‹ Voyage pittoresque à Naples et en Sicile [microform]Chapitre 65 sur 96 · IV · texte numérisé non relu

IV

• !. narcourir. Ics boDS Capucins

VoJeur de 1. fleur d'otanger, q»' leur est, a ce ',1: prétend, uu peu étraugére, * „e penseu. Iwk la récolte des fruits, et surtout a celle a un rJ parfait dont toutes leurs tre.Ues sont abon-

daniment couverles.

Le vaste, l'étendue de ces cameres bien pk considérables que celles dont nous avons d^p donné les vues et les descriptions, ont fait croire "Tce devait être celle de ces latomies redou- Tbles où les Syracusains renfermèrent et firent pÎrir de misère sept mille prisonniers qu ils ava^Int faits sur les Athéniens, dans la guerre ;; y eutentre ces deux peuples, vers la quatre- ^ngt-onzième olympiade , quatre cent treize ans

avant rère chrétienne. *

Nous retrouvâmes encore dans le même endroit «ne autre excavation dans le même genre et à peu près construite -«.me 1 Oredle de D nys • mais moins heureusement faite , ou creusée

q„. fan t P« '» Démosthènc. Tous les auteurs de 1 an-

leurs généraux W.cias et ue pi^jarque , entre autres ,

truite ^^^'>^:2:z:Xo^^ -«^^ ^ ^

3ioute «I--"'^ ne!neurent d'autre nourriture que

TerpIlte^l-l-X^ distribuées par jour k chacun.

EN SICILE. 4o3

avec moins de soin et bien plus détruite , soit parle temps ^ soit peut-être par de nouveaux travaux, elle n'a pu acquérir aucune célébrité. Nous aperçûmes dans l'intérieur de cette dernière grotte les mêmes entailles, les mêmes anneaux qui ont été autrefois pratiqués et posés dans le rocher. Ces anneaux , suivant toutes les apparences, n'ont jamais dû servir qu'à attacher des chevaux ou d'autres animaux qui voituraient les pierres qu'on tirait de ces carrières.

Nous passâmes de ces latomies aux catacombes de Syracuse, les plus vastes, les mieux conservées qui existent, et peut-être les plus faites pour donner une idée juste de ces sombres demeures. Elles forment comme une ville souterraine , avec ses grandes, ses petites rues, ses carrefours, ses places , taillées , excavées dans le rocher à plusieurs étages , et évidemment creusées pour des sépultures : bien différentes de ces excavations dont nous venons de parler, qui n'étaient sûrement que des carrières, celles-ci n'ont pu que difficilement servir à en retirer des pierres, les issues n'étant ni larges ni commodes- Tout l'espace intérieur a été travaillé à différentes époques et distribué en voûtes plates, cintrées ou sphériques, mais en si grand nombre que ce doit être l'ouvrage d'un grand peuple et pendant une longue suite de siècles.

Ce qui se présente d'abord en entrant paraît

Plan géoraétral des catacombes antiques de SyracnsCy n** 5ao.

Intérîear

d'ane des

chambres sé>

pnicrales,

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avoir été destiné et employé dans des temps plus modernes à former une église; on la regarde même comme la première qui ait été élevée au christianisme, et on croit qu elle fut bâtie du temps de saint Marcian , le premier évêque envoyé par saint Pierre, et martyrisé à Syracuse même. Cette église souterraine était décorée de débris antiques, et dans une forme grecque, c'est-à-dire que la longueur des croisées ou des nefs était égale. On voit à droite le siège cpiscopal , décoré avec deux colonnes et un chapiteau ionique. A côté est le tombeau de saint Marcian , taillé avec toute la simplicité des apôtres. De l'autre côté, on a conservé une colonne de granit tronquée qui est aujourd'hui fort révérée par le peuple, parce qu'on prétend à Syracuse que cette colonne a servi à attacher et à martyriser plusieurs saints.

Nous trouvâmes, dans la bâtisse de cette église gothique plusieurs fragmens d'inscriptions grecques du moyen âge, ce qui prouve évidemment que l'emploi qu'on a fait de cette partie des catacombes est bien postérieur à leur première construction. La rue principale dans laquelle on entre ensuite est assez large , elle est en ligne droite et à voûte plate. On peut la suivre très long-temps sans en connaître absolument la longueur, car on est arrêté par les attérissemens qui s'y sont faits avec le laps des temps . Dans les parties latérales de

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cette rue, on rencontre de grands tombeaux incrustés dans le roc : leur forme demi-circulaire, que les architectes désignent sous le nom de cul de four y est terminée et recouverte par une voûte en plein cintre. Nous y vîmes aussi dans la longueur plusieurs petits monumens où étaient inhumés les enfans.

D'espace en espace sont d'autres excavations profondes et en droite ligne, où l'on trouve jusqu'à soixante tombeaux, tous de même grandeur, ménagés dans le massif de la pierre; il nous parut qu'ils avaient tous été ouverts ou fouillés. Dans d'autres endroits, il y a des chambres sépulcrales particulières, avec des portes qui autrefois ont fermé à clef; on y voit encore l'entaille des gonds, et au milieu de ces salles, de grandes et larges tombes isolées , qui étaient sans doute destinées aux chefs des familles. De distance en distance, on rencontre des espèces de carrefours formés par la rencontre de deux rues. Ces carrefours sont ouverts de quatre côtés, et quelques unes de ces rues donnent entrée à de grands salons ronds , pareils à celui dont nous donnons le dessin, et la coupe sur le plan géométral , lettre B. Les voûtes de ces principales chambres sépulcrales étaient cylindriques, artistement travaillées et percées par une ouverture qui allait aboutir à la superficie du sol, pour y chercher l'air extérieur. Autour de ces salons

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sont des tombeaux placés sjme'triquement, et de

même forme que ceux de la rue principale.

En parcourant ce labyrinthe ténébreux, on est tout étonné de revenir sur ses pas sans s'en apercevoir, et de se trouver dans un étage audessous de celui qu'on vient de quitter :quoiqu'à chaque instant on soit arrêté par les décombres et les attérissemens , et qu'on ne puisse parcourir qu'avec peine une partie de ces vastes souterrains, ce qu'on en voit est si étendu , qu'il y a tout lieu de penser que les Syracusains n'ayant pu creuser eux seuls ces immenses excavations , y auront employé un grand nombre d'esclaves et pendant nombre d'années. Il est vraisemblable que ces sépultures ont été faites du temps des Grecs, puisque, pendant et depuis la domination des Romains, Syracuse n'a jamais été assez peuplée pour avoir pu entreprendre des travaux aussi considérables, quand tous ses habitans n'auraient été employés a autre chose. 11 semble , de plus, que cette égalité, cette grande simplicité, jusque dans les honneurs rendus aux morts, annoncent un temps de liberté et de république qui n'a plus existé depuis la prise de Syracuse.

Les seuls ornemens qu'on y rencontre dans quelques endroits, y ont été ajoutés postérieurement, et se réduisent à quelques mauvaises peintures grecques des derniers temps de l'Empire, faites sur un enduit posé sur la roche; des

lettres grecques ou latines, ou des marques ou indices de martyrs, sont peintes dans l'intérieur des tombeaux, telles que des palmes, des colombes, des cercles au milieu desquels on voit des croix, des. lettres, ou ces autres marques, A^H (xPiSTOS), qui étaient les signes employés autrefois pour désigner les tombeaux des chrétiens. On doit penser que ces espèces de monogrammes n'ont pu être placés que long-temps après et dans les premiers siècles de l'Église; époque où ces souterrains furent vraisemblablement occiipés par des fidèles qui s'y cachaient peut-être dans des temps de persécution, et qui ajoutaient ces difFérens caractères sur leurs sépultures , pour pouvoir distinguer leurs frères d'avec les idolâtres qu'ils avaient remplacés.

En général, ces catacombes de Syracuse n'ont point l'aspect lugubre des catacombes de Naples ou de Rome; il y règne une tranquillité mystérieuse, qui annonce le sanctuaire du repos. Enfin, de tous les monumens qui restent de Syracuse, on peut regarder celui-ci comme le plus capable de donner une idée de la grandeur de cette ville autrefois si puissante. Il faut voir au sortir de là les ruines de l'église d'un ancien couvent de Bénédictins, fondé par le pape Grégoire-le- Grand. On y retrouve des fragmens de colonnes cannelées, d'ordre dorique, qui avaient sans doute appartenu à quelque temple, et qu'on

Tombeaux

aatîqnes , à

Syracuse ,

4o8 YOYAGE PITTORESQUE

avait adaptés depuis à la construction et à la décoration de cette antique église.

En sortant des catacombes, et remontant vers le nord de la ville, entre les latomies et le théâtre, on rencontre les restes d'une rue antique entaillée dans le rocher, qui bordait Tenceinte de FAchradine. Elle était garnie de tombeaux et de sépultures, coupés et creusés dans le rocher avec de petits enfoncemens carrés où il est à présumer qu'étaient incrustées en marbre les inscriptions ou épitapbes de ceux qui occupaient ces sépultures.

