KIV VIRONS DE PALERME. CARINI ET SEGESTE
Après avoir assisté à ces bizarres cére'monies, nous allâmes examiner les environs de Palerme, que nous n'avions pas encore eu le temps de voir depuis notre arrivée; nous en étions d'autant plus curieux , que la situation de cette ville, sur le bord de la mer d'un côté, et abritée de l'autre par des montagnes élevées, fournit uhe variété de tableaux agréables , et les points de vue les plus pittoresques.
Située, comme nous l'avons dit, au fond d'un amphithéâtre naturel, que forme la montagne appelée Monte Pellegrino, la distance qu'il y a entre la ville et les hauteurs dont elle est environnée compose une vallée longue et étroite, qu'on peut regarder comme un jardin continuel arrosé.par la petite rivière d'Oretho , et par plusieurs ruisseaux qui y répandent la plus grande fertilité. Aussi cette délicieuse situation avait-elle fait donner ai||refois à Palerme les noms à'Hortus Siciliœ ydH Jurea Italie y Conca d^Âuro , pour
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désigner en même temps et sa situation et sa richesse.
C'est au haut du mont Pellegrino , qui domine Grotte de toute la ville et le port de Palerme, qu'est située ^^^^^^jf^^*" la grotte de la sainte pour laquelle on a une si ''°^^^' grande vénération. Le chemin qui y conduit, Vnepme taillé sur le penchant de la montagne, est telle- "^'oreth'^^ ment escarpé qu'on a été obligé d'y pratiquer "" "" un très grand nombre de contours , ou de degrés répétés l'un au-dessus de l'autre en forme de zigzags, afin de pouvoir arriver jusqu'au sommet plus facilement et sans danger.
Sainte Rosalie avait, dit-ôn, été élevée à la cour du roi Roger, dans le commencement du douzième siècle; on assure que, transportée tout à coup de l'amour divin, elle quitta la cour de ce prince pour aller passer sa vie dans les antres et les creux des rochers. Son histoire dit qu'elle s'était d'abord retirée sur le mont Quesquina , à quelque distance de Palerme , mais qu'ensuite elle préféra la grotte humide du Monte Pellegrino où elle mourut fort jeune. Nous donnons la vue des rochers dans lesquels se trouve cette grotte formée par la nature, et dont un ermitage construit depuis quelques années masque entièrement l'entrée.
On voit dans le fond du rocher, au milieu de plusieurs autels et d'une multitude de cierges, la figure de la sainte , la tête négligemment ap-
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puyée sur une main, et dans la même attitude où elle fut , dit-on , trouvée à l'instant de sa mort. La statue est de bronze doré, avec les mains et la tête en marbre blanc , si parfaitement sculptée , et dans une position si naturelle , qu'on serait tenté de la croire vivante ; elle tient un crucifix sur lequel elle semble encore méditer profondément. Nous allâmes de là voir le couvent de Saint- Martin, situé à huit milles de Palerme. Cette abbaye de Tordre du Mont-Cassin , bâtie dans les montagnes, a Tair d'une chartreuse dans les déserts , et cependant c'est , après celle de Catane, une des plus riches de la Sicile. La maison n'était point encore finie en 1778, époque de notre voyage, mais elle sera, à en juger par les plans qu'on nous a montrés , de la plus grande beauté : il y règne dans l'intérieur un ordre imposant , une magnificence plus noble que fastueuse, et surtout la plus grande honnêteté pour les étrangers : pour peu qu'ils y soient recommandés, ils sont logés , nourris et reçus avec toutes les grâces et la noblesse possibles : on ne doit pas s'en étonner, puisque la plupart des religieux appartiennent aux premières familles de Palerme. La bibliothèque de cette maison est très nombreuse, très bien entretenue; le vaisseau qui la renferme est un des plus simples et des plus beaux qu'il y a4t en ce genre , les détails de la menuiserie en sont parfaits.
