tarente, de celte molle Tarente, dont la puissance balançait celle de Rome, qui fut l'appui d' Annibal en Italie, et porta les arts, les sciences, la volupté, tous les plaisirs des sens au plus haut degré, et dont la conquête, enfin, corrompit Rome.
On connaît la peinture qu'Horace fiût a Septimius de ce charmant pays, qu'il trouvait préfé-
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rable à tout autre. Septimius était ami intime d'Horace et poète lui-même, w Ce petit espace de « terre, lui écrivait-il, m'est plus agréable que (( tout autre pays; le mont Hymette ne produit (( point de meilleur miel, ni Venafre d'olives qur it soient plus délicates. Le printemps y est presque (( continuel, et le père des saisons y tempère les (( frimas pendant les hivers; aussi les vins qui « croissent dans les environs et sur le coteau « d'Aulon , si favorisé de Bacchus, ne le cèdent-ils « en rien aux vins de Falerne. Ce lieu de délices (( nous attend, nous appelle l'un et l'autre, mon c( cher Septimius, c'est là que nous finirons douce cément nos jours ensemble, et que, après avoir (( recueilli les cendres de ton ami, tu les arroseras « de tes larmes. » *
' Ille terrarnm mihi prceter otnnes Angulus ridet ; ubi non Hymetto '^ Mella decedunt , viridique certat
Bacca Venafro.
Ver ubi longum , tepidasque prcebet Jupiter brumas ; et amicus Aulon , Fertili Baccho , minimum Falernis
Invidet uvis.
Ille te mecum locus , et beatœ Postulant arces : ibi tu calentem Débita sparges lacryma favïllam ,
Fatis amici,
* L'Hymette était une montagne de l'Attique, où on recueillait le miel le plus estimé , et Venafre une ville située sur le Vultume , rivière de la Gampanie , qui était renommée pour l'excellence de ses huiles. Ce charmant coteau d'Aulon porte
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4o VOYAGE PITTORESQUE
deTa^ren**^^* La ixiodeme Tarente est bâtie sur une langue n° 33a. ou pointe de terre qui s'avance dans la mer, au
Port de Ta- milieu d'un golfe, et qui sépare du reste de la n» 333. grande mer un espace d eau appelé, dans le pays, Mare Piccolo, ou la petite mer. Elle est attachée au continent par deux ponts, sous les arches desquels on voit très sensiblement la marée monter, pendant six heures, et redescendre pendant le même espace de temps. Cette presqu'île, qui est aujourd'hui toute la ville actuelle, n'était autrefois qu'un château regardé comme imprenable, étant entouré de la mer de tous les côtés.
L'ancienne Tarente occupait, outre cela, en terre ferme tout le fond du golfe, depuis le cap San-Vito jusqu'à la naissance ou l'extrémité de cette langue de terre qui est entre les deux mers. Cette ville immense avait devant elle une rade formée par un golfe et deux grandes lies, et derrière elle un portparfaitement sûretcommode, surtout pour les bâtimens de ce temps.
Cette ville, autrefois si célèbre et si peuplée, est réduite aujourd'hui a douze ou quinze mille habitans, dont une partie est composée de gentilshommes peu aisés, d'autres fort pauvres, et le reste de la ville de simples pécheurs qui, toute l'année, trouvent leur existence dans une abondance
encore le même nom aujourd'hui , Colle Aulone ; c'est le long de ce coteau que coule la petite rivière du Galeso, à très peu de distance de Tarente.
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intarissable de poisson dont la mer est remplie aux environs de Tarente. Les habitans de cette ville ont conservé le goût de leurs ancêtres pour une vie tranquille et voluptueuse; il est présumable que la douceur du climat, l'air doux et tempéré qu'on y respire, y contribuent beaucoup. Ils sont, en général, bien faits, et leurs femmes ressemblent, pour la régularité des traits, à ces belles Grecques dont les artistes des anciens nous ont conservé des modèles si parfaits dans leurs ouvrages. Cetjui les Caractérise encore particulièrement, et rappelle les mœurs des anciens Tarentins , c'est la prévenance et l'affabilité avec lesquelles ils accueillent et reçoivent chez eux les étrangers.
Les monumens de l'antique Tarente sont presque réduits à rien; a. peine trouve -t -on le moindre vestige de son ancienne magnificence. Nous désirâmes voir les ruines du fameux théâtre de cette ville, de ce théâtre, qui, suivant les anciens auteurs, fut la cause de sa perte. Notre guide prétendit nous y conduire, en nous faisant voir les restes d'un amphithéâtre qui est dans le jardin d'un couvent de moines, mais si parfaitement ruiné, qu'il nous fut impossible d'en lever aucun plan. Ce qui existe de cet ancien amphithéâtre annonce qu'il était petit, de forme ovale, construit en ouvrage réticulaire en pierre, et d'une construction absolument ro-
inaiiie. On pouvait, il est vrai, de dessus les gradins découvrir le port; mais il est difficile de croire que ce soient là les restes de ce fameux théâtre où les Tarentins, amollis dans les délices, passaient leur vie, où ils traitaient en même temps de leurs affaires politiques, et de leurs recherches de plaisir et de volupté. *
Il parait donc certain que ce qui reste aujourd'hui delà portion de cercle de cet ancien monument de Tarente est de beaucoup trop petit pour répondre à l'idée qu'ofc doit se faire de son magnifique théâtre; d'ailleurs, à en juger par ses débris encore existans et par les deux cotés de
' On a lu dans notre Précis , ou Introduction au Voyage de la Grande -Grèce , le trait historique qui occasionna la guerre entre les Romains et les Tarentins, et amena ensuite la ruine totale de cette ancienne et malheureuse république. Parmi les historiens contemporains qui en ont parlé , Denys d'Halicarnasse est celui qui le donne le plus en détail. Le même événement est rapporté d'une manière beaucoup plus concise dans Annaeus Florus , que nous avons déjà cité. On lira sans doute ici avec plaisir le passage même de cet historien :
Imminet portai ad prospectum maris positum , majus theatrum , quod quidem causa miserai civitatifuit omnium calamitatum. Ludos forte celebrabant cum adremi^antem littori romanam classem inde vident , atque hostem rati emicant , sine discrimine insultant; qui enini , aut unde Piomani ? nec satis. Aderat sine mora querelam ferens legatio. Ifanc quoque fœdeper obscenam , turpemque dictu contumeliam violant , ex hinc bellum. Sed apparatus horribilis cum toi simul populi pro Tarentinis consur^erent , nmnibusque vehementior Pjrrrhus.
