‹ Voyage pittoresque à Naples et en Sicile [microform]Chapitre 38 sur 96 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

SUITE DU VOYAGE DANS l'iNTÉRIEUR DE LA SICILE, EN PASSANT PAR CENTORBI , SAN FILIPPO d'aR- GYRO , LEON-FORTE , CASTRO GIOVANI OU l'aN- TIQUE ENNA , ALIMENA ET CALATA VETURO.

Les environs d'Aderno seraient aussi intéressans , aussi curieux à parcourir pour des peintres qu'ils peuvent l'être pour les naturalistes; l'abondance des eaux qui descendent du sommet de l'Etna, et qu'on voit sortir de dessous les laves, donne à la végétation une force, une activité qu'on ne peut se lasser d'admirer. La vivacité de la verdure tranche fortement sur le fond noir du sol , et donne au paysage une vigueur de ton extraordinaire et un caractère singulier.

Les bords de la rivière Aderno , Y Àdranicus ^If^^Z '*'^'

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Amnis de Diodore , présentent surtout une suite ^^\^^ ^*^** de points de vue infiniment pittoresques, ses la rivière et

les sources

eaux, augmentées par un grand nombre de d'Ademo, sources , se précipitent au milieu des laves qui obstruent et embarrassent son cours, et y viennent produire plusieurs cascades diversement accidentées : la plus considérable est celle de San Domenico , qui tire son nom d'une petite cha-*

pelle qui est au-dessus. Cette cascade singulière et vraiment curieuse à voir, est distante d un mille du pont de Carcaci, où elle a ete formée par une lave qui a traversé le lit dans lequel la rivière coulait. I.a lave ayant résisté par sa dureté au frottement et a Feffort des eaux, qui partout ailleurs creusent les laves les plus compactes , y a opposé une digue inébranlable que les eaux sont obligées de surmonter pour retomber en plusieurs cascades de près de vmgt pieds de hauteur, et se joindre ensuite avec le Syme-

tho ou Giaretta.

Nous allâmes de là passer un autre fleuve, qui va se réunir à la petite rivière de Regalbuto, a peu de distance .du lieu où était construit le pont ou aqueduc du prince de Biscaris. C'est la, enfin, où , cessant de fouler les laves, on commence a trouver un terrain différent, un autre sol, et a gravir en sens opposé à l'Etna. Nous montâmes perpendiculairement par le plus périlleux de tous les chemins, pour arriver à Centorbi, ancienne ville dont Cicéron fait mention dans ses Oraisons contre Verres, et qu'il dit être une des plus grandes et des plus riches de la Sicde.

Centorbi, posée sur cinq pointes de rochers, présente dans son plan la figure d'une étoile de mer. Jamais il n'y eut de situation plus étrange et plus incommode à habiter : cette ville fut cependant très peuplée du temps des Romains ,

mais elle ne conserve plus aujourd'hui de son ancienne splendeur que quelques tristes ruines. Ses longs faubourgs, terminés en pointe, sont arides, mal peuplés, isolés, sans commerce, et sans argent.

Notre arrivée à Centorbi fit événement. Nous allâmes descendre aux Augustins réformés, grand couvent aussi dépeuplé que le reste de la ville; à peine fumes -nous entrés dans la cour que nous nous trouvâmes entourés de toute la noblesse,. de tous les curieux du pays, peu accoutumés sans doute à voir des visages nouveaux, à entendre parler un autre langage que le patois sicilien. On voulut savoir quelle était notre patrie, d'où nous venions , etc. Et quand on eut appris que nous étions Français, cela parut si nouveau, si extraordinaire, qu'une question n'attendait pas l'autre. On nous accompagna dans une des cellules du couvent, maïs comme il n'y avait pas assez de place pour contenir tout le monde, on se relayait pour faire chambrée nouvelle, et on ne nous laissa enfin libres qu'en convenant d'une heure pour le lendemain.

Nous trompâmes une attente aussi flatteuse pour nous, en sortant le matin avant que le soleil parût, pour aller visiter des ruines assez considérables de thermes antiques que Ton trouve dans un vallon au couchant de la ville.

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8a VOYAGE PITTORESQUE

Il parait que ces bains avaient été autrefois décorés avec magnificence , àr en juger par les restes de revétissemens en marbre que nous vîmes: mais toutes ces anciennes constructions ont été si dénaturées, si détruites dans les différentes guerres de la Sicile , qu'il est impossible de pouvoir s'en former une idée. Cest cependant le lieu où l'on a trouvé le plus long-temps des monnaies d'or, d'argent, des pierres gravées de toute espèce, des vases, des tombeaux et des urnes cinéraires. Une grande partie des richesses du muséum du prince de Biscaris provient, dit-on, des fouilles faites dans cette ville et ses environs.

La population de Centorbi est réduite maintenant à trois mille habitans assez pauvres. La plus grande partie du territoire est. plantée en vignes qui produisent de mauvais vin. Les rochers nous parurent d'un grès mal formé, mêlé de tuf marin jusqu'au sommet de la montagne. Nous remarquâmes aussi , dans une des places de la ville , que le sol était formé de concrétions marines mêlées de coquillages , et l'on nous assura qu'en creusant, on trouvait après la terre et ce grès mêlé de tuf, des scories et de la lave , ce qui est d'autant plus aisé à croire qu'on en rencontre sur la superficie nombre de fragmens mêlés avec l'autre pierre. Quel bouleversement annonce cet ordre et cette succession de matières, et quelle ancienneté a du avoir le volcan qui a produit

cette lave recouverte de concrétions marines à six cents pas au-dessus du niveau actuel de la

mer:

Nous descendîmes de Centorbi par un chemin aussi périlleux que celui par lequel nous étions montés. Nous traversâmes un pays vaste, couvert de blés, mais sans arbres, et où les montagnes dont on aperçoit au loin les cimes multipliées, ressemblent aux vagues d'une mer agitée. A neuf milles, nous trouvâmes le superbe village de Regalbuto , posé sur une colline, et qui présente un aspect aussi opulent que pittoresque. Ici, la campagne change et devient abondante en toutes sortes de productions jusqu'à la ville de San Filippo d'Argyro, l'ancien Agjrium, en grec ArTPiNAïQN. •

