IV
L'un paraissait avoir soixante-Klix ans, tant ses muscles s'étaient retirés; l'autre était devenu livide, un troisième enflé ; enfin nous étions tous changés au point de ne pouvoir presque nous reconnaître.
Sommité de Nous dcscendîmes avec autant de difficultés delà piaTne quc dc périls cc' dcmicr monticule que nous ""^TdJiVrt' avions eu tant de peine a escalader , bien conmento, vaincus qu'il y a peu de personnes qui tentent de le franchir : c'est ce qui^nous fut confirmé par notre guide , encore plus: fatigué que nous ; aussi nous assura-t-il que le plus grand nombre des voyageurs avaient coutume de rester à la tour du Philosophe, que nous n'avions pu voir la nuit , et où nos chevaux nous attendaient. Cette fameuse tour, l'objet de tant de dissertations • vaines, et que la tradition vulgaire attribue à
Empedocles, qui s'en était fait un observatoire , n'est plus maintenant qu'un monceau de ruines informes, que les sables mouvans de la plateforme de l'Etna couvrent et découvrent alternativement par tourbillons.
Lorsque nous y arrivâmes , elle n'était qu'à deux ou trois pieds du niveau du sable ; jamais ruine ne fut moins imposante que cette tour du Philosophe ; son nom et sa situation seuls en font toute l'importance. Il est aisé de voir, malgré son délabrement, qu'à l'extérieur, elle était carrée, et que dans l'intérieur, elle formait
un ovale; mais cette découverte n était pas fort intéressante, et ne pouvait nous donner de grands éclaircissemens sur sa destination et sur son origine.
^ Une remarque qui nous parut mériter plus d'attention, c'est que la construction de cette ruine a été sûrement romaine, c'est-à-dire que l'on y voit alternativement un lit de briques ou de mattoni, et un au tre lit en moellons de pierres, suivant la manière de construire le plus en usage chez les Romains. Ce qu'il y a encore de certain, c'est que cette fabrique a été autrefois revêtue de marbre blanc , dont nous trouvâmes et prîmes même quelques morceaux. 11 en existe encore à Catane un grand panneau sur lequel il y a une petite moulure; il est certain qu'un revêtissement pareil, et une magnificence si peu utile aux arts, et si peu du goût d'un philosophe, n'a pu être ajoutée à cette antique construction pour une destination ordinaire. *
Ces observations réunies nous firent naître une idée qui n'est peut-être pas dénuée de fondement.
' On nous a fait mille contes à Catane sur les restes de cet ancien monument, sans nous convaincre sur aucun. Les uns croient que c'était une tour de garde j mais cette idée n'est pas recevable, puisque, dans toute l'année, elle n'eût été habitable que trois mois ; que , dans ces trois mois , on n'eût été dans le cas d'y faire apercevoir des signaux que quinze jours au plus ; et enfin que l'habitation eût été presque toujours
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On sait que l'empereur Adrien, au retour de ses courtes et de ses recherches, fit -un voyage en Sicile, et qu'il voulut voir lever le soleil sur l'Etna ; ne serait-il pas vraisemblable que cette espèce de tour ou d'observatoire a été élevé pour cet empereur; on peutcroire d'ailleurs que de son temps, c'est-à-dire vers l'an 877 de Rome, le cratère le plus élevé de l'Etna n'était qu'a cette hauteur, quoiqu'il en soit maintenant à un mille et demi, et qu'il ait cent toises de plus d'élévation. C'est ce cratère même, cette sommité de l'Etna que l'on voit représentée sous le n« 44o de notre Atlas. Le point de vue en est pris de la tour même du Philosophe, ou plutôt de l'amas de ruines qui en porte le nom , et avant d'arriver à cette plaine de neiges éternelles qu'on appelle, on ne sait trop pourquoi. Piano del Frumento. C'est dans le milieu de ces trois pointes, de ces trois monticules glacés, si difficiles à gravir, qu'est placé le gouffre formidable de l'Etna.
Le froid commençant à nous gagner horriblement , nous nous déterminâmes à quitter le tombeau du redoutable Encelade, et à remonter sur
impraticable , à cause du froid et de la difficulté d'y transporter des provisions ou d'y entretenir du feu. Imaginer que ce pouvait être lin tombeau , la fantaisie eût été étrange ; peutêtre serait-il plus naturel de penser que ce fut, dans son ori gine , un observatoire construit pour pouvoir y déposer à l'abri quelques instrumens.
nos chevaux, qui mouraient de froid et tremblaient de tous leui's membres. Malgré leur fatigue, ces pauvres animaux étaient si contens de rentrer dans un air et un climat plus tempéré , qu'ils traversèrent en peu de temps tout le pays que nous avions parcouru si lentement dans l'obscurité de la nuit.
Le chemin était d'ailleurs si sur, si doux et si rapide, que nous fûmes bientôt arrivés à cette fameuse grotte des Chèvres, où nous étions convenus de faire halte, et où nous mangeâmes presque sans appétit le reste de nos provisions, tant la fatigue nous excédait. Quant à moi, j'étais si accablé lorsque je remontai à cheval, que je dormis pendant tout le trajet jusqu'à Catane, où nous arrivâmes a trois heures après midi, par une chaleur aussi fot'te que le froid avait été violent sur le haut de l'Etna. Ce contraste frappant dans l'espace de douze heures, produit une sensation si extraordinaire qu'elle laisse toujours l'impression d'un rêve à ceux qui l'éprouvent.
Indépendamment des vues et des sites pi tto- CaneoiTcto-
j i,T-,. , . , graphique «l©
resques de 1 Etna, que nous réunissons- dans cet l'Etna, ouvrage, nous avons cru intéressant de présenter sur une carte particulière l'aspect et la totalité de cet immense volcan. Quoique bien éloignés de prétendre à une exactitude certaine sur les positions et les distances des villes et des villages
situés dans la partie habitée de la montagne, non plus que sur la forme et le nombre de tous les monticules et cratères de volcans dont FEtna est entouré depuis sa base jusqu'à son sommet, il nous parait que cette carte, dressée d'après les meilleures observations, fixera au moins un peu plus Fidée qu'on peut se former de sa hauteur et de son étendue, et pourra mettre plus à portée de suivre le voyageur dans tous les endroits et les lieux principaux où il aura passé.
Nous avons l'avantage de pouvoir joindre à cette carte de l'Etna le récit d'un voyage qu'y a fait le commandeur de Dolomieu. Ce récit paraîtra d'autant plus intéressant qu'il se trouve accompagné de plusieurs détails infiniment Curieux, et d'observations relatives à l'histoire naturelle. ^
RELATION
Le 22 juin 1781 , je partis de Catane à la pointe du jour, pour faire mon premier pèlerinage au sommet de l'Etna. J'étais à la tête d'une troupe de huit personnes, composée du chevalier de Bosredon, mon camarade de voyage, d'un architecte de Catane , qui avait fait plusieurs fois cette courte, et qui s'était offert pour diriger ma marche, de domestiques, conducteurs de mulets , et de guides. Je pris la route ordinaire de Nicolosi, comine la plus agréable. Je parcourus une campagne superbe, couverte d'arbres, de villages et de maisons de campagne. Je fis quelques
contours, en m'acheminant toujours sur Nicolosi , pour visiter successivement Sant-Agatha , Trapetto , San- Gregorio, Valverde, Aci-Bonacorsi , Via grande, Pedara et Trè Castagne.
