VOYAGE A L'ILE DE MALTE
La proximité où nous nous trouvions de l'île de Malte nous donna le désir d'y aller passer quelques jours; malheureusement il n'y avait point à Alicata d'esperonare * : on nous conseilla d'en envoyer chercher un à Terra Nuova, et nous l'attendîmes pendant trois jours/ Nous partîmes le quatrième , a l'entrée de la nuit. Notre bâtiment était monté de six hommes qui , avec nous, remplissaient notre petite barque, au point qu'il nous fut impossible de trouver place pour nous coucher. Rien n'est plus frêle que ces esperonares , et leur marche est si rapide , qu'il ne faut pas moins que l'usage qu'on en fait contmuellement dans ces mers, et l'adresse connue des matelots 'qui les conduisent, pour oser s'y risquer, surtout en pleine mer; car la distance qu'il y a entre les deux îles est au moins de quatrevingts milles.
Nous étions dans les premiers jours de septembre ; il faisait un vent du couchant bop frais, qui dans la première heure nous fit faire dix milles ; mais comme il vint à manquer, nous fumes obligés de border la côte de la Sicile jusqu'à Terra
' Sorte de petite barque ou felouque légère, très étroite, dont on se sert dans la Méditerranée pour cette traversée.
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Nuova, où nous arrivâmes à deux heures du matin, et de là nous fimes plein canal, en tirant droit sur Gozzo; le vent étant resté en bonace, nous avions la brise du courant qui, arrivant naturellement de Test à Fouest, donnait à notre barque des secousses rétrogrades dont l'impulsion nous paraissait une chose très fâcheuse. A la moitié de la journée du 5 , le vent d'ouest ayant fraîchi pendant quelques heures , nous fît perdre de vue la Sicile , et nous mit en pleine mer pour une heure ou deux, car nous découvrîmes bientôt Gozzo, la plus élevée des trois îles qui composent la souveraineté du grandmaître.
Nous voguâmes sur Gozzo tout le reste du jour, mais un courant qui nous emporta fit, qu'au lieu de mouiller à cette île , nous dérivâmes à Forient, et vînmes prendre terre à Cumino, petite île qui n'est qu'un rocher aride , entre Gozzo et Malte. Cette île tire son nom du cumin , sorte d'anis qui y vient en abondance, et y croît pour ainsi dire sur la pierre. L'impossibilité d'entrer a Malte pendant la nuit, et notre impatience de mettre pied à terre pour prendre quelques momens de repos , nous fit trouver la plus dure et la plus aride des plages comparable au bosquet le plus délicieux.
Nous étendîmes nos manteaux à terre , et tandis que nos bateliers soupaient gaîment, nous
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nous endormîmes dans la plus grande tranquillité. A peine y avait-il quelques heures que nous étions dans cette douce situation , lorsqu'un homnm, que nous n'avions jamais vu , vint nous éveiller en nous parlant une langue dont aucun de nous n'entendait un seul mot, car il parlait arabe : cependant , à son empressement à se faire entendre, nous comprîmes qu'il nous donnait quelque avis important , mais sans pouvoir deviner ce que c'était. A force de le questionner en italien, qu'il n'entendait guère plus que nous n'entendions l'arabe, il réussit à nous faire concevoir qu'il ne fallait pas que nous restassions plus long-temps dans cette île. Nous le fîmes venir jusqu'à notre barque, où il y avait heureusèment un Maltais , et nous apprîmes alorsque l'île de Gozzo était en quarantaine, parce qu'un esclave levantin , qui s'était sauvé du lazaret de Malte , était venu s'y cacher ; et que conséquemment, si nous étions aperçus par quelque barque de police , nous courrions risque d'être arrêtés à notre arrivée à Malte. Nous en frémîmes tous , craignant encore plus la quarantaine que la mer, et après avoir récompensé cet excellent donneur d'avis , nous nous rembarquâmes sur-le-champ dans le silence de la nuit, et avec une rapidité extrême.
Nous doublâmes le Cuminetto , petit rocher inculte, et nous louvoyâmes le long de la côte
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basse de Malte ; il ny avait point de vent, nous allions à la rame, en suivant toutes les si* nuosités de la rive, passant sous toutes les tours et les differens forts qui défendent les anseS et les mouillages de cette partie de l'île ; car tout l'autre côté est défendu naturellement par des rochers coupés à pic et inabordables. Nous arrivâmes avant le jour à la pointe de Dragut, nom que cette partie de l'ile a pris de celui d'un vice-roi d'Alger , qui y aborda lors du siège de Malte , sous les règnes de Soliman et du grand-maître La Valette.