Cette ville, autrefois renommée par ses riches- San Fii.ppo ses, la beauté de ses monumens et l'excellence de ^nule"!' son territoire , cette ancienne Agjrinum ou Agyrium , plus connue encore par le nom de l'historien Diodore de Sicile, dont elle était la patrie, n'est plus aujourd'hui qu'une petite ville assez misérable, et bâtie en amphithéâtre le long d'un rocher qui se termine en pain de sucre. Nous y arrivâmes si tard et il faisait déjà si obscur, que nous primes les rochers pour des maisons , et les maisons pour des palais, d'autant plus qu'elle était illuminée pour la fête de Saint-Pierre, jour de notre arrivée, ce qui donnait à toute la ville

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un air de magnificence et (le fête; Argyro se présentait à nous dans son ancienne splendeur, telle enfin que Diodore nous la peint lorsque Timoléon , après avoir chassé tous les tyrans de la Sicile, en augmenta la population, et la rendit considérable par son commerce et le nombre de ses habitans. Agyrium s'embellit alors, dit l'historien , de plusieurs monumens; on y voyait un théâtre presqu'aussi grand que celui de Syracuse , et de magnifiques tombeaux en forme de

pyramides. ' . . >

Dans cette superbe ville qui bruissait de toutes parts de réjouissances publiques , d artifice de toutes espèces, nous pensâmes coucher au milieu de la rue, sans la charité des pauvres Franciscains, notre ressource ordmaire. La nuit acheva d'emporter l'illusion , et le lendemain , nos chétifs hôtes nous parurent presque les plus opulens de la ville. Nous gravîmes à travers des maisons entassées sans ordre les unes au-dessus des autres; car on ne peut donner le nom de rues aux sentiers tortueux et

. In urbibm quoque minoribus aliquidfactum est, sicutiJgjrrinœ quo ob soli fœcunditatem coloniam deductam esse paulo ante 'docuimus. Theatrum , sjmcusnno excepta , omnium qiiœ inSiciliasunt,pulcherrimwn:Deorujn templa, cunœ , fora , turres opère egrcgio visendœ , et monumenta , cum pjramidibus plurinds et ingenlibus, et accurato artificio maxime œstimandis , extructa fuerunt . ( Diod. , Sic. , L. XVI. )

escarpes qui en tiennent lien, et par lesquels nous parvînmes jusqu'au-dessus de la montagne. 11 ne reste d'un peu ancien, que les murs d'un château bâti autrefois par les Sarrasins, et un souterrain avec des voûtes a ogive, qui leur servait sans doute de magasin , mais pas une seule pierre qui pût nous faire reconnaître au moins l'emplacement de ce beau théâtre , pas un tombeau, pas le plus petit morceau de marbre avec l'indice d'une forme antique.

Nous ne fûmes pas plus heureux dans la recherche du temple d'Hercule, ni du lac qu'il y fit creuser par son neveu lolas. On nous montra seulement le lieu où l'on croit qu'il existait, et cet emplacement porte même encore le nom de Lago di Hercole, Tout ce qui reste de ces vieilles histoires, de ces antiques rêveries, c'est l'usage qui s'est conservé parmi les habitans d'Argyro, de se couper les cheveux, comme la fable nous rapporte que les anciens Argyriens se les coupèrent, pour les sacrifier à Hercule; si on en croit la tradition du pays, ce fut en reconnaissance des soins et des travaux avec lesquels ce héros vint à bout de procurer de l'eau a Argyre, qui en manquait avant lui, en creusant un lac dans les environs de cette ville; effectivement, soit par cette raison , soit pour leur plus grande commodité , les Argyriens modernes se coupent les cheveux près de la nuque, et n'en

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conservent qu'une houppe à chaque tempe. U serait assez étrange qu'ils eussent conservé cet usage , depuis trois mille ans qu'ils ^n firent le sacrifice.

L'abondance et la richesse de l'antique Argyre se retrouvent encore dans le sein de son territoire, et y seraient même plus considérables s'il était plus cultivé, et si les habitans avaient des chemins pour transporter leurs denrées. Outre les autres productions ordinaires à la Sicile , les environs d' Argyre en ont qui leur sont propres, telles que le safran, qui y vient naturellement, et qui , quand on le cultive, y est de première qualité et du plus haut prix. Il y existe aussi une espèce de terre glaise d'une nature particulière, tellement onctueuse que le peuple s'en sert au lieu de savon ; elle en fait l'effet et dégraisse parfaitement. Au reste, les amateurs d'antiquités trouveraient encore à ce pays un mérite de plus, c'est une grande quantité de camées et de pierres gravées que les habitans rencontrent souvent dans les environs d'Argyro, en travaillant a la terre.

On y découvre aussi des urnes antiques de l'espèce de celles que les anciens Grecs renfermaient dans leurs sépulcres avant l'usage de brûler les corps. On a trouvé, dans plusieurs de ces vases funéraires, une sorte d'essence congelée par le temps et ressemblant à du savon ;

c'étaient peut-être les restes, le résidu de l'huile naturelle qu'on mettait dans ces petits vases à côté des corps. Quelques uns renfermaient des amandes très bien conservées, et ayant la consistance du charbon , ainsi que celles qui ont été trouvées à Pompéi.

Nous ne pouvions nous déterminer à quitter cette ville anciennement si renommée sans faire quelques recherches nouvelles : nous retournâmes donc encore à l'emplacement du Lago d'Hercole, mais toutes nos découvertes se bornèrent à quelques fragmens de mosaïque et à deux ou trois inscriptions grecques , trop délabrées pour qu'il nous fût possible de les déchiffrer. Nous trouvâmes ces différens vestiges d'antiquité parmi quelques arrachemens de vieux murs, qui nous parurent avoir entouré autrefois un espace plan , et ressemblant assez à l'aire ou au sol de quelque grand édifice, d'où nous conclûmes que c'était peut-être dans ce lieu qu'avait été bâti le fameux temple d'Hercule. Ce ne sont, au reste, que des conjectures élevées sur des bases bien détruites ; mais, avec des antiquités de trois mille ans, il faut en tirer ce qu'on peut.