Notre architecte avait des amis et des connaissances dans tous ces villages, de sorte que nous pûmes faire dans chacun d'eux une petite station : nous fûmes très bien accueillis partout; on nous recevait avec gaîté, avec empressement , on nous offrait du vin et des fruits, on nous accablait de questions sur l'objet de notre voyage : venir d'aussi loin pour voir une montagne, paraissait le comble de la folie et de la déraison. L'espèce d'homme qui habite ces villages est la plus belle de toute la Sicile; la plupart des femmes ont des figures grecques , dont le front et le nez sont sur la même ligne , leurs sourcils ne sont pas arqués , et sont même un peu relevés en sens contraire. Ces singularités donnent à la figure un air et un caractère de noblesse , mais en général plaisent peu aux Français , qui se sont formé une idée de beauté sur des traits peut-être moins réguliers.
Une chaleur moins forte qu'à Catane , et une atmosphère plus pure, plus d'aisance que dans la ville, plus degalité'dans les fortunes, sont autant de causes qui se réunissent pour donner aux hàbitans de cette partie de l'Etna une apparence de gaîté, de force et d'opulence qu'on ne rencontre point ailleurs : il fallait que Brydone fût dans un violent accès d'humeur, pour comparer ces honnêtes gens à des sauvages ou à de noirs cyclopes toujours prêts à assassiner ceux qu'ils rencontrent.
4o VOYAGE PITTORESQUE
La fraîcheur de l'atmosphère, les positions charmantes de toutes les maisons , les arbres qui les entourent, une campagne dune fertilité prodigieuse, la vue de la mer et de Catane, le soleil levant, qui, en frappant de ses rayons cette partie de la montagne, y répandait la vie et l'action, tout, en un mot, se réunissait pour nous offrir le spectacle le plus ravissant. Chaque nouvelle position me paraissait préférable aux autres; je ne quittais pas un groupe mêlé d'arbres et d'habitations, que je ne me promisse d'y revenir passer quelque temps: il me fallut un effort pour m'arracher à tout ce que je voyais; mais, à titre de naturaliste, un objet plus intéressant encore m'appelait au sommet de la montagne. J'abandonnai donc avec regret un des plus beaux pays de la nature, pour m'enfoncer, par une nuit assez noire , dans un bois triste et sombre, où tous les objets faisaient contraste avec ceux qui avaient occupé ma matinée; mais avant de vous conduire à la région du feu et des neiges, je vous dois quelques observations sur ce que j'ai vu avant d'y arriver, et quelques détails sur les iacidens de mon voyage.
Vous ne pouvez vous former l'idée de la fertilité de la partie de l'Etna qu'on nomme Piemontese ; le grand nombre d*arbres fruitiers de toute espèce et de mûriers qu'on y rencontre, donne l'apparence d'un bois touffu à toute cette région; et cependant sous cçs arbres, et , quoique à l'ombre, les vignes , les légumes, le blé et autres espèces de production y viennent parfaitement; mais, quelque indulgence que j'aie pour les habitans de ce beau pays , je ne puis
EN SICILE. 4i
leur faire honneur de l'abondance qui y règne, elle appartient à la nature- seule : l'indolence sicilienne pour la culture des terres se montre ici autant qu'ailleurs; nous étions à la fin de juin, et cependant les vignes n'avaient encore reçu aucune façon depuis la récolte de l'année précédente. Beaucoup de terrains sont en friche ; mais sans le secours de l'homme, sans son travail, la végétation est si abondante que tout est couvert de plantes et d'arbrisseaux, l'herbe est si haute et si épaisse , même dans les chemins et dans les sentiers, qu'elle m'empêchait de marcher; elle donne une nourriture si succulente, que les bestiaux qui la mangent sont sujets à beaucoup de maladies de plénitude et de surabondance de graisse, ce qui oblige de les saigner très souvent : on rencontre dans plusieurs endroits des coulées de laves qui ont encore leur aspérité et leur couleur noire très foncée, de manière qu'elles tranclient fortement sur ce fond de verdure. Celles sur lesquelles la végétation commence à s'établir, annoncent d'avance, par la vigueur des premières plantes qui y poussent, la fertilité dont elles seront, après que Taction combinée de l'air et des pluies aura opéré une pli^s grande destructionde leur surface.
L'Etna na point, du côté de Catane, une pente uniforme et égale, qui conduise jusqu'à son sommet ; c'est une succession de collines et de plaines qui s'étendent circulairement autour de ses flancs, et qui forment comme des espèces d'échelons pour y arriver. Le pied de la montagne est beaucoup plus évasé de ce côté que dans le reste de son contour. C'est sur cette
face que se sont portés les plus grands efforts des feux souterrains; les laves abondantes qui sont sortie»'des flancs de la montagne ont empiété sur les mers , et y ont prolongé sa base de quinze milles de plus que dans les autres parties; elles ont aussi établi une pente beaucoup moins rapide, et offrent un plus grand espace à la culture et à la végétation.
Souvent des courans de lave ont marché parallèlement et ont transformé en vallons les intervalles qui les séparent. Ces vallons offrent de nouveaux lits pour les laves à venir; elles viendront les occuper à l'exemple de la lave de 1669, qui a rempli plusieurs intervalles de cette espèce. Ces laves, qui portent dans leur sein les principes de la plus grande fertilité , ne les développeront que pour les générations à venir, et font le malheur et la désolation des générations présentes. Combien de familles, réduites à la mendicité par l'invasion de ces déluges enflammés , ont vu disparaître à jamais le sol sur lequel elles ont pris naissance et qui renfermait toutes leurs richesses, pendant que ce fléau destructeur prépare en faveur des races futures un terrain qui , pour sa fertilité, le disputera à celui qui a été enseveli.
J'arrivai à midi à Nicolosi. Ici l'aspect de la campagne change; toute la plaine inclinée qui est audessus du village ne présente plus que l'image de la dévastation ; on y voit un espace de deux milles de diamètre, couvert de cendres noires et rougeâtres très 'mobiles, et auxquelles les vents donnent une forme d'ondulation semblable à celle de la mer. Au centre est une montagne conique, formée de scories
rougeâtres, très obscures, qui lui ont fait donner le nom de Monte Rosso. De son pied s'échappe un courant de lave, à qui cent douze ans d'ancienneté n'ont encore changé ni l'intensité de sa couleur noire très foncée, ni diminué les aspérités de sa surface. Cette lave est sortie du pied de la montagne par une ouverture d'un pied et demi de diamètre qui est semblable à la percée faite à l'œuvre d'un fourneau de fusion; on est étonné qu'une aussi énorme quantité de matière ait pu s'échapper par un trou si petit. La lave, en sortant, n'avait que peu de largeur et d'épaisseur, mais en descendant son courant s'est étendu jusqu'à prendre trois milles de largeur sur une épaisseur énorme ; elle parcourut ainsi toute la région piémontèse , franchissant tous les obstacles qui s'opposaient à son cours pour aller traverser Catane et se précipiter dans la mer.
Cette lave, dans les endroits où elle a sa plus grande dimension, porte avec elle l'image de l'enfer ou du chaos, et fait une impression extraordinaire sur ceux qui la voient pour la première fois. Elle présente dans des parties des crevasses et des cavités profondes , et dans d'autres des masses énormes de scories et de matières fondues, qu'on ne peut concevoir s'être ainsi soutenues et être restées presque suspendues en l'air. Ces détails appartiennent aux peintres et aux poètes; mais, comme naturaliste, je dois vous expliquer pourquoi une coulée de lave dont la surface est unie et convexe lorsqu'elle est fluide et en mouvement, a autant d'irrégularités et d'aspérités lorsqu'elle est coagulée.
