CHAPITRE V
CALABRE CITÉRIEURE. — ROUTE DE POLICORO JUS- Qc'a COHIGLIANO, près du LIEU OU ÉTAIT SITUEE l'aMTIQUE SYBARIS, en passant par ROCCA IM- PERIALE, CASTEL ROSETTO ET CASAL NUOVO.
Nous quittâmes avec regret ce beau pays de l'antique Héraclée , pays enchanteur par la richesse de ses sites; et, après être descendus des hauteurs d'où l'on domine sur toute cette belle partie de l'Italie, nous entrâmes dans un bois déjà célèbre dans l'antiquité, et révéré jadis comme une forêt sacrée. On peut dire qu'elle en conserve encore tout le caractère : le silence , le sombre mystérieux, qui régnent sous d'immenses chênes , aussi vieux que le monde , semblaient nous rappeler, en la traversant, le sanctuaire imposant des druides.
Cette belle forêt était habitée par une foule paisible d'animaux et de gibier de toute espèce; des sangliers, des daims, des cerfs, des chevreuils, sans parler des martres et des écureuils, dont nous vîmes aussi une très grande quantité se promener d'arbre en arbre, sur nos têtes.
Nous arrivâmes enfin jusqu'aux bords du Syris, un des plus grands fleuves du royaume de Naples, toujours en suivant la forêt, et nous passâmes le fleuve à gué avec des buffles qui nous attendaient sur le rivage.
C'est à l'embouchure de ce fleuve qu'existait autrefois l'ancienne Syris, une des villes les plus considérables de la république des Sybarites. Elle fut détruite dans les guerres qu'ils eurent avec les Tarentins, et ce fut, à ce qu'on prétend , avec ses ruines qu'on éleva Héraclée, dont le port a conservé depuis le nom A'Héracléopolis.
Après avoir passé le fleuve, on rencontre un lieu appelé aujourd'hui gli Bagni, nom qui lui est resté des eaux minérales et des bains qui y existaient sans doute autrefois, mais dont l'usage, les eaux et la source sont également perdus. De ces bains antiques entièrement détruits, il ne reste que deux fragmens de murs sans aucune forme. On ne peut cependant douter que ce pays n'ait été autrefois très habité, car on trouve encore journellement des monnaies romaines dans tous les environs. A quatre milles de la, nous allâmes rejoindre notre bateau, qui était venu nous attendre à la rade de la Rocca Impériale.
L'origine de la Rocca Impériale vient d'un R^ea^mpechâteau que Frédéric II fit construire vers le mi- n'^341'.
Vae de la
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Castel Roset to,
lieu du treizième siècle, pour défendre le pays contre les courses des Barbaresques. Cet abri engagea à bâtir sous sa protection ; et, malgré l'incommodité du site , il s y est formé une ville qui peut contenir trois mille habitans. Elle est construite de telle sorte que la rue est toujours au niveau des toits des maisons d'une autre rue ; ce qui forme une ville aussi extraordinaire en dehors qu'incommode en dedans. Notre arrivée fît événement dans cette petite Tille; tout le monde se mit sous les armes pour nous recevoir et assister à notre entrée. Un des habitans auquel nous étions recommandés nous conduisit au château, qui était la seule curiosité du pays , mais qui ne nous arrêta pas long-temps.
A quatre milles de la Rocca , nous passâmes le fleuve ou rivière du Calandro. Cette rivière sépare l'ancienne Lucanie, aujourd'hui la Basilicate, d'avec la Calabre citérieure. Le premier endroit que nous trouvâmes fut Porto Venere. Il ne faut pas trop se laisser séduire par ce beau nom ; car le lieu qui le porte n'est autre chose qu'une petite anse où quelques rochers réunis forment un abri pour deux ou trois bateaux de pécheurs, et une petite fontaine pour les désaltérer.
De Porto Venere , nous vînmes à Castel Rosetto , qui n'est aujourd'hui qu'un vieux château , où il n'y a pour toute garde qu'un seul homme.
chargé de recevoir un péage. Ce château , à demi ruiné , et construit sur un rocher dont la forme nous parut assez pittoresque , fournit à un de nos dessinateurs le sujet d'une vue très intéressante. De vieilles histoires de Barbaresques que les gens de l'auberge nous contèrent l'engagèrent à représenter Castel Rosetto dans le moment où des corsaires turcs viennent attaquer la garnison.
