‹ Voyage pittoresque à Naples et en Sicile [microform]Chapitre 4 sur 96 · L. XXVll · texte numérisé non relu

L. XXVll

Pour en revenir à la moderne Tarente et à cette montagne de coquillages dont nous parlions , on nous conduisit, pour y arriver, parmi chemin qu'on appelle Y ancienne rue des Orfèvres, à cause de la quantité de petits paillons d'or qu'on trouve journellement sur la terre, lorsque de grandes pluies l'ont un peu délayée. On nous offrit d'acheter des boucles d'oreilles d'or antiques qui y avaient été trouvées : l'une représentait un Ganimède enlevé par un aigle; l'autre, un petit

' Cet événement se passa Tan 543 de la fondation de Rome, et deux cent neuf ans avant l'ère chrétienne.

vase d'une jolie forme. Il y avait aussi on fragment de chaîne, et quelques petits ornemens très précieusement travaillés et d'un or très pur. Nous préférâmes une médaille d'or de Tarente, représentant une tête de femme, et au revers, le symbole de cette ville, qui est un homme a cheval sur un poisson \ On trouve journellement, dans les environs de la ville, différens petits fragmens d'antiquité assez curieux; ce sont les seuls restes qui existent de l'ancienne Tarente.

Nous vîmes , da/is le même endroit, un tombeau qu'on venait d'ouvrir; il était composé d'une cuvette d'une seule pierre, longue de sept pieds sur trois de largeur et trois de hauteur, recouvert d'une autre pierre; le tout taillé, mais sans inscription et sans le plus petit ornement. Il n'y avait point de vases dans celui-ci; mais on peut voir à Tarente, mieux que partout ailleurs, quel prodigieux usage on faisait alors de cette ancienne poterie qu'on appelle étrusque; car le terrain est absolument mêlé de ces débris : nous y trouvâmes nous-mêmes des lacrymatoires, de petites lampes et des fragmens sans nombre de ces vases antiques de toutes les formes, qu'on découvre non seulement à la surface delà terre, mais en creusant jusqu'à vingt pieds de profondeur.

' Voir la planche de médailles , u** 291.

En suivant les bords del Mare Piccolo, nous arrivâmes à Tendroit où cet espace de mer est resserré par deux petits promontoires. Il y avait dans ce lieu un pont appelé Ponto di Penne, par lequel on communiquait à un faubourg bâti sur l'autre rive, et qui régnait jusqu'au Galesus, fleuve si fameux, si chanté, et qui n'est cependant qu'un petit ruisseau dont on voit couler doucement les eaux à travers les roseaux; il est vrai qu'elles ne servent plus a laver la laine si recherchée des brebis blanches dont parle Horace.

Dulce peUitis ovibus Galœsi Fulmen , etc. '

( Ode VI , L. II. )

On ne teint plus de laine à Tarente; mais on y travaille avec beaucoup d'adresse la soie de la pinne marine, dont nous allâmes voir les manufactures. Les pécheurs prennent ce coquillage dans la grande mer. On sait que de chacun de ces espèces de bivalves, du genre des moules, il

• Ces moutons de Tarente étaient si estimés pour la beauté de leur laine , elle était si fine et si précieuse , que , pour la conserver , on couvrait , on entourait avec des peaux toutes les brebis ; c'est ce que veut dire ce pellitis ovibus. Cette coutume est expliquée ainsi dans un des Livres de Varron , sur l'agriculture : Pleraque similiter faciendum in ovibus pellitis , quœ propter lanœ bonitatem , ut surit Tarentinœ et Atticœ , pellibus integuntur, ne lana inquinetur, quominus vel infici recte possit , vel lavari , acputari.

sort une petite houpette d'une soie fauve et luisante; ces pécheurs vendent la livre de cette soie dix-huit carlins, toute verte. Elle est réduite à trois onces lorsqu'elle est lavée, peignée et cardée, ce qui rend toutes les productions de cette matière d'une cherté qui l'empêchera d'être jamais autre chose qu'un objet de curiosité. On en fait des bas et des camisoles. Mais, dans le pays, il n'y a que les gens les plus opulens qui puissent acquérir cette marchandise.