La surface de la lave se refroidit par le contact de l'air, elle forme une croûte solide qui s'attache des deux côtés au sol sur lequel la lave se re'pand , et qui devient ainsi une espèce de pont sous lequel la matière fluide continue à couler ; mais si cette matière augmente en quantité, elle ne peut plus être contenue dans un canal aussi étroit, elle fait effort pour rompre cette croûte sous laquelle elle est enfermée, elle l'ouvre avec violence, avec fracas, et la renverse des deux côtés du courant; si au contraire la matière fluide est plus appelée par la pente , et qu'elle s'échappe de dessous la croûte qui l'environne, elle laisse sous le pont une vaste cavité*, et les parois n'ayant plus le soutien de la masse fluide, s'affaissent et produisent des crevasses et des inégalités de toute espèce. Si au contraire cette surface a eu le temps d'acquérir assez de solidité et d'épaisseur, elle fait alors l'effet d'une voûte qui se soutient d'elle-même, et lorsque la lave fluide s'est écoulée, elle forme de vastes grottes , dont quelques unes ont une très grande étendue et une régularité qui les ferait ressembler aux ouvrages des hommes. Il y a de ces grottes qui ont trois ou quatre lieues de longueur sur une largeur de trois ou quatre toises et une hauteur de dix à vingt pieds; les murs latéraux et la voûte sont aussi lisses que s'ils avaient été taillés à main d'homme. Ces vastes galeries souterraines, telles qu'il y. en a plusieurs sur l'Etna, doivent entrer pour beaucoup dans l'explication de certains phénomènes singuliers que présentent les volcans.
Cette digression est assez longue et ne sera pas
peut-être la seule que vous ayez à me pardonner; mais revenons au Monte Rosso.
Il est à un demi-mille au-dessus de Nicolosi; sa hauteur peut être de trois cents toises. L'accès de son sommet est fort difficile, parce que les fragmens de scories dont il est composé s'échappent sous les pieds et font enfoncer ou glisser. Je vous ai déjà dit que cette montagne avait extérieurement une forme à peu près conique , mais son sommet n'est point tronqué parallèlement à sa base, il présente deux écliancrures opposées, et deux pointes ou deux cornes également en opposition. Cette figure est celle de presque toutes les montagnes volcaniques qui chargent les flancs de l'Etna. Ce n'est point une coupe ou un seul cratère qui occupe l'intérieur de cette montagne, mais deux cratères à peu près de même grandeur et séparés par une arête un peu moins haute que les bas-côtés du contour extérieur; les bords de ces coupes et leur intérieur sont d'une couleur rouge très vive, les scories et les cendres sont formées par une chaux de fer presque pur et en état de colcotar. *
Jamais aucun de ces cratères n'a contenu de lave proprement dite , et celle qui s'est écoulée du pied de la montagne est sortie par la même ouverture qui a lancé cet amas de scories et de cendres ; mais elle a fait sa percée par-dessous sans monter dans ces coupes, qui n'auraient pas eu assez de résistance pour la renfermer.
Les deux cratères que je viens de décrire , né sont
* Colcotar est une terre martiale surcharge'e de vitriol et calcine'e ; effet produit par la chaleur souterraine.
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pas les seuls qui aient contribué à la formation du Monte Rosso ; il y en a deux autres à ses pieds du côté de l'ouesl ^ qui confondent leurs scories avec celles des deux premiers, mais qui ne les élèvent qu'à vingt toises autour d'eux. Un très grand nombre de cratères , à peu de distance de sa base, n'ont point amoncelé d'entourage de ce genre. Ce ne sont que des excavations qui lançaient des cendres, et qui servaient d'évent au foyer commun , pendant le temps de la fameuse éruption de 1669; et long-temps après il en sortait un courant d'air très violent et de la fumée. Plusieurs de ces excavations communiquent ensemble par des galeries profondes et intérieures, qui s'étendent sous le Monte Rosso.
Un de ces cratères, placé à cent cinquante pas au nord-ouest de la montagne, et plus profond que les autres, porte le nom de Fossa, U est de forme circulaire, et il peut avoir quarante pieds de profondeur; ses bords sont escarpés, mais point assez pour empêcher d'y descendre. 11 y a dans le fond de l'entonnoir un trou ou espèce de puits de trois pieds de diamètre et environ trente pieds de profondeur perpendiculaire par lequel il communique à un vaste Canal, dans lequel j'aî pénétré avec une peine infinie, et en m'accrochant aux inégalités des laves : je me trouvai alors dans une galerie inclinée, dont le sol pouvait faire un angle de trente degrés avec le plan de l'horizon. Elle a plus de vingt pieds de hauteur, et autant de largeur. J'y descendis environ cinquante pas, et je vis alors qu'elle se rétrécissait, s'abaissait, et que son inclinaison s'approchait de la perpendiculaire : je n'osai plus
avancer, personne n'ayant pu me suivre, à cause de la difficulté de la descente : je n'avais point de lumière, et cette grotte n'était éclairée que par le trou du cratère. J'accoutumai peu à peu mes yeux myopes à cette obscurité, et alors j'aperçus que cette galerie traversait un courant de lave solide, compacte, d'une extrême dureté et d'une grande épaisseur, puisque j'avais pénétré de plus de deux cents pieds dans le même massif. Elle est divisée, par des tissures, en blocs de forme irrégulière , ce qui prouve que la cristallisation du basalte n'est pas le produit d'un refroidissement lent, et qu'elle n'appartient pas à toute lave accumulée en grosses masses, car toutes ces conditions se trouvent ici , et il n'y a point de basaltes; combien de temps n'a-t-il pas fallu pour refroidir une lave aussi volumineuse et aussi compacte '. Il se fait dans cette galerie une grande infiltration d'eau qui coule à travers les fentes , et qui forme une espèce de pluie dont
* On voit que c'est par un de'chirement de cette masse solide, qui présentait une croûte de la plus grande résistance , et après les plus violens efforts , que cette galerie et tous les cratères qui se sont forme's au-dessus ont pu y être cause's. Cela indique quelle devait être la force des vapeurs qui cherchaient à prendre issue par ces cavile's , et qui rejetaient devant elles les débris de tout ce qui s'opposait à leur passage; car le feu n'a de force de projection que lorsqu'il raet en action des substances aériformes qui ont une très grande élasticité et beaucoup de ressort ; souvent même ces éjec-^ tions se font sans flamme , et alors les matières sortent intactes de l'intérieur de la terre , d'où elles sont arrachées par le passage d'un courant d'air d'une violence extrême. La quantité des matières différentes, et sans altération, que lance le Vésuve sont un exemple que tout ce que vomit un volcan n'a pas été contenu dans son foyer.
je fus bientôt trempé. Cependant il ne se forme point ici de zéolithê ; il faut donc que la formation de cette substance dans l'intérieur des laves demande encore une autre circonstance. Je fus étonné d une infiltration aussi abondante sous un terroir qui me paraissait de la plus grande sécheresse , puisque la surface extérieure n'est couverte que de cendres sans cesse échauffées par un soleil brûlant. Cette eau doit venir de la sommité de l'Etna; elle passe entre la couche de cendre et la lave dure , et elle rend raison de la prompte végétation des plantes qui viennent sur des terrains en apparence de la plus grande aridité, mais dont le fond fournit l'humidité nécessaire aux racines. Pendant plus d'une demi-heure que je restai dans cette galerie, je ressentis une extrême fraîcheur, et je m'aperçus que j'étais au milieu d'un courant d'air qui allait du fond à l'ouverture. Le chevalier de Bosredon et les autres personnes qui étaient restées dans le fond du cratère, sur le bord du puits, me dirent qu'ils avaient senti une alternative de bouffées de vent frais et de vent chaud. Ce canal est donc encore l'évent d'un foyer où toute fermentation n'a pas cessé. '
Du sommet de Monte Rosso , on voit au-dessous de soi, à peu de distance, une montagne ancienne dite Mont Pelliero, qui se fait remarquer par la vivacité de sa végétation. Monte Rosso est destiné à la même fer-
' J'ai rapporte au jour quelques échantillons de la lave de l'intérieur du massif; elle est de couleur grise , d'une dureté comparable au porphyre , sans la moindre porosité , et sans contenir rien d'e'tranger à ce qui forme sa pâte, c'est-à-dire ni schorls , ni chrysolithes , ni feld-spath : elle ressemble à un pe'trosilex.