Nous nous contentâmes donc de prendre une vue des dehors et de la situation même de San Filippo d'Argyro. On prétend dans le pays que ce furent les Sicaniens, c'est-à-dire les premiers peuples de la Sicile, quji fondèrent cette ville,

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et qui s'y étaient établis de préférence à cause de sa position escarpée et difficile à aborder. Voilà comme la faiblesse, dans différens temps, a porté et fait construire un grand nombre de villes anciennes sur le sommet des montagnes, où le seul approvisionnement est déjà une fatigue, un emploi nécessaire de temps, d'hommes, d'animaux , et une des principales causes de l'abandon et de la misère qui régnent aujourd'hui dans l'intérieur d'un grand nombre de villes d'Italie.

Un des lieux les plus sauvages, les plus étrangement escarpés qu'il y ait dans la Sicile, est le château de Sperlinga. Quoique cette vieille forteresse se trouvât assez éloignée de notre chemin, et à environ dix-huit milles de San Filippo d' Argyro où nous étions , nous nous déterminâmes à aller la voir. La curiosité n'était pas notre seul motif: un sentiment plus noble et plus attrayant pour des Français fut ce qui nous y conduisit. La petite ville de Sperlinga mérite effectivement un hommage de reconnaissance de la part de tous les Français qui voyagent dans l'intérieur de la Sicile, puisque ce fut la seule de toute File, dont les habitans ne voulurent pas consentir au massacre de» Français qui s'y trouvèrent lors des Vêpres Siciliennes, en 1282.

On voit dans les historiens contemporains, que, non seulement ces généreux habitans de

Sperlinga ne craignirent pas de se dévouer à toute la fureur du parti aragonais, en sauvant la vie à un grand nombre de Français qui s'étaient réfugiés dans leur ville, mais qu'ils y furent assiégés eux-mêmes , et moururent de faim et de misère avec ceux dont ils avaient pris la défense. Cet attachement à la nation française est consigné à la postérité dans une inscription qui a été gravée dans le temps, sur la porte même du château. Quod Slculis plaçait , Sperlinga sola nega^it.

Ce château , creusé dans l'épaisseur et sur la crête d'un énorme rocher de grès, était autrefois regardé comme imprenable; maintenant qu'il est presque en ruines, il n'offre plus qu'un site et un paysage dont le pittoresque fait seul tout le mérite. La ville, ou plutôt le village qui est au-dessous , présente l'image de la misère , et ses habitans demi-sauvages n'ont rien conservé de leur ancienne bienveillance pour les Français. On ne voulut pas, même en payant, nous y donner un abri pour nous soustraire au sbleil à l'heure de midi, et on nous y refusa un vase pour aller chercher de l'eau.

Entre Sperlinga et San Filippo d'Argyro, on rencontre la ville de Nicosia, qui est une des plus considérables du centre de la Sicile. Sa population est de dix-neuf à vingt mille âmes. La ville, placée sur la croupe d'une montagne, est assez mal bâtie et sur un sol fort irrégulier. Elle est

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surmontée de grands rochers calcaires qui portent les ruines d^uji vieux château. Une partie de la ville fut emportée, il y a environ soixante ans, par une avalanche ou éboulement de neiges. Les maisons fondées sur une argile qui recouvrait un rocher contre lequel elle était simplement appuyée, s'écroulèrent avec Targile que les eaux avaient délayée et dégradée par le pied , et le rocher est resté à découvert. Cette ville manque d'eau, ainsi que presque toutes les villes de l'intérieur de la Sicile; on y supplée par des citernes, et les habitans vont la chercher à une grande distance au pied de la montagne.

Les environs de Nicosia sont assez intéressans à observer par des naturalistes; on y trouve des fontaines sulfureuses, et à quatre milles de la ville il y a une mine de sel gemme fort abondante. Cette mine est exploitée par le moyen de plusieurs puits qui communiquent à des galeries creusées horizontalement dans le massif du sel. '

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' « A un raille au sud-est de Nicosia , on voit une fontaine « bitumineuse que son odeur annonce d'assez loin. L'eau , qui « en est claire et limpide , a une saveur de bitume et de soufre « très désagréable. Elle est ordinairement recouverte d'une « pellicule jaunâtre qu'on reconnaît aisément pour être du « soufre. En creusant deux ou trois pieds dans la vase noire « qui est au fond de la source et dont le bassin a deux pieds a de diamètre , on trouve une poix minérale , noire , gluante ,

EN SICILE. gr

Après avoir laissé San Filippo d'Argyro, nous nous rendîmes à dix milles de là , par un beau pays et un assez bon chemin , à Léon Forte, un des plus grands et des plus beaux bourgs modernes de la Sicile, bâti sur une colline de la plus grande fertilité, et orné d'une quantité de jardins et de vergers infiniment agréables par la richesse et l'abondance de leurs productions ; ce lieu appartient à une branche de la maison de Branci 'Forte, qui a un fort beau château bâti au milieu de la ville.

Nous logeâmes, suivant notre coutume, à la capucinière de Léon Forte , une des plus considérables du pays. Il faut voir dans l'église de ce couvent , un tombeau de Morealese, peintre peu connu hors de la Sicile, mais peut-être fait pour être mis à coté des plus grands peintres de l'Italie, par la fierté du dessin, le large du pinceau, la force de l'expression, la pureté des détails et le beau choix des draperies ; il serait même préfé-

« et très pissicante. Les apothicaires en font des emplâtres. Ce « bitume gluant est plus abondant l'hiver que l'été.

« Cette ville a une autre mine de bitume sec. Elle est sous la « montagne dans la partie dite San Michèle; elle a été ouverte « par les eaux , et dans la coupe perpendiculaire qu'elles ont « faite , on voit une alternative de plus de soixante couches « d'argile , de pierre calcaire , et de bitume noir et sec. Ce bi- « tume se divise en lames très minces , et toutes ses surfaces « sont saupoudrées de fleur de soufre. » (Le commandeur de

DOLOMIKU.)