Nous avions été recommandés a D. Salvatore di Blazi, prieur de cette abbaye, et frère du dernier archevêque de Palerme. Ce religieux, infatigable dans ses travaux et ses recherches sur l'antiquité, enrichit chaque jour la bibliothèque de sa maison de quelques fragmens curieux en ce genre , et le muséum qu'il y a formé deviendra de plus en plus intéressant par l'activité et l'intelligence qu'il y apporte. Un nombre considérable de vases grecs, peints suivant l'usage des anciens Étrusques, forme une des premières curiosités de cette collection : nous remarquâmes que les peintures de plusieurs de ces vases sont, indépendamment du mérite de l'art , d'un grand intérêt pour les sujets qui y sont représentés. Un de ceux auxquels nous avons fait le plus d'attention représente une femme assise devant une espèce de bassin ou de cuvette, et tenant une éponge à la main : elle a l'air de s'entretenir avec un homme qui tient un bâton, comme ceux dont se servent les voyageurs ; il est en partie déshabillé ; dans son autre main on aperçoit un instrument propre aux bains, et que les anciens nommaient stn'gile. Cette peinture paraît devoir indiquer l'hospitalité personnifiée sous l'emblème d'une femme qui reçoit et donne asile à un voyageur. Elle serait peut-être encore une preuve que ces vases étaient employés à l'usage des bains, et qu'ils n'étaient pas seulement destinés, comme ^^- 10
quelques personnes le pensent, à être renfermes
dans les tombeaux.
Parmi les antiquités conservées dans la bibliothèque, une des plus curieuses, parce quelle tient à des mœurs antiques bien respectables , est une tessère, ou espèce de contre-marque en ivoire, représentant deux mains jointes Tune dans l'autre, emblème de la concorde et de l'amitié. Il est vraisemblable que ces tessères étaient , chez les anciens , une espèce de lettre de recommandation , de billet à vue , qui procurait l'hospitalité à celui qui en était le porteur. On lit dans l'inscription grecque qui est gravée par-derrière, les nomsd'lmilcon, fils d'Imilcon, petit-fils d'Inibal Clore; cette lettre a été faite en faveur de Lyson, fils de Diognète, et pour servir à toute
sa famille. '
Dans la pièce qui est avant la bibliothèque , il y a quelques tableaux, entre autres un de Morealese, représentant une Annonciation; ce tableau est d'un style et d'un coloris infiniment agréables. Dans l'église, on en voit un autre du même peintre, bien supérieur au premier, et d'un tout autre genre. Mais, parmi les ouvrages de cet excellent artiste, ce qui nous a paru mériter le plus d'attention , autant par la hardiesse
' Le prince de Torremuzza , dans son ouvrage sur les inscriptions de Pjilerme , a donné ce curieux monument , trouvé
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du sujet que par la manière dont il est rendu , c'est le plafond d'un des réfectoires de la maison ,' sur lequel il a entrepris de représenter le sujet de Daniel dans la fosse aux lions : c'est peut-être la première fois qu'on s'est avisé de peindre une fosse en plafond, et on peut dire que le peintre a vaincu parfaitement la difficulté qu'il y avait à entreprendre et à rendre ainsi un pareil sujet.
On nous conduisit de là dans le lieu où l'on conserve les corps des morts, après les avoir desdans les environs de Lilibée, aujourd'hui Marsalla. Voici J inscription , copiée avec la plus grande exactitude :
IMTAXIMIAXi2N0C INIBAAOC XAGPOC ZENIAN EnOHCATO nPOC AYCCN AlOrNHTOY KAI Tf2N errONiîN ,
Qu'on peut expliquer ainsi :
IMILCHON IMILCHONIS (fiUus) INÎBALIS (nepos) CLORUS, HOSPITIUM
FECIT CUM LYSONE niOGNF.TI (rdio) KT POSTERIS (cjus).
Il paraît, par le nom d'Imilcon,' que cette tessère est un monument carthaginois, et qu'on peut en faire remonter l'époque au temps où les Romains sont venus faire Je siège de Lilibée, c'est-à-dire cinq cents ans après la fondation de Rome , et deux cent quarante-huit ans avant J.-C. L'histoire nous apprend que cet Imilcon se rendit célèbre par le courage avec lequel il défendit la ville de Lilibée contre les Romains.