Nous passâmes devant le port de Marsa Muciet, où un vaisseau du Roi, le Caton, qui venait de porter M. de Saint - Priest , ambassadeur de France à Constantinople ,• était obligé de faire la terrible quarantaine, attendu que la plus violente peste désolait et dépeuplait toutes les côtes dtf Levant. Nous arrivâmes ensuite sous le fameux fort Saint-Elme, la première fortification de Malte, celle qui coûta tant d'hommes aux Turcs, et qu'ils n'emportèrent qu'après avoir tué jusqu'au dernier des chevaliers qui la défendaient. Cette forteresse est aujourd'hui plus redoutable que jamais; le rocher sur lequel elle est bâtie étant entouré par une rangée formidable de batteries placées à fleur d'eau , qui défendent l'entrée des deux ports. '
' Ce fut le coramandeur de Strozzi , grahd'prieur de Capoue
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Ce ne fut qu'après avoir répondu à toutes les questions que nous firent les gardes et les sentinelles de ce premier fort, et après avoir donné toutes les instructions possibles sur notre voyage, qu'il nous fut permis de passer outre, et que nous pûmes voir cette superbe perspective de l'intérieur du port, l'ensemble de toutes ces for- He et port de teresses réunies et de ces deux villes bâties l'une n^îtsl au-dessus de l'autre en amphithéâtre ; coup d'œil qui ne ressemble a celui d'aucune ville du monde, et qui ne le cède peut-être a aucune en magnificence, quoiqu'à parler exactement il n'y ait pas un bel édifice dans Malte, mais ils sont tous si solidement construits, de grands et formidables bastions sur lesquels ils sont élevés leur font de si belles bases, que rien n'est plus imposant que l'arrivée et l'aspect de Malte.
L'intérieur de la ville neuve, Citta-Nuova, Entrée et iabâtie par le grand-maître La Valette après le potarM^i. fameux siège des Turcs, a pris le nom de son ^0*5;^ fondateur \ De larges rampes, de belles. marches
et général des galères de Malte , qui fît construire en premier lieu ce fort Saint-Elme ; mais le grand-maître de La Sangle l'augmenta par la suite de plusieurs bastions. Ce grand-maître est un de ceux qui ont le plus contribué aux fortifications de Malte, surtout dans la partie qui composait l'ancien bourg, où était la résidence des chevaliers à leur arrivée à Malte en i53o.
' Ce fut en i565, et sous le grand-maître La Valette*, que se passa cet événement mémorable du siège de Malte. Soli-
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en pierres y conduisent à de grandes rues bien droites et bien pavées : les maisons y sont bâties en pierres de taille d'une si belle espèce qu'elles paraissent toujours neuves; le sol même de Tile est d'une nature si blanche et si éclatante de loin qu'il semble faire partie des constructions et des ouvrages qui y sont élevés, et ajouter encore à leur effet.
Le contraste de propreté intérieure et extérieure de Malte avec la Sicile, que nous venions de quitter, est si sensible qu'on croirait en être à deux mille lieues. Effectivement, il n'y a peutêtre jamais eu de pays plus voisins l'un de l'autre,
raan II , empereur des Turcs et vainqueur de l'île de Rhodes , qu'il avait prise en i522 , envoya lé bâcha Mustapha , et Dragut vice-roi d'Alger, pour faire le siège de Malte avec trente mille hommes et cent cinquante vaisseaux. Après quatre mois du siège le plus opiniâtre, et un des plus meurtriers dont l'histoire fasse mention , après des prodiges de valeur de part et d'autre , les Turcs furent obligés de lever le siège et d'abandonner leur entreprise , ayant perdu les deux tiers de leur
armée.
Ce fut à cette époque , et à la suite de ce siège , que le grand-maître La Valette , craignant quelque entreprise nouvelle de la part des Turcs, se détermina, après avoir rétabli et augmenté considérablement les différentes fortifications de Malte , à élever sur ce rocher ou presqu'île qui s'avance au milieu du port , une forteresse nouvelle entourée de remparts formidables, et revêtue de tout ce que. l'art des fortifications avait imaginé jusqu'à ce temps. Il transféra ensuite la résidence des chevaliers dans cette ville, à laquelle il donna le nom de Cité Valette , qu'elle a porté depuis.