Le plus gros commerce de Tarente est en huile, en^ grains et en coton, qui y est très beau, et qu'on y file parfaitement. L'intérieur de la ville n'est point agréable, parce que les rues en sont étroites et embarrassées; mais comme la ville a fort peu de largeur, la plupart des maisons donnent sur les quais , et jouissent de tous côtés de la vue la plus délicieuse. Le port, qui a été négligé depuis des siècles, s'est rempli et comblé en grande partie. L'eau qu'on boit à Tarente y est apportée par un aqueduc très long; on croit que c'est un ouvrage des Sarrasins; au reste, sa forme, ses sinuosités sur des rochers escarpés qu'on lui fait remonter, prouvent la hauteur et l'abondance de la source.

Ayant à peu près vu et examiné tout ce que nous pouvions rencontrer d'intéressant à Tarente, nous résolûmes de continuer notre route; mais l'embarras de trouver des chevaux pensi m. ,

5o VOYAGE PITTORESQUE

nous retenir; ou nous effrayait tant d'ailleurs sur les dangers des bandits de Calabre , que , malgré notre répugnance pour la mer, nous nous assurâmes d'une barque qui devait nous mener à quelque distance de Tarente. A peine l'eûmesnous arrêtée , que le vent de Sirocco nous consigna dans le port, ce qui nous obligea à remettre notre départ, et à retourner dans le Mare Piccolo, qu'on ne se lasse jamais de voir et de parcourir. Il y a près de l'embouchure du Galesus deux sources qu'on nous avait dit être deux fontaines d'eau douce, et qui étaient salées comme le reste de la mer. Nous allâmes de là à la pointe de Ponte di Penne, pour y chercher, mais vainement, quelques vestiges d'un pont que citent les auteurs anciens, et qui , suivant toutes les apparences, n'a jamais existé , cette petite mer étant dans cet endroit d'une profondeur impraticable pour toute sorte de construction.

Nous revînmes à pied le long de la rive où était située l'ancienne Tarente. Nous n'avions pas assez d'yeux ni de mains pour chercher dans le sable, et y observer, entre autres choses, une variété innombrable de coquillages qui sont tous meilleurs les uns que les autres : les terres ellesmêmes , qui , ainsi que le rivage de la mer, ne sont, pour ainsi dire, composées que de débris entassés depuis deux mille ans, laissent toujours l'espoir de faire quelque découverte, et forment

DU ROYAUME DE NAPLES. 5i

de tout ce canton une promenade infiniment

curieuse, et intéressante a examiner pour les

voyageurs, surtout quand ils ne craignent point

j d'être mordus par la tarentule, dont on ne

I manque pas de faire mille histoires dans le

V pays. *

Auprès d'une chapelle dite de Sainte-Lucie, j nous trouvâmes quelques débris gigantesques

j d'un ancien temple d'ordre dorique , les trigly-

' Cette Jaide et grosse araignée , cet insecte pour lequel on a presque généralement une aversion naturelle , existe non seulement à Tarente, mais encore- dans toutes les plaines de la Pôuille , dans toute l'Ilalie méridionale , et même en Espagne.

La tarentule , que Bomard distingue sous le nom d'araignée enragea, ressemble, par la forme et la figure , à nos j araignées domestiques ; mais elle est beaucoup plus forte ,

plus robuste dans toutes ses parties. Elle a les jambes , le ventre tachetés de noir et de blanc, le dos noir, les yeux dorés et élincelans comme ceux des chais quand on les voit dans l'obscurité.

Il est p6ssil)le que , dans les grandes chaleurs, sa morsure soit plus venimeuse que dans d'autres temps ; mais , quant à ; ces étranges effets , à ce goût pour la musique et la danse

qu'on suppose à ceux qui en ont été mordus, à tous ces phénomènes dont plusieurs voyageurs se sont plu à embellir leurs relations, on ne peut douter que le préjugé, l'ignorance, et surtout l'imagination exaltée des Italiens , n'aient donné naissance aux contes ridicules , aux extravagances qu'on a faites et écrites à ce sujet , et sur lesquelles cependant de graves , de savans personnages, comme le docteur Mead et quelques autres, se sont épuisés en longues et vaines dissertations.