Nous marchâmes toujours en suivant la mer jusqu'à Trébisasse , petite ville située sur une élévation , et dominée encore par de plus hautes montagnes. Nous quittâmes la mer pour gagner dans les terres la ville de Casai Nuovo , à vingtquatre milles de la Rocca. Ce chemin, délicieux dans le moment où nous le faisions, c'est-à-dire dans la plus belle saison dç l'année, doit être impraticable en hiver et au commencement du printemps , par la quantité de torrens qui descendent de l'Apennin , et inondent sans doute ce pays jusqu'à la mer.
Casai Nuovo est une ville sale , dépeuplée , et qui semble dévastée par des trôhiblemens de terre. La pauvreté s'y peint sur tous les habitans de la manière la plus frappante. On est étonné de découvrir de ce séjour de la misère, le plus beau pays que la nature puisse offrir. On peut dire que c'est Taspect de la terre promise vue du désert, une image de l'âge d'or et du paradis
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terrestre ; des forêts comme des vergers , et des vergers comme des forêts. Tout ce que nous rassemblons à grands frais pour parer nos jardins , croît naturellement dans les environs de ce lieu misérable, et y est d'une beauté surprenante.
C'est danâ la plaine qu'on découvre depuis Casai Nuovo qu'était située la fameuse Sybaris. Toute cette vallée en dépendait. Nous y cherchions vainement quelques vestiges antiques; nous consultâmes les antiquaires du pays pour savoir s'il n'y aurait pas quelques médailles trouvées dans ce canton, avec lesquelles on pût au moins en attester l'ancienne existence. Un d'eux nous assura que oui , et promit de nous tranquilliser sur nos recherches en nous communiquant ce qu'il possédait; et mystérieusement, sur le soir, il nous apporta i^ne pièce de cuivre où on lisait en beaux caractères Baiocco, petite monnaie du pape, et aussi commune en Italie que le sont les liards en France. Nous fumes moins étonnés du cas infini que ce curieux faisait d'une autre pièce qu'il nous fit voir comme une grande rareté, et quî-se trouva être un jeton du temps
de 1-X)uis XIV.
Nous partîmes de Casai Nuovo avec le projet et le désir le plus vif de découvrir, s'il était possible, quelques restes de la malheureuse Sybaris; mais nous parcourûmes en vain toute cette campagne par un soleil déjà très chaud dans ce pays,
et fûmes trop heureux de rencontrer au milieu de ces déserts une ferme ou bufflerie où nous allâmes nous reposer. Ne pouvant apercevoir le moindre vestige de cette ville célèbre , nous interrogions nos guides , les gens du pays , le pays même; tout fut muet.
Remontant ensuite jusqu'au lieu appelé Terra Nuova , nous nous trouvâmes près d'une petite rivière qui conserve véritablement encore le nom de Sybaris. Un pont pastoral et rustique, sur le- Pont rustique
I ^ * * sar le fleuve
quel nous passâmes, nofus parut former un con- Sybaris, traste si frappant avec l'idée qu'on peut se faire " ^ ' de ce pays si vanté pour son luxe et sa magnificence, que nous voulûmes en rapporter au moins un souvenir avec nous. Enfin, après avoir satisfait à un petit péage établi sur ce pont , nous traversâmes l'espace qui se trouve entre les deux fleuves , ce qui nous conduisit jusque sur les bords du Crati , à peu de distance et vis-à-vis de Corigliano.
Nous avons vu , en parlant des révolutions et de la chute de ces anciennes colonies, comment le fameux Milon , à la tête de cent mille Crotoniates, avait défait en un seuljourle peuple entier et tous les habitans de Sybaris , au nombre de plus de trois cent mille hommes, quoiqu'il soit assez difficile de croire que deux républiques, à seize lieues l'une de l'autre , aient pu , dans un territoire très peu étendu, avoir une population aussi nombreuse.
Passnge ila
fleuve Crati ,
Mais y sans prendre au pied de la lettre ce récit sans doute exagéré par Strabon , Diodore, et par tous les anciens historiens, il doit en résulter, cependant, que ces fameuses colonies grecques étaient très puissantes, et que cette Sybaris, dont il ne reste plus aujourd'hui aucun vestige, devait être une ville très riche et très peuplée.
