‹ Voyage pittoresque à Naples et en Sicile [microform]Chapitre 52 sur 96 · IV · texte numérisé non relu

IV

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Ces carrières d'Agrigente n'offrent rien de curieux que leur étendue. Leur excavation est en partie cultivée, et forme actuellement un grand enclos, de même que la piscine. On a fait des espèces de magasins dans de grands espaces qui pouvaient former autrefois de grandes conserves d'eau. Le chemin qui conduisait au temple de Cérès et de Proserpine , et qui est bien le plus étroit et le plus escarpé de tous les chemins, est encore comme autrefois; il a été pris et taillé à mi-côte dans le rocher, et il y a tout lieu de croire que c'est véritablement le chemin antique, car on y retrouve la trace des roues des chariots qui y passaient pour monter au temple.

Ce temple de Cérès avait été bâti avant tous les autres par Theron , qui saisit, à ce qu'on dit, le même prétexte et se servit des mêmes nipyens que Phalaris pour parvenir à la tyran-

huere tum milites Jcmgantini, qui ex bello inpatriam cum captivorum sorte sua rcdiere : tum quod inclinata jam acte multi Barbari in loca mediterranea maximequc intra Acvagantinorum fines conjureront. Quibus omnibus vi^is captis Jcragantina urbs replcta est : quorum magnm numerus in pubhcum relatus est, et ad lapides excidcndos addictus. Ex quibus non deorum modo maxima extruere templa, verum et cloacas , ad educendas ex urbe aquas tanta magnitudinc construxcre , ut sit spectabilis structura licet proptcr utilitatem contenmatur. His vero extruendis opcribus prœfectusfuit quidam vir nomiue Pheax, qui propter structurée et œdificii excellentiam id consecutus est, ut cloacas iUas Phœacas cognominarent . ( Oiod. DB Sic. , Lib. XI. )

nie ; mais il fit bien un autre usage du pouvoir souverain, et fut autant aimé de son peuple que Tautre en avait été abhorré. '

Il paraît qu'on avait entaillé le rocher pour asseoir le temple sur une large plate-forme. Son plan était simple, mais noble; ses gradins, les murs de la nef et ceux de l'avance du péristyle sont très bien conservés, et ont été employés à la construction de l'église moderne de Saint-Blasi, dont le fond masque la porte antique, et dont le péristyle fut, suivant toute apparence, décoré d'un fronton porté par des colonnes qui n'existent plus.

Il est même assez vraisemblable , par la position de l'édifice élevé à l'extrémité du rocher, qu'il n'y a jamais eu autour une galerie tournante de colonnes, comme à presque tous ces anciens temples, puisqu'il n'y aurait pas eu assez d'espace pour les contenir, et qu'on n'en retrouve d'ailleurs aucun vestige. La plate-forme sur laquelle il était élevé allait jusqu'à l'angle du mur, et peut-être qu'une rampe en gradins du côté de

; On prétend que Theron se servit du même stratagème qu avait employé Phalaris pour se rendre maître d'Agrigente • qu d se fit charger de la construction d'un de ses plus anciens temples, et que, sous prétexte de payer les ouvriers qu il y emploierait, il demanda qu'on lui remît tous les fonds du trésor, dont il se servit pour payer et s'attacher des soldats affides avec lesquels il s'empara du gouvernement.

la partie méridionale descendait du temple dans la ville, et couvrait ce qui reste de l'escarpement rapide de la montagne.