Nous rapprochant ensuite du théâtre, à l'angle d'un carrefour, nous aperçûmes un genre de monument peu connu, et que nous n'avions encore rencontré dans aucune de ces anciennes villes. Parmi plusieurs rochers réunis par la nature , et dont la masse informe et irrégulière ne présentait d'abord rien d'intéressant, nous fûmes très surpris de découvrir plusieurs décorations et ornemens d'architecture, entaillés à même le rocher, et composés d'un fronton et de deux colonnes d'ordre dorique. Les colonnes étaient cannelées et sans base , ainsi qu'elles le sont à presque tous les monumens de cette pren^ière architecture des Grecs. Au-dessous du fronton , une porte carrée donnait entrée h. une petite salle excavée dans l'intérieur de la roche. Cette salle était entourée de niches creusées dans

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la pierre , et dont l'emploi avait été sans doute de recevoir les urnes cinéraires qu'on allait y déposer, suivant l'usage des anciens. '

Ces tombeaux, d'un aspect très pittoresque, et dont le style annonce l'antiquité, doivent prouver que, si dans beaucoup de villes grecques la coutume était de placer les sépultures hors de l'enceinte des villes , cet usage n'était pas général, puisque les tombeaux dont nous parlons se trouvent renfermés, ainsi que les catacombes mêmes , dans l'intérieur de Syracuse. Ceux de Timoléon et de Denys avaient été élevés dans rOrtygie, celui de Trasybule dans le faubourg

» Ce genre de monument antique , ces espèces de tombeaux rustiques taillés dans la roche même , peuvent rappeler ceux qui se trouvent dans la Grèce, près de Telmissus dans la Carie , et dont M. de Choiseul-Gouffier a donné des vues et des descriptions intéressantes dans son Voyage de la Grèce. Toute la différence qui existe entre ces monumens, qu'on peut croire d'une égale antiquité, c'est que les tombeaux de Telmissus, ainsi que ceux dont parle Corneille de Bruyn , situés près de Persépolis , sont taillés dans des rochers coupés à pic et d'une trop grande élévation pour qu'on ne puisse y arriver qu'avec beaucoup de peine et de danger , au lieu que ceux de Syracuse sont d'un abord très facile. On ne peut, au reste, douter qu'ils n'aient été également faits, à l'imitation des Perses et des Egyptiens , dans l'enfance de l'architecture , à l'époque des premiers établissemens que les Grecs sont venus faire en Sicile, c'est-îi-dire sept cents ans environ avant l'ère chrétienne ; temps où les historiens s'accordent à placer la fondation de Syracuse.

4io VOYAGE PITTORESQUE

de Ticha , et ceux d'Hiéron et d'Archimède dans

Neapolis.

On pense efifectivement que ce fut dans celte partie de Syracuse que Cicëron découvrit autrefois le tombeau d'Archimède. Cette opinion est fonde'e sur ce que dans le récit qu'il fait d'une découverte qu'il regardait comme très précieuse, Cicéron dit précisément que ce fut parmi un grand nombre de tombeaux qui se trouvaient près la porte Agragiana. Or nous voyons sur le plan même de Syracuse qu'une des parties de la ville où l'on rencontre le plus de ces vestiges de tombeaux , est à peu de distance de celle de ses anciennes portes par laquelle on devait passer pour prendre le chemin d' Agrigente. "

' Cicéron savait que , sur la tombe de ce grand homme , il devait se trouver les figures d'une sphère inscrite dans un cylindre, ^gures quArchimède avait lui-même désiré qu'on gravât sur son tombeau pour rappeler une de ses découvertes en géométrie dont il faisait le plus de cas ; savoir, les rapports qu'il y a entre un cylindre et une sphère qui y serait contenue*. On verra sans doute avec plaisir la manière dont Cicéron raconte qu'il fit cette découverte, et l'espèce d'amour-propre qu'il y apportait : Ex eadem urbe hominem homunculum a pulvere et radio excitabo , qui multis annis post fuit Archimedem. Cujus ego quœstor ignoratum ab Syracusanis , cum esse

* Une sphère est à an cylindre circonscrit aalonr d'elle comme 2 est à 3; oa bien le carré da diamètre de la sphère est au carré du diamètre d'un cyUndre qui lui est égal comme le triple de la hauteur du cyUndre est au double du diamètre de la sphère.

EN SICILE. 4ïï

Toute cette partie de l'antique Syracuse est aussi détruite, aussi ruinée que le reste de la ville, et Ton doit peu s'en étonner, puisque , dans le temps même de la questure de ce célèbre orateur, il raconte que ce fut parmi les ruines et au travers des broussailles et des épines, qu'il découvrit un monument si intéressant pour les Syracusains, et dont ils n'avaient cependant déjà

plus d'idée.

Après avoir long-temps erré, ainsi que Cicéron, i,f^'^'^;°^i;^':^ au milieu des tombeaux de Syracuse, mais sans tredeSyra-

. . 1 case,

avoir fait de découverte aussi importante que la n« 5a3. sienne , nous quittâmes cette partie de la ville pour nous rapprocher du grand port. Nous avions le

omnino negarent , septum undique et vestitum vepribus et dumetis indagavi sepulchrum : tenebam enim quosdam senariolos , quos in ejus monumento esse inscriptos acceperam , qui declarabant in summo sepulchro sphœram esse positam cum cylindro. Ego autem cum omnia co\lustrarem oculis (est enim ad portas Agragianas magna frequentia sepulchrorum ) animadverti columellam non mulium e dumis eminentem : in qua inerat sphœrœ figura et cylindri. Atque ego statim Sjrra^usanis ( erant autem principes mecum ) dixi , me illud ipsum arbitrari esse , quod quœrerem. Immisci cumfalcibus multipurgarunt et aperuerunt locum.

Quo cum patefactus esset aditus , ad adversam basim accèssimus. Aparebat epigramma exesis postcrioribus versiculorum , dimidiatis fere. Ita nobilissima Grœciœ civitas , quondam vero etiam doctissima, sui civis unius acutissimi monumentum ignorasset, nisi ab homine Arpinate didicisset. (Cic. , Tuscul. , Lib. V.)

4i2 VOYAGE PITTORESQUE

projet d'en faire le tour et d'aller voir ensuite les restes du temple de Jupiter, situé de Fautre côté; mais, en repassant devant ce beau théâtre dont nous avons déjà parlé, nous l'examinâmes encore avec plus d'attention que la première fois. En nous promenant autour des gradins, nous aperçûmes, à une. des parties latérales et sur la hauteur du stylobate, les restes encore très apparens d'une inscription grecque écrite en très grands caractères : cette découverte nous engagea à prendre une vue de cette partie du théâtre. La table sur laquelle cette ancienne inscription a été sculptée est saillante de dessus la roche même, et comme en relief Elle commençait par ces deux mots BA2IAI22A2 ^lAlSTlAOS:, qui suffisent pour indiquer que ce monument avait été construit du temps de la reine Philistide. Le reste des caractères est trop effacé pour y distinguer autre chose, si ce n'est encore le mot hpakaeos , d'où l'on peut conjecturer que ce théâtre était consacré à Hercule.

Nous redescendîmes ensuite du côté de la mer en suivant une vallée enfoncée et étroite qui y conduit. Il paraît qu'il y avait dans ce lieu une porte avec des marches pour y descendre; peutêtre était-ce une des portes du faubourg de l'Achradine. Vis-à-vis sont deux roches à fleur d'eau, appelées gli Scogli, et plus loin nous trouvâmes un autre chemin antique dans l'endroit

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qu'on nomme Buon Servizio, L'opinion vulgaire est que c'est vers cette partie de la ville que devait être située la maison d'Archimède, et la position du lieu qui domine sur l'entrée du port rend cette opinion assez vraisemblable.

Au reste, il n'y a dans cette partie de Syracuse aucun vestige de construction antique, ni du palais de Gelon , ni du grand et fameux temple d'Esculape, qui était bâti dans l'Achradine, et l'un des plus célèbres de l'antiquité. Nous voyons dans Athénée qu'on avait été obligé d'élever tout autour de ce temple, à la distance de cent pas, un grand nombre d'autels pour faciliter la quan- , tité prodigieuse de sacrifices qu'on venait y oflrir continuellement \ Tout ce côté est ruiné, au point que la roche même, qui servait de fondement aux édifices , est mangée par l'air et le laps du temps, et ressemble plutôt à des scories qu'à de la pierre. *

' Cicéron cite encore ce temple d'Esculape, en parlant d'une statue précieuse d'Apollon que Verres en ayait fait enlever. Signum Pœanis ex œde Msculapii prœclarefactum sacrum et religiosum non sustulisti ? Quod omnes propter pulchritudinem visere , propter religionem colère solehant. On sait que Péan était un des surnoms donnés à Apollon , parce qu'il présidait aussi à la médecine.

