‹ Voyage pittoresque à Naples et en Sicile [microform]Chapitre 63 sur 96 · IV · texte numérisé non relu

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tableaux les plus agréables. Des aqueducs antiques y amènent un volume d'eau assez considérable pour faire tourner un moulin : ces eaux s'échappent aujourd'hui de toutes parts, et vont former plusieurs cascades très pittoresques et couronnées du plus beau fond d'arbres et de magnifiques peupliers. L'ensemble de ce beau désordre , cette végétation toujours active, toujours animée, contraste si avantageusement avec ces rochers austères et ces restes de constructions antiques, qu'un peintre ne pourrait espérer de rassembler à la fois tout ce que la seule nature lui présente dans ce lieu. Nos artistes ont eu soin de copier fidèlement , et sans y rien ajouter, ce qui s'est offert à leurs regards.

i„.éne„r et C'cst à k di'oite et tout près des ruines du extérîeur des ^^^^^^^e quc sout Ics latomics ' , CCS camercs si '"^"''^^ fameuses dans l'histoire de l'ancienne Syracuse, où les Athéniens furent, dit-on, renfermes après leur défaite. Cette carrière spacieuse et creusée, sans aucun doute, dans l'origine , pour en tirer les pierres et les matériaux avec lesquels on bàtit cette ancienne ville, devint par la suite une prison aussi immense que redoutable. Une enceinte

' Il semblerait , en consultant l' étymologie de ce mot , qu'on devrait plutôt dire lithomie que latomie. A.ôoç , en grec, signifiant lapidem, et ..^.m, excidcrc; d'oii l'on a fait .o^c ou .o^«, exca^atio, et dont le composé x.eo^.» voudra dire lapidum scctio. ( Mirabel. , Syrac. antiq.)

Syracnse ,

\V'^ 5 1 5 et

assez considérable, taillée à pic dans le roc et fermée par une muraille conservée dans l'épaisseur du même rocher, de plus de cent pieds d'escarpement, sert d'entrée et comme de vestibule à ces grandes et vastes grottes, dont la célèbre Oreille de Denys est la plus profonde.

On peut dire que le temps , qui enlaidit tout avant de tout détruire, a produit ici un effet bien contraire ; car, faisant abstraction des scènes tragiques qui s'y sont passées et qu'on se rappelle malgré soi, on n'y voit plus qu'un site aussi riche que pittoresque. Des parties de rocher détachées du haut des voûtes et écroulées les unes sur les autres , ont fait disparaître ce que le travail des hommes avait peut-être de symétrique. D'un autre côté, les canaux qui ont servi autrefois à porter l'eau dans les prisons, s'étant rompus et détruits par le temps , laissent maintenant toutes ces eaux se répandre en cascades au travers d'une multitude d'arbustes diversement colorés , et finissent par arroser tous les environs , plantés de légumes et d'arbres fruitiers de toute espèce.

La première chose qui frappe la vue en arrivant dans l'enceinte dont nous venons de parler, est l'entrée de ces grottes, dont l'ouverture est placée dans le fond des rochers. La plus grande des trois est occupée par des ouvriers qui y font continuellement du sel de nitre , et qui , noirs

comme des cyclopes, rappellent à Fimaginalion

le tableau des forges de Vulcain.

La seconde grotte est dans l'intérieur, plus mystérieuse encore et plus extraordinaire. Le plafond de cette carrière n'est soutenu que par des piliers ménagés dans la roche même, et de toute sa hauteur. Ces espèces de colonnes rustiques , rongées par le temps, ressemblent à d'énormes stalactites qui ferment l'entrée de la grotte, et n'y laissent pénétrer qu'un jour faible et interrompu. Le vaste de ces souterrains, le sonore de leur cavité fait que le moindre son semble blesser la tranquillité dont elles sont le sanctuaire; c'est le temple du silence bâti dans

un désert.