Mais rien de tout cela n'existe aujourd hui , et l'on n'aperçoit plus, en arrivant à cette partie de l'ancienne Agrigente, que de tristes rochers coupés à pic, sur la cime desquels sont élevées les murailles et les maisons de la moderne Girgenti. C'est sans doute pour égayer un peu ce site sauvage que l'artiste qui en a dessiné la vue a imaginé de l'orner d'une des cérémonies les plus usitées dans le pays; c'est une procession de pénitens, dont l'appareil et l'accoutrement grotesque sont parfaitement dignes de l'imagmation

de Callot. • c,n.pag.« 11 est peu d'endroits, non seulement en Sicile , d'Agriscute, j^ ^^^^ l'univcrs , qui puissent produire au- ""'.tt's^'' tant de tableaux agréables que les fertiles cam-

. Quoique le dessmateur ait donné ici carrière à son imagination, nous ne pouvons disconvenir que Hgnoranee et la superstition des peuples dans beaucoup de vdles de la S.cde, et surtout les momeries ridicules des moines dans ce pays , n'aient donné lieu au burlesque répandu sur cette scène. La superstition des Agrigentins modernes est portée a un pom extrême , et Von peut dire qu'ils n'ont presque d autre goût et d'autres spectacles que celui des missions et des confrères. Aussiest-il certain que, depuis la prise d Agr.gentepar les Romains, il est bien rarement question de cette ville dans 1 histoire • et même aujourd'hui . sans ses raonumens , ses missions et ses miracles , on ne parlerait plus d'Agrigente , même en Sicile.

pagnes d'Agrigente, soit par la richesse et le mouvement de ses sites, soit par la quantité de monumens qu'on y aperçoit réunis, et qui produisent, sous différens aspects, les effets les plus heureux. Nous avons pensé qu'on verrait avec plaisir quelques vues de ce délicieux pays, et qu'elles seraient même préférables à toutes les descriptions que nous en pourrions faire.

Les deux premières que nous offrons à nos lecteurs sont prises, l'une de dessus les hauteurs de Girgenti; on y aperçoit une grande partie de la plaine d'Agrigente, terminée par la mer, le temple de Junon sur une hauteur, plus loin celui de la Concorde, et ensuite quelques autres ruines qu'on distingue à peine dans l'éloignement , jusqu'à l'embouchure de l'Agragas.

L'autre, plus pittoresque encore, dessinée sur un tertre isolé et situé à quelque distance de la rupe Athenea , offre d'abord le temple de la Concorde, plus loin le petit monument qui sert d'église aux capucins, le mont Camico avec une partie de la ville de Girgenti.

C'était en descendant, étala gauche de ces rochers, que l'on communiquait à un autre grand faubourg d'Agrigente, appelé Neapolis. Ce faubourg ocaipait, comme on peut le voir sur le plan , une autre élévation entourée d'un côté par le fleuve Ipsa, et de l'autre par des rochers qui terminaient également la ville dans cette partie.

La quantité de tombeaux que nous rencontrâmes dans les dehors de ce faubourg semble indiquer que c'était l'endroit le plus particulièrement destiné aux sépultures des Agrigentins. On les voit creusés de toutes parts dans la roche ^ et en si grand nombre que cette montagne ressemble à un monceau de sarcophages.

Nous laissâmes derrière nous cette montagne de la Neapolis, et c'est de cet endroit, en se reculant contre la hauteur qui lui fait face, qu'on jouit du plus bel aspect des ruines de cette vaste et superbe ville, et qu'on peut se faire en même temps une plus belle idée de ce que devait être Agrigente dans les temps de sa splendeur. On aperçoit de là le lieu du camp d'Imilcon , l'angle de la muraille qu'il assiégeait, en face du temple de Junon Lacinie; celui de la Concorde, et l'emplacement des tombeaux. De l'autre côté, la porte de Gela, celle de Neapolis, ensuite le temple de Cérès et de Proserpine , la montagne Athenea, où étaient le temple de Jupiter et celui de Minerve ; dans le milieu , l'emplacement de la ville antique, et dans le fond, sur la partie la plus élevée, la ville moderne.