5a VOYAGE PITTORESQUE

phes de son entablemenl, el quelques morceaux de colonnes cannelées à la manière antique. Ces débris sont en tuf assez fin , travaillés très purement, et recouverts en stuc, comme nous les avions vus à Pompéi. Mais nos observations nous ont fait reconnaître depuis à Métaponte et dans les autres temples des Grecs, que les Romains te- Daient d'eux cette manière de construire , ni le temps ni Thumidité n'avaient altéré cet enduit. 11 nous parut que ce qui avait résisté le plus , était cette quantité de poteries anciennes dont nous avons déjà parlé , et qui y était fort commune. Nous regrettions à chaque moment les vases grecs, dont nous rencontrions des débris. Nous trouvâmes aussi plusieurs petites figures en terre, et une, entre autres, qui avait un émail et une couverte dans le goût de nos porcelaines modernes.

lia tramontana, ce vent du nord si nécessaire pour notre route , nous rappela enfin au port de Tarente, d'où nous partîmes au soleil couchant; il faisait nuit quand nous passâmes h l'embouchure du Taras, qui peut avoir donné le nom à cette ancienne ville, quoiqu'elle en soit à quatre milles de distance. La nuit fut superbe, il n'y avait de vent que ce qu'il en fallait pour nous faire cheminer doucement; le lendemain, à la pointe du jour, nous nous trouvâmes vis-à-vis Torre di Mare , située dans les environs, ou peut-

être dans le lieu même où était l'antique Métaponte.

Torre di Mare est un vieux château à un mille de la mer ^ auquel sont jointes plusieurs fermes bâties des ruines de l'ancienne ville. Nous y trouvâmes quelques inscriptions, mais qui nous parurent impossibles à déchiffrer , et nous allâmes à deux milles de là, chercher les ruines d'un temple célèbre , car enfin nous en trouvâmes un, bien abandonné, bien isolé, mais encore assez entier pour son extrême antiquité. Il y a lieu de croire que ce temple devait être placé hors de la ville, sur une éminence, car nous l'aperçûmes de fort loin, dans une vaste plaine absolument découverte et à deux milles du bord de la mer.

Il parait quecetemple,d'ordredoriqtre antique, Ruines du a été absolument construit dans le goût des tem- Mé^^ome pies de Pestum , c'est-à-dire que les colonnes sont également sans bases, les chapiteaux entièrement pareils , ainsi que les cannelures. Quant aux matériaux, à la nature de la pierre employée à la construction de ce temple, il est aisé de voir, malgré son extrême dégradation, que c'est une espèce de tuf. Cette pierre avait été sans doute apportée par mer à Métaponte, car on n'en voit point de pareille, ni dans son territoire, ni dans les montagnes des environs, qui sont toutes de terre ou de cailloux de la nature du quartz.

Les anciens pre'fëraient ce tuf, ou concrétion marine, a toute autre pierre pour sa légèreté , et par la possibilité d'en transporter de grosses niasses , qui convenaient à leurs constructions ; elles étaient recherchées à cause du peu de connaissance qu'ils avaient alors de ce que les architectes nomment V appareil , partie de Fart qui a été bien perfectionnée dans les temps modernes, et surtout de nos jours.

Il reste encore de ce temple, quinze colonnes, dix d'un côté et cinq de l'autre, unies par une architrave : elles portent chacune sur une grosse pierre qui ressemble à une base ou dé carré ; mais on peut croire que celte base ne paraît en être une que parce qu'on a enlevé les pierres qui étaient entre les socles des colonnes, et qui faisaient une- assise générale ou espèce de stylobate sur lequel portait l'édifice. Les gradins, qui entouraient sans doute ce temple, n'existent plus.

Chaque colonne, cannelée et composée de sept assises, j compris le chapiteau, a seize pieds un pouce de hauteur, et trois pieds cinq pouces et demi de diamètre à sa base. Du milieu d'une colonne à l'autre, nous trouvâmes la distance de huit pieds un pouce; et la largeur intérieure du temple, en prenant du dedans des deux rangs de colonnes , était de quarante-deux pieds.