Nous avons vu encore qu'après le désastre et la destruction entière de cette malheureuse ville^ ensevelie à jamais dans les flots du Crati et du Sybaris réunis, le peu qui resta de ses infortunés habitans envoya à Lacédémone et a Athènes demander des secours et d'autres colons pour former une nouvelle ville, à laquelle ils donnèrent le nom de Thurium ; mais que ces difFérens habitans ne pouvant s'accorder ensemble, il s'éleva des querelles entre l'ancienne et la nouvelle colonie, que les plus forts chassèrent les plus faibles, les obligèrent d'aller chercher un azile à Possidonia ou Pestum, qu'ils s'y établirent de nouveau, et y bâtirent les murailles et les temples qu'on y voit encore.
Après avoir dessiné la vue de ce Crati , si fatal aux Sybarites, nous passâmes ce fleuve sur une charrette à bœufs, et nos mulets nous suivirent à gué.
En approchant de Corigliano, qui est à six milles de là , nous ne tardâmes pas à reconnaître, dans la beauté et la prodigieuse abondance de ce
pays, toutes les délices qui avaient autrefois corrompu Sybaris; et efiectivement le chemin et le territoire qu'on traverse pour y arriver offrent tout ce que l'imagination peut concevoir de plus riche, de plus riant et de plus fertile.
Corigliano n'est cependant qu'un grand village commandé par un vieux château placé sur le haut du rocher; mais sa situation, son sol, et l'air embaumé qu'on y respire, ainsi que ses productions, le mettent au-dessus de toutes les descriptions qu'on en peut faire. Chaque pas offre un nouveau point de vue toujours plus pittoresque , et en même temps plus agréable, où le gracieux est mêlé au grand, et où les détails le disputent à l'ensemble. On ferait un volume très varié des vues seules de Corigliano.
Nous dessinâmes une première vue de cette Vae générale ville, eu y arrivant^ et sur les bords d'un torrent corigHano, qui passe au pied même de la montagne au som- *'"^^45- ' met de laquelle elle est située et construite en amphithéâtre. Jamais ce beau désordre de la nature qu'on cherche tant à imiter dans nos jardins à l'anglaise ne s'est montré avec plus de charmes que dans ce lieu délicieux. Partout des vergers agrestes arrosés par des ruisseaux errant à leur gré, y font croître les orangers à la hauteur des chênes. C'est au travers de ce feuilJis épais de citronniers, de grenadiers et de figuiers, qu'on aperçoit, à la dérobée, tous les points de vue de
78 VOYAGE PHTORESQUE
la ville , qui se composent soit avec le vaste fond de la mer, soit avec les formes larges et imposantes de r Apennin glacé. Ce jardin des Hesperides est aussi agréable qu'utile, et aussi abondant que pittoresque ; on y récolte tous les grains que la terre peut produire, un vin exquis, et le meilleur qu'il y ait en Italie; les pâturages y sont gras et fertiles, la pèche abondante, et tous les fruits plus délicieux, plus parfaits qu'en aucun lieu du monde.
Il était impossible qu'un pays de délices comme celui de Corigliano, et aussi riche surtout en sites et en points de vue , plus piquans les uns que les autres, n'eût pas un.' charme particulier pour nous; aussi, malgré le désir que nous avions de ne pas perdre un jour pour gagner la Sicile avant les grandes chaleurs, nous formâmes tous en même temps le projet d'y séjourner, et l'affabilité de l'agent du prince de San-Mauro, auquel nous étions adressés, acheva de nous y déterminer.
Nous étions surtout étonnés de voir que cette Calabre, dont on" nous avait fait tant de peur, était le lieu où pendant tout notre voyage, nous avions vu exercer l'hospitalité avec le plus de franchise et de cordialité. On peut dire, et sans exagération, de ses heureux et paisibles habitans, que, dès qu'on entre dans leurs maisons, elles deviennent les vôtres; ils n'ont plus rien à eux,
et sans faste ils vont au-devant de tout ce qui peut vous plaire, de tout ce que vous pouvez désirer.