Il est certain qu'à juger de l'ancienne population d'Agrigente par l'étendue de son enceinte et de ses faubourgs, ainsi que par la quantité prodigieuse de tombeaux qu'on rencontre de différens côtés, on peut croire qu'elle était très

considérable; et, suivant un dénombrement dont il est fait mention dans les écrits du célèbre Empedocles, citoyen de cette ville, elle montait de son temps à huit Cent mille. A présent, en comptant la ville proprement dite , qui n'en était que l'ancien château, le faubourg de Camico et celui qu'ont fait bâtir Henri et Constance dans le douzième siècle , Agrigente est réduite à quinze mille habitans, assez pauvres pour la plus grande partie, tristes, dévots et farouches. * Il est probable que c'est dans l'intervalle qu'il y eut entre la fameuse et terrible bataille d'Himère et la prise d'Agrigente par Imilcon, que fut l'époque de la prospérité et de la magnificence de cette ville. Ses habitans avaient alors un grand commerce avec les Africains, à qui ils vendaient la surabondance des productions de leur riche territoire. C'est alors, comme le dit Diodore , que la ville d'Agrigente était une des plus heu-

' Les femmes surtout ; il ne nous fut pas'^ossible , pendant tout le temps que nous passâçnes dans cette ville , de parler à aucun être féminin. Cependant nous restâmes à Girgenti dix-huit jours. Nous n'étions pas moins curieux de rencontrer, soit dans la ville ou dans les environs, quelques uns de ces chevaux autrefois tant vantés pour la course et pour la guerre, magnanimum quondam generator equorum; mais nous en partîmes sans en apercevoir un seul. Il n'y a plus de haras dans le pays; il paraît que la race si estimée autrefois des chevaux agrigentins est totalement perdue ; on pourrait même dire qu'il n'y en a plus.

reuses habitations qu'il y eût au monde ; ses environs étaient plante's d'arbres à fruit de toute espèce, de vignes d'une beauté et d'une hauteur extraordinaires , et surtout d'une quantité prodigieuse d'oliviers, dont les Agrigentins allaient vendre le produit à Carthage, et en retiraient un profit considérable.

Nous croyons ne pouvoir mieux terminer ces descriptions d'Agrigente que par les détails que le même historien nous a laissés de cette ville célèbre et du luxe prodigieux de ses habitans. *

" « Rien ne marque mieux le luxe des Agrigentins , et leur «t goût pour le plaisir , que les tombeaux ou les monumens « dressés par leur ordre à des chevaux qui avaient gagné le « prix de la course , ou même à des petits oiseaux élevés dans « Fes maisons particulières , par de jeunes garçons ou de « jeunes filles. Timée * assure qu'il avait vu plusieurs de ces « monumens qui existaient encore de son temps. Dans la « quatre-vingt-douzième olympiade ( qui précède celle oîi écri- M vait Diodore), Exanete, d'Agrigente, étant demeuré vaiu- «t queur à la course du stade , fit à son tour son entrée dans « la ville sur un char , accompagné d'un grand nombre d'au- « très chars, entre lesquels il y en avait trois cents attelés M chacun de deux chevaux blancs, tous agricentins.

n On y élevait les enfans dans une propreté qui allait jusu qu'à la mollesse ; ils portaient des habits d'une finesse ex- « traordinaire et garnis d'or : leur toilette était chargée de « boîtes et d'autres bijoux d'or et d'argent.

« Le plus riche des Agrigentins , en ce temps-là „ était

* Timée de Sicile a vécu du temps d'Agathocles et de Ptolémée Philadelphe. Il avait écrit Thistoire de la Sicile , de l'Italie et de la Grèce avec beaucoup d'éloquence , suivant le témoignage de Cicérou.

" Gelias; il avait chez lui plusieurs appartemens pour des « hôtes , et faisait tenir devant sa porte un certain nombre de « domestiques, dont la commission était d'inviter tous les «« étrangers à venir loger chez lui. Plusieurs autres citoyens « faisaient à peu près la même chose, et recevaient leurs « hôtes avec toutes sortes de bienveillance et de franchise. « C'est ce qui a fait dire au poète Empedocles , en parlant «< d'Agrigente :

Pour tout navigateur, port heureux et fidèle.