Le temple n'est point entier, et l'aire même ou le socle sur lequel l'édifice était élevé, est en

grande partie détruit ; mais à en juger par ce qui en existe encore, et en lui donnant la même forme et le même nombre de colonnes que les temples Périptères hexasiyles des Grecs avaient presque tous, dimensions parfaitement conformes à ce qui reste de celui-ci, il devait avoir cent quinze pieds de long sur cinquante de large- Après avoir mesuré les restes de ce monument vénérable, nous voulûmes en avoir plusieurs vues sous différens aspects; un de nos dessinateurs imagina de représenter dans son esquisse une société entière de voyageurs et d'amateurs d'antiquités établis, au milieu du temple , sous une tente dressée à la hâte. C'est le moment de la halte et l'instant où l'on failles apprêts du repas, tandis que les architectes , les dessinateurs , prennent des mesures , et travaillent chacun de leur côté. Le mouvement, l'action et l'esprit répandus dans ces différens groupes de figures, nous ont paru ajouter quelque intérêt à cette vue, qui est d'ailleurs parfaitement exacte.

Cette seconde vue, sans être de la même ri- vae latérale chesse, sans avoir le même intérêt que la première, a le mérite de rendre la solitude et l'abandon du pays où est situé ce monument, entièrement isolé, et oublié dans une plaine sèche, aride , où on ne rencontre que des buffles et quelques pâtres qui y conduisent leurs bestiaux.

(la même temple, n® 335.

On prétend que ce temple fut bâti en Thonneur de Junon par Pythagore, qui, préchant le mépris des richesses, persuada aux femmes de Métaponte de fondre leurs bijoux pour élever cet édifice, ce qui pourrait prouver que Pythagore était orateur aussi adroit et aussi éloquent que grand philosophe. Onsaitque Pythagore, natif de Crotone, ou, selon quelques autres écrivains, de Samos, préféra le séjour de Métapon te à celui de sa patrie, qu'il y tenait une école célèbre, et qu'il y mourut, d'une manière tragique, après y avoir passé une grande partie de sa vie. Ce fut aussi, si on en croit les historiens, la patrie du vieux Nestor et d'Epeus, à qui on attribue l'invention du fameux cheval de bois, si funeste aux Troyens ; ce qui recule bien loin l'origine de cette ville.

Après que nous eûmes joui de la vue de cette belle et respectable ruine, on nous parla d'une chapelle qu'on nous dit avoir été bâtie des débris d'un autre temple. Quoique nous fussions accoutumés à nous défier de pareilles indications, nous ne pûmes résister à la curiosité de nous en assurer; la crainte d'avoir une négligence à nous reprocher, nous obligea d'entreprendre le voyage par une chaleur terrible et à neuf heures du matin. Ce que nous avions prévu arriva, nous ne trouvâmes, pour terme de notre course, qu'une malheureuse masure et la plus maussade de toutes

les constructions. 11 est vrai que les matériaux avaient pu être enlevés du temple de Métaponte, ainsi qu'on les a fait servir à toutes les fabriques des environs.

Après une marche assez fatigante, nous arrivâmes à Bernaldo , bourg qui peut être composé de trois mille âmes, et tout bâti en mattoni. En passant, nous avions vu, devant une porte, un tronçon de colonne dont les cannelures avaient sept pouces de diamètre; ce qui indiquait les restes de quelque édifice d'une grande proportion. Nous savions, de plus, qu'on y trouvait des vases et des médailles : cela excitait notre euriosité, mais en vain, car nous ne tardâmes point a apprendre que, quoiqu'il n'y eût pas dans ce bourg une seule pierre, une seule brique qui n'eût été enlevée de Métaponte, tous ces débris avaient changé de forme, au point qu'on ne pouvait les reconnaître.

Un habitant de Bernaldo nous rendit le service de nous faire avoir des chevaux pour retourner, pendant la nuit, a Torre di Mare. Nous y arrivâmes mouillés et transis d'une rosée glacée, après avoir été brûlés du soleil pendant le jour : inconvénient très fâcheux, mais qui arrive souvent en parcourant l'Italie.