EN SICILE. 4g
lilité,etle temps n'est peut-être pas éloigné où il sera également couvert d'arbres et de végétation. Les habitans de Nicolosi ont déjà entrepris de hâter le travail de la nature : ils ont planté des vignes au pied de la montagne, et dans quelques parties de la mer de sable qui l'environne; ils ont mis au pied de chaque cep un panier de fumier, et, avec ce secours, ils réussissent bien. On voit aussi quelques grosses touffes de figuiers qui s'élèvent à travers l'épaisseur des cendres, et qui, parleur vert très vif, tranchent fortement sur ce fond noir. Ces figuiers sont, dit-on, antérieurs à l'éruption de 1669, qui ensevelit tout ce canton sous une grande épaisseur de cendres. Ils furent desséchés et ne donnèrent aucun signe de végétation pendant un grand nombre d'années ; mais depuis trente ou quarante ans, ils ont poussé de fortes branches. Ce fait n'est pas hors de vraisemblance, puisque nous savons que des branches et des troncs d'arbres, tels que ceux de l'oranger, coupés et desséchés depuis nombre d'années, sont encore susceptibles de reprendre de bouture, et de donner des racines et des feuilles.
Je remarquai aussi le Monte Veturo, qui est au milieu de la forêt. Sa base est un cercle parfait, sa forme un cône tronqué par un plan incliné, et son cratère , exactement rond, représente un mortier à bombes, dirigé à quarante-cinq degrés de l'horizon. '
• On trouve dans les scories qui forment le Monte Rosso une immense quantité de schorls en cristaux isole's, dont la forme est un prisme octaèdre aplati (ce qui rend ses côtes inégaux) , terminé par deux sommets dièdres , dont les plans sont des hexagones irréguliers. D'autres présentent le même prisme octaèdre aplati , ter- IV. 4
5o VOYAGE PITTORESQUE
Dans Vendroil k peu près où commence la rëgion des bois, on voit une grande quantité de montagnes volcaniques, produites par autant d'éruptions; elles forment, pour la vue, nne espèce de chapelet autour de l'Etna, parce qu'étant en opposition les unes derrière les autres , elles paraissent sur la même lignes la croupe de toutes celles qui sont hors des bois, est couverte de vignes, et leurs sommets sont couronnes de bois qui remplissent aussi les cavités de leurs cratères Ce n'est pas absolument le progrès de la végétation et la grandeur des arbres qui doivent faire juger de l'antiquité de ces montagnes, comme 1 ont répète plusieurs voyageurs, puisque parmi les scories dont elles sont formées, il y en a qui sont plus susceptibles de décomposition et de devenir terre végétale, et que d'ailleurs une pluie de cendre argileuse, telle qu'en vomit souvent l'Etna, peut rendre subitement à la végétation «ne lave dont la décomposition aurait peut-être demandé des siècles avant qu'elle fût susceptible de nourrir les moindres plantes; il y a de ces cendres argileuses qui sont assez ductiles pour être travaillées au tour et faire de la poterie ; il y en avait une. manufacture auprès du bois de Santa Venere , il
miné d'un côté par un sommet tétraèdre à plans pentagones , et de l'autre par un sommet fourchu , creusé en dedans, présentant u„ creux semblable au relief du sommet opposé. Les schor s qui se trouvent dans les scories de cette montagne, quoique de même espèce que ceux qui sont dans les cendres d^la plame, sont mieux ronlvl; les premiers ont encore le poli ^if et le lustre nature de leur surface , et les autres sont ternes , un peu boursouflés et plus fragiles : il faut donc que les cendres soient le produit d un feu plus actif que les scories et les laves
est au contraire des laves dont la surface lisse et unie ne présentera jamais qu'une roche pelée, dont l'eau enlèvera toujours le peu de terre que le laps de temps peut y former.
Je partis de Nicolosi à cinq heures du soir ; j'étais très content de ma journée, et je marchais en chantant à la tête de ma petite troupe; je ne m aperçus point que mon architecte s'était arrêté à l'entrée du bois, et lorsque je le demandai quelque temps après, j'imaginai , ou qu'il avait voulu s'éviter la fatigue d'une mauvaise nuit, ou qu'il viendrait nous joindre à la grotte où nous devions nous reposer. La montée devient très roide lorsqu'on est entré dans la forêt, mais les chemins sont assez beaux ; nous ne fûmes pas longtemps sans nous apercevoir du changement de température, et sans être obligés de nous envelopper dans nos manteaux. Les arbres de la forêt sont des chênes verts et des chênes ordinaires dont quelques uns sont assez beaux, mais en général très clairsemés, les habitans des villages du bas de la montagne ne cessant de les dégrader.
Nous arrivâmes avant la nuit au lieu que nous avions désigné pour notre station , c'est-à-dire à cette grotte des Chèvres, fameuse par le rôle qu'elle joue dans les relations de tous les voyageurs depuis Fazelli : ce n'est cependant qu'une excavation faite par la dégradation des eaux sous un très gros rocher de lave , de forme aplatie, qui, en s'avançant, fait une espèce de toit. La grotte n'est pas assez élevée pour qu'on puisse s'y tenir debout ; elle va toujours en s'abaissant dans le fond , et peut contenir une douzaine de personnes.'
Pour nous préserver du froid, nous coupâmes, selon l'usage, un gros arbre , et nous établîmes un très arand feu dans renfoncement en face de la grotte. Nous avions recueilli des feuilles pour nous coucher dessus, et après avoir coupé de l'herbe pour nos chevaux, que nous laissâmes dehors, nous fîmes un repas frugal, après lequel tous mes compagnons de voyage s'abandonnèrent au sommeil; moi seul je veillai pour écrire et pour avertir de l'heure du depart. A minuit ,'appelai tout le monde, je demanda, mes chevaux , et je me préparai à partir. Mais je fus fort étonné quand on vint mapprendre que les cheyaux s'étaient détachés, et qu'on ne les retrouvait plus; les pauvres animaux, gelant de froid et abandonnés à eux-mêmes , étaient descendus , apparemment pour chercher un climat plus doux.
J'étais au désespoir de ce contre-tenjps : la nuit, quoique obscure, était belle, le ciel serein, tout annonçait une superbe matinée; l'heure pressait puisque je Toulais arriver sur le cratère au soleil levant. Je demandai à combien de distance nous en étions encore- douze milles que l'on m'annonça sur une pente très roide et au milieu d'une cendre mouvante ne m'effrayèrent point; je résolus de les faire à pied; je le proposai à un de mes guides , qui consentit a me suivre , mais le chevalier de Bosredon ni aucun de mes gens ne se sentaient le courage de faire vingt-quatre milles , en comptant le retour. Je chargeai mon homme dune bouteille de vin , et me voilà en marche.