' En comparant les ruines de Syracuse avec celles dy temple de Junon Lacinie , à Crolone , et celles de Métaponte , plus anciennes que Syracuse , on voit évidemment que cette pierre morte , tendre et grossière avec laquelle ces monumens avaient

Plus nous avançâmes le long du port de Trogille, plus les traces de ces antiques murailles devinrent sensibles , et , lorsque nous eûmes passé un petit golfe près d'un lieu appelé Tonnara dl Santa dl Buonaccia, lieu où la mer, rentrant dans la ville, forme une petite anse profonde et étroite , nous retrouvâmes les fameuses murailles élevées par Denys; on les voit encore bâties par assises, alternativement de deux pierres posées en large, et deux posées en long *. De là nous revînmes traversant Tancienne ville dans sa plus grande largeur, mais sans y découvrir le moindre vestige d'antiquités : son centre , un peu moins aride, est planté de vignes et d'oliviers, avec quelques habitations modernes, mais sans nul intérêt. A en juger par le temps que nous avions

été élevés , et qui est plutôt une concrétion marine qu'une pierre de roche , résiste plus au temps , conserve mieux ses formes , que la pierre fine et vive qui formait le territoire de Syracuse , et avec laquelle elle a été bâtie.

• Au fond du port de Trogille , port toujours ouvert aux flottes des ennemis de Syracuse , et oii Marcellus avait placé la sienne , on peut distinguer la plage oii il est dit dans tous les historiens que , pendant l'échange des prisonniers , quelques soldats romains s'approchant des murailles et des tours , en mesurèrent la hauteur en comptant les assises de pierres , et particuUèrement de la tour nommée , suivant Tite Live , turris Galeagra. Ce fut , comme nous l'avons déjà dit , ce qui causa la première surprise du quartier de Ticha , et enfin , peu de temps après , la prise entière de Syracuse.

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mis à parcourir tout l'espace que contenait l'ancienne Syracuse, et le chemin que nous avions fait pour la traverser en entier, nous crûmes pouvoir la comparer à Paris pour la grandeur.

La destruction presque absolue de tous les mo- Ruines du

, -, Il , . temple de Ja-

numens de Syracuse rend plus précieux encore piteroiymle peu de vestiges qu'on en peut rencontrer, aussi n^^ai. ne pûmes-nous passer près des débris du temple de Jupiter Olympien sans prendre une vue de ses deux seuls fûts de colonnes tronquées. C'est tout ce qui existe de cet antique édifice, un des plus célèbres et des plus magnifiques de cette ancienne ville '. Ces colonnes étaient cannelées et d'une grande proportion, mais il est impossible qu'elles donnent une idée ni du plan, ni de la forme de ce monument, dont on n'aperçoit plus absolument que ce qui reste de ces deux colonnes. Le terrain où il était élevé appartient à un mo-

' Tous les historiens parlent de ce temple de Jupiter Olympien comme ayant été un des plus riches monumens de l'ancienne Syracuse. Dans le nombre des statues dont il était décoré, on remarquait surtout celle d'un Jupiter qui avait été donnée par Hiéron I"^. Elle était d'or massif, et l'on voit dans Valère Maxime que Denys le Tyran , après avoir fait enlever à cette statue uné*draperie d'or d'une grande valeur, qu'il fit remplacer par une de laine , dit en plaisantant aux Syracusains que c'était par attention pour le dieu qu'il avait fait faire cet échange, attendu que le manteau d'or devait être lourd pendant l'été , froid pendant l'hiver , et que celui de laine serait plus propre à toutes les saisons.

4i6 VOYAGE PITTORESQUE

nasière di Santa Maria ^ et n'a aujourd'hui d'autre nom que le Colonne, *

Cette partie de Syracuse, bâtie sur une éminence, entre deux marais, était autrefois comme un quartier isolé, et celui dont se saisit Imilcon. Ce général , après avoir conquis toute la Sicile , vint faire le siège de Syracuse, entra dans le port suivi de mille vaisseaux et de trois cent mille Carthaginois, pilla le temple de Cérès et celui de Proserpine , qui étaient sous les murailles de Neapolis, et vint poser son camp dans le temple de Jupiter, après avoir démoli tous les tombeaux des environs pour s'y fortifier.

La nature du lieu est effectivement très avantageuse pour un camp; mais la proximité des marais qui Tavoisinent y amène un mauvais air presque perpétuel. On voit dans l'histoire que cet inconvénient produisit un effet heureux pour Syracuse, en portant la peste dans l'armée des

' Il paraît , d'après la description qu'a faite Mirabella des ruines de cet antique édifice , qu'elles étaient bien plus entières de son temps. Cet auteur, mort en 1624, dit précisément qu'il y avait encore six de ces colonnes parfaitement conservées , et qu'on voyait clairement, par ce qui restait des débris de ce temple , qu'il avait dû en avoir douze sur sa longueur ; qu'à juger par celles encore sur pied , le fût de ces colonnes , toutes d'une seule pierre , avait vingt-cinq palmes de hauteur, sans compter les bases ni les chapiteaux ; qu'elles étaient d'ordre dorique , et d'une proportion telle que trois hommes avaient peine à les entourer.

EN SICILE. 4iy

Athéniens pendant qu'ils en faisaient le siège ; et une autre fois dans le camp des Cartliaginois. Elle y fut si terrible a l'époque de ce siège, que tous ceux qui en étaient attaqués devenaient furieux : les malades se multiplièrent tellement que, dans l'impossibilité de les secourir, il fallut laisser les morts sans sépulture. Ce spectacle effrayant augmenta encore le mal; la terreur et le désespoir s'emparèrent du reste de l'armée. Enfin, ce fier Imilcon, qui, après avoir ravagé la Sicile, était venu comme en triomphe faire le siège de Syracuse avec mille vaisseaux et trois cent mille soldats, se vit obligé de mendier la pitié de Denys , de lui payer trois cents talens, et de fuir à la faveur de la nuit après avoir abandonné ses alliés, laissant cinquante mille morts sans sépulture : poursuivi par la peur jusqu'à Carthage, il eût été trop heureux de n'y pas aborder.

Le théâtre où s'étaient passés de tels événemens, le souvenir qu'ils en présentent à l'esprit quand on se retrouve sur les lieux, y portent une impression qu'on n'éprouve point ailleurs, et font encore frémir, quoique tant de siècles les séparent de nous.

La proximité où nous nous trouvions de la pe- Vue prise sur tite rivière de F Anapus , qui se jette dans le grand prt dTpon port à peu de distance du temple de Jupiter, ''^^Ij^r^' nous engagea à l'aller reconnaître de plus près;

nous prîmes donc une barque et arrivâmes bientôt à son embouchure. Ce fleuve, tant cité par les historiens, n est plus qu'unruisseau tranquille, une petite rivière de vingt-quatre pieds de largeur sur douze à quinze de profondeur, à l'endroit où elle se jette dans le port.

Jamais promenade ni aucun pays ne nous parurent plus agréables à parcourir. En remontant l'Anapus, les tristes et lugubres tableaux dont nous nous étions occupés s'effacèrent d'euxmêmes , et de plus rians leur succédèrent. Les rives du fleuve se rétrécirent, et nous nous trouvâmes à l'ombre des cannes et des roseaux. Cette espèce de plante est effectivement si élevée, et en si grande quantité le long de cette petite rivière, qu'on se croirait au milieu d'un taillis épais. L'eau sur laquelle nous vQjragions s'éclaircissait de plus en plus par son extrême tranquillité, et, semblable au cristal le plus limpide, à peine pouvions-nous apercevoir son courant; enfin nous arrivâmes à l'endroit où la fontaine de Cyanée vient se joindre a l'Anapus. ' Da papyrns. Abandonnant le fleuve pour suivre le cours de la fontaine , nous y trouvâmes bientôt le papy-

» On voit dans la fable que la nymphe Cyanée , compagne de Proserpine , fut changée en fontaine pour avoir voulu s'opposer k l'enlèvement de la déesse. Cette fontaine devint un objet de vénération chez les Syracusains ; son culte était , en quelque façon, lié, par les traditions fabuleuses, à cehii

rus, cette plante curieuse et anciennement si utile , qui n'existe que sur les marais que forme le Nil dans ses débordemens et dans les eaux de cette fontaine tranquille et ignorée. *

La plante était alors dans sa beauté ; presque Le papyrus errante sur l'eau , elle n'est attachée par ses ra- prèsnature, cines , ni au fond ni au bord de la fontaine. C'est °° ^^^' par ces faibles et délicates racines que le papyrus pompe la substance qui lui est nécessaire, de la même manière dont se conservent les fleurs que

de Proserpine, et nous voyons dans Diodore que, tous les ans , les habitans de Syracuse venaient sacrifier des taureaux AU temple de cette nymphe , situé à peu de distance de la fontaine.