Une chose assez singulière, que nous rencontrâmes sur cette route, et qui apporta un peu de diversion à nos chagrins, fut une quantité innom-

Bourg de

Bernaldo,

brable de mouches luisantes, qui, en volant et se croisant rapidement, formaient autour de nous une atmosphère de lumière, et paraissaient pendant la nuit, où Ton ne saurait juger des distances, comme autant de lames de feu qui se combattaient. On les rencontre par colonnes, ainsi que, pendant le jour, nous avions trouvé une immense quantité de sauterelles. Ces dernières sont un fléau redoutable partout où elles passent. Il arrive quelquefois qu'elles ravissent la récolte d'un canton et d'un pays entier. Il semble que la destruction la plus entière de ces insectes pourrait être proposée aux sociétés économiques, et mériterait d'y remporter des prix , beaucoup plus que tant de savantes dissertations très profondément inutiles.

Le lendemain matin nous sortîmes de la Torre, et à un mille entre le temple et la mer, nous trouvâmes les vestiges de la ville même de Métapontum; elle devait être immense, et quoique tout ce pays fût couvert de blés de plus de cinq pieds de hauteur, nous pûmes distinguer très bien la naissance des maisons , et la direction des rues qui les séparaient.

Nous trouvâmes encore les débris d'un temple qui nous parut du même genre que celui dont nous avions pris des vues, et, autant que nous en pûmes juger, de la même grandeur Les fûts des colonnes , les cannelures , un chapiteau , nous

donnaient des proportions semblables; mais il nous fut impossible d'en voir le plan, à cause de la hauteur des blés, et parce qu'on n'y a laissé en place que des pierres colossales pour la grandeur, et dont le poids énorme a effrayé ceux qui auraient voulu les enlever. Ce monument, disposé ainsi que l'autre, du levant au couchant, paraissait avoir eu également la forme d'un carré long entouré de colonnes, ainsi que le sont tous les temples grecs.

Il y avait, près de là, une éminence formée de débris de mattoni et de poteries grecques ; nous y trouvâmes aussi des fragmens de statues qui nous parurent d'un bon style. Nous descendîmes ensuite du côté de la mer, près d'un marais, où était l'ancien port de Métaponte, qui, suivant les apparences , devait avoir été séparé de la ville; on dit qu'une voie semblable à la voie Appienne y arrivait de Brindes. En traversant la ville, on aperçoit encore les restes de ce pavé antique; mais alors il était tout couvert de sable jeté par le vent.

Le port de Métaponte, autant qu'il est possible Ancien pou de le distinguer, décrivait un grand ovale dans le- Métaponte, quel la mer entrait par un large canal de deux cent cinquante toises. On en retrouve encore la forme, mais elle est absolument remplie de sable. Le port même serait à sec si la mer, dans des orages , n'y jetait et n'y renouvelait l'eau de

Torre di Policoro.

temps à autre. On dit qu'en été, dans les sécheresses, on découvre encore quelques constructions antiques, et même les anneaux où s'attachaient les bâtimens. Mais lorsque nous y arrivâmes , Feau de la mer en avait fait un lac ou un marais; il était couvert d'une si grande quantité de bécassines et d'autres oiseaux de rivière, qu'en un quart d'heure nous pûmes faire nos provisions de gibier pour plusieurs jours.

Ce port n'a jamais été célèbre, mais il devenait intéressant pour nous à cause de la ville de Métaponte, à laquelle il appartenait^ et qui était, sans contredit, une des plus grandes et des plus célèbres de la Grande -Grèce; alternativement amie et ennemie de Tarente, elle finit par suivre son sort au temps d'Annibal, qui, en l'abandonnant, força les habitans de le suivre dans sa retraite. On ignore , au reste , en quel temps Métaponte fut détruite, et si elle l'était lorsque Fabius fit la conquête de Tarente; enfin elle n'a point été rétablie, malgré la beauté de sa situation, semblable, à quelques égards, à celle de Capoue, mais bien supérieure, attendu qu'elle estbeaucoup plus près de la mer.