La troisième de ces latomies, appelée Y Oreille de Denjs, est plus étroite que les autres, et parait encore plus sombre, plus imposante : c'est Vantre delà sibylle; on frémit en la questionnant, et on croit entendre sa réponse. Il n'y a point de retentissement plus fin, plus subtil, et qui rende le plus léger bruit d'une manière aussi sensible; enfin c'est plutôt le sonore d'un instrument que celui d'un écho, surtout à l'entrée même , qui est l'endroit où elle résonne et retentit le plus parfaitement, latérienr des La réputation de la Gratta délia Fas>ella ou la latomies, q^q^ç qui parle, sa forme singulière et le pitto- ""^ ^'' resque de tout ce qui l'environne, seraient bien

faits pour attirer dans ce lieu et le rendre aussi Entrée de la

grotte con-

cuneux qu agréable a parcourir, si 1 on pouvait nne sons le

, ,. , ^ , A , nom à' Oreille

ou blier les maux aiireux qu ont coûtes ces excava- de Denjs , tions immenses , et les malheurs dont elles ont ^^^ ^^' été l'instrument et le théâtre; mais alors le charme cesse, on ne voit plus que la prison, les tortures, la tyrannie; on veut fuir, et on craint en sortant de rencontrer Denys.

Nous fûmes obligés d'allumer un flambeau pour aller reconnaître la profondeur de cette vaste et obscure prison , dont on attribue l'invention à ce tyran , et dont toute la curiosité intérieure se borne à une excavation de quatre-vingts pas de profondeur, sur douze de largeur et cinquante pieds de hauteur. La forme de son plan est celle d'un S, et dans sa coupe elle a le trait d'une grande cloche; c'est-à-dire que la grotte va en se rétrécissant depuis la base jusqu'aux trois quarts de son élévation, qu'elle s'élève en gardant la même dimension, et se termine enfin par une voûte ou cintre surbaissé dont la clef suit exactement la forme que nous venons d'indiquer, et va insensiblement en s'inclinant jusqu'au fond, où elle finit carrément.

Au milieu de la partie latérale, à droite, est une espèce de petite chambre carrée, entaillée aussi dans la roche, de dix pieds de profondeur sur quatre de laiigeur. La tradition universellement reçue dans le pays , et que les cicérones de

ir lïî-

3go YOYAGE PITTORESQUE

Syracuse ne manquent pas de répéter à tous les voyageurs, est que c'était dans ce lieu que le tyran Denys se rendait secrètement pour écouter et épier les prisonniers qu'il y faisait renfermer; attendu , disent-ils , que c'est l'endroit de la grotte où on entend le plus parfaitement la voix et jusqu'au bruit le plus léger, quoiqu'il soit beaucoup plus vraisemblable de penser que cette petite grotte particulière n'a jamais été destinée qu'à loger ou à servir de retraite à quelques travailleurs, dans le temps où les excavations n'étaient encore qu'à cette hauteur, et qu'elle aura été abandonnée avec le temps , quand on a continué d'excaver au-dessous.

Quant à l'intérieur de la grotte même, il est certain que, malgré huit ou neuf pieds de terre qui se sont amassés parle temps sur la superficie du terrain, et qui ne peuvent que l'assourdir beaucoup , le retentissement qui y existe est encore véritablement très extraordinaire. Les parties latérales , taillées très uniment, sont recouvertes par un enduit de mousse ou stalactite verdàtre que l'humidité y a déposé depuis des

siècles.

On ne distingue contre ces murs que quelques trous qui ont pu servir à attacher peut-être des échafauds , et des anneaux entaillés dans la pierre même , dont il est d'abord assez difficile de déterminer l'usage. Furent-ils faits pour

attacher des prisonniers? Il y en aurait eu de suspendus à plus de quinze pieds d'élévation. Ces trous percés dans les mursdoivent faire penser, au contraire , que cette vaste prison ayant été creusée en différens temps et à mesure que le sol de la carrière s'abaissait par les excavations , ces anneaux taillés dans la pierre sont restés ainsi élevés. Cette idée semble être plus naturelle que celle où on est généralement dans le pays que cette caverne ait été une prison faite par Denys pour surprendre les secrets des prisonniers.