sèches avec de la chaux mitigée; mais cette méthode anciennement adoptée dans quelques villes d'Italie, pour rappeler sans doute aux vivans Futile pensée de la mort, ne présente qu'un spectacle hideux et révoltant. Il en est de même de cette immense quantité de squelettes conservés dans le vaste souterrain des Capucins de Palerme , où trois ou quatre cents corps attachés par le cou , chacun dans une niche , ressemblent à autant de pendus, aussi horribles à voir les uns que les autres. '
• Parmi les divers établissemens avantageux à la ville de Palerme , et dont elle sera redevable à l'excellente administration de son vice-roi , le prince Carracioli , il vient de s'y en former un relatif à la sépulture des morts , très sagement imaginé, et qui semble fait pour être adopté dans beaucoup d'autres villes. Son premier objet , en élevant un monument destiné à former par la suite une dernière demeure aux habitans de Palerme, a été sûrement d'abolir l'usage barbare dont nous venons de parler. Voici le détail que ce prince en donne dans une lettre écrite au duc de La Rochefoucauld :
(( Pour le Campo Santo , nous avons pris un vaste empla- « cément qui appartenait à une église et couvent de religieux «i qu'on a envoyés dans d'autres maisons du même ordre. « Dans ce grand emplacement , on bâtit une enceinte compo- « sée de deux cents arcades disposées dans un carré long, « sous chacune desquelles se trouvera un caveau , une cha- « pelle et un autel. Au milieu de ce monument , il y a trois « cents caveaux disposés en lile. Chaque arcade a été donnée « ou à des maisons religieuses , ou à des familles nobles , ou « à des confréries , et à soixante-douze corps d'arts et mc-
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Après avoir examiné tout ce qui pouvait être curieux dans cette abbaye de Saint-Martin , nous
tiers , chacun la sienne , avec l'obligation que ces maisons religieuses, ces familles nobles et ces divers propriétaires d'arcades feront bâtir la leur à leurs dépens ; ce qui ne coûtera aux uns et aux autres que 1600 livres environ. Les trois cents caveaux du milieu restent pour le petit peuple, et la ville fournit le peu d'argent qu'il faut pour leur construction. Aux quatre coins de ce carré long , il y a quatre petites églises, outre l'ancienne, belle et grande, qui subsiste comme elle était. Trois de ces églises sont données aux trois confréries de la noblesse de ce pays ; la quatrième, au chapitre de la cathédrale, toujours aux conditions que les dépenses seront à leur charge. Chaque église ne coûtera environ que 3o,ooo fr. ; car la bâtisse est la moitié moins chère qu'à Paris. Voilà, mon cher duc, comme s'est fait, ou , pour mieux dire , comme va se faire un ouvrage très magnifique, très grand, très dispendieux , sans qu'il soit onéreux à personne , puisque la dépense , bien divisée , est justement répartie. On y a déjà posé la première pierre avec toute la solennité possible. Le 1 novembre , on en fera la bénédiction , en grande pompe religieuse , par l'archevêque : alors ce monument sera ouvert , quoiqu'il n'y puisse y avoir encore qu'un quart d'achevé ; mais ce quart suflSit pour commencer à inhumer. Dès ce moment sortira l'ordre général que personne ne soit plus enterré dans la ville : de cet ordre universel seront exceptés l'archevêque , qui aura le privilège de se faire inhumer dans sa cathédrale ; les curés , avec le même droit dans leurs paroisses ; et les religieuses , par rapport à la sainteté de leur institut : ne leur ayant pas permis de quitter leur couvent pendant leur vie , il ne serait pas juste de les en faire sortir après leur mort. Mais toute la ville , tous les ordres , tous les corps , doivent aller au Campo Santo. Il sera seulement permis aux barons de choisir leur sépulture dans leurs fiefs respectifs du royaume. »
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descendîmes par un chemin périlleux à Monte Reale, petite ville très agréablement située a trois milles de Palerme, pour y voir une autre abbaye de Bénédictins, richement dotée par Guillaume-le-Bon. Ce prince, Favant-dernier de la famille des Tancrède, fit ériger, en 1 1 77, cette maison en abbaye archiépiscopale. Il voulut bien aussi rêver que la Vierge lui présentait le plan du cloître et de l'église cathédrale , qu'il fit bâtir à ses frais, ce sont deux curieux monumens de la richesse, de la magnificence et du mauvais goût de ce temps.