Nous quittâmes les restes de Métaponte à neuf heures du matin, obligés de nous embarquer par un mauvais vent ; nous arrivâmes néanmoins à six heures à la Torre di Policoro. Ayant fait halte au bord delà mer, nous nous acheminâmes

vers le château , qui appartenait autrefois aux Jésuites, avec une ferme de cinquante mille livres de rente. Ce n'est pas ce qu'on leur reproche, mais bien d'avoir fait fouiller furtivement dans tout le territoire où était l'antique Héraclée : ces Jésuites, dit-on, voulant cacher la source de leurs découvertes, ont fait enlever et dénaturer tout ce qu'il y avait de précieux dans les fouilles qu'ils faisaient faire depuis long-temps dans ce lieu , de sorte que ce qu'ils ont pu découvrir ainsi en secret n'a été d'aucune utilité ni pour l'histoire ni pour les arts, ef n'a pu procurer aucune lumière sur la situation précise de cette ancienne ville.

Héraclée est effectivement la plus détruite de toutes les villes célèbres de l'antiquité, et une de celles dont il reste le moins de traces : tout ce qu'on peut distinguer est le lieu de son emplacement, ce qu'on croit reconnaître a l'élévation de son enceinte et à une petite vallée circulaire qui semble lui avoir servi de fossé. C'est de ce côté qu'on a trouvé une quantité considérable de tombeaux que tout caractérise de la plus grande antiquité. On y voit encore beaucoup de fragmens de vases grecs d'une extrême finesse. Le terrain qu'occupait la ville était plan, et présente une forme allongée; mais cet emplacement étant semé de blés, déjà fort grands lorsque nous y arrivâmes, il aurait été bien difficile d'en déterminer abso-

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lument l'étendue. Tout cet espace est couvert de débris de marbre, de revêtissemens brisés et de petites pierres de mosaïque, surtout dans un endroit qui a été le plus fouillé par les Jésuites, et qu'on dit avoir fait partie d'un temple magnifique. On y avait trouvé, peu avant notre arrivée, une tête en marbre qu'on nous fit voir : elle était très fruste et infiniment dégradée; mais elle peut être au moins une preuve certaine que les arts y avaient été autrefois cultivés.

La place où est à présent le château de Policoro est sur la partie la plus élevée de tout ce pays. Elle dominait sur une plaine immense, qui va jusqu'à la mer, ce qui fait le fond du tableau de ce côté ; l'autre est une profonde vallée où on découvre l'Apennin dans sa plus grande beauté. On en voit descendre deux fleuves, l'Acris et le Syris, qui, de droite et de gauche, bordaient l'enceinte de cette ancienne et célèbre ville, la

patrie de Zeuxis.

Nous ne trouvâmes pas d'abord le gouverneur de Policoro , il était à la chasse ; nous avions parcouru tous les environs lorsqu'il arriva sur une espèce de char, traîné par deux buffles monstrueux. Jamais homme plus franc, plus loyal, ne s'était offert à nos yeux ; il nous reçut parfaitement, nous dit que sa maison était la nôtre, et le prpuva, car tout ce qu'elle contenait fut a notre service; il n'avait point de lits à donner, mais il

dégarnit le sien, et d'un bon en fit faire trois mauvais qu'il nous offrit du meilleur cœur; il nous donna aussi un assez mauvais souper , mais de si bonne grâce que nous le trouvâmes excellent; nous eûmes pourtant de fort bon vin et de la glace surtout, ce qui nous parut un genre de luxe d'un grand prix sur les ruines d'Héraclée. A notre réveil, nous trouvâmes le chocolat tout prêt et les ordres donnés pour notre départ.

Nous quittâmes notre bon et loyal gouverneur . pour aller à Anglone, chercher encore les ruines d'une autre ville, l'antique Pandosia, sur une montagne à neuf milles dans les terres; mais nous ne fûmes point heureux dans nos recherches. Une seule église, avec une mauvaise masure qui avait plutôt l'air d'un pauvre presbytère que d'un évêché, fut tout ce que nous trouvâmes dans ce lieu, où était encore située une des principales cités de l'ancienne Grande-Grèce. Quelques vieilles murailles qui pouvaient être celles d'un mauvais château , et rien de ce qui peut seulement indiquer l'emplacement d'une ville.