' Les botanistes distinguent plusieurs espèces de plantes aquatiques du même genre que celle qui croît en Egypte , et qui est particulièrement connue sous le nom depapjrus. Elles diffèrent entre elles par l'élévation et la force de la tige, ainsi que par la beauté et l'étendue du panache qui la termine ; variétés qui peuvent dépendre du climat autant que des lieux marécageux où elles croissent. Il paraît même , suivant Pline , qu'indépendamment du papyrus du Nil , il croissait encore sur les bords de ce fleuve une autre espèce de plante aquatique dans le même genre, à laquelle il donna le nom de sari , et qui venait , dit-il , abondamment en Sicile, dans la Calabre etl'Apulie, mais moins forte et moins élevée que le papyrus, qui ne croissait qu'en Egypte. Strabon annonce encore une autre espèce de papyrus dans les Indes. Il y a tout lieu de croire que cette dernière est la même qui croît dans l'île de Madagascar, et qui nous a été apportée par M. Poivre. Ces différentes plantes sont réunies par les botanistes sous le nom générique cyperus.

4io VOYAGE PITTORESQUE

nous faisons venir en hiver dans des vases : il se reproduit, se multiplie comme les marcottes de nos ognons de fleurs, et le pied qui fait toufl'e et qui baigne dans l'eau , est pre'cisëment de la même forme et de la même couleur.

11 sort de chaque rejeton un seul brin triangulaire, qui va en diminuant vers le sommet de la tige, et peut avoir, dans le bas de la plante , de deux à trois pouces de largeur sur chaque face du triangle : cette tige est couverte d'une enveloppe ou pellicule très mince et très légère, qui s'éclate avec le temps, et laisse épanouir une houppe verte formée de brins de la grosseur d'un fil commun, qui croissent et se subdivisent à mesure que la tige s'élève, et enfin il parait à la pointe de cette frange une fleur verte d'une finesse presque imperceptible dans le moment de la floraison : c'est celui de la perfection de la plante.

Sa crue est depuis cinq jusqu'à dix pieds, d'une tige droite, bien filée, et terminée par cette espèce de houppe ou de panache, qui a quelquefois quinze pouces de longueur, et qui est d'un eftet très agréable. Cette tige paraît d'abord avoir quelque solidité, mais son écorce, quoique assez ferme et fort lisse , est composée de fibres dont le tissu couvre une moelle spongieuse qui s'affaisse et se détruit, dès qu'elle n'est plus imbibée de l'eau qui la nourrit. La mort de chaque brin entraîne celle de son ognon et des

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racines qui lui étaient attachées, et produit à la fin , par la quantité qui s'en amoncelle, comme autant de petites îles qui finiraient par couvrir toute la fontaine, si on ne prévenait cet inconvénient en les séparant.

Les habitans des environs de Syracuse ne font d'autre usage de cette plante que pour lier le grain dans le temps des récoltes, bien différens en cela de leurs ancêtres, et bien éloignés de l'industrie avec laquelle les anciens avaient su l'approprier à différens usages, tous plus utiles les uns que les autres. Nous voyons dans Pline qu'indépendamment du papier qu'on fabriquait avec le papyrus d'Egypte, invention à laquelle, suivant cet auteur, les hommes étaient redevables du commerce de la vie civile et de la mémoire des événemens ' , une partie de la plante pouvait servir

' Cum chartœ usu maxime humanitas vitœ constet et memoria. (Plin. , Lib. XIII, §. 21. )

Les sentimens ont varié non seulement sur la manière dont les anciens s'y prenaient pour former avec le papyrus une espèce de tissu qui a été le seul papier connu pendant tant de siècles , mais même pour décider quelle était la partie de la plante qui était plus particulièrement employée. Pline , si intéressant à lire dans toutes les descriptions qu'il nous a laissées en parlant des procédés des arts chez les anciens , ne s'étant pas expliqué très clairement sur celui-ci, et ayant négligé des détails qu'il regardait sans doute comme inutiles de son temps, et qu'il serait cependant aujourd'hui si curieux de savoir.

Nous avons cru devoir d'abord transcrire en entier un

de nourriture , et on en retirait un suc agréable et salutaire. Propre à revêtir ou construire des barques légères, de son écorce on faisait des voiles et des cordages : on avait encore eu l'art

des passages de Pline les plus importans sur cette matière, ainsi que la traduction qu'en a donnée le comte de Caylus. Texuntur omnes tabula madente Nili aqua; turbidus Uquor vim ^lutinis prœbet in re , cum primo supinœ tabulœ scheda adlinitur, longitudine papy ri quœ potuit esse resegminibus utrimque amputât is ; transversa posita craies pcragit ; premitur deinde prœlis , et siccantur sole plagulœ , atque inter se junguntur , proximarum semper bonitatis diminutione ad deterri mas : numquam plures scapo quamvicenœ. (Plin. , Lib. XIII.)

« Tous les papiers sont tissus sur une table par le moyen « de l'eau du Nil, dont on les humecte : ce liquide, trouble « et limoneux , fournit en effet une bonne colle. On forme «t d'abord sur la table horizontale une feuille de la longueur «t de la tige du papyrus, autant que les rognures faites de part » et d'autre ont pu le permettre ; cette feuille est croisée par M une autre posée transversalement. On les met ensuite à la H presse , et on fait sécher ces lames ou feuillets h la chaleur «< du soleil, après quoi on les joint toutes ensemble, les meilu leures d'abord , ensuite selon qu'elles diminuent de bonté , «« enfin les plus mauvaises. Il n'y a jamais plus de vingt de ces t( lames dans une tige. »

M. le comte de Caylus rend compte également et avec la même pcécision de tous les détails que Pline nous a laissés à ce sujet, et dont il paraît résulter que c'était uniquement la tige du papyrus qu'on était venu à bout de diviser et de séparer par lames ou feuillets très minces , et dans toute la hauteur de la plante. Réunissant ensuite ces différentes bandes , et les posant transversalement l'une sur l'autre, on en formait une sorte de tissu plus ou moins parfait et plus ou moins étendu , suivant la grosseur et la beauté de la plante. C'était

d'en former des nattes et différentes sortes d'habillemens. *

Il faut, pour la croissance du papyrus, toutes les circonstances qui se rencontrent dans ce pays : un climat chaud, une belle eau profonde, et assez tranquille pour ne point froisser ses racines délicates par un courant rapide , qui, par des dé-

donc ce tissu , cet assemblage de lames réunies qui composait le papier des anciens; ils en formaient, en les collant et les réunissant les unes au bout des autres , de longs rouleaux , auxquels ils donnèrent le nom de volumen , volumina , du mot volvere, rouler.

Ces papiers variaient par conséquent dans leur largeur : les plus beaux avaient treize pouces de large j celui qu'on nommait hiératique, ou sacré, eu avait onze ; celui de Says en avait moius; et enfin le plus commun n'avait que six pouces de largeur.

Pline ne fait nommément aucune mention de l'emploi qu'on pouvait faire du papyrus de Sicile , et il est certain que tout le papier employé à Rome était d'abord fabriqué en Egypte , d'où on le transportait dans celte ville pour y être perfectionné et retravaillé suivant les différens usages auxquels on le destinait. Aussi nous voyons que ces papiers prirent par la suite des dénominations romaines ; il y avait le papier d'Auguste , celui de Livie , de Fannius , qui devait être le nom de quelque papeterie célèbre; d'amphithéâtre, etc.

Proximum amphitheatricœ datumfuerat a confecturœ loco. Exccpit hanc Romœ Fannii sagax officina, tenuatamque curiosa interpolai ione principalem fecit e plebeiâ , et nomen ei dédit.

• Ex ipso quidem papyro navigia texunt, et e libro vêla, tegeiesquc , nec non et vestem , etiam stragulam acfunes ; manduni quoquc crudum, decociumquc , succum tantum dévorantes, (Plin. , idem.)

4j4 voyage pittoresque

bordemens ou des decroissemens subits, les exposerait h toucher la terre, à laquelle elles n ont point assez de force pour s'attacher. Celte plante autrefois si célèbre, qui n'occupe dans l'Europe qu'un mille de longueur du cours de cette fontaine, semble n'y exister que comme une curiosité; il ne serait même point hors de vraisemblance de croire, qu'attendu son utilité, elle n'y eût été apportée d'Egypte, et envoyée à Hiéron par Ptoléméc, qui avait des liaisons, et une grande intimité avec ce prince.

Après que nous eûmes passé le papyrus, nous nous trouvâmes dans une immense prairie noyée d'eau , et que nous n'aurions pu parcourir qu'avec notre barque : les plantes et les fleurs couvraient également et le cours de la fontaine et le fond de la prairie, qui n'était qu'un vaste marécage. Enfin nous arrivâmes à la source, qui est un grand bassin d'une limpidité si parfaite, qu'on y distingue le plus petit poisson , à trente pieds de profondeur, parmi de grandes plantes touffues qui croissent au fond des eaux et qui y produisent en quelque sorte l'effet d'un bosquet qu'on verrait à vol d'oiseau. Ces poissons, autrefois consacrés par le culte accordé à la nymphe , sont encore protégés aujourd'hui par la profondeur et la limpidité de son eau. '

' L endroit où la fontaine prend sa source est effectivement d'une profondeur très considérable. On lui donnait autrefois.