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qui, au moral et au physique, aient aussi peu de rapport et de ressemblance. Il n'y a point de terre plus heureuse et plus fertile que celle de la
f ' V. ""'. ^ P""^^' ^" P'"^ ^"g^^te et de plus ande que 1 lie de Malte, si Ton peut encore appeler terre ce que les infatigables Maltais sont venus a bout, à force de soins et de culture, de rendre productif. En Sicile, où abondent le! denrées de toute espèce, le paysan y est pauvre, languissant et d'une saleté hideuse : à Malte, au contraire, où rhabitant ne peut tirer de son sol qu un peu de blé et du coton, la pauvreté y est SI active si ingénieuse, si propre, qu'elle y a presque 1 air de l'aisance. Une grande eu lotie , une chemise de toile bleue, une large ceinture rouge ou blanche , les bras et les pieds nus; voilà e costume leste du Maltais. Leur physionomie, leur teint sont aussi arabes que leur langage mais , quoiqu ils soient intéressés et adroits dans les marches qu ils font, ils sont très fidèles à en fecTe ''''"^'''''''' ' ^""" commerce est. sûr et
Les femmes ne sont pour rien dans les travaux du ménage, ce sont les hommes qui font tout et se livrent même aux plus petits détails : à limitation des coutumes levantines, il semble qu Ils bornent l'emploi du sexe au seul département de la volupté; aussi, quoique sous un ciel brûlant, elles ont presque toutes la blancheur des
habitans du nord avec Texpression passionnée des femmes orientales ; elles n ont point la régularité ni la majesté des beautés grecques, mais n en ont pas moins de grâces et de séduction. Avec un teint bien soigné, elles ont presque toutes de grands yeux et de longues paupières, qui leur donnent une langueur touchante, que Von prendrait presque pour de la modestie. On dit les femmes de la campagne très fidèles à leurs maris, mais on assure que celles de la ville ne savent pas plus résister à l'or des baillifs qu'aux soupirs des chevaliers. '
La suite et la cour du grand-maitre , tout ce qui l'environne annonce l'éclat et la maison d'un prince; il est même plus absolu, et a plus d'autorité que la plupart de nos souverains ; mais malgré ce faste, malgré les titres d'altesse,
' Ce n'est point à Malte qu'il faut chercher ces beautés si fameuses dans l'antiquité , et cela , tant à cause que le sang s'y trouve mclé par les chevaliers avec le sang de toutes les nations de 1 Europe , que parce que je ne vois pas qu'il ait jamais pu naître de ces beautés idéales et sublimes sur ce rocher embrasé , situé sous le ciel brûlant de l'Afrique. Il est vrai que les femmes , quoique de petite taille , y sont supérieurement faites, qu* elles ont les plus belles mains , le plus joli pied du monde, avec de beaux yeux noirs , vifs et perçans ; et ce qui m'a le plus étonné, c'est qu'elles sont plus blanches que les Siciliennes , ce qui peut venir des grandes précautions qu'elles prennent pour conserver leur teint : mais on leur trouve eu général le nez écrasé et les lèvres un peu relevées ; ce qui annonce le voisinage de l'Afrique. (Hibdkzkl.)
d'éminence qui lui sont prodigués, il est permis de ne pas croire au bonheur d'un grand-maître. Entouré de vieux et de tristes ambitieux, sa cour est en proie à l'intrigue, comme le sont celles des plus puissans souverains ; il est, ainsi qu'eux, assiégé par les honneurs qu'il y reçoit, mais à peine peut-il s'y soustraire un instant; errant et tournant sans cesse autour de son tombeau, il sait qu'on l'y voit s'acheminer toujours trop lentement, n'ayant point d'enfans pour lui succéder, mais mille frères qui comptent ses momens, et qui, malgré leur soumission, semblent lui reprocher tous ceux qu'il dérobe à leur ambition , en occupant une place à laquelle ils sont en droit d'aspirer à leur tour.
Pas plus heureux dans son cabinet, du côté des affaires politiques; engagé avec toutes les cours de l'Europe , qui accordent à son pavillon des honneurs sans conséquence, il se trouve à tout instant obligé aux explications et aux satisfactions que chaque souverain respectivement est dans le cas de lui demander sur la liberté de son port. Aussi peu tranquille dans sa propre cour, le grand-maître a été plus d'une fois exposé à des soulèvemens et à des conspirations : enfin Ton peut dire qu'il y a à Malte autant d'intrigues et de cabales intestines que de bastions et de batteries de canon.