Je n'eus pas fait une demi-lieue, que mon guide s'égara, perdit la route tracée, et me conduisit au
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milieu d'un courant de lave qui ne m'offrait que des précipices de tous côtés. J'imaginai alors que cet homme m'avait conduit dans ces abîmes pour m'assassiner : je croyais avoir remarqué sur sa figure quelque chose de sinistre , et l'embarras de ses réponses augmentait encore mes inquiétudes. Je cherchai comment je pourrais me défendre; je n'avais aucune espèce d'armes , et je ne trouvai sur moi que mon couteau , que je pris en main sans l'en avertir, et je le fis marcher en avant pour examiner ses mouvemens ; mais le pauvre homme, qui n'avait aucune mauvaise intention , était aussi embarrassé que moi : nous eûmes beaucoup de peine à nous dégager de ce courant de lave; je fis plusieurs chutes, je me -déchirai les jambes, mais enfin nous sortîmes de la forêt pour entrer dans la région découverte, Regione Scoperta, où il n'y a plus de chemin tracé et d'où l'on ne peut plus que diriger à peu près sa marche vers le sommet de l'Etna , en passant entre Monte Frumento et Monte Nuovo, et laissant sur la droite une montagne prolongée, à laquelle on a donné le nom de Schiena d'Asino(ç.x\ forme de dos d'âne ).
Je me réjouissais de n'avoir plus d'obstacle à mon voyage , lorsque j'entendis au-dessus de moi de grands cris qui étaient répétés par des échos; mon guide effrayé me dit que ce ne pouvait être que des voleurs; je ne partageai pas ses craintes, n'imaginant pas que des voleurs pussent trouver une station fort lucrative dans un lieu aussi abandonné, e: qu'ils l'eussent choisi de préférence. Je m'acheminai vers le lieu d'où partait la voix , je répondis par d'autres cris
et enfin je retrouYai mon architecte, auquel je ne pensais plus; il était juché sur sa mule, mort de faim et de froid ; après s'être égaré , il n'avait jamais pu retrouver la route de la grotte; la nuit l'avait surpris, et cheminant toujours devant lui, il s'était enfin arrêté à tout hasard dans ce lieu pour attendre l'instant où je passerais et m'acconipagner au sommet de l'Etna. Je le restaurai de mon mieux avec un peu de vin; mais lorsqu'il voulut se remettre en marche, sa mule, qui commençait apparemment à avoir grand faim , et qui ne prévoyait pas trouver de quoi la satisfaire sur le haut de la montagne, prit sa course malgré lui du côté opposé; le pauvre garçon , craignant qu'elle ne le précipitât dans un courant de lave, prit le parti de se jeter à terre, et se fit assez de mal en tombant pour ne pouvoir plus marcher. J'allai à lui; mais voyant que je ne pouvais lui être d'aucun secours, je fus obligé de le laisser là, lui promettant de le reprendre à mon retour, et je continuai ma route.
Je ne vous décrirai point le pays que je parcourais, nous marchions presque à tâtons; je ne distinguais que les plus grosses masses des laves dont j'étais entouré , et évitais seulement de passer dans d'immenses cavités qui étaient pleines des neiges que l'on conserve pour la provision de Catane et des pays circonvoisins. Le froid était très vif, mais le mouvement que je me donnais en marchant m'empêchait de le sentir: j'allais même si vite que souvent la respiration me manquait, et que j'étais obligé de m'arrêter tout court pour reprendre haleine et prévenir de fortes palpitations que je ressentais dans les artères pulmonaires. Je
m'assis quelques minutes au pied d'un rocher de lave taillé perpendiculairement et qui faisait une sorte d'abri. Les différens incidens de ma route m'ayant fait perdre du temps, je vis qu'il fallait doubler le pas; mon ardeur croissait à mesure que j'avançais; mais il n'en était pas de même de mon guide, qui me criait sans cesse de marcher plus doucement ; et lorsque j'arrivai sur la plaine, auprès de la tour du Philosophe, il me déclara qu'il ne pouvait aller plus loin, qu'il se sentait très mal , et effectivement un moment après il tomba sans connaissance, la pâleur de la mort sur la figure , et dans l'état le plus fâcheux. Vraiment effrayé de son état , je n'avais cependant d'autres secours à lui donner que quelques gouttes de vin, qui le firent un peu revenir; mais il était sans force, et semblable à un homme qui va mourir. Ce nouvel accident était désespérant, mais je pris dans l'instant le parti de continuer ma route tout seul : voyant d'ailleurs que je ne pouvais rien faire à cet homme et qu'il lui était impossible d'aller plus loin, je lui dis que le repos le rétablirait, et qu'il n'avait qu'à seulement m'indiquer à peu près le chemin que je devais prendre; je me saisis de la bouteille, où il y avait encore un peu de vin, et me voilà m'acheminant vers le sommet si désiré.
Il faut convenir que ma position était capable d'embarrasser tout autre qu'un naturaliste aussi déterminé que je l'étais alors. L'obscurité, le silence et la solitude la plus absolue autour de moi , ne pouvant apercevoir ni la moindre végétation , ni la plus légère trace d'aucun être vivant, la fianime et la fumée que
je voyais de loin sortir du milieu des glaces et des neiges; tout, je l'avoue, était fait pour m'inspirer de l'effroi; mais mon goût, ma passion pour les nonvelles découvertes me soutenait, je me sentais comme élevé au-dessus de moi-même : seul , abandonné sur ce théâtre des grandes catastrophes de la nature , ne connaissant ni la route, ni les dangers que je pouvais rencontrer, je n'avais qu'une seule crainte, celle de ne pas arriver assez tôt à mon but.
Cependant l'aurore commençait à rougir l'horizon, moi-même je me voyais éclairé par une flamme blanche et tranquille, qui s'élevait de la sommité de l'Etna et au-dessus d'une des pointes du cratère. Je traversai avec empressement la plaine qui me séparait du pied du cône enflammé , je marchais tantôt sur une neige très dure et très compacte , tantôt sur une cendre noire et mouvante, où je m enfonçais jusqu'aux genoux, et plusieurs fois je pensai me précipiter dans des espèces d'entonnoirs d'un ou deux pieds de diamètre, qui étaient semblables à rellipse d'un fourneau, et d'où sortait continuellement une fumée blanche et brù-
lante.
Arrivé au pied du cône, je me trouvai alors au plus
difficile de l'entreprise. D'après les conseils que j'avais
reçus de mon guide, et pour éviter la fumée qui était
poussée par un vent de nord-ouest, je fis un contour
pour monter du côté de l'ouest , mais je trouvai une
pente si rapide , et tant de scories amoncelées, que les
plus grands efforts me permettaient à peine d'avancer
de quelques pas. Lorsque j'avais monté dix toises , je
reculais d'autant et me trouvais enseveli sous les sco-
ries. Enfin , après des peines inouïes , après m' être écorché les mains et le visage , j'arrivai sur les lèvres du cratère, un peu après le lever du soleil. Là, je m'assis pour jouir du prix de mes peines; je pris ma bouteille et fis une libation à l'honneur de la physique et des physiciens, je bus le peu de vin qui me restait, et je jetai la bouteille dans le milieu du cratère, afin que si une éruption la transportait un jour au milieu d'un courant de lave, elle excitât les raisonnemens et les recherches des naturalistes qui la trouveraient.