EN SICILE. 4îi5

Ayant heureusement trouvé un endroit un peu plus ferme et plus solide que le reste de la prairie ou nous pûmes aborder , nous y élevâmes une tente près de cette belle fontaine , dont le cristal n'est pas troublé de la plus petite bulle d'air, et qui, malgré le volume énorme d'eau qu'elle donne, ne forme pas un seul bouillonnement. Après nous être reposés quelque temps à l'ombre des grands roseaux dont nous étions entourés, et avoir bu d'excellent calabrèse de Syracuse, dont nous avions eu la précaution de nous munir, nous reprîmes gaîment notre navigation , et ne rentrâmes dans la ville qu'à la nuit.

Nous n'entendions parler depuis long-temps à Vae des grot- Syracuse que de la vallée et des grottes d'Ispica erd'une^plrqui sont dans les environs de cette ville, comme cLtKlt! étant un des lieux des plus curieux de la Sicile. ^'H^'

Les détails que nous en entendions faire nous donnèrent le désir de les connaître, et, quoique nous ayons été plus d'une fois trompés dans des recherches pareilles, la crainte d'emporter des regrets nous détermina à en faire le voyage.

dans le pays , le nom de piscina. Depuis , par corruption , on en a fait lapisma. Rien n'est au reste plus agréable que le cours de cette charmante fontaine , ainsi que celui de l'Anapus; il ne manque à cette partie des environs de Syracuse, et à tout ce canton, que des hommes pour le cultiver, et en faire un lieu de délices.

ri

Nous partîmes donc en conséquence un matin à la pointe du jour. Nous traversâmes d'abord la plaine qui est au midi de Syracuse; cette plaine y couverte de vignes et d'oliviers, nous conduisit dans une campagne pierreuse , jusqu'aux approches du fleuve Casibili , qui coule dans une petite vallée et la rend très fertile.

Nous cherchâmes vainement dans toutes ces campagnes la Via Helorina. On nous en avait parlé comme d'une des plus anciennes voies des Romains , dont on voyait encore des parties assez entières en Sicile : nous ne pûmes la découvrir. A trois milles plus loin, nous aperçûmes, sur le bord de la mer, de grands espaces, des champs entiers tapissés d'un vert tendre et frais ; on nous dit que c'étaient les plantations de sucre du prince de Monte Leone , le seul propriétaire du pays qui cultive encore par magnificence cette production en Sicile. '

' La plante à sucre , telle qu'elle croît en Sicile , est mince et ne s'élève qu'à sept pieds ; elle vient par touffes séparées, ressemble au roseau par la feuille , et à la canne par le jet Les nœuds s'éloignent les uns des autres à mesure que le brin s'élève de la terre. Chaque nœud a un œil productif, et le pied demande à être perpétuellement arrosé comme le riz. En le travaillant , on relève la terre à l'entour , ce qui fortifie et grossit le pied de la plante , fait développer les boutons des premiers nœuds , et produit des brins ; elle commence à croître au mois de février, et ne se recueille qu'au mois de décembre , aux approches de Noël , temps oii l'on coupe la

Nous nous rendîmes de là à Avola, qui n'est qu'à un mille plus loin et à seize de Syracuse. Cette ville, qui autrefois était bâtie sur une montagne ,.se vantait d'être l'Hybla major, si célèbre par son miel; mais tant de villes en Sicile veulent être l'ancienne Hybla,. qu'on ne peut rien décider à cet égard. Nous en avions trouvé deux autres dans notre tournée qui ont la même prétention^ Hybla Megara près de Milli, et Paterno près de l'Etna. Avola ayant été ruinée absolument par le tremblement de terre de 1693, ses habitans abandonnèrent le lieu où elle était située, à cause de son élévation, et en choisirent un autre dans la plaine , où ils bâtirent leur nouvelle ville, au milieu d'un territoire fertile, abondant en g.rains, en fruits, et principalement en amandes, dont ils font un commerce considérable.

canne à quatre pouces de terre , pour en multiplier les plants. On détache de la touffe les jeunes brins , qu'on replante sans racines comme un morceau de bois qu'on enfoncerait en terre. Quoique les cannes ne fussent pas encore à leur parfaite maturité , elles nous parurent avoir un goût et une saveur agréables. La partie supérieure a un acide qui ne tient que fort peu de la nature et de la douceur ordinaire du sucre ; on la taille, et on la donne pour nourriture aux animaux, qui l'aiment beaucoup. Toute la partie de la plante voisine de la terre est ligneuse et presque sans goût. C'est dans le fût de la canne qu'est contenue une substance moelleuse, qui produit celte liqueur miellée et glutineuse dont on fait le sucre , en la faisant cuire h plusieurs reprises , et la purifiant ensuite.

Après avoir dîné à Avola, nous partîmes pour Noto, qui n'est qu'à six milles par-delà, dans une campagne riche et couverte d'arbres. L'ancienne Noto, capitale du canton, et qui avait donne' son nom à cette division de la Sicile, était bâtie à six milles de la nouvelle, au sommet d'une montagne. Elle fut renversée de fond en comble par le même tremblement de 1693, qui détruisit Catane , Lentini et Avola, et détermina les habitans à transporter leurs demeures où elles existent aujourd'hui. La ville nouvelle, placée sur une plate-forme, semble n'avoir été destinée qu'à loger un peuple de prêtres et de religieuses ; car on ne voit d'édifices finis et un peu remarquables que des églises et des couvens.

Comme le chemin que nous avions à faire n'était pas très connu , et que nous craignions de nous égarer, nous crûmes devoir prendre un guide à Noto, qui nous conduisit le lendemain à Rosolini, village à quatorze milles plus loin; nous eûmes encore quelques milles à parcourir au milieu d'un désert pierreux et inculte où l'on ne voit que quelques caroubiers épars. C'est à la suite de ce pays sauvage , et après avoir traversé une partie de plaine assez unie , que le terrain s'affaissant tout à coup , nous nous trouvâmes transportés dans une vallée profonde, mais aussi riche et aussi abondante en productions que le pays qui y conduit est sec et aride. Nous descen-

dîmes un sentier périlleux le long de la roche coupée à pic qui borde celte vallée, située à cent pieds du niveau que nous venions de quitter. Dans le fond de la vallée , nous trouvâmes une fontaine abondante qui arrose de grands arbres et coule par des canaux taillés dans le roc, ce qui donne à ce lieu , situé dans la partie la plus âpre et la plus brûlée de la Sicile, toute la verdure et la fraîcheur de l'intérieur des Alpes en été.

Nous jouissions de l'agrément du pays qui nous entourait sans en apercevoir encore la curiosité, lorsqu'exaniinant avec plus d'attention , nous vîmes, dans la partie latérale exposée au midi, et fort dégradée par les injures et l'impression de l'air, une multitude infinie de petites chambres qui étaient entaillées dans la roche par étage de dix à douze l'une sur l'autre.

La partie opposée avait été également travaillée et habitée ; mais placée plus à l'ombre, elle avait souffert moins de dégradations. Nous fûmes curieux d'aller l'examiner de près , et nous parvînmes , non sans quelque peine, à entrer dans les ouvertures qui étaieni le plus à notre portée; nous y trouvâmes des chambres entières dont les embrasures des portes étaient conservées avec une coulisse de chaque côté pour y glisser vraisemblablement des planches avec lesquelles les habitans s'y renfer^ niaient.

43o VOYAGE PITTOPxESQUE

Presque toutes ces chambres sont à peu près carrées, avec des angles arrondis, et peuvent avoir environ dix-huit pieds de long sur six de large et six de hauteur. Vis-à-vis de la porte on voit une espèce de niche, et dans chacune de ces niches est figurée à peu près une mangeoire, avec un anneau entaillé dans le roc , qui servait sans doute à attacher ou une vache ou une chèvre. A côté de la porte, il y avait une espèce de baignoire ou de bassin creusé dans le sol , et audessus une ouverture à hauteur d'appui pour laisser entrer le jour et l'air quand la porte était fermée : dans presque toutes ces chambres, on voit encore sur une des faces latérales une excavation de trois ou quatre pieds de profondeur sur six de long, qui, suivant toute apparence, était destinée au coucher.

A l'entour de chacune des chambres, nous vîmes des espèces d'anneaux grossièrement taillés dans le mur pour suspendre difFérens ustensiles, et de petites entailles creusées de quelques pouces pour y déposer des lampes ou d'autres objets. Nous trouvâmes dans quelques unes une espèce de buffet , sur lequel il y avait une petite plateforme ronde avec un canal à l'entour, et un échappement pour les eaux , mais tout cela si dégradé et originairement si mal fait, qu'il est bien difficile d'en deviner l'usage.