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gi VOYAGE PITTORESQUE

rable à l'Espagnolet, à la manière duquel il ressemble le plus, s'il avait eu le coloris de ce

dernier. •

La population de Léon Forte , quoiqu'il y ait à peine un siècle qu'il soit bâti , est déjà de huit raille âmes. La beauté et la fertilité de son territoire semblaient nous annoncer les délicieuses campagnes que nous devions trouver aux approches d'Enna, et nous fît hâter notre départ. Cependant nous voulûmes encore, avant de Environs de partir, dcssincr d'après nature deux vues prises

Léon Font ,* . irr'i.fri

no 448. des dehors et des environs de Léon rorte, et qui vae générale gont dcux dcs aspccts Ics plus ricUcs et les plus

de Léon * ' • *

Forte, agréables que nous ayons rencontres sur notre route.*

* « Il n'est si petite ville, ni si petit bourg en Sicile , qui ne prétende à une origine ancienne , et qui ne veuille avoir eu les Grecs pour premiers habitans. Léon Forte , pour ne le point céder aux autres sur un objet dans lequel les Siciliens mettent beaucoup d'amour -propre, veut être l'ancienne Tabas, quoiqu'il ne reste aucune ruine, aucun vestige, ni dans son emplacement ni dans ses environs, qui indiquent que cette ville citée par les anciens auteurs, et entre autres par Silius , pour être située entre Assoro et Enna , fût placée sur le monticule occupé maintenant par la ville barounale de

Léon Forte.

« Son territoire est montueux , mais très fertile ; une des sources de la rivière anciennement appelée Chrysas , aujourd'hui DittamOy en est à peu de distance. Ses eaux chargées de parties terreuses produisent beaucoup de concrétions calcaires formées de couches concentriques qu'on appelle bezoarts minéraux. On trouve aussi près de là , dans

EN SICILE. g3

C'est a très peu de distance de Léon Forte en descendant un peu vers le midi, qu'était située l'ancienne ville d' Assorus , Assororum oppidum , bâtie sur le sommet d'une montagne escarpée et inaccessible de trois côtés. On y voit encore les ruines d'un ancien château bâti depuis par les Sarrasins. Ce n'est plus aujourd'hui qu'un village qui porte le nom d'Azaro, où l'on aperçoit encore quelques ruines antiques, et même une partie des portes et des murs de l'ancienne ville. Cicéron fait mention, dans ses harangues contre Verres , de cette ville d' Assorus et d'un temple qui y était élevé au fleuve Chrysas : il raconte avec quelle valeur les habitans défendirent une belle statue de leur dieu, que Verres avait voulu faire enlever, et comment ils mirent en fuite ses émissaires, qui ne purent s'emparer que d'une petite statue en bronze. *

« les environs d'Azaro , l'ancienne Assorus , des objets très <t intéressans et curieux à examiner, comme de très beau « gypse sous forme d'albâtre, des mines de sel gemme et des « mines dé soufre. Les mines de sel ne sont point exploitées, « on les reconnaît aux sources de sel qui coulent dans les en- « virons. Les mines de soufre ont été travaillées , mais on les « a abandonnées à cause de la rareté des bois dans le pays. » (Le commandeur de Dolomieu. )

Chrysas est amnis , quiper Afsorinum agrosjluit. Is apud illos deus, et religione maxime colitur. Fanum cjus est in agro propier ipsam viam , qua Assoro itur Ennam. In eo Chrysœ est simulacrwn , prœclarèfactum e marniore. Id iste ( Verres ) /7o.v-

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Tue de Castro Giovani , n" 45o.

Après avoir fait depuis Léon Forte cinq a six milles de chemin dans un pays assez uni , nous montâmes à peu près six autres milles pour atteindre à la hauteur de Castro Giovani , cette fameuse Enna, une des plus anciennes villes connues de la Sicile. C'était, suivant l'opinion de toute l'antiquité, le séjour de Cérès, et la capitale du royaume de cette déesse fille de Saturne et de Cybèle. On sait que les anciens l'avaient mise au rang des immortels pour avoir donné aux hommes l'art du labourage; et, si on en croit la iable , ce fut un des pays où l'on commença à en faire usage. L'origine de cette ville se perd dans la nuit des temps et des siècles, même des siècles héroïques. Elle fut célébrée comme le lieu où Pluton avait enlevé Proserpine, au milieu des nymphes, et dans des campagnes si délicieuses que, devenue déesse, elle venait les habiter avec Diane et Minerve. C'était enfin un pays que les descriptions des poètes avaient rendu magique pour l'imagination. *

cere Assorinos propter singularem ejus fani religionem non ausus est. Tlepolemo dat Hieronique negotium. IIU noctu ,facta manu^ armatique veniunt .fores œdis cffringunt , œditui , cusiodesque mature sentiunt ; signum quod crat notum vicinitati buccina datur : homines ex agris concurraM, ejicitur, fugaturque Tlepolemus ; neque quicquam ex fano Chrjsœ, prœter unum perparvulum signum ex cere , desideratum est. ( Cicer. in Ferr.)

* Cette ville était anciennement une des plus célèbres de la

'Malheureusement pour nous , il fallut qu'elle en fit tous les frais, car rien ne répondit à ces

Sicile par la magnificence et la richesse de ses monumens. Le temple ^consacré à Cérès était un de ceux pour lesquels les anciens avaient le plus de vénération : de tous les pays on allait en pèlerinage au temple d'Enna , ainsi qu'aujourd'hui de quelques parties de l'Espagne et de l'Italie , le peuple va visiter l'église de Notre-Dame de Lorette ou de Saint-Jacques de Compostelle. Diodore de Sicile , Tile Live, et surtout Cicéron , ont laissé à ce sujet les descriptions les plus curieuses , et nous avons pensé qu'on en verrait ici une partie avec plaisir.