Je fus quelques momens à reprendre haleine et à me préparer au grand spectacle qui se présentait à moi. L'air était pur, et le ciel serein; ma vue se portait sur une étendue immense, le soleil s'élevant derrière les montagnes de la Calabre, frappait de ses rayons la masse de l'Etna; et une partie de l'île, qu'il couvrait de son ombre , restait encore dans les ténèbres. A mesure que le soleil montait au-dessus de l'horizon , toutes ces contrées paraissaient sortir du néant, et je croyais présider à leur création. Jamais spectacle plus grand et plus imposant ne pouvait s'offrir à mes regards. La Sicile était sous mes pieds ;il me paraissait que j'aurais pu lancer des pierres aux trois extrémités du triangle , tant l'illusion de l'optique les rapprochait de moi; mais je ne m'étendrai pas davantage sur une description qu'on peut retrouver dans toutes les relations des voyageurs. '
' Brjdone, dans sa description vraiment poétique de l'Etna , rend compte, d'une manière très satisfaisante, de cet effet d'optique, qui parait être constant sur tous les lieux fort élevés. « Tous ces • objets , dit-il , par une espèce de magie d'optitjue que j'ai peine
Le cratère était pour moi d'un tout autre intérêt, aussi ne tarda-t-il pas à attirer mes regards. La montagne qui le contient n'a pas trois cents toises de hauteur ; elle est formée de scories et d'autres matières qui n'ont point de consistance entre elks , et à travers lesquelles la fumée passe continuellement. On voit, par les escarpemens intérieurs, qu'elle est formée de couches successives et distinctes, à raison de la différente nuance des matières qui se sont accumulées en différons temps , en se modelant toujours sur la base qu'elles rencontraient , de manière que ces couches parallèles entre elles ressemblent à celles qui sont formées par le dépôt des eaux, et l'on pourrait appeler celles-ci les dépôts de l'air.
Le cône n'est pas tronqué horizontalement, ni par un même plan ; mais sa sommité présente quatre pointes ou cornes principales qui s'élèvent séparément dans les airs , et qui sont réunies par les lèvres du cratère qui vont âe l'une à l'autre : Téchancrure qui les sépare a ainsi la forme d'un croissant; trois de ces pointes sont très hautes, la quatrième est plus basse; elles divisent inégalement le cratère en quatre parties, dont trois décrivent autour de la cavité inté-
■ à expliquer, semblent être rapprochas et placés autour de la base « de l'Etna : la distance qui est entre eux paraît réduite à rien. « Cet effet singulier provient peut-être de ce que les rayons de lu- « mière passent d'un milieu plus rare dans un milieu plus dense ^ .( car, par une loi très connue en physique , les objets qui sont au « fond d'un milieu dense paraissent , à un observateur placé dans « le milieu rare , au-dessus de leur véritable position , ainsi qu'on « le remarque à l'égard d'une pièce d'argent mise dans un vas* H quVn remplit ensuite d'eau. »
rieure un arc de cercle assez exact ^ et la quatrième rentre un peu en dedans , sans doute par l'effet d'un éboulement. J'étais arrivé vers le milieu de Téchancrure de l'ouest, j'avais iur ma droite la corne enflammée, sur ma gauche celle qui est la moins élevée, et vis-à-vis moi au-delà du cratère, la plus haute des quatre. La flamme qui m avait éclairé depuis l'instant où j'étais arrivé sur le dernier plateau, n'était pas, comme je le pensais, lancée par le volcan lui-même, aussi je ne concevais pas comment une cheminée avait pu s'établir dans une pointe aussi mince; mais c'était la corne elle-même qui servait de torche ; une grande quantité de soqfre s'y était attachée par sublimation , et il y brûlait avec une flamme tranquille, que fit disparaître l'éclat du jour ; alors je ne vis pliis qu'une fumée blanche et épaisse qui ne s'élevait pas audessus de douze pieds.
Le diamètre du cratère n'est pas d'un demi-mille ou cinq cents pas; l'intérieur ne présente plus ce vaste gouffre décrit dans plusieurs relations, mais il renferme une espèce de plaine qui n'est qu'à douze pieds au-dessous des bas-bords du cratère, et qui est entourée d' escarpemens. Il ne me fut pas possible de descendre dans ce bassin, quelque désir que j'en eusse , et les tentatives que je fis furent périlleuses , mais sans succès. Je vis du lieu où j'étais qu'il renfermait plusieurs monticules coniques ressemblant parfaitement à des pyramides ou cônes de charbon dans lesquels le feu serait , et dont la fumée sortirait de tous les points de la surface. Je comptai sept de ces monticules élevés sur ce plafond à différentes
r,o VOYAGE PITTORESQUE
distances les uns des autres : le plus haut peut avoir vingt toises. Chacun d'eux a sur son sommet une petite ouverture d'où la fumée sortait par bouffée ; dans le centre de cette plaine >aperçus une cavité en forme d'entonnoir d'une vingtaine de toises de diamètre, mais dont je ne pus juger la profondeur. Il en sortait, ainsi que d'une infinité de petits trous de ce même sol et des bords du cratère, une fumée abondante , dont l'odeur me parut semblable à celle de l'acide sulfureux.
Je n'entendis aucim bruit sourd qui put m'annoncer une fermentation intérieure , tout me parut dans l'état le plus tranquille, mais cet état n'est que momentané et existe depuis bien peu de temps, car pendant tout le mois de mai la montagne n'a cessé d'être en travail , ses efforts ont occasionné plusieurs tremblemens de terre , dont un , assez fort , que je ressentis à Syracuse, le i'" mai. Le sommet était alors couvert de flammes et de fumée , que j'observai plusieurs jours de suite de Sortino et de Lentini; les mugissemens et les tonnerres étaient si violens qu'ils furent entendus de Malte; il n'y a point eu d'irruption , et tout le travail du volcan s'est borné à remplir son cratère, et à lui donner sa forme actuelle , qui ne subsistera peutêtre plus dans fort peu de temps.
Les escarpemens intérieurs du cratère , ainsi que ces cornes dont je viens de parler, sont tapissés de soufre jaune et rougeâtre ; toutes les laves et les scories y sont teintes de jaune et de blanc par la pénétration des vapeurs acido-sulfureuses; les bords sur lesquels j'étais assis étaient si étroits, la croûte si
EN SICILE. 6i
mince et si peu résistante , qu'il était à peine possible de s'y tenir debout et d'y faire un pas; aussi je me couchai sur le ventre pour voir plus commodément dans l'intérieur, et lorsque je voulais changer de place, je descendais quelques pas pour remonter ensuite obhquement. Je restai à peu près une heure et demie à observer tout ce qui m'entourait; enfin je fus chassé de ma station par le froid , qui m avait pénétré jusqu'aux os, quoique je fusse extrêmement couvert, et que de temps en temps je me chauffasse les mains à la fumée qui sortait de toutes parts autour de moi '. Cependant mon thermomètre n'était qu'à quatre degrés au-dessous de zéro. Le vent avait tellenient augmenté de force à mesure que le soleil s'élevait audessus de l'horizon, que je craignis qu'il ne précipitât, moi et le sol mobile qui me soutenait, dans l'intérieur du cratère.