L'architecture intérieure participe du genre de fabriques des Sarrasins , et en même temps de l'architecture grecque du Bas- Empire, ce qui donne , au premier coup d'œil, à ce temple un aspect très majestueux, très imposant; tout y est grand et sévère , jusqu'à la manière dont il est éclairé. Un de ses principaux ornemens est le revêtissement intérieur de tout l'édifice fait en mosaïque, ouvrage qui a dû être d'un travail prodigieux , mais qui est en même temps du dessin le plus barbare. Cette mosaïque représente différens sujets de l'ancien et du nouveau Testament. Le pavé de l'église est dans le même goût, d'un travail immense et tout aussi incorrect. Le mur latéral des bas-côtés était couvert de panneaux en marbre, encadrés de mosaïques; mais cette partie est fort dégradée et presque détruite,
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ainsi que le péristyle, qu'on a été obligé de rebâtir
a neuf.
On trouve à droite du chœur les deux tombeaux de Guillaume-le-Mauvais et de Guillaumele-Bon, tou^ deux du douzième siècle, mais bien différens de beauté. Celui de Guillaume-le-Mauvais est absolument dans le genre et de la même matière que ceux dont nous avons fait mention en parlant de l'église de Palerme. Le dernier évêque de Monte Reale a fait revêtir avec beaucoup de magnificence le devant du maître-autel en argent. Cet évêché, qui valait deux cent mille livres de rente, vient d'être réuni à celui de Palerme, avec la soustraction des deux tiers du revenu , qui sont rentrés dans les coffres du roi.
Sur le beau chemin qui conduit de Monte Reale a Palerme, chemin qui a été construit aux frais du dernier évêque, mais décoré peut-être avec plus de dépense que de goût, on trouve un vieux château qu'on dit avoir été bâti par les Sarrasins, et qui n'a maintenant d'autre usage que de servir de caserne à un régiment de cavalerie. Ce château communique par un souterrain à un autre plus considérable , appelé Castel Reale, construit dans le même genre, à peu près dans le même temps, et qui a servi de maison de plaisance a d'anciens gouverneurs ou vice-rois
de la Sicile. ,
Palerme , après avoir été la citadelle et un des
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principaux établissemens des Carthaginois du temps des Grecs, devint une ville considérable, long-temps après que les Romains s'en furent emparés dans le temps de la première guerre punique. Nous voyons dans Strabon. qu'elle fut du Borabre des colonies que les Romains établirent en Sicile, et il parait, par quelques unes de ses médailles sur lesquelles on voit la tête d'Auguste, et plusieurs autres qui représentent la fameuse Li vie sous différens emblèmes , que ce fut l'époque où Palerme a été réellement une ville riche et florissante. '
Au temps de l'empire d'Orient, Palerme étant passée sous la domination des Sarrasins , fut toujours regardée comme la capitale de leurs possessions, et le lieu chéri des gouverneurs ou émirs envoyés par les califes d'Afrique dans le dixième ou onzième siècle. Le château du viceroi, construit en pierres de taille, est à l'exté-
• On connaît plusieurs médailles de Palerme qui portent pour empreinte une tête d'Auguste. Le prince de Torrerauzza en rapporte, entre autres, quatre qu'il a fait graver, et qui, avec la tête de cet empereur , portent bien clairement pour inscription nANOPMITAN : une surtout a pour revers un aigle, et au-dessous est écrit anOIKIA, mot grec qui veut dire colonie-. il y en a ensuite plusieurs où l'on voit l'impératrice Livie Drusille , sous la figure d'une Cérès , couverte d'un voile et couronnée d'épis. Sur d'autres, elle est représentée assise, et sous la forme d'une prêtresse ou d'une législatrice.
Indépendamment de ces médailles, avec lesquelles les Paler-
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rieur d'une décoration absolument gothique , avec de petites croisées carrées sous des portiques ou arcs d'ogives. L'intérieur est décoré à la moderne, à l'exception de la première entrée et du vestibule, qui est encore revêtu en mosaïque, avec de petites colonnes en marbre et des fontaines semblables à celles qui ornaient jadis les palais des Maures dans le royaume de Grenade. Les Sarrasins ayant succédé aux Romains et aux Grecs , et les Normands aux Sarrasins, il était naturel que, dans un temps où l'on avait plus d'argent que de goût , on s'en tint à imiter ce qu'on trouvait sous ses yeux , et que le genre et le style des monumens de ce siècle tinssent également de l'architecture gothique et de l'architecture mauresque ou sarrasine.