L'antique ville d'Enna était située sur le sommet d'une très haute montagne isolée et escarpée de tous les côtés ; c'est ainsi que Tite Live nous l'a dépeinte in excelso loco et prœrupto undique sita , inexpugnabilis est. Cette montagne est efièctivement si élevée et sa pente si rapide , que la plus faible garnison placée dans un vieux et mauvais château qui est sur son sommet pourrait résister aux efforts d'une armée entière. Une singularité particulière à cette montagne de Castro Giovani , c'est que bien qu'elle soit absolument isolée, et le point du centre de la Sicile le plus élevé après l'Etna, qui en est très éloigné , on y rencontre à tout moment des sources d'eau très abondantes, qui de toutes parts sortent du rocher, même jusque dans la partie la plus élevée.

Cette abondance de sources et de fontaines a fait penser à quelques antiquaires que c'était de là que venait l'origine du nom actuel de Castro Giovani, attendu, à ce qu'ils disent, que Hanni ou En Noam y en langue punique ou arabe, a voulu dire source délicieuse, et que par la suite les Sarrasins ayant bâti un château sur le sommet de cette montagne, on était venu, par corruption , à le nommer Castro ou Castrum Giovani. Quoi qu'il en soit, cette opinion s'accorderait avec la peinture charmante que Diodore de Sicile fait de l'ancienne situation de cette ville et des lieux dont elle était environnée,

riantes et magnifiques descriptions. La tristesse

du paysage que nous avions sous les yeux nous

beaucoup plus qu'avec ce qu'elle est aujourd'hui. »« Proche de la « ville ( dit cet auteur) est un. lac dont les rives sont jonchées « de violettes et de fleurs de toute espèce. Leur parfum s'y fait « ressentir à un tel point qu'il ôte aux chiens de chasse la « faculté de suivre les bctes fauves, en leur en faisant perdre « la trace ; la prairie qui est au sommet est unie et sans cesse « baignée par des ruisseaux. Les fleurs les plus odoriférantes u y croissent toute l'année , et en forment le spectacle le plus « agréable et le plus délicieux à voir. » Lacus prope urbem est, viôlis, aliisque Jlorum generibus renidcns , et spectatu dignus.... Tantaque illic odorum fragrantia est, ut canes ad feras indagandas emissi , facultate sensus imyedila, odoratii feras itwesilgare haud posse dicantur. Est pratum illud in summo dorso planum et irriguum ... e propinquo etiam lacus ,• etprata habet , paradisosque , et circa hoc lacus. . . • Cœterum violœ , cœterique flores odoriferi per totum annum florent, totamque faciemfloridam cijucundam coniemplantibus

ostendunt.

Ce qui avait le plus contribué à la grande vénération que les anciens avaient pour ce lieu d'Enua , c'est leur croyance que Cérès y était née , et que ce fut sur cette montagne même que Pluton enleva Proserpine. Cette opinion se trouve consignée dans tous les écrivains de l'antiquité ; et nous voyons que l'enlèvement de Proserpine a formé le sujet d'un nombre prodigieux de compositions que les anciens se sont plu à représenter, soit en bas-reliefs, soit en pierres gravées, camées , etc. C'était un des points de leur religion le plus accrédités , et pour lequel on avait, en Sicile surtout, le plus de véné-

l*ation .

Cicérondit dans une de ses oraisons contre Verres : « Les plus « anciennes traditions , les écrits des Grecs et une foule de mo- M numens nous attestent que la Sicile fut de tout temps consa- « crée à Cérès et à Proserpine. Les autres peuples ne se refu-

fit d'abord croire que la partie délicieuse et tant vante'e de l'antique Enna, devait être de l'autre

« sent pas à cette croyance , mais la persuasion qu'en ont les « Siciliens est si intime qu'on croirait que cette foi est adhéu rente à leurs esprits , et que c'est un sentiment qui naît avec u eux. Ils croient fermement que c'est là où l'on a recueilli « pour la première fois des fruits , et que les déesses Cérès et M sa fille y ont pris naissance. Ils ont donné à cette dernière « le nom de Proserpine , d'un bois de la ville d'Enua , qui est « située au centre de la Sicile , et appelée par cette raison Um- « bilicus Siciliœ.

et Enna , où l'on dit que tous ces évéuemens se sont passés , « est bâtie sur une montagne très élevée et absolument isolée : « il y a sur la sommité de cette montagne une plaine unie u et arrosée sans cesse de diverses sources. Escarpée de tous « les côtés, l'accès en est infiniment difficile. Au bas de la .. montagne, il y a un lac et plusieurs bois, et, pendant toute u l'année , ce lieu agréable est semé de fleurs ; de sorte qu'on .. peut dire qu'il n'en est point qui puisse mieux rappeler à « l'imagination et l'enlèvement d'une vierge , et toutes les {a- «« blés que nous avons entendu répéter à ce sujet dès notre « enfance. Tota vero omni aditu circumcîsa, atque direpta « est: quam circa lacus, lucique sunt plurimi , et lectissimi i^ flores omni tempore anni; locus ut ipse raptum illum virginis, « quem apueris accepimus , dcclarare videatur.

« On voit dans le milieu, du côté du nord, une grotte très « profonde, d'où l'on dit que Pluton sortit tout à coup avec « son char, et enleva la fille de Gérés. C'est dans ce temple " d'Enna , où, jusqu'à ce jour, les Syracusains ont célébré des « fêtes anniversaires avec un concours prodigieux d'hommes « et de femmes qu'y a attiré l'ancienne opinion, qu'on aperçoit « encore les traces de ces dieux, et qu'on y voit , pour ainsi « dire , leurs berceaux. Incunabula rcperiuntur.

« On rend un culte i^articulier, surtout dans la Sicile, à « Cérès Ennécnuc, et non seulement les hàbitans de la Si- JV.