Tel est le plan et la forme du plus grand

nombre de ces sauvages habitations; elles n'étaient au reste séparées entre elles, pour la plupart, que par une cloison très légère, et de l'étage supérieur par un plancher également mince. Les petits sentiers qui conduisaient aux portes de l'étage d'en-bas étaient obliques et masqués de broussailles et d'épines, de façon que l'abord en «tait devenu très difficile; et, quant aux étages élevés, il est certain qu'on ne pouvait y monter ou en descendre que par des échelles de corde.

Nous parcourûmes trois milles de la longueur de cette vallée, qui, à ce qu'on nous dit, en a plus de huit, en trouvant toujours les mêmes excavations dans le même ordre et de la même forme; quelques unes cependapt avaient une seconde chambre derrière la première, et d'autres qui communiquaient à l'étage supérieur par une ouverture ronde comme celle d'un puits : des trous qu'on voit dans l'épaisseur de la roche servaient sans doute à mettre des échelons pour tenir lieu de marches d'escalier.

Nous visitâmes tout ce qui fut à portée de l'être, sans négliger même les lieux où l'on ne pouvait arriver qu'en grimpant avec peine, mais sans y rencontrer aucune différence , pas une ligne droite, pas un angle d'équerre, pas une voûte cintrée ni de surface plane. La seule chose qui nous étonna, fut de trouver dans des demeures aussi rustiques et aussi sauvages ,

des fragmens de vases de terre grecs de la plus grande finesse. Dans le fond de la vallée nous vîmes plusieurs tombeaux, creusés dans des pierres longues de cinq pieds quelques pouces sur quinze pouces de large, et dans Tintérieur de ces lombes, des os pétrifiés, avec une grande quantité de fragmens de vases d'une grosse terre rougeâtre.

En continuant nos recherches dans la vallée , nous fûmes surpris de rencontrer plusieurs de ces grottes encore habitées, comme elles avaient pu l'être dans les plus anciens temps, et par des êtres tout aussi sauvages. Les enfans s'enfuyaient à notre approche, et criaient de désespoir en nous voyant entrer dans la cabane de leurs pères, malgré toutes les démonstrations d'amitié que nous pûmes employer pour les rassurer et leur donner quelque confiance.

Notre projet étant d'emporter une vue de cette curieuse vallée , nous nous arrêtâmes dans l'endroit qui nous parut être le plus pittoresque, et que nos guides nous dirent être connu sousle nom de Château d' Ispica. hes rochers sont, dans cette partie, escarpés et coupés à pic dans toute leur hauteur. Toutes les premières chambres y paraissent avoir été ouvertes par la chute du rocher. On en peut compter huit dans cet état, dont on ne voit que le fond; une entre autres nous parut avoir dû servir de cuisine, aux marques du feu

qu'on y apercevait, et à une espèce de petit fourneau dont on distinguait encore la forme; on montait au second étage par un escalier intérieur, le seul qui existe dans la vallée; il n'y a pas, au reste, plus de recherche dans la partie que nous avons dessinée que dans toutes les autres; la seule diflërence est dans b communication des étages l'un au-dessus de l'autre, mais sa position au centre de la vallée peut faire croire que ce devait être le logement du chef de la peuplade. ^

Le nombre infini de ces cases, creusées dans les rocliers qui bordent cette vallée depuis Spacafurno jusqu'à Modica, ne peut laisser aucun doute qu'elle n'ait été occupée autrefois par un peuple très nombreux, quiy vivaitsans connaître ni employer d'autre manière de se défendre, et d'autre ruse que celle de se cacher, en s'escarpant et s'incrustant, pour ainsi dire, dans le rocher.

L'histoire nous donne pour premiers habitans de la Sicile les Lestrigons et les Sicaniens. Les Lestrigons, qu'elle a dépeints comme des hommes gigantesques dont on ne sait trop l'origine , et les Sicaniens , qui étaient des peuples venus d'Espagne. Elle dit que, se disputant sans cesse les plaines de Lentini et les contrées abondantes de l'Etna, les Sicaniens furent obligés de les céder aux Lestrigons , qui les chassèrent et les

obligèrent d'aller occuper la partie du midi. Serait-ce dans la vallée d'Ispica , qui est à la côte du midi , que seraient venus se retirer les Sicaniens en se cachant dans ce désert , pour échapper à la poursuite de leurs redoutables ennemis. Tout porterait à croire au moins que ce devait être à une époque très reculée, et même avant le temps où il y eut des villes bâties en Sicile.

Le génie de l'homme est d'imiter ce qu'il a vu , et de chercher à se donner ce qui a déjà été à son usage. Qu'on envoie des Européens dans un désert, ils y bâtiront une ville, feront des maisons plus ou moins ressemblantes à celles où ils seront nés ; mais ils n'habiteront jamais longtemps le trou d'un sauvage. On doit donc faire remonter le temps où cette partie de la Sicile a été ainsi habitée a la première antiquité, et au temps où l'Ile n'était couverte que de peuples pasteurs, ou d'un peuple subjugué, sans défense, et réduit à se cacher pour échapper au vainqueur. /

Il est encore assez vraisemblable que ces espèces d'habitations ont pu, dans la suite des temps et à différentes époques, servir de retraite à des troupes vaincues et poursuivies qui y trouvaient un asile; ce qui a pu arriver soit du temps des Grecs, soit au temps où les Romains eurent à envoyer en Sicile de grandes armées contre ces esclaves révoltés qui , après avoir perdu toutes

les villes qu'ils avaient soulevées, tenaient encore la campagne, disparaissaient et reparaissaient au moment qu'on les croyait détruits. Ce pouvait être alors une retraite assurée pour des barbares qui allaient s'y réfugier ; mais il nous parut très singulier d'y retrouver de malheureux bergers qui, sans rien changer à leur première forme, en font encore leur habitation unique, sont aussi farouches que leurs ancêtres, vivent, comme eux, de lait, de fruits et de choux,' qu'ils cultivent au fond de la vallée, attachent leurs vaches et leurs chèvres aux mêmes lieux et aux mêmes anneaux, couchent à la même place, et semblent effrayés à la vue d'un homme qui porte un habit.

Ces pauvres gens , lorsque le hasard leur amène quelques étrangers, s'imaginent qu'ils ne viennent dans leur retraite que pour y chercher des trésors, et nos guides eux-mêmes étaient assez tentés de le croire. Cependant le coucher du soleil, et la fraîcheur très malsaine de ces déserts, nous surprirent au milieu de nos travaux, et nous obligèrent de quitter, quoique avec regret, un lieu qui nous offrait de tous côtés les sites les plus pittoresques et les plus singuliers. Nous remontâmes donc à cheval pour retourner à Syracuse.

Après avoir repassé à Eosolini , nous nous acheminâmes du côté de la mer, et descendîmes dans

RoinM d'an le richc vallon où coule le fleuve Helorum , au- ZT^.'t jourd'hui Abisso, qui l'arrose en été, l'inonde %\Tu^- en hiver, et en fait une des campagnes les plus faiiedwAihé. abondantes de la Sicile. On retrouve dans tout

Biens , com- j j • • '

mandés par ^e pavs la vérité Ordinaire des descriptions geon« 528. graphiques de Virgile. Nous traversâmes le fleuve, qui avait encore quatre pieds d'eau après une sécheresse de cinq mois. Nous montâmes sur une terrasse élevée entre FAbisso et une autre petite rivière appelée YAsinaio, dans le même lieu où les Athéniens furent faits prisonniers par les Syracusains , là où Tarmée athénienne, exténuée de fatigue et de soif, se trouva arrêtée par les marais, et où enfin le malheureux Nicias, apprenant la défaite de Démosthène, rendit son bouclier à

Gilippe.

Nous vîmes dans ce lieu les restes d'une colonne, ou plutôt d'une aiguille ou pyramide arrondie, qu'on croit avoir été élevée comme un trophée en mémoire de cet événement célèbre dans l'histoire de la Sicile, et qui arriva la troisième année de la quatre-vingt-onzième olympiade, quatre cents ans environ avant Jésus- Christ.

Ce monument, qu'on aperçoit encore de loin, dans le lieu le plus apparent de tout le canton, présente à sa base un socle carré d'environ quinze pieds de large sur sept pieds de hauteur, la plus grande partie en étant recouverte aujourd'hui par

EN SICILE. 43y

l'amoncellement des terres ou des broussailles qui l'environnent. Sur cette base, construite de pierres énormes, s'élève une espèce d'aiguille, dont le noyau a été composé d'abord d'un massif de briques et de maçonnerie , et recouvert ensuite par un parement de pierres, qui, malgré leur grosseur et la solidité de leur construction, sont en partie tombées et dégradées.

Ce qui reste de ce monument respectable, et auquel on doit donner plus de deux mille ans d'antiquité, s'élève encore à la hauteur de quarante ou quarante-cinq pieds, mais le sommet en est détruit, et aura été vraisemblablement renversé par quelque tremblement de terre.