Notre chagrin seulement était de n'avoir pu trouver le lieu même où on imagine qu'avait pu être cette Sybaris tant vantée, et qui était perdue pour nous dans la plaine, ainsi que Thurium. Notre hôte, à qui nous fimes part de nos regrets, nous offrit de nous y conduire dès le lendemain pour faire de nouvelles recherches.
La veille de cette excursion , nous employâmes le temps qui nous restait à parcourir et dessiner Corigliano sous tous les aspects possibles. Après avoir pris d'abord l'ensemble de cette petite Vae de Cariville, nous voulûmes en avoir une vue telle dl'mmerdie^ qu'elle se présente vers le milieu du chemin ^* "°3^g^^''^' même qui y conduit, et à la moitié de la montagne; laissant sur la gauche un petit couvent de Capucins, nous avions, à droite, l'aspect d'une partie de la ville et de quelques constructions rustiques, semées çà et là sur des rochers qu'elles terminent de la manière la plus pittore^ue.
En sortant de ce chemin creux, espèce de ravin et de fondrière sauvage qui entoure Corigliano du côté de l'entrée, on est vraiment étonné du tableau ravissant qui se déroule à la vue. L'opposition que produit la beauté de ce pays enchanteur, au débouché de cette gorge et
de cette suite de montagnes qui se perdent dans Fespace, est, sans contredit, un des plus beaux aspects dont on puisse jouir dans aucun pays du monde.
vae prise snr Nous cu fùmcs tous si frappës , quc notre de CorigUa" paysagiste fut aussitôt chargé de dessiner le site ar'kpiafne «^ême d'oii on jouit de cette vue admirable, et deSytaris, j[qjj| jgg premiers plans, disposes par la nature en gradins, et comme pour servir d'encadrement au tableau, ne peuvent être mieux comparés qu'au verger ou au jardin d'Eden. On ne peut se faire une idée de la multitude et de l'excellence des fruits de toute espèce qui croissent naturellement dans ce pays, et sans le moindre soin de la part de ses habitans. i»
Vers la fin du jour, nous nous promenâmes sous les orangers et les citronniers, nous mangeâmes de vingt sortes de fruits , des oranges délicieuses, des citrons doux comme une légère limonade, et surtout des limons d'une espèce et d'une grosseur peu communes; presque tous avaient huit pouces de diamètre, encore nous assura-t-on que les plus gros en avaient quelquefois jusqu'à quinze.
Une des vues les plus piquantes que nous ayons trouvées dans ce singulier pays , a été l'entrée même de la ville , où on n'arrive qu'après avoir passé sous un aqueduc fort élevé, tel qu'on le voit représenté sur la planche n° 348 de notre
Aquédnc de
Corigliano,
Atlas. Sans cet aqueduc , il n'y aurait pas une goutte d'eau à Corigliano.
Ce fut en entrant dans la ville, et après en avoir parcouru tous les dehors, que nous fumes curieux de voir un des ateliers où l'on fabrique la Fabrique de réglisse ainsi que la manne , qui est \me produc- n^T^ll tion appartenante à cette province \ On arrache la racine de cette plante en automne, on la met en fagots comme nos sarmens de vigne en hiver après l'avoir fait tremper quelque temps dans de l'eau pour lui rendre sa verdeur : on la met dans une auge ronde , dans laquelle une meule lourde et dentelée l'écrase jusqu'à la rendre comme de l'étoupe; alors elle est jetée dans une chaudière d'eau bouillante, d'où elle ne sort que pour être pressurée, comme de l'huile, ent-re des matis ou madriers. On en jette la liqueur dans une chaudière , et on la fait bouillir ensuite jusqu'à ce qu'elle ait acquia assez de consistance pour être mise en tablettes, ou en bâtons, ainsi que nous la connaissons en France.
Le lendemain, à la pointe du jour , nous partimesavec notre hôte,et'retournâmes chercher Sybaris. Il nous conduisit d'abord à San-Mauro fief superbe appartenant au duc de Corigliano, qui a pour deux cent cinquante "mille livres de fermes
' On en tire aussi une g»ande quantité de l'Abruzze , d'où elle se transporte à Corigliano pour y être fabriquée avec celle de la Calabre.
