‹ Voyage pittoresque a travers l'Isthme de SuezChapitre 11 sur 17 · P LAN CH K XII · texte numérisé non relu

P LAN CH K XII

:HEL MARI AM * TOl'SSOl'M.

A TRAVERS L’ISTHME ILE SUEZ

Le seuil du Sérapeum s’élève à 9 mètres au-dessus du niveau de la mer. Le canal était piqueté sur ce point avant la lin de l’année 1862. Le canal d’eau douce, dirigé vers Suez, devait suivre presque parallèlement le tracé du canal maritime et permettre de transporter les approvisionnements sur tous les chantiers. Douze mille hommes, à cette époque, concentrés sur la première section du canal d’eau douce, venaient d’assurer les communications entre Toussoum et Ismaïlia. « Ces douze mille hommes, dit le rapport de l’ingénieur, ont dans les mois de novembre et décembre prolongé le canal d’eau douce sur une longueur de 10 kilomètres. Depuis plus d’un mois le campement de Toussoum est approvisionné d’eau douce. Les travaux, sur ce point, sont presque tous en remblai. Une rigole d’alimentation précède toujours les contingents de quelques kilomètres. Au lur et à mesure que le canal se termine, la rigole d’alimentation est conduite plus loin; les fellahs arrivant ont ainsi leur approvisionnement d’eau amplement assuré. Avant de quitter les lieux, plusieurs centaines d’hommes sont détachés pour procéder à un nouveau prolongement de la rigole pour ceux qui vont succéder, et il en sera ainsi jusqu’à Suez. » Les fellahs avaient commencé la grande tranchée, et l’on se reposait en eux pour voir se renouveler, là, ce qui s’était passé à El Guisr, lorsque s opéra la substitution du travail des machines au travail des hommes» Sur tout le parcours du canal les travaux étaient assez avancés pour recevoir les dragues; mais au Sérapeum le « travail à sec » semblait le seul possible. Il fallait enlever, ainsi, sur ce point, 3 millions de mètres cubes de déblais, et par les moyens ordinaires , avec des armées d’ouvriers recrutés librement»

M. Lavalley tourna et retourna ce problème dans tous les sens et s’en rendit maître par une de ces solutions qui étonnent, tant elles paraissent simples... après qu’elles ont été trouvées : Le canal d’eau douce passait près du Sérapeum, et précisément la pente naturelle de cette dérivation artificielle du Nil se trouvait, là, presque de niveau avec les ondulations supérieures du seuil. M. Lavalley fit donc exécuter, du canal d eau douce jusqu’au centre du Sérapeum, un branchement, sorte de déversoir destiné à inonder la hauteur du seuil et permettre le travail des dragues.

Dans une conférence faite en février 1867, l’associé de M. Lavalley, M. Rorel, que la mort a frappé à la veille même du triomphe, — M. Rorel parlait ainsi de ces lacs artificiels et des travaux exécutés : ce Ces lacs étaient assez profonds pour pouvoir y employer le système ordinaire des dragues, desservies par des bateaux -porteurs plats. On pouvait donc faire fonctionner au Sérapeum le système de dragages, et, au lieu d’un grand nombre d’ouvriers, n’avoir plus besoin d’en employer qu’un nombre restreint travaillant

dans les meilleures conditions.

« On pouvait craindre que l’eau ne tiendrait pas suffisamment dans ces terrains perméables formés de sable léger, qu’elle fût absorbée et que l’évaporation fût trop considérable pour que le débit du canal d’eau douce permît d’alimenter les lacs. Cette objection nous tenait à cœur, et ce n’est pas sans défiance que nous avons abordé ce problème. Toutefois, un examen sérieux nous a convaincu que la chose était possible. Ce sol de sable contient des particules calcaires très-fines. De son côté, l’eau du Nil est toujours chargée de limon, et après une première absorption le mélange de poussière calcaire et de limon du Nil retient les eaux en rendant le sable imperméable. C’est ce que l’expérience prouve tous les jours, et, grâce à ces deux circonstances, nos lacs tiennent parfaitement l’eau. U y a quelque temps nous aurions dit : cc Voilà ce que nous allons faire, cela réussira; » j’ai la satisfaction de pouvoir dire aujourd’hui : « Cela a réussi. »

cc II y a trois lacs à la surface du Sérapeum, continue M. Bore!. Deux sont remplis à l’heure qu’il est, on commence le remplissage du troisième. L’ensemble de ces trois lacs contiendra 4 millions de mètres cubes d’eau et nous pourrons y loger plus de 2 millions de mètres cubes de déblais provenant de la partie supérieure du Sérapeum. Cinq dragues sont déjà arrivées pour faire ces déblais et flottent actuellement dans les rigoles aboutissant aux lacs. Elles sont desservies par 30 bateaux-porteurs. Les dragues sont établies de

façon à pouvoir creuser jusqu’à la profondeur de 8 mètres en contre -bas du niveau de l’eau dans laquelle elles flottent. Les eaux du canal d’eau douce étant à 6 mètres au-dessus des eaux de la mer, lorsque les dragues auront creusé à 8 mètres elles auront abaissé le fond de la tranchée à 2 mètres au-dessous du niveau de la mer, c’est-à-dire à une profondeur suffisante pour qu’elles continuent de flotter, alors que le niveau de l’eau douce se sera abaissé jusqu’au niveau de la mer et confondu avec lui.

cc Les lacs d’eau douce resteront fermés jusqu’à ce que les dragues aient creusé la

tranchée à 8 mètres de profondeur.. Cela fait, nous laisserons les lacs se vider, d’un côté

dans la Méditerranée, de l’autre dans la mer Rouge. Les eaux s’abaisseront jusqu’à ce que les dragues flottent au niveau des eaux de la mer. Les dragues, travaillant alors dans l’eau de mer, creuseront à la profondeur de 8 mètres au