cette ruine, qui décrivent également une portion de cercle, il est certain que Tédifice était de forme ovale, par conséquent un amphithéâtre, et alors c'était, sans aucun doute, un ouvrage du temps des Romains et fort postérieur au grand théâtre grec de la république de Tarente.
Nous eûmes le chagrin, en parcourant la campagne cultivée et plantée qui entoure cette ancienne ville , de n y trouver aucun vestige d'antiquité, sinon l'arrachement de deux morceaux de mur en briques qu'on appelle les prisons, parce qu'on y a trouvé des anneaux en bronze. On nous montra encore, sur les bords de la mer, les restes d'un palais qu'on nous dit avoir été construit par des princes sarrasins; c'est bien réellement une ruine antique, mais si ressemblante a ce qu'on voit à Bayes et à Misène, que nous jugeâmes, sans hésiter, que ce devaient être les débris de quelque construction romaine. C'était le même ciment, les mêmes briques, la même manière de les employer, une épaisseur égale dans les murs, un enduit pareil, enfin les mêmes ornemens en encaissement que ceux qui existent à l'amphithéâtre de Pouzzol, modelés avec ce stuc composé de chaux et de marbre pilé, particulièrement employé par les anciens dans les citernes et les réservoirs d'eau.
Nous revînmes à la ville avec cette impression de tristesse dont des voyageurs curieux ne peu-
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vent se défendre quand leurs recherches ont été vaines, et surtout en parcourant des lieux aussi fameux dans l'histoire. Cependant, il fallut bien nous en consoler. Un excellent souper, préparé pour notre retour, ny contribua pas peu. Nous trouvâmes surtout délicieux des poissons qu'on pêche en abondance dans la grande mer, ainsi que des coquillages de toute espèce, dont Mare Piccolo est un magasin inépuisable. On nous servit aussi des moules parfaites ; on les sème le long du port comme du grain dans un champ, après en avoir amassé le frai, qui s'attache à des pieux plantés à cet effet au passage du courant. Il y a des espaces d'une lieue en carré où ces moules sont si près l'une de l'autre, qu'on les distingue dans le fond de la mer, comme des bancs de sable noir.
On y pêche aussi le murex, ce coquillage avec lequel les anciens faisaient la couleur de pourpre. On voulut nous faire voir l'endroit où on dit, dans le pays , que devait être placée cette espèce de manufacture de l'ancienne Tarente; et effectivement, l'amoncellement énorme de ce seul coquillage brisé pourrait faire croire à cette tradition. Mais, quant au lieu même où on prétend qu'étaient les chaudières de la manufacture, rien n'est moins certain, et ce qui reste de ces constructions antiques peut ressembler autant à une citerne que toutes les autres substructions tail-
lées dans le roc. Cette teinture de la pourpre avait peut-être été apportée à Tarente par les Tyriens, les seuls qui en possédassent le secret, et pourrait servir de preuve à l'opinion de ceux qui prétendent que la première colonie connue à Tarente était phénicienne, et qu'elle fut ensuite remplacée par les Lacédémoniens sous la conduite de Phalante, ainsi que Strabon, Horace et Florus l'ont indiqué dans leurs ouvrages.
Tarente dégénéra tellement de la rigidité des coutumes de Lacédémone après avoir été la rivale de Rome, qu'elle devint dans la suite l'émule de Sybaris, par le luxe et la mollesse. Renonçant comme elle à la guerre et aux combats, elle se contenta de payer des troupes étrangères qu'elle appela de tous les pays pour lui servir de défense; mais aussi ne tarda-t-elle pas à devenir la proie de ses ennemis, malgré les secours que lui apportèrent Pyrrhus, et ensuite Annibal, qui furent enfin forcés de l'abandonner à la vengeance des Romains.
On se rappelle , dans l'histoire de cette république célèbre, l'événement de la prise de Tarente par Fabius Maximus, qui la réduisit en colonie romaine, après en avoir enlevé trente mille citoyens, qu'on vendit à l'encan, et qui furent emmenés en esclavage. Les richesses de cette ville, jusqu'alors une des plus commerçantes de l'univers, étaient immenses; on ne peut dire la quan-
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tité d'or et d'argent monnoyé , ou mis en œuvre , qui fut livrée aux questeurs des Romains pour le trésor public. Suivant Tite Live , elle s'éleva à 87,000 livres pesant d'or, sans compter les vases et les bijoux précieux.
Quant aux statues, aux tableaux dont cette superbe ville était décorée, nous voyons dans l'histoire que l'austère Fabius affecta de mépriser ces ornemens inutiles , fruit du luxe des Tarentins; et sur ce qu'on lui demandait ce qu'il voulait faire de tous ces chefs-d'œuvre de l'art, il répondit qu'il fallait laisser à Tarente ses dieux irrités, faisant allusion , dit l'historien, à ce qu'un grand nombre de ces dieux étaient représentés dans l'action de combattre, suo quisque habita, in modum pugnantium formati, (Tite Live,