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attenantes, et toutes situées dans le lieu même et le territoire où on présume qu'était cette ancienne ville. Nous trouvâmes, tout près de San- Mauro, deux villages habités par des Albanais, car c'est le sort de cette partie delTtalie d'être habitée par des Grecs; mais ceux-ci n'y jouent pas le rôle des anciens, car on peut dire qu'ils végètent dans la misère et la paresse. Ils s'y retirèrent, dit-on, lors des conquêtes de Scanderberg, en 1 460, et y portèrent leurs rhy thmes avec eux. Les prêtres de ces Albanais reconnaissent le pape , qui, par représailles, leur permet de se rnarier une seule fois. Tous ces Albanais sont dans l'usage d'acheter leurs femmes au lieu d'en recevoir une dot; aussi les font-ils travailler en conséquence pendant qu'ils restent tranquilles et dans l'oisivetç. Nous vîmes dans les champs plusieurs de ces malheureuses conduites, comme des troupeaux, et commandées par un çeul homme ainsi que des esclaves.
Après avoir parcouru , non sans beaucoup de fatigue , une plaine immense où rien ne pouvait fixer l'attention et les regards , qu'une végétation prodigieusement abondante, et quelques huttes de paysans semées de distance en distance, nous entrâmes dans une de ces fermes appelées dans le pays ministeriale ; celle-ci était distante de huit milles de Çorigliano, a trois milles de la mer, et à huit de Casai Nuovo. C'est, à te qu'on pré-
tend, l'endroit où était située l'ancienne Sybaris, précisément au milieu de la plaine et du golfe.
Qu'on imagine une vallée délicieuse, remplie vaii^eoù... et semée de bosquets touffus d'orangers, de ci- '"«^^^ ^'«°tîtronniers, dont l'air e^t embaumé de toutes parts ; '" '"so'"' une terre prodigue de fruits, couverte de fleurs qui y croissent naturellement, dans le climat le plus doux et le plus tempéré de toute l'Italie, voilà quel était le pays de cette fameuse Sybaris! dont il ne nous reste plus aujourd'hui. que le nom. Cet immense bassin est circonscrit par de superbes montagnes élevées en amphithéâtre, dont les unes, cultivées jusqu'à leurs cimes, annoncent l'abondance : les autres, plus éloignées , couvertes de neige toute l'année, offrent les formes et les sites les plus imposans. La mer s'avançant un peu dans les terres, du côté du nord, semble venir exprès pour-embellir encore ce lie J de délices, y apporter de la fraîcheur, et achever la décoration de ce pays «ublime. Enfin, on y placerait Sybaris, quand même elle n'y aurait pas été, et on l'y reconnaîtrait à l'idée que l'histoire nous en a laissée.
Nous ne pouvions nous déterminer à quitter cette plaine, qui aurait fourni mille tableaux différens à l'imagination de nos dessinateurs; aussi notre hôte, pour nous en laisser jouir plus longtemps, et avec encore plus de sensualité, ima-
giua d'envoyer chercher nos provisions, auxquelles il fit joindre de grandes corbeilles remplies de tous les fruits du pays, afin de nous procurer le plaisir de dîner au moins une fois dans notre vie à Sybaris.
Après le repas, nous nous rapprochâmes du fleuve, qui nous parut trop fort pour pouvoir le passer à gué ; mais ce que nous trouvâmes dans cet endroit de très curieux à observer, c'est que, malgré son élévation, il était aisé de voir dans Fescarpement de ses rives la tranche de l'ancien sol de la ville , qui se distingue parfaitement à la qualité de la terre, aux enduits et aux restes de constructions anciennes de mattoni.
Ce niveau antique est surmonté de dix à douze pieds de sable, que le Crati et le Sybaris réunis y ont entassés; cette observation rend très probable ce qui a été rapporté plus haut de la destruction de cette ville, et fait cesser Tétonnement où on peut être de ne trouver aucun vestige apparent sur la surface actuelle du sol : car ce fleuve , sujet à se déborder et a changer de lit, a couvert alternativement toutes les parties de la ville , et élevé considérablement le terrain dans quelques endroits; ce qui;, gênant depuis des siècles l'écoulement des eaux, en a formé un sol fangeux et abandonné , qui produit le mauvais air auquel ce pays est devenu sujet, et surtout a la fin de Tété.