Nous repartîmes le lendemain de Syracuse, en sortant par la porte de Trogille , et après avoir traversé tout le fond du port, nous trouvâmes vis-à-vis la péninsule de Tapse, aujourd'hui Ponta di Manghisi, les restes d'un autre monument qu'on dit avoir été élevé en mémoire de la fameuse victoire de Marcellus et de la conquête de laSicile. Quoiquele temps ait beaucoup plus ruiné celui-ci, et que chaque jour encore on en enlève des pierres, on distingue pourtant la forme du piédestal, qui a dix-sept à dix-huit pieds de largeur, sur autant de hauteur. Il était terminé par une doucine et par une corniche, au-dessus il y a un petit socle, ou un amortissement qui servait de base à une colonne de seize pieds neuf pouces

de diamètre : il ne reste que sept pieds du fut de la colonne, encore est-elle tellement dégradée qu'il faut l'examiner de bien près pour en connaître la forme circulaire. On ne voit pas dans rhistoire que les Romains aient fait élever aucun trophée à cette occasion ; on sait seulement que le camp de Marcellus, pendant le siège de Syracuse 5 était dans cette partie ; ainsi rien ne s'oppose a ridée que ce soit en l'honneur de ce héros qu'il aura été élevé. *

Ce monument délabré ne nous offrant rien d'intéressant , nous nous mimes en route , n'ayant que le temps nécessaire pour gagner Carlentini , où nous devions aller coucher. Le premier endroit que nous rencontrâmes en partant de Syracuse est Melilli, bâti près du fameux mont Hybla, si renommé par la bonté de son miel : malgré toute sa réputation , ce miel ne nous parut pas aussi bon que celui de Malte , ni meilleur que celui de Narbonne ; ce qui peut venir du peu de soin que les habitans mettent à le préparer. Ils soignent cependant les mouches , les portent à la montagne pendant Tété, et l'hiver les descendent dans la plaine , en

* Fazelli dit que , de son temps , cette espèce de pyramide existait encore en entier , mais qu'un tremblement de terre , arrivé en i5{2 , en renversa une grande partie , cause certaine et évidente de la destruction de presque tous les anciens édifices de la Sicile.

les divisant au printemps, au lieu d'attendre qu'elles se séparent d'elles-mêmes. On les tient dans des paniers de canne, qui se transportent avec facilité, et s'entassent commodément dans un petit espace sous quelques rochers, à une belle exposition. Serait-ce la réputation de ce miel, et son abondance, qui a fait donner autrefois à cette ville le nom de Mililli , ou les plantations de sucre ou cannes miellées qu'on y cultivait autrefois ?

On appelait la montagne qui était située tout auprès, et à peu de distance de la mer, Hibla Megara, à cause de la ville de Mégare. Cette Megara fut bâtie par les Grecs de Mégare, ville del'Achaïe, et elle bâtit à son tour, cent ans après sa fondation, la ville de Selinunte. L'histoire rapporteque Dédale y creusa une piscine, au travers de laquelle le fleuve Alabon passait avant de se rendre dans la mer.

Nous étions conduits par un abbé érudit, qui nous déclamait des passages de Thucydide, voyait Mégare encore dans sa beauté, et avait bien de la peine à en montrer deux pierres l'une sur l'autre. Nous trouvâmes effectivement une si grande quantité de mattoni, que nous ne pûmes douter qu'il n'y eût dans ce lieu d'anciennes constructions. Une grande digue moderne retient encore le fleuve Alabon, qui sert a faire tourner un moulin, mais au lieu de reproduire la

ïi

44o VOYAGE PITTORESQUE

piscine de Dédale, il ne forme plus que des marais puans, qui répandent un fort mauvais air dans tout le canton. Nous crûmes cependant découvrir, à force de chercher, la trace des murailles de Fancienne Mégare; elles sont démolies jusqu'au niveau du sol, mais on peut encore juger, par ce qu'on en voit, que la ville était carrée et très petite. On l'avait bâtie sur une petite plage, et tout-à-fait au bord de la mer : c'est tout ce que nous en pûmes voir. Nous dirigeâmes ensuite notre marche sur Carlentini , laissant à peu de distance, et sur notre droite, la ville d'Augusta , bâtie dans le treizième siècle par l'empereur Frédéric.

Augustaest située sur une péninsule, au fond d'un grand golfe : on y a ajouté un château pour défendre le port^ qui est un des plus grands de la Sicile , et depuis peu le gouvernement a fait dégarnir d'artillerie les deux bastions de Syracuse , pour en porter la plus grande partie à Augusta, ce qui n'y serait cependant pas plus utile qu'à Syracuse, l'une et l'autre de ces villes étant bien peu en état de se défendre en cas d'attaque. Il est certain que le roi de Naples , avec le peu de troupes qu'il entretient en Sicile, défendrait diflicilement l'entrée de ce royaume, et que ce qu'il y a de places servirait plutôt de retraite et d'asile à des rebelles qu'elles ne pourraient résister à un ennemi puissant qui voudrait y faire une invasion..

Nous suivîmes ensuite un beau vallon , dans lequel coule une rivière qui, tombant sur des plans différens, forme à chaque instant des cascades bruyantes et de petits lacs tranquilles, où, après s'être divisée , elle fuit en . petits ruisseaux, qui produisent dans tout ce canton rimage de l'abondance et d'un printemps éternel. Nous arrivâmes à Villa Armondi, bourg assez joliment bâti sur un monticule formé par une ancienne éruption volcanique^ dont la lave est rougeâtre, spongieuse et moins dure que celle de l'Etna. La nuit nous surprit dans ce bourg, et nous arrivâmes à Carlentini presqu'à tâtons, et par un chemin fort difficile. Cette ville fut bâtie par Charles -Quint, qui voulait en faire un quartier général de ses troupes en Sicile, mais le projet en est resté à l'élévation des murailles .

Les maisons de Carlentini sont si basses, que les rues ressemblent à un camp. Trois mille habitans, sans commerce, y vivent assez misérablement. Nous descendîmes le lendemain à Lentini, autrefois Leontium, ancienne et célèbre ville, bâtie par les Chalcydiens, dans le même temps que Catane. Cette ville, autrefois rivale de Syracuse, est réduite maintenant à quatre mille citoyens,' qui habitent sur une très petite partie des ruines de Leontium. Le mauvais air qui règne à l'entour empêche la population de s'y accroître, malgré

Fabondance en tout genre des productions de son territoire.

Leontium eut ses tyrans comme Syracuse, et fut toujours son ennemie; c'était la patrie du célèbre rhéteur Gorgias, qui étonna les Athéniens mêmes par son éloquence : ce fut lui qui leur persuada la malheureuse expédition de Wicias. Dans la suite, Leontium tomba au pouvoir des Syracusains. La position de son château et l'abondance du pays rendirent toujours cette ville une place importante aux différens peuples qui habitaient la Sicile. Ce fut le tremblement de terre de 1695 qui acheva de la détruire, et qui la réduisit à l'état de misère où elle est actuellement.

On ne peut voir une image plus complète du désastre et de la dévastation : le terrain même semble avoir été comme retourné. L'ancienne ville, qui était bâtie sur quatre collines, n'offre plus qu'un sol traversé par plusieurs ravins, où l'on découvre encore quelques débris de murailles, seuls restes qui indiquent et attestent le lieu où elle a dû être située autrefois. Le château était élevé sur une roche isolée et opposée â la ville; il avait été comme taillé dans le roc , et par la suite bâti et rebâti selon les temps et les différentes manières de combattre. Les ruines qu'on y voit actuellement ne peuvent laisser connaître sa forme antique , mais elles annoncent que ce-

lui qui y aura été construit dans des temps plus modernes devait être très fort , tant par son site même que par la solidité de sa construction.

A trois milles de Lentini, nous rencontrâmes un lac immense appelé 5/wère. Ce lac appartient au prince de Butera , et lui rapporte trente-six milles livres de rente par la quantité considérable de poissons de toute espèce qu'on y pêche chaque année, et surtout une espèce appelée cefalu^ qui ressemble au barbeau. *

Nous partîmes de Carlentini après dîner , et descendîmes bientôt dans le riche pays de Leontium, appelé aujourd'hui ;7Zm/ze de Catane, la plus fertile en blé de toute la Sicile. Cette plaine, de douze milles de large sur vingt de profondeur, formait anciennement les champs des Lestrigons; elle est partagée et arrosée par le Simeto,

■ Il se fait encore, dans les environs de ce lac, une chasse aux oiseaux de rivière qui est assez amusante. De grand matin , les oiseaux qui sont au lac Bivière passent aux Pantini, autres lacs à quelques milles de là; après les avoir tirés commodément au passage, on Iq^ va chasser tout le jour dans de petites barques, et le soir on revient les tirer au second passage , lorsqu'ils reviennent au grand lac. Ce genre de gibier est si abondant et si varié , qu'à chaque mois de l'année on en trouve de nouvelles espèces : souvent même les chasseurs tuent des oiseaux qu'ils ne connaissent pas. On peut assurer que ce serait, à l'entrée de l'hiver, temps du passage des oiseaux, un séjour infiniment curieux pour des amateurs d'histoire naturelle j on y voit, entre autres , le corlieu ou courlis rouge , dont le plumage est du plus beau pourpre , et d'une grande beauté.