Nous retournâmes avec le prince de Pietra Percia à la Bagaria , qui est un fief de sa maison ; de là nous allâmes voir les ruines de Solente,
mitains s'empressaient de faire leur cour et de témoigner leur reconnaissance à Auguste et à Livie, il paraît, suivant l'opinion du même auteur, que cette viiJe s'était mise sous la protection particulière des deux jeunes princes Caïus et Lucius César, ces deux fils d'Agrippa et neveux d'Auguste, alors désignés sous le nom de princes de la jeunesse , auxquels on élevait, dans quelques villes de l'empire, des temples magnifiques, comme celui qui existe encore à Nîmes. Parmi les médailles de Palerme , nous en verrons deux sur lesquelles sont représentées deux têtes de jeunes gens , au revers est le mot grec nANOPMITAN, entouré d'une couronne d'oliviers.
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une des plus anciennes villes de la Sicile , et dont l'origine est absolument inconnue. Les Phéniciens fréquentèrent autrefois son port, et il appartint auxCarthaginois tant qu ils eurent des possessions dans cette ile. Pyrrhus la leur enleva pendant un moment, et en fit sa place d'armes tandis qu'il assiégeait Palerme. La petite anse où était située cette ancienne ville , placée sous l'abri du mont Catalfano , a servi de port à presque toutes les nations qui sont venues faire des descentes en
Sicile.
Il ne reste plus aucun vestige de cette ancienne Solentum : on a construit sur le bord de la mer, dans le même lieu, une tour qu'on appelle Castello dl Solente, Nous trouvâmes dans la plaine une grande quantité d'antiques sépultures taillées dans le tuf, rangées à raz de terre parallèlement, et à quatre pouces l'une del'autre ; ces anciennes tombes sont maintenant toutes découvertes, sans qu'on y ait jamais trouvé autre chose que des ossemens et des lampes de terre
fort simples.
Il paraît que les temples de cette ville de Solente étaient placés sur les hauteurs qui l'environnent ; on y retrouve même encore quelques débris d'anciennes constructions qui semblent l'annoncer : nous arrivâmes au haut de la montagne par un chemin sur lequel il existe encore des parties de pavé antique. Ce pavé est fort
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étroit , mais assez conservé pour qu'on voie très bien la manière dont il était construit , et c'est absolument la même que celle de la voie Appienne; cette découverte semblerait enlever aux Romains l'honneur d'avoir inventé et fait les premiers ces magnifiques chemins publics que nous admirons en Italie. Ce fragment est d'autant plus curieux que c'est la seule voie pavée antique dont il existe des restes en Sicile. Nous en perdîmes et retrouvâmes la trace à deux reprises ^ mais nous n'aurions peut-être jamais découvert celle des temples, si nous n'eussions été accompagnés par un vieux garde-chasse , qui nous promit de nous y conduire à condition que nous lui ferions part des trésors que nous y allions chercher.
Enfin , en écartant les épines , nous aperçûmes l'emplacement de deux petits temples ^ et fumes très étonnés de retrouver des fragmens de chapiteaux d'ordre dorique assez recherchés, des colonnes cannelées, avec un entablement de même ordre dorique. La corniche avait été ornée démasques de lions, comme à Pompéi. Nous découvrîmes aussi quelques chapiteaux ioniques , et des fragmens de frontons et de pilastres avec des cannelures, mais si fines qu'elles ressemblent plutôt à des filets. Tous les détails de cette architecture nous parurent curieux, et d'autani plus intéressans que ce sont les seuls restes d'une
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des plus anciennes villes qui aient existé en Sicile. Il ne nous fut pas possible de lever le plan ni de l'un ni de l'autre de ces deux temples, et après avoir examiné tout ce que nous pûmes rencontrer de ces antiquités , nous revînmes à Palerme avec le désir de recevoir bientôt nos lettres de crédit si nécessaires en voyage , et que nous attendions avec impatience. '
Nous partîmes de Palerme le i" d'août, à deux heures du matin , par une nuit obscure , comme si nous eussions choisi ce moment pour nous dérober a l'enchantement d'un lieu où chaque objet que nous rencontrions semblait fait pour nous retenir. Un grand vallon que nous eûmes à traverser nous conduisit jusqu'au bord de la mer, ou nous arrivâmes avec le jour , au fond d'une baie , à laquelle on a donné dans le pays le nom de S/erra Cavallo; nous laissâmes à droite un cap appelé Capo di Gallo, formé par un grand rocher escarpé , et dont l'approche est dangereuse, à cause d'un bas-fond de roches à fleur d'eau.