' Une observation assez curieuse qui a e'të faite à ce sujet par plusieurs voyageurs sur la sommité de l'Etna , c'est que , quoique tout le terrain qui entoure et avoisine le cratère soit couvert d'une épaisse et profonde couche de neige , on voit des flammes et des vapeurs brûlantes de soufre sortir de l'intérieur de cette neige, sans qu'elle en soit alte're'e. Nous voyons ce contraste frappant, cet effet naturel , mais bien extraordinaire en même temps, de la chaleur concentrée et toujours agissante des gouffres du volcan , et du froid excessif qu'il fait dans ces régions e'ieve'es de l'Etna , rendu avec beaucoup d'e'nergie dans ces vers de Silius Italiens :
Sed (fuanquam largo Jlammarum exœstuat intus Turbine , et assidue, suhnascens projluit ignis , Summo cana jugo cohibet ( mirabile dictu) , Vicinam flammis glaciemj œternoque rigore Ardentes hon-ent scopuli j stat vertice ceisi Collis hiems , calidamque nivem tegit alrafavUla.
mm''!m*>mmÈammmk.
La hauleur du sommet de TElna, mesurée par le baromètre , est de 1680 toises, à peu de chose près, puisqu'il y a une différence de dix pouces huit lignes entre l'élévation où se soutient le mercure au bord de la mer, à Catane , et sur la sommité de la montagne; compensation faite de la différence de chaleur entre ces deux stations, qui est de plus de 20 degrés du thermomètre de Réaumur. Ces mesures de hauteur n'ont pas l'exactitude géométrique , puisque deux baromètres ne conservent pas toujours la même élévation respective dans les deux stations.
Je descendis avec presque autant de peine que j en avais eu à monter, tombant à chaque pas, et toujours enseveli sous des scories légères , qui s'éboulaient avec moi. Je trouvai, au pied du monticule, un énorme bloc de lave compacte, isolé, et qui avait été lancé presque perpendiculairement par la bouche du volcan , dans l'éruption de 1780 : ce bloc doit peser plus de mille quintaux, puisqu'il a au moins dix pieds de longueur, sur une largeur et une épaisseur de six à sept. Quelle force ne doit-on pas supposer pour une pareille
projection !
J'examinai, avec plus d'attention que je n'avais pu le faire en montant, le plateau sur lequel repose le cône qui maintenant renferme la bouche du volcan, et j'ai pensé qu'il avait dû former l'emplacement du vaste et ancien cratère de l'Etna , dans des temps où les éruptions étaient sans doute encore plus formidables, où la montagne lançait de son sommet ces torrens de matières enflammées qui, en se précipitant sur une pente rapide, allaient donner des limites à la mer, et
lui présenter ces énormes rochers de lave, contre lesquels la fureur des flots ne peut rien. Il est certain que ces anciennes laves étaient plus étendues et couvraient de plus grands espaces. Quelle immensité de matières n'a-t-il pas fallu , par exemple, pour former l'énorme promontoire sur lequel est bâtie aujourd'hui la ville d'Yaci Reale ! '
Les ruines auxquelles on a donné le nom de tour du Philosophe sont à l'entrée de ce plateau, dans la partie du sud. Si ces ruines, qui n'ont jamais été celles d'une tour, puisque les fondemens ont une forme carrée , étaient, ainsi que je le suppose , les débris d un petit pavillon bâti pour l'empereur Adrien, qui monta deux fois au sommet de l'Etna , comme le dit Spartien , je croirais qu'alors Tancien cratère existait encore, et qu'on avait placé cet abri auprès des bords du gouffre pour lui en faciliter l'observation. Le plateau supérieur peut être regardé comme le vrai sommet de l'Etna , l'autre étant sujet à des variations continuelles, et même à rentrer dans les entrailles de la montagne, comme il arriva dans l'éruption de i53y,
' Cet ancien cratère peut avoir deux milles de diamètre ; sa surface est inégale , sillonnée , et elle est devenue un peu convexe par la quantité de cendres qui s'y sont accumulées. Tous les endroits creux ou surabaissés sont couverts d'une neige très dure , mêlée de sable noir j elle remplit aussi des espèces de fosses naturelles , longues et profondes de plus de quarante pieds. Ce sont des réservoirs que la nature a établis là pour suppléer à la neige rassemblée dans les grottes inférieures lorsqu'elle est épuisée ou fondue. Ce n'est pas exactement au milieu de cette plaine haute qu'est placé le nouveau cône , mais plus dans la partie du nord; de manière qu'au-dessus de Maretto , sa base repose exactement sur la circonférence , il n'y » point de corniche , et la pente est continue.
Sur les bords de cet ancien cratère on voit plusieurs courans de lave, qui, selon toute apparence, remplissaient cette vaste coupe, et se répandaient par-dessus ses bords. Les uns ont coulé très bas , les autres n'ont fait que déborder. Au-dessous sont deux grandes montagnes qui sortent des flancs de l'Etna : dans de certaines positions, elles paraissent confondre leurs sommets avec le sien, et même le cachent entièrement aux habitans de Catane, quoiqu'il s'en manque peutêtre de quatre cents toises qu'elles n'élèvent leurs têtes aussi haut que la sienne. L'une, au sud-ouest, est le Monte Frumento, ainsi nommé parce qu'il ressemble , dit-on, à un tas de blé. On le laisse à gauche en montant ; sa base fest de forme ovale ; il a deux échancrures opposées, et par conséquent deux cornes. Une cavité profonde , dans son intérieur , annonce son cratère^ on ne sait à quelle époque il s'est formé. L'autre montagne au sud-est, et qu'on laisse à sa droite, est nommée Monte Nuovo, Cette montagne est le produit de l'éruption de 1 763 , et s'est élevée comme une protubérance sur la colline dite Schiena (TAsino, Elle paraît avoir eu d'abord une forme conique, mais une moitié semble ensuite s'être écroulée de manière qu'elle ne présente plus qu'une pointe avec une con-> cavité sur le flanc,. et point de cratère. Ce sont ces deux montagnes, et leurs différentes oppositions avec le sommet, qui font varier les points de vue de l'Etna , selon les endroits d'où on le considère. '
• Je trouvai sur le plateau du sommet une jurande quantité de hlocs isolés de lave d'une couleur blanchâtre, qui lui donne l'apparence de la pierre calcaire ; elle est d'une extrême dureté, donne
Je vins repasser près de la tour du Philosophe pour reprendre mon guide, et lui donner des secours s'il en avait besoin. Je ne le trouvai plus; sans doute qu'un peu de repos l'avait rétabli, et que, s'étant ennuyé d'attendre, il avait pris le parti de s'en retourner , mais il ne m'était plus nécessaire , et je lui souhaitai un bon voyage. Je m'orientai pour reconnaître par où je devais rentrer dans la forêt, ensuite je me permis quelques courses hors de ma route, pour satisfaire le désir que j'avais de connaître tous les détails de cette montagne.
Je me dirigeai d'abord vers l'est , et, après être descendu dans un petit vallon que je traversai, je me trouvai au bord d'un escarpement affreux; il semble que, dans cette partie de l'Etna, une portion de la montagne ait été enlevée ; on y voit un bouleversement incroyable et les traces d'une infinité d'éruptions qui l'ont déchirée et ouverte à une très grande profondeur, telles que celles de i339, 1682, 1755, etc. Le vent était si violent que je ne pouvais plus lui résister ; plusieurs fois je me jetai à terre, dans la crainte d'être emporté. Je résolus donc de descendre dans une région inférieure; à mesure que je m'abaissais, le vent diminuait; il était même devenu très supportable quand je sortis de la forêt.