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une des plus grandes rivières de l'île , qui roule dans ses eaux une quantité d'ambre jaune et noir, qu'on va chercher à son embouchure dans la mer, et que les habitans de Catane travaillent avec assez d'adresse.

La cause de l'extrême fertilité de ces champs de Leontium, qui rendent depuis dix jusqu'à cinquante pour un des grains qu'on y sème, est aisée à apercevoir dans la nature même du terrain , composé d'une terre grasse avec un mélange assez considérable de cendres de l'Etna. Ces sels, renouvelés continuellement parles exhalaisons nitreuses dont l'air des environs de ce volcan est imprégné, rendent, si l'on peut se servir de cette expression, jusqu'à l'atmosphère productive. Toutes ces causes, jointes à la douceur du climat , en ont fait une terre tellement fertile, que le blé y vient naturellement et sans nulle sorte de culture : c'est peut-être ce qui a fait croire que c'était en Sicile qu'on avait commencé à connaître l'usage de cette plante; on en retrouve effectivement dans plusieurs endroits , mais cette espèce de blé, étant abandonnée et se reproduisant d'elle-même, doit s'abâtardir faute de culture. '

* Cette espèce de blé sauvage ne s'élève qu'à quatre pouces de terre sur une paille noueuse, qui n'est ni lisse ni droite, comme celle du blé ordinaire. Lors de la maturité , cette paille se rompt facilement ù l'endroit des nœuds, et laisse tomber

De retour à Catane, nous y passâmes quelques jours, tant pour nous reposer que pour prendre congé du prince de Biscaris, et le jour où nous en partîmes, nous dînâmes à laci, petite ville bien bâtie et très peuplée, où on fait quantité de soie, qu'on travaille et fabrique de différentes manières. On trouve en général dans cette ville plus d'activité et d'émulation que dans toutes celles de la côte du midi.

laci fait remonter son origine jusqu'aux temps fabuleux, et tire son nom d'Acis, amant de Gala thée, que le géant Polyphême écrasa dans un moment de colère, en lançant sur lui un rocher! Une autre chronique du pays est qu'un roi Acis ayant bâti cette ville, à laquelle il avait donné son nom , eut une guerre à soutenir contre un prince lestrigon, qui le vainquit et le tua, ce qui a donné lieu à la fiction de Polyphême.

l'épi, qui n'est composé ordinairement que de trois grains recouverts de trois enveloppes très fortes; elles font chacune le tour du grain, et se terminent par une barbe courte, rude et ferme, qui, au lieu de se dresser comme dans l'épi de l'autre blé, se dirige horizontalement et en sens contraire. Le grain en est petit , long et sec , il a une peau épaisse , et la partie farineuse d'un grand blanc ; son goût est le même que celui de notre blé. On dit , dans le pays , qu'en le cultivant il change de nature, et qu'en trois ans il ressemble au grain ordinaire. Cependant l'espèce en est différente , puisqu'on en trouve non seulement à travers les pierres , mais dans les champs de blé les plus abondans , sans qu'il y ait perdu en rien de sa qualité âpre et sauvage.

n" Sag.

Quoi qu'il en soit, la ville d'Acis ou d'Iaci a bien changé de sol , et celle d'à présent est sûrement bien au-dessus de l'ancienne, si l'on en juge par son élévation actuelle au-dessus du niveau de la Escalier taillé mer, et en comptant les différentes laves dont on "^dTmarr distingue les couches, en descendante curieuse rampe qui va de cette ville au Caricatore.

Nous partîmes d'Iaci l'après-diner, et continuant de traverser ces antiques laves, nous arrivâmes à Legiari, où commence la plaine. Nous passâmes une petite rivière appelée Fiume Freddo, formée, dit la fable, du sang d'Acis écrasé par Polyphême ; de là nous traversâmes le Cantara, et vînmes passer une partie de la nuit aux Giardini sous Taorminum, où nous montâmes avant le jour. Nous eûmes encore le plaisir de nous trouver au lever du soleil à cette superbe avant-scène du théâtre dont nous avons donné des vues dans le second chapitre de ce Voyage , et d'où l'on voyait dans ce moment le sommet de l'Etna se colorer dans les nues , tandis que les vallons et les plaines du reste de la Sicile étaient encore dans l'ombre et l'obscurité.

Après avoir admiré ce volcan redoutable, que nous vîmes alors sous un nouvel aspect, et déjà couvert des frimas de l'hiver, nous primes congé de lui et de Taorminum , que nous ne pouvions abandonner sans regrets. Nous vînmes de là dîner à Fiume di Nisi, après avoir traversé plusieurs

montagnes , au milieu desquelles on rencontre différentes espèces de raines : on en exploite quelques unes d'antimoine, qu'on nous assura très abondantes, et l'on en trouverait sans doute de tous les métaux connus, car on nous fît voir des échantillons de plomb, de cuivre, de soufre, d'or et d'argent, tirés de cette partie des montagnes de la Sicile; mais ces trésors sont heureusement encore renfermés dans le sein de la terre, et ce pays a bien d'autres richesses à cultiver avant de sacrifier aux mines le peu de population qui laisse en friche une grande partie de sa surface.

Nous arrivâmes de bonne heure à Messine, où la première nouvelle qu'on nous apprit fut que nous aurions encore une quarantaine à essuyer en repassant en Italie. Cette triste nouvelle nous rappela de fâcheux souvenirs , mais il fallut bien prendre notre parti, et nous armer de patience. En attendant, et avant de quitter tout-à-fait la Sicile, nous formâmes le projet d'aller faire une course légère jusqu'au phare ou cap Pelore, un des trois angles ou promontoires de l'île, et qui n'est éloigné que de douze milles de Messine.

Nous prîmes une barque pour ce petit voyage ; chemin faisant, nous achetâmes de grosses murènes , ou espèces de lamproies , qui sont délicieuses sur ces parages; tandis qu'on nous les accommodait dans le village du Phare , nous

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allâmes examiner quelques antiquite's qu'on venait de découvrir en plantant des arbres dans un jardin. Nous vîmes presqu'à la superficie de la terre des ruines de murailles et de constructions antiques , revêtues de marbre , avec un pavé en mosaïque blanche et unie. A quelque dislance de là on avait découvert une grande chambre circulaire, qui autrefois était vraisemblablement une étuve*, puisqu'on y voyait encore des conduits de chaleur faits en briques , et qui formaient un double fond à la muraille. Les ouvriers, en travaillant, avaient rencontré quelques monnaies antiques, mais peu curieuses; elles étaient romaines et du temps de Constantin. En s'enfonçant dans les terres, on trouve un grand lac salé, sur le bord duquel on voit aussi à la surface de la terre des vestiges de grandes murailles bâties de même en mattoni, et qui servent aujourd'hui de soubassement à la maison d'un paysan.

On assure à Messine que ce fut dans ce même lieu qu'on découvrit les grosses colonnes qui décorent la nef delà cathédrale, et qu'elles faisaient partie d'un temple antique. L'histoire ne parle que d'un temple de Neptune, bâti à Pelorum , par le géant Orion , fils de ce dieu ; antiquité bien reculée, et surtout bien fabuleuse , d'autant plus que toutes ces ruines, qui nous parurent être de fabrique romaine, pourraient bien avoir appartenu à une maison de campagne de quelque pré-

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teur ou questeur de Messine : au reste, il serait bien aisé de s'en assurer par des fouilles et des recherches nouvelles, qui seraient très faciles à faire; car la terre n'est, dans cet endroit, qu'un sable léger où l'on n'aurait a creuser qu'à très peu de profondeur: mais le peu de goût qui existe a Messine pour ces sortes de découvertes pourra laisser encore long-temps un voile sur les antiquités de Pelorum.

Notreprincipalobjetdecuriosité,dansla course que nous étions venus faire à ce cap, était d'en examiner la construction, et de nous assurer encore si tous les systèmes, toutes les discussions qu'on a élevés sur la rupture du détroit de Messine , et sur ces tranches correspondantes des montagnes opposées de la Calabre et de la Sicile , avaient quelque fondement; mais il nous parut que rien n'était moins vraisemblable, et qu'ils avaient été imaginés par des hommes peut-être très savans, mais qui jamais n'étaient venus sur les lieux.

Il en est de même du prétendu élargissement du détroit, qui rend, dit-on, les écueils de Charybde et deScylla moins dangereux qu'autrefois. Mais on peut penser, au contraire, que ces écueils ont toujours été tels qu'ils sont, ou à peu près, et dans le même lieu, Charybde à l'entrée du port de Messine, Scylla à douze milles de distance, de l'autre côté du détroit, et dans une suite de ro-^

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