Prenant ensuite a gauche et passant devant la petite île dite délie Feniine^, qui tient presque au
' Nous verrons, en parlant des médailles de cette ancienne ville deSolentum , que la forme des caractères qui composent leurs inscriptions , suffirait pour prouver qu'elle existait longtemps avant l'époque de Gelon , un des premiers tyrans de Syracuse.
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continent, et sur laquelle il y a une seule tour de garde , nous nous trouvâmes vis-â-vis de l'île Ustica , ou île des Os , qu'on voit de là en pleine mer, à plusieurs milles de distance. Si on en croit les vieilles chroniques siciliennes , ce nom singulier a été donné anciennement à cette île en mémoire de ce que les Carthaginois, revenant d'une expédition malheureuse en Sicile, y abandonnèrent, on ne sait sous quel prétexte, six mille hommes de troupes auxiliaires qui demandaient leur solde, et qui, dans ce lieu entièrement désert et éloigné de tout secours, périrent de faim et de misère, exemple frappant de la cruauté et de la perfidie carthaginoise.
Quittant ensuite le bord de la mer, nous arri- Place pubiiqae de Ca-
vâmes bientôt à Carini , gros bourg assez peuplé, rini , et situé a dix-huit milles de Palerme. Carini est bâti au fond d'un vallon fertile, entouré de rochers élevés, avec un territoire très cultivé, et abondant en vins, en grains, en huiles et en toutes sortes de fruits. Quoique la propreté soit une suite assez naturelle de l'aisance, nous fûmes frappés de celle qui règne dans celte petite ville , et qui peut paraître un phénomène dans le royaume de Naples. Carini n'a au surplus rien de remarquable ; elle est dominée par un vieux château gothique posé sur un rocher. Ce château est la demeure ordinaire du prince de Carini. On recueille en quantité , dans ce lieu , d'exccl-
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lente manne qui découle d'une espèce de frêne , dont la feuille ressemble un peu par la forme à celle de l'accacia, et, par le tissu deTécorce, à rébénier. Tout le monde sait que c'est par des incisions faites dans Técorce de Farbre que coule la manne. Cette opération se renouvelle de deux jours en deux jours, depuis le i5 juillet jusqu'à ce que la pluie ou les brouillards de l'automne arrêtent ou dénaturent la circulation de cette gomme glutineuse.
Les incisions sur l'arbre de la manne se font l'une sur l'autre^ et horizontalement, depuis la superficie de la terre jusqu'à la tête de l'arbre , et se recommencent tant que la saison le permet. La liqueur sort d'abord comme une mousse blanchâtre , très légère , très appétissante et d'un sucre agréable , avec un petit mélange d'acide. La chaleur du soleil fige cette liqueur mousseuse, qui prendla forme d'une stalactite; c'est ce qu'on appelle la manne en canne ou en larmes , qui est la plus transparente et la plus chère ; elle reste presque blanche , et la liqueur la plus grasse et la plus colorée qui s'en distille est reçue sur des feuilles de figuier d'Inde, posées à cet effet au pied de l'arbre. Le soleil, à la longue, coagule cette liqueur, et lui donne plus de corps; on la lève alors en masse ; c'est celle qu'on appelle manne grasse; elle est plus lourde, plus purgative, et a ce goût fade que nous lui connais-
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sons. Mais celle qui est en larmes, mangée à l'arbre, est très agréable et fort pectorale-
On détache la manne de l'écorce en ployant l'arbre et lui donnant une légère secousse. Lorsque l'année est pluvieuse, on en recueille peu , et on est obligé de la ramasser chaque jour, ce qui la rend et moins belle et d'une moindre qualité. Celle qui a reçu l'eau de la pluie ne vaut rien et se corrompt. L'arbre se sème, et se transplante quand il a atteint la hauteur de trois à quatre pieds. Lorsque sa tige est absolument couverte d'incisions, on le tranche à fleur de terre; il pousse ensuite par touffes du jeune bois dont on conserve un ou deux jets sur chaque souche pour recommencer l'opération. Le bois en est dur, lourd et amer; la décoction en est apéritive et très efficace pour l'hydropisie.