« Il arriva un jour que cinq cents cavaliers de Gela , dans « un temps d'hiver , passèrent par Agrigente ; Gelias les reçut « tous dans sa maison , et fit présent à chacun d'eux d'une «< tunique et d'une robe qu'il trouva chez lui sur-le-champ. « C'est Timée qui rapporte ce fait dans son quinzième Livre.

«* Polyclite *, dans ses histoires, fait la description d'une « cave qti était dans la maison de Gelias, comme d'une chose « qu'il a vue lui-même , dans le temps qu'il portait les armes « au service des Agrigentins ; il dit qu'il y avait dans cette « dave trois cents tonnes , toutes creusées dans la pierre , et u dont chacune contenait cent urnes. Il ajoute qu'au-dessus de «< ces tonnes on voyait une espèce de réservoir d'une terre « incrustée , qui contenait mille de ces urnes , et duquel ou « faisait couler le vin dans les tonnes. Il dit enfin que Gelias , « homme d'un caractère admirable , était laid et d'une ché- «c tive apparence , et qu'ayant été envoyé en ambassade à la «< ville de Centoripine, son premier abord dans l'assemblée « fit éclater de rire tous les assistans , très mal à propos , à la «( vérité ; mais ils ne comprenaient pas comment un homme « d'une si haute réputation pouvait avoir une figure , un main- « tien si commun. Il leur fit payer cet affront en disant que « les Agrigentins envoyaient des hommes beaux et bien faits « aux villes illustres de la Sicile , mais que pour celles qui u n'avaient aucune sorte de distinction , ils choisissaient des « ambassadeurs semblables à lui.

* Polyclite , historien de Sicile, qui n'est connu que par cette citation de Oiodore.

« Ce Gelias n'était pas le seul homme riche qu'il y eût dans « Agrigeole. Antisthènes, surnommé le Rhodien, célébrant « les noces de sa fille, traita tous les citoyens dans chaque M rue , et fit suivre la mariée par huit cents chariots : cet équi- « page fut même augmenté par un grand nombre de cavaliers « des environs , tous invités , et qui lui faisaient cortège , «( magnificence encore effacée par la quantité de feux qui fu- .< rent allumés à cette occasion . il fit charger de bois les au- « tels des dieux dans les temples , et tous ceux que la dévotion « populaire avait placés dans les rues; et ayant fourni encore « des bûches coupées et des sarmcns à tous les citoyens qui «« occupaient les boutiques , il leur recommanda de mettre le « feu sur tous les autels de leur voisinage , dans l'instant qu'ils M verraient allumer celui de la citadelle. Cet ordre ayant «» été exécuté , la mariée se mit en marche , précédée d'une « infinité de gens qui portaient des flambeaux , de ^rte que « toute la ville fut en un instant remplie de lumières au « milieu de la nuit, et les rues ni les places ne pouvaient « contenir la multitude de ceux qui avaient été attirés à ce « spectacle.

« Dans le temps dont nous parlons , le nombre des habitans « naturels d'Agrigente était de plus de vingt mille; mais, en " y joignant les étrangers qui étaient venus s'y établir , on y « pouvait compter deux cent mille âmes.

M Au reste, l'abondance de toutes choses avait jeté les Agri- « gentins dans un tel excès de mollesse que , pendant le siège « fatal de cette ville , il fallut faire une ordonnance par la- « quelle il était défendu à tout citoyen montant la garde à son u tour dans la citadelle, d'avoir plus d'un matelas, d'une « couverture, d'un chevet et de deux coussins. Or, on peut « conclure de l'austérité qu'ils trouvaient à être renfermés alors « dans ces bornes-là, quel était leur genre de vie dans des tt temps plus heureux. » (Uiod. , Liv. XIII, trad. de Terrasson.)

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