On ne peut douter cependant, d'après les historiens de l'antiquité, et Plutarque entre autres, que ce ne fût dans cet endroit même qu'était située autrefois une des villes de ce nom; car, comme nous le verrons, il y avait une autre Pandosia dans leBrutium et près du fleuve Laùs. Cette Pandosia , que nous cherchions en vain ,

ft.

était sûrement dans la Lucanie, où nous étions , près du Syris, et à peu de distance d'Héraclée: on voit même dans Tiiistoire que la hauteur sur laquelle elle était bâtie commandait une plaine, qui devint célèbre par la première bataille que Pyrrhus livra aux Romains, et dans laquelle il fut gbligé de fuir et d'abandonner ses enseignes au consul Lœvinus. '

L'historien Florus parle encore du même événement \ Mais, comme le remarque fort bien Mazocchi , rien ne devient plus embarrassant que d'accorder ces anciens auteurs , à cause des noms

« Postquam nuntiatum est Lcevinum Romanorum consulem ingenii cum exercitu in ipsum vadere , simulque evastare Lucaniam , cum intérim nondum socii ad eum convenissent ; rem indignissimam ratus , si hostes proprius accedentes patiens circumspectaret , signa movit , prœmisitque ad Romanos caduceaiorem, placeret ne antequam congrederentur, ut se judice , et disceptatore Grœci Italienses satisfacerent ; ac respondente Lœvino, Romanos Pyrrhum nec arbitrum deligere, nec hostem reformidare , progressas , castra campo medio inter Urbkm Pandosiam interque Heraclkam metatur. Mox audito , in propinquo adesse Romanos , jamque trans Sirim amnem , castra ponere , adequitavit amni speculaturus ; eorumque ordinem , custodias , ornalum , figuramque castrorum contemplatus , obstupuit. (Plut. , in Pyrrho , p. ogî.)

* Itaque apud Heracîeam , et Campaniœ Jluvium Lirim Lœvino consule, prima pugna : quœ tam atrox fuit , ut Frentanœ turmœ prcefectus obsidius , invectus in regem, turbaverit, coegeritque projectis insignibus prœlio excedere. ( Flor. , Lib. I, cap. i8.)

de villes et de rivières qu'ils confondent souvent, ainsi qu'on le voit dans ce passage de Florus, où il est dit que ce combat fut donné près d'Héraclée et du fleuve Lins dans la Campanie, confondant le Syris avec le Liris, et la Lucanie avec la Campanie; erreur d'autant plus certaine qu'il n'y avait point d'Héraclée dans la Campanie, et que d'ailleurs le passage de Plutarque est formel.

Rien n'est sans doute plus difficile que de déterminer l'origine pX la situation précise de toutes ces villes d'une antiquité si reculée. Mazocchi s'est épuisé en recherches sur l'ancienne Héraclée entre autres, et a écrit uniquement à ce sujet un volume de la plus grande érudition. Ce qu'il en résulte de plus certain , c'est qu'Héraclée était une .des villes les plus anciennes de la Grande-Grèce, qu'elle existait même longtemps avant l'époque de la guerre de Troie, et qu'ayant passé par succession de temps en différentes mains, elle porta aussi divers noms, et fut appelée alternativement Sjris ^ Leutarnia, Taras , Heraclium, etc. Mais toutes ces recherches profondes se perdant elles-mêmes dans la nuit des temps , et les anciens historiens que Mazocchi a consultés à ce sujet, n'étant pas euxmêmes trop d'accord, nous n'entreprendrons pas de les concilier.

Il paraît que cette ville de Syris fut rebâtie et ni. 5

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repeuplée par les Tarentins et les Thuriens, et qu'à cette époque elle prit le nom à'fféraclée. On peut croire aussi que ce fut le temps de sa plus grande splendeur, puisque Strabon assure qu'elle était alors regardée comme le lieu d'assemblée de toutes les villes et colonies grecques en Italie, et qu elles sy réunissaient pour délibérer de toutes les affaires publiques.