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côté de la montagne , et que nous ne pouvions

la voir d'où nous étions.

u cile, raais d'autres nations, ont encore pour elle la plus « grande vénération. Si l'on va rendre de toutes parts à « Athènes un culte au temple de cette déesse en reconnais- « sance de ce que , dans sa course , elle s'y arrêta et y ensei- •( gna l'art du labourage, avec quel zèle doivent célébrer ce (< même culte , ceux chez qui elle a pris naissance. Nous voyons « que dans les circonstances critiques de la république rou maine, lorsqu'après la mort de Tibère Gracchus, des pro- « diges annonçaient les plus grands dangers, les consuls u P. Mutins et L. Calphurnius consultèrent le livre des si- « bylles, qui leur apprit qu'il fallait aller apaiser Cérès la « plus antique; quoique nous eussions à Rome un temple su- «( perbe et très pompeux , on envoya dix députés en Sicile à « celui d'Enna , dont le culte était si avéré , et tellement con- « sacré par l'antiquité , qu'en y allant on croyait moins se « rendre au temple de Gérés qu'auprès de Gérés elle-même. » On trouve dans Diodore une magnifique description du temple d'Enna , qui, selon cet historien , fut élevé par Gélon , tyran de Syracuse. On y voyait ime statue colossale, en marbre , de la déesse , et une autre , en bronze , d'une très grande antiquité , et dont la fonte avait été faite avec un art admirable. Dans le vestibule du temple , il y avait encore deux statues , une de Gérés , tenant dans une main l'image de la Victoire, et une autre représentant Triptolème , qui, le premier, inventa la charrue et l'art du labourage.

• Ce sont sans doute ces statues dont parle Cicéron dans la même harangue contre Verres , et qu'il cile comme étant deux chefs-d'œuvre des plus grands statuaires de l'antiquité ; elles étaient d'une proportion si élevée, que leur grandeur les mit à l'abri de la rapacité du préteur, il n'y eut que la petite statue d'une Victoire placée dans une main de la Cérès , que Verres put faire enlever, malgré les représentations des ministres de la déesse, et les cris de tous les habitans d'Enna. Aussi voyous-

EN SICILE. gg

La ville même de Castro Giovani, toute pittoresque par son site et sa construction qu'elle nous parût au premier aspect , offre le tableau de la misère la plus déplorable. Elevée sur une plate-forme escarpée , les maisons qu'on rencontre pour y arriver sont semées ça et là sur des rochers coupés à pic et creusés en forme de grottes. Ces laides cavités d'où l'on a tiré les matériaux pour bâtir, remplacent les maisons quand le temps les a détruites, sans qu'on se mette en peine d'en reconstruire de nouvelles.

nous que ce fut le crime que Cicéron reproche à Verres , comme le sacrilège le plus horrible.

« Gomment peut-il soutenir, dit l'orateur romain, le récit " de ses impiétés, lorsque moi, qui ne fais qu'en rappeler « le souvenir, non seulement j'en suis ému, raais j'en frémis « d'horreur, car l'idée de ce temple, de ce lieu, de ce culte, « se retrace encore à mes yeux. Le jour que j'entrai dans Enna ,' « les prêtres de Gérés vinrent me trouver avec leurs mitres et « leurs couronnes de verveine, cum infulis ac verbenis , ac- « compagnes des principaux citoyens. Tandis que je les ha- « ranguais, ce n'était que pleurs , que gémissemens, toute la «« vdle était plongée dans la plus amère douleur. Je ne vis « point ses habitans se plaindre ni de la tyrannie de Verres « ni de leurs biens enlevés , ni de ses jugemens injustes ; ill «< demandaient seulement que le supplice du préteur impie et « audacieux vengeât la divinité de Gérés, l'antiquité de son « culte et la sainteté de son temple. Enfin la douleur était si « générale et si vive , qu'on eût dit qu'un autre Pluton était « venu dans Enna , non pour enlever Proserpine , mais pour « en arracher Cérès elle-même , car cette ville paraissait moins " une ville que tout un temple de la déesse. ..

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Dans Fintérieur de la ville , des rues tristes et dépeuplées n'offrent guère plus d'intérêt. Ce qu'il y a, ce sont des églises, des couvens, avecquelques grandes maisons désertes et abandonnées. Telle est la misérable Castro Giovani , qui a cependant remplacé cette antique Enna, que tous les historiens se sont plu à peindre comme le centre des richesses, de Tabondance; le sanctuaire de la religion, et le lieu où était établi le culte le plus révéré des anciens.

Un des premiers habitans de la ville ^ auquel nous avions été recommandés, chercha à nous consoler en nous assurant qu'il nous ferait voir sur les lieux mêmes les antiquités les plus curieuses; il nous parlait du temple de Cérès, de son palais , de la grotte de Pluton. Nous brûlions de voir des restes de ces monumens respectables; mais quel fut notre étonnement quand on nous eut conduits au haut de la montagne, et à ce qu'on appelle le château de Castro Giovani, de ne trouver que de grands murs à créneaux, de hautes tours carrées, des portes cintrées en o^^ive. en un mot un véritable château gothique du temps le plus barbare. Sa situation dans un lieu très élevé, et d'où l'on découvre une grande partie de la Sicile , est sans doute ce qui, dans des temps de guerre, avait pu déterminer les Normands ou les Sarrasins à le construire.

Entourés de toutes parts de montagnes, sans arbre ni verdure, jamais site plus pauvre et plus misérable ne s'était présenté devant nous; cependant du haut des murailles de cette espèce de forteresse, qui n'avait rien de remarquable, ni pour la construction, ni pour la forme, nous aperçûmes à peu de distance comme une espèce de tertre assez pittoresquement dégradé , et une partie considérable du rocher absolument isolée, dont la vue paraissait être la seule qui fût un peu intéressante a conserver.

Les traditions les plus anciennes du pays prétendent effectivement que c'est sur le sommet de cette montagne isolée qu'était autrefois le temple célèbre de Cérès ; si cela a pu jamais être , il faut convenir que ce pays a prodigieusement changé de forme , dénature, et que son climat, sa température, étaient même fort différens; car, pendant l'hiver, le haut de la montagne est presque toujours couvert de neige, et le froid y est très vif.

Quant au rocher sur la sommité duquel était placé le temple de Cérès, il y a lieu de penser qu'une grande partie s'est écroulée par quelque ancienne révolution ou quelque tremblement de terre, et qu'il ne reste plus aujourd'hui que ce qui formaitle centre et le noyau de la montagne; mais comme nos dessinateurs voulaient voir encore dans ce lieu quelques restes d'un temple de

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Cerès , il leur parut que la masse seule du rocher dans son délabrement , pouvait en retracer Fide'e : la forme de ce rocher, à peu près pyramidale , quelques gradins grossièrement taillés pour monter sur la superficie, et les restes d'une croix tombée en ruines , dont le piédestal ressemblait assez à un autel antique, suffirent pour rappeler à leur imagination l'autel de Cérès, et rendre agréable à leurs yeux la vue d'un des sites les plus sauvages qu'on puisse rencontrer.