L'antique ville de Thurium , qui a survécu à Sybaris, est également enfoncée et perdue dans les sables ; chaque habitant du pays la place a sa fantaisie et d'après son système. On ne trouve pas un tombeau dans la campagne qu'on n'en fasse les ruines de Thurium. Son égal enfouissement peut faire croire que ses ruines ont éprouvé Je même sort que celles de Sybaris; et ce qui fonde le plus cette conjecture, c'est qu'on a trouvé souvent dans ce lieu diverses médailles de l'ancienne Thurium.
C'est surtout sur les rives du fleuve formidable qui a couvert de ses flots ces villes infortunées qu'on en retrouve encore quelques vestiges; souvent en changeant de lit , il laisse apercevoir des parties de constructions en mosaïque, des monnaies, des vases et des marbres qui doivent en provenir ; lorsque nous y arrivâmes , on venait de tirer du sable deux amphores ou vases propres à renfermer du vin; ces vases étaient parfaitement entiers, et avaient trois pieds de haut; on y trouve des briques sur lesquelles on voit qu'il y a eu quelque nom gravé, comme sur celles trouvées à Pompéi, mais trop effacé pour être lu. Il y avait aussi de ces briques façonnées en fleurons dont les anciens se servaient pour terminer le toit de leurs maisons, et parfaitement semblables à celles dont nous avons parlé dans la description de Pompéi, qui couronnaient l'en-
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tablement de la colonnade du quartier des soldats. Nous y trouvâmes nous-mêmes des fragmens de lacrymatoires ou de quelques vases en
ce. genre.
La preuve évidente de l'instabilité du cours du Crati et de ses dévastations dans tout ce pays , c'est que ce fleuve , que les géographes anciens, ainsi que Zannoni, font arrivera la mer, sépare du Sybaris,.ne forme cependant avec lui qu'une seule et ùiéme rivière pendant un long espace. Ces deux fleuves réunis se joignent, depuis un demi-siècle, à quatorze milles de la mer, y descendent par le même lit, qui a dans cet endroit près d'un quart de lieue de largeur, et y entrent par la même embouchure.
Toute cette partie du territoire et des environs de Sybaris, plus exposée aux- inondations fréquentes de ces deux fleuves, ne produit plus que des chardons hauts comme un taillis. Peut-^^tre serait-il facile d'assurer la nature du terrain , en le desséchant par des canaux, ou en creusant un lit au fleuve; mais, dans l'état d'abandon où est tout ce pays, il est également difficile d'y fouiller et d'y bâtir , à cause de la fange , et de Feau qui y arrive dès qu'on est à quelques pieds de profondeur.
Notre guide pensa même en faire la triste expérience : en voulant passer un fossé, il enfonça
dans la vase avec son cheval, et ce ne fut pas même sans danger pour nous que nous parvînmes à les en tirer l'un et l'autre. Un paysan des environs nous dit qu'il n'en était pas ainsi dans toutes les saisons de l'année, qu'il avait même, a peu de distance de là, creusé un puits qu'il nous fit voir, dans lequel, à vingt pieds de profondeur^ il avait trouvé une fontaine avec des robinets en bronze, et des vases de même métal. Il nous parut, à la description qu'il en fit, que ce devaient -être quelques fragmens de patères ou d'autres vases employés aux sacrifices.
Ces échantillons suflisentau reste pour annoncer de quel intérêt et de quel avantage pourraient être des fouilles dans ce territoire, où ont sûrement existé des villes dont le goût a été si recherché, et où on retrouverait vraisemblablement les formes grecques dans toute-leur pureté, Sybaris n'ayant jamais été connue ni habitée par les Romains. Quoi qu'il en soit, le duc de Corigliano, qui n'est pas sans doute aussi curieux d'antiquités , que de riches parvenus, fait mettre à profit le désastre de son état actuel. Il y élève des chevaux dans la partie la plus saine ; des paysans, sous des huttes de paille, y font des fromages de lait de vache; et la partie inhabitable, qui est celle de la mer, est couverte de vaches sauvages, qu'on ne trait jamais, et qu'on n'ap-
proche qu'au moment où on les tue pour les vendre. Cette chasse, qui se fait a cheval et au forcé, comme celle du cerf, est aussi amusante, et sans doute beaucoup plus utile.
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