Cest sans doute à cette époque que cette ancienne colonie fit frapper les médailles qui en sont conservées , et sur lesquelles on voit pour inscription HPAKAEmN \ Elle fut depuis alliée de la république romaine; Cicéron la cite et la distingue parmi les villes amies du peuple romain, pour sa droiture, son équité et sa fidélitg à tenir ses engagemens. Cmtas œqulssimo jure acfœdere. Mais depuis on ignore absolument répoque de la ruine d' Hé raclée , ne la trouvant plus citée par aucun historien, et il y a tout lieu de croire que, dans le temps de la guerre sociale , elle aura été absolument

détruite.

Quant à la position même de cette ancienne ville , elle ne parait point douteuse , et les historiens s'accordent à la placer sur la rive droite du fleuve Syris , dont elle porta le nom pendant un espace de temps , ainsi qu'on en voit plusieurs

• Voir les planches de médailles, n°» 291 et 1^2.

raclée.

exemples par d'autres anciennes villes, en Italie, en Sicile et en Grèce.

Strabon est l'auteur qui en indique le plus sûrement la situation , à quelque distance de la mer, et à la jonction des deux fleuves Aciris et Syris; ce qui est conforme à l'opinion généralement reçue dans le pays, c'est-à-dire entre Anglone et Policoro, à deux milles de la mer, et à l'entrée d'une plaine spacieuse. '

Nous n'eûmes point à regretter la peine que site et empia^

^ • . , <, . , cenicat de

nous avions prise a taire toutes ces recherches sur l'amique Hc les lieux mêmes, par la beauté du pays qui s'offrait à nos regards; Anglone est effectivement placée sur une butte élevée, et presque à l'angle que forment les deux fleuves de l' Aciris et du Syris ; de sorte qu'on peut voir en même temps le cours de ces deux fleuves, ou plutôt de ces deux torrens qui descendent de l'Apennin par deux vallées dofat l'ensemble présente un des plus beaux sites, et des plus grandioses qu'on rencontre en Italie. L'Apennin, dans cette partie, a toutes les grandes formes des Alpes, orné de coteaux remplis de détails rians et agréables :

* Sequitur Herculis civitas pauliim supra mare posita , amnesque duo navigabiles , Aciris necnon S iris, et huic urbs ejusdem nominis absidens ; quœ S iris , postquam inde urbs Heraclea a Tarentinis traducta fuit , navale Heracleolarum evasit. Abest S iris ab Heraclea stadiis XXI F, a Thuriis circitef' CCCXXX. (Strab. , L. I.)

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bosquets , ville , château , tout est rassemblé dans ce tableau, et s'aperçoit du même coup d'œil.

Nos dessinateurs étaient dans l'enthousiasme du pittoresque d'un pays où tout se réunissait dans leur imagination, pour leur persuader que c'était celui de l'ancienne Héraclée : le nom, le souvenir de Zeuxis , les animant encore plus de l'amour de leur art, ils esquissèrent deux vues de ce beau pays, et dans deux genres différens.

Vallée on l'on L'un prit pour sujct de son tableau cette même Sée était ^- valIéc qu'on dit avoir servi d'enceinte à l'antique n°339. Héraclée, et dans laquelle existe encore une fontaine rustique , que les gens du pays ont en vénération, pour la bonté et l'excellence de son eau . Cette petite vallée , plantée d'arbres touffus, et d'orangers en pleine terre, forme un bocage qui rend au mieux l'idée que l'imagination se fait de l'heureuse Arcadie; en y ajoutant quelque sujet noble et simple, dans le genre de l'idylle, on en ferait un paysage grec , et c'est le cas où cette fiction peut être permise.

Tne des L'autre dessinateur prenant un vol plus élevé d'one^vdiée ^^ plus historiquc , sc transporta au temps où de la Bas H- Zeuxïs habitait lui-même cette belle contrée.

cate, 1 ancienne Lncanie, Après avoir pris pour le fond de sa composition

tout l'Apennin et ce bassin immense dans lequel

coulent les eaux de l'Aciris et du Syris, ce qui

forme le plus beau paysage , du plus grand caractère , et la carte fidèle du pays, il a représenté sur le premier plan , le célèbre peintre de l'antiquité, entouré de ses élèves, auxquels il donne les leçons de son art.

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