Nous chargeâmes notre paysagiste de prendre avec la plus scrupuleuse exactitude une vue à laquelle le prestige seul de Fart pouvait apporter quelque prix, et nous nous consolâmes en pensant qu'il était bien difficile qu'un monument, un édifice quelconque, quelque solidité qu'il ait pu avoir, ait résisté au temps qui s'est écoulé depuis la fille de Saturne jusqu'à nous; mais du moins nous espérions trouver le lac de Proserpine, cette grotte de Plu ton, cette prairie délicieuse dont les anciens nous ont laissé de si belles descriptions; si lesmonumens tombent en ruines, la nature est plus constante, plus durable dans ses formes et dans ses productions. Tous les antiquaires , les cicérones du pays , nous garantissaient que nous verrions et le lac et la grotte : il était impossible de ne pas croire à leurs promesses .

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Nous partîmes donc pleins d'ardeur et dans l'espérance de dessiner d'après nature un sujet si souvent peint d'imagination, mais nous ne fûmes pas plus heureux ; nous descendîmes d'abord l'espace de trois milles sans retrouver ni ces bosquets, ni ces sources charmantes que nous devions rencontrer à tout moment, sans apercevoir ni ces fleurs, ni ces violettes dont la terre devait être jonchée sous nos pas, et qui devaient parfumer l'air. Dans notre humeur, nous étions tentés de ne plus regarder Diodore que comme un vieux rêveur qu'on ne peut croire sur parole. Une grande et fastidieuse vallée fut la seule chose qui remplaça toutes ces belles chimères.

Nous entrâmes ensuite dans une autre vallée Lac Proser. plus petite, où nous ne trouvâmes pour toute fontaine que quelques méchans ruisseaux bourbeux, et enfin le lac tant désiré, nommé encore, il est vrai, le lac de Proserpine^ mais qui n'est plus qu'un grand marais de quatre milles de tour, sans bocages, sans prairies, sans ombre, sans rives fleuries, sans plage digne de recevoir le pied d'une nymphe ; ces bords sont tristes et arides, des joncs marécageux, des crapauds énormes, et surtout un air empesté qui en rend les approches dangereuses , et le repos qu'on y pourrait prendre , mortel.

La sombre grotte de Pluton se trouvait rem-

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"Vues du bonrg de Castro Giovani ,

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placée par de vilains trous carrés de huit à dix pieds de profondeur; excavations faites pour tirer des pierres, î>vec lesquelles on a bâti quelques cassines des environs. Nous nous désolions : l'imagination des poètes avait tout fait, et la nature ne se prêtait à rien. Enfin, à force de tourner et de prendre le lac sur tous les sens , nous trouvâmes cependant un aspect qui pouvait fournir un tableau assez agréable.

Des habitans de Castro Giovani qui s'étaient rassemblés sur les bords du lac pour tremper leur chanvre, vinrent très à propos meubler et orner le premier plan du tableau. Quelques petits arbres , un peu de verdure, coloraient heureusement dans cette partie les rives les plus voisines du lac; et enfin l'Etna, quoiqu'à quarante -huit milles de distance , fournit au peintre un fond et un lointain superbe, et nous fit oublier pour un moment l'humeur dont nous n'avions pu nous défendre en Voyant ce pays, autrefois tant vanté, aujourd'hui dans un abandon si déplorable.

En revenant mécontens d'avoir fait d'inutiles recherches, nous prîmes deux petites vues de Castro Giovani, de l'Enna moderne, qui n'a d'autre mérite que le pittoresque de son site. Nos guides nous promettaient de nous dédommager de toutes nos peines, en nous montrant un grand nombre de médailles, de vases et d'antiquités qu'un curieux de Castro Giovani avait

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rassemblés sur les lieux'. Ce pouvait être en effet une sorte de dédommagement, mais notre espoir fut encore trompé; ces précieuses antiquités se réduisirent a quelques monnaies d'Espagne, du règne de Philippe II, et à un vieux plat de cuivre sur lequel on voyait quelques mauvaises peintures en émail.

Nous étions émerveillés, comme on le peut croire, du goût et des connaissances des habitans d'Enna, aussi les quittâmes-nous promptement sans regret, d'autant plus qu'à notre retour nous fûmes assourdis par le bruit des cloches qu'on mettait en branle pour la fête du saint, et un feu roulant de plusieurs milliers de boîtes qu'on rechargeait à mesure qu'elles étaient tirées. Nous descendîmes par le plus détestable chemin , et plutôt un précipice qu'une route, du côté de Calata Scibetta , bourg bâti sur une autre pointe de rocher, à peu de distance de celui de Castro Giovani , mais dont l'éloignement, soit en mon-

• Toutes les médailles qu'on conserve de l'antique Enna , ou Henna , peuvent être regardées comme autant d'emblèmes de la fertilité prodigieuse de ce lieu. Indépendamment de la tête d'une Cérès couronnée de blé qu elles portent d'un côté , sur les revers , on voit des épis avec leurs tiges et leurs feuilles, et sur quelques unes une fleur naissante au-dessous d'une espèce de bouc ou chevreau, sorte d'animal qui se plaît à habiter les lieux escarpés. On voit encore sur plusieurs médailles d Enna un (lambeau allumé , pour faire sans doute allusion aux torches ou brandons avec lesquels Cérès cherchait sa fille.

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salines d'Ali mena, n° 454.

tant, soit en descendant, forme trois milles de chemin. Ce lieu de Calata Scibetta nous parut si misérable que nous ne jugeâmes pas à propos de nous y arrêter.