Guidé par les seules indications que j'avais prises, et par la carte du chanoine Recupero, je passai au
de vives étincelles avec le briquet, et est très difficile à écorner avec le marteau ; intérieurement , elle est d'une couleur grise rougeâtre, et contient quelques cristaux de feld-spath blanc ; ce qui la rapproche de la nature du porphyre, qui a dû lui servir de base.
pied du Monte Frumento, et, me dirigeant vers l'ouest, j'allai voir l'issue de la nouvelle lave, qui était celle de l éruption de 1780; cette lave est sortie sans avoir élevé de monticule ; l'ouverture qui lui a donné issue est même très petite, et semblable, ainsi que je l'ai déjà dit, à la percée qui se voit faite à l'œuvre d'un fourneau de fusion. La lave coulait sur une pente assez roide ; aussi n'est-il point resté de lave compacte et solide dans son lit, qui est une fosse creuse, dont les bords sont couverts de scories noires , légères , très boursouflées , et chatoyant les couleurs de l'iris. 11 n'y avait qu'un an que l'éruption avait cessé , et il ne restait plus ni chaleur ni fumée.
Je continuai à descendre en faisant plusieurs contours ; je trouvai des laves qui , à différentes époques, étaient également sorties par des ouvertures pareilles; quelques unes, en s'échappant comme un torrent impétueux , ont creusé dans leur cours les flancs de la montagne , à la manière des eaux et des pluies abondantes sur les terrains sablonneux et argileux. Les coupures opérées par ces ravins font voir que la montagne est formée , dans son intérieur, de couches successives mêlées de cendres et de scories , et que les laves solides ne sont que la charpente de ce vaste échafaudage. Je rencontrai un grand courant de lave blanchâtre sorti du pied de la Schiena d' Asino , et qui , après avoir creusé un lit très profond , s'est précipité dans la forêt en se divisant en plusieurs branches. Je le retrouvai encore plusieurs fois dans ma route: j'ignore son ancienneté.
J'arrivai ensuite à l'éruption de 1766, dont la lave
se dirigeait vers Nicolosi et a fait craindre encore une fois la destruction de ce malheureux village. Elle a recouvert et traversé le courant ci-dessus en plusieurs endroits. Cette éruption présenta un phénomène singulier j l'ouverture qui se fit commença par rejeter une grande quantité de scories , qui formèrent une espèce de retranchement circulaire ; elles firent ainsi obstacle au cours de la lave qui sortit peu après et s'y accumula comme dans un bassin j lorsqu'il fut plein elle passa par-dessus ses bords, et présenta alors le superbe spectacle d'une cascade de feu et de matières enflammées qui avaient presque autant de fluidité À que l'eau.
La végétation , qui est absolument nulle au sommet de l'Etna, recommence au-dessous de Monte Frumento; on voit d'abord quelques touffes de mairicaire et de genêt épineux; peu à peu elles se multiplient; ensuite viennent quelques arbustes , qui s'élèvent toujours de plus en plus jusqu'aux chênes de la forêt. Ce n'est que par un préjugé aussi faux que ridicule qu'on suppose les productions végétales des deux Indes réunies sur cette montagne et établies dans la région des bois. Comment peut-on croire que des plantes qui ne trouveraient pas la température du pied de la montagne et du reste de l'île assez chaude pour subsister, puissent croître sous un climat aussi âpre que celui de la forêt.? d'ailleurs toutes les plantes herbacées sont fort rares dans tout ce canton, parce qu'elles sont sans cesse ensevelies sous de nouvelles cendres , et que leurs racines ne peuvent arriver à l'humidité de l'intérieur.
En me rapprochant de la forêt, sur les onze heures du malin , j'aperçus de loin un groupe d'hommes et de chevaux réunis, qui m'ëtonnèrent dans le premier moment : je m'étais accoutumé à me croire seul dans la nature , mais bientôt je reconnus mon camarade le chevalier de Bosredon qui m'attendait avec mes gens. Ils avaient eu aussi leurs aventures , mais le hasard les servit mieux que moi : ils furent assez heureux pour retrouver les chevaux qui s'étaient échappés pendant la nuit, et s'en servirent pour monter sur l'Etna.
Le côté du sudest qu'ils avaient pris, étant beaucoup moins rempli dt scories , et le chemin moins difficile que celui par où j'étais monté seul et sans guide, ils purent arriver sur la sommité de l'Etna long-temps avant moi : ils eurent de plus le bonheur de trouver un talus assez praticable pour leur permettre de descendre dans le cratère même, ce que je n'avais pu faire, et de se promener sur une petite plaine intérieure qu'ils trouvèrent percée d'une infinité de trous d'où sortait une fumée continuelle. Ils ne jugèrent pas à propos de rester longtemps sur celte croûte convexe et fragile , et , ayant pris très prudemment le parti de redescendre du cratère, ils rencontrèrent , en revenant, l'architecte qui s'était égaré aussi de son côté, et ensuite ce pauvre guide que j'avais été obligé d'abandonner; enfin, après nous être réunis, nous nous mîmes tous en chemin pour regagner la grotte où nous avions laissé quelques provisions.
J'avais fait plus de douze lieues à pied , et j'avais encore plus besoin de manger que de me reposer. Après un repas très frugal, mais qui n'est pas un des
moins agréables que j'aie faits dans ma vie , je me remis en route en côtoyant le vaste courant de lave qui^ en i538, inonda et condamna à la stérilité une partie des superbes campagnes de San Nicolo del Arena, de Nicolosi et de Montpellieri. Cette lave, quoique ancienne de deux cent quarante ans, est encore absolument aride, sa surface est blanchâtre, extrêmement dure; son intérieur, rougeâtre, contient une très grande quantité de cristaux defeld-spath blanc, semblables à ceux des porphyres. Cette lave sera plus long- temps à devenir productive que celle de 1669, qui a cent quarante ans de moins, mais dont la surface est plus raboteuse et moins dure : ce qui prouve encore plus combien sont peu fondés les calculs de l'ancienneté des laves par le progrès de la végétation.
Un des monumens les plus considérables de Restes d'une
1> • r^ . 'x •. 'j antique con-
i ancienne Catane était son aqueduc : on en a stmction servu long-temps les ruines sur les flancs et à la ^*°' ^f, ^°^'
o i serve d eau a
base de l'Etna. L'abondance, l'excellence des <^apod'Ac-
qna , près de
eaux qu'il apportait à la ville , son étendue , sa Catane , grande solidité, le rendaient également curieux et intéressant à conserver.
Cet antique monument avait résisté pendant des siècles à toutes les causes réunies de destruction , à des tremblemens de terre , aux éruptions de l'Etna , et aux dévastations des Barbares qui se sont tour à tour disputé l'empire de la Sicile : mais enfin , les habitans de Catane ont fait ce que n'avaient pu opérer ni détruire les rêvo-
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rjo VOYAGE PITTORESQUE
lutions physiques et politiques. Ils Vont renversé presque en entier à la fin du seizième siècle pour en employer les matériaux à reconstruire les murs de leur ville, et il n'en reste plus aujourd'hui que six arcades , à peu de distance de Catane, dans le lieu dit du Sardo.
Nous fumes curieux d'aller voir l'endroit où étaient les sources qui fournissaient anciennement de l'eau à cet aqueduc, et où nous trouvâmes effectivement une partie des murs et de l'antique construction. C'est ce qu'on nomme dans le pays la Botte ou Capo d'Acqua, entre Paterno et Aderno , à droite du chemin qui conduit à cette dernière ville. Quatre sources très abondantes s'y réunissent encore, et sont reçues dans une espèce de piscine carrée. Elle était autrefois couverte d'une voûte très solide, et divisée par un mur dont il n'existe plus qu'une