L'inspection seule du local , observé avec un peu d'attention, suffirait pour détruire cette opinion, à moins [qu'on ne veuille suivre aveuglément une vieille erreur , par respect pour son antiquité,- opinion, au reste, qui n'est que populaire, et n'est appuyée sur aucun trait historique. Les historiens rapportent, à la vérité, que ce tyran avait près de son palais des prisons où il faisait tourmenter les prisonniers d'État dont il avait intérêt de connaître les projets; mais indépendamment de ce que les latomies n'étaient pas très voisines de son palais, si celle-ci eût été destinée à cet usage, on ne l'eût point faite de cette profondeur, puisqu'il a fallu des siècles pour la creuser ; les tyrans veulent d'ordinaire des moyens plus prompts pour servir leurs craintes ou leurs passions : et encore quelle possibilité d'entendre, de distinguer, de suivre

la voix et les conversations dans un lieu où, dès que deux ou trois personnes parlent, les sons se réunissent, se renforcent prodigieusement, et ne produisent plus qu'un bruit confus et sans aucune articulation? *

L'histoire nous apprend d'ailleurs que ces vastes prisons n'étaient destinées que pour la multitude, comme le sont parmi nous les galères, et jamais pour de grands criminels, ni pour des prisonniers distingués. Lorsque Denys y envoya le dithyrambique Philoxène, qui avait pris la liberté de trouver ses vers mauvais, ce fut plutôt pour le punir par une humiliation que pour le tourmenter. On se rappelle que, quelques jours après, ce poète se trouva à la table du souverain.

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• Soit que la forme qui a été donnée à cette grotte fameuse ait été un effet du hasard et qu'aucun projet n'a dirigé , ce qui est plus que vraisemblable , soit qu'elle ait été ainsi construite à dessein , il n'en est pas moins certain que le retentissement , le sonore dont elle est encore , est vraiment une chose digne de curiosité : il n'est pas même étonnant que sa singularité ait produit tous les contes populaires auxquels elle a donné lieu, quoique ce ne soit véritablement qu'un écho très naturel , mais multiplié , et prolongé au point de produire un effet fort étrange.

Indépendamment de la sensibilité extrême avec laquelle le son y est répercuté , il y acquiert une force prodigieuse , et s'y augmente à un point extraordinaire ; on ne sera pas fâché de trouver ici la description qu'en a faite le père Kircher j elle nous a paru fort curieuse.

Excisa est ex vivo saxo, quœ eocleato ductu in an^^ustum

et jugea une seconde fois ses vers, en demandant qu'on le remenât aux carrières.

Tout porte donc réellement à croire que ces fameuses excavations ne furent faites que pour en retirer des matériaux , et que dans la suite on en profita pour y enfermer des prisonniers de guerre dont on faisait des esclaves après leur défaite. On sait que ces malheureux , qu'on employait à travailler aux édifices publics, y restaient toute leur vie, s'y mariaient et y avaient des enfans esclaves comme eux. Il fallut bien pourvoir à leur subsistance, et c'est sans doute ce qui a obligé d'y construire des aqueducs pour y amener des eaux , ainsi que difFérens canaux en brique pour les distribuer, et dont on voit encore les restes incrustés dans la pierre.

On retrouve dans la grotte où se fait le sel

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canalem desinens , cubiculo custodis speluncœ supraposito insinuabatur. Fiebat itaque , ut omnis vel minimus strepitus , aut submurmuratio cocleatum opus ingressa , in cubiculum derivaretur custodis , ubi quœlibet submisse prolata , ac si prœsentia fuissent percipiebantur. Hodie muro obturato canalij voces immurmuratœ in pulcherrimam , et mirificam écho dégénérant ; voces enim non sicut reliquœ echi reddit œquales , sed submissam vocem in clamorem extollit ; excreationis sonus tonitru exhibet ; percussio pallii manu plana facta tormenti explosio videri posset y imo non vocem tantum intendit y sed aliquoties repetit; hinc canon musicus a duobus hic cantatus , mox in quatuor vocum concentum evadit , dum rejlexa vox primi , secundi vocem pulchre excipit ; resprorsus auditu dignissima. (KiRCHERius, Lib. IX, c. lY.)

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de nitre, à l'autre bout de la latomie, les commencemens d une autre excavation du même genre, mais qui n'a jamais été finie. La même forme de voûte se trouve encore aux latomies du faubourg de l'Achradine, dans ce qu'on appelle \di forêt des Capucins, dont nous donnerons une vue au chapitre suivant.

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