Montagnes et Nous eûmes fait à peine cinq ou six milles , que nous entrâmes dans un désert inculte, environne de montagnes d'un très beau gjpse blanc spéculaire; nous passâmes ensuite un ruisseau d'une eau jaunâtre, puis im petit lac d'une eau noire et salée. Il y a tout lieu de croire que toutes ces eaux ont contracté cette saveur et ce goût acre , à cause du voisinage d'une montagne de sel gemme ou sel fossile qu'on rencontre à très peu de distance : on la nomme Jlimena. Cet énorme amas de sel naturel est exploité comme une carrière de pierres ; on y emploie même souvent le jeu de la mine pour en enlever des parties considérables ; on en voit des quartiers posés naturellement par lits les uns au-dessus des autres, et séparés par des couches d'une glaise fine et détrempée , qui renferme aussi beaucoup de parties salines; Ce sel est, de sa nature, blanc comme du marbre de Paros : nous en choisîmes des morceaux qui avaient la transparence du cristal brut; on en trouve aussi quelques uns avec une teinte violâtre, comme la prime d'améthyste.

Le produit de cette carrière de sel est affermé pour le compte du roi ; mais le revenu doit en

être peu considérable, car nous ny trouvâmes personne pour la garder; on nous dit que la charge pesant quarante-cinq livres, se vendait dix-huit sous. Ce sel, quand il est pilé, devient d'une blancheur éblouissante; mais il est d'une âcreté un peu corrosive. Il y a a côté de la carrière des sources qui déposent une effloraison qu'on prendrait pour de la neige. '

Le voisinage et l'exhalaison de ces terres salées, ou peut-être la hauteur du terrain, rafraîchissent prodigieusement la température de l'air dans ce canton , car nous fûmes fort étonnés de nous trouver tout à coup comme transportés dans un nouveau climat, non seulement par l'impression du froid que nous ressentions, mais même pour les productions de la terre , qui y étaient retardées d'un mois. Le blé y était vert

' Les mines de sel gemrae sont très communes en Sicile, il y a une infinité de montagnes dans l'inlérieur de l'île qui en sont entièrement formées. Celle d'Alimena , sans être la plus considérable, est cependant la plus connue, et est exploitée depuis plus long-temps que les autres. Elle fournit un sel plus acre que le sel marin , mais qui cependant a une saveur assez agréable. Le noyau de la montagne est tout sel : il y est disposé par couches , et est recouvert de gypse blanc , à grains fins ou alabrasîites, et d'une argile grise qui forme souvent des veines au milieu des bancs de sel. Cette mine offre souvent des morceaux qui sont intéressans pour les naturalistes, savoir des cristaux cubiques de sel coloré en bleu , en rouge et en violet , de manière à représenter les cristaux de spath fluor. ( Le commandeur de Dolomiku. )

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encore, tandis que nous l'avions vu recueilli depuis long-temps sur toute notre route.

A quelques milles plus loin, nous arrivâmes au lieu même d'Alimena, après avoir fait dixhuit milles dans cette journée. Alimena est un gros village fort bien bàli et presque tout neuf. Nous allâmes, comme de coutume, coucher à la maison des Capucins, qui est une des plus belles de la Sicile. De grands escaliers en amphithéâtre conduisent au couvent, dont le cloître, sans être d'une construction bien riche, est d'un fort bon style. Tout ce pays est fort sec, fort aride, et manque si absolument de bois , qu'on est obligé d'y chauffer le four avec du feu de paille.

Nous partîmes d' Alimena avant le jour, et, quoique nous fussions au 2 juillet et au trentehuitième degré de latitude, nous y eûmes aussi froid que si nous eussions été en hiver. Nous entrâmes de nouveau dans le pays le plus désert et le plus triste. Peut-être que l'histoire naturelle de cette partie de la Sicile et l'étude des richesses intérieures de son sol pourraient dédommager de sa sécheresse et de sa monotonie ; mais nous n'avions malheureusement pas assez de temps pour nous occuper de ces recherclies.

Nous fîmes encore près d'une journée de chemin, sans trouver ni une maison habitée, ni un paysage supportable; puis le pays changea tout *

a coup de nature, et devint aussi grand, aussi sublime que nous l'avions trouvé pauvre, ingrat depuis quelque temps. Au milieu des montagnes dans lesquelles nous étions engagés, nous fûmes étonnés de rencontrer les tableaux, les points de vue les plus imposans , des vallons riches et fertiles , de vieux châteaux ruinés, des sites si grandioses et si magiques que les plus grands paysagistes n'en pourraient composer de plus heureux.

C'est vers cette côte septentrionale de la Sicile que sont situés les fameux monts Nebrodes, anciennement Heréens ou Herculéens, parmi lesquels on remarque, pour la hauteur et l'escarpement, les montagnes appelées di Madonia^ que nous avions sur notre droite. Un de nos dessinateurs voulut prendre, en passant, la vue d'un petit village appelé Calata VeturOy qui était le village de Ca

1 , lata Vetaro ,

•seul que nous ayons rencontre sur notre route dans les depuis Alimena. Ce village est situé au pied Tode^'" d'une masse énorme de rochers escarpés qu'il "^^ ^^^' environne. L'aspect en est sauvage , mais offre en même temps quelque chose de piquant par sa singularité. Nous en partîmes pour faire les dixhuit milles qui nous restaient encore avant d'arriver à Termini, et pour traverser entièrement ces monts Nebrodes.

Après avoir circulé dans des vallées étroites et excessivement resserrées, on voit enfin les mon-

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tagnes s'éloigner insensiblement , le pays s'aplanir peu à peu , et les valle'es en s'élargissant arriver jusqu'à la mer par une pente imperceptible. Une petite rivière embellit encore cette plaine par mille contours , et s'avance tout doucement à la mer en se re'pandant sur la plus belle plage. On ne peut, dans aucun pays, trouver une position plus riche et plus heureuse ; c'était le site de l'ancienne Himera , détruite autrefois de fond en comble par Annibal. Ce fut ensuite celui des thermes, ou bains d'eaux chaudes, que les habitans d'Himera construisirent et habitèrent après la destruction de leur ville. Us leur donnèrent, par cette raison, le nom de Thermitan , QepixtTCùv tfjiîpetim, qui est aujourd'hui remplacé par la ville de Termini.

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