Il faut des climats particuliers pour la culture de cet arbre ; ri ne produit que dans les pays chauds , et cependant il ne vient pas dans les cantons privés du vent du nord. Il n'y a que cette partie de l'Ile qui produise la manne; elle est moins célèbre que celle de la Calabre , plus anciennement connue en Europe; mais on prétend qu'elle est de meilleure qualité. On peut croire que Tarbre de la manne viendrait en France, et qu'il y réussirait parfaitement, surtout en Provence.
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Nous partîmes de Carini à quatre heures du matin. Après avoir fait trois milles , en venant regagner la mer, on trouve dans les terres, sous la montagne , la grotte de Garbolangi , qui n'a rien de bien curieux, quoiqu'on nous l'eût beaucoup vantée ; mais en général il faut se défier des peintures et des descriptions italiennes. Nous ne pûmes juger de la profondeur de cette grotte, qu'on dit être connue jusqu'à plus d'un demimille , sans qu'on en ait jamais trouvé le fond. Au reste, on peut assurer qu'elle n'a point d'autre embouchure , car elle est privée d'air, au point que la moindre fumée des lampes y devient suffocante. Nous trouvâmes bien quelques stalactites assez belles à son entrée ; mais n'ayant point de lampes ni de flambeaux, la voûte s' abaissant de plus en plus, et se partageant en plusieurs ouvertures, nous ne voulûmes pas risquer d'aller plus avant , dans la crainte de rencontrer quelques trous, ou de nous égarer dans des défiles tortueux et obscurs , dont il aurait été fort embarrassant de sortir.
C'est tout près de cette grotte , en s' avançant du côté de la mer, qu'était la petite ville d'Hyccara, patrie de la célèbre courtisane Laïs S qui
I Lais , cette fameuse courtisane de l'antiquité , était effectivement née dans cette ville d'Hyccara. Sa patrie ayant été détruite par les Athéniens , elle fut emmenée avec eux dans la Grèce , et s'établit à Corinthe , qui devint un théâtre nouveau
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fut conduite en Grèce, lorsque Nicias, général des Athéniens, détruisit cette ville et en emporta trois cents talens. Hyccara fut rasée, et son territoire donné aux habitans d'Egeste, qui avaient réclamé le secours d'Athènes contre les Sélinuntains et les Syracusains , au sujet de quelques querelles de territoire entre ces deux peuples. Ce fut le prétexte et le prélude de la guerre que les Athéniens vinrent porter en Sicile, et dont la fin leur fut si malheureuse.
On dit qu'il existe encore quelques débris d'anciennes constructions de murs* et quelques conduites d'eau de l'antique ville d'Hyccara; mais nous ne pûmes distinguer que quelques fragmens de briques ou mattoni épars , qui sembleraient eu indiquer l'ancienne situation. Ce qui aurait pu l'assurer peut-être davantage, ce sont quelques médailles de cuivre découvertes dans
pour celte beauté célèbre. Elle fit tant de bruit dans cette ville et dans toute la Grèce, que les grands, les orateurs, les philosophes les plus austères , conçurent pour elle les passions les plus vives. On a écrit que Diogène le Cynique fut de ce nombre, et que , malgré sa misère et sa malpropreté, Laïs ne fut pas insensible à son amour. On dit aussi que Démosthène fut également curieux d'obtenir ses faveurs, mais que cette courtisaue lui ayaut demandé une somme considérable , qui pouvait s'évaluer à 4ooo livres de notre monnaie , il la quitta en lui disant qu'il ne voulait pas payer si cher un repentir. Cette beauté si dangereuse et si célèbre vivait dans le siècle d'Alexandre, c'est-à-dire 3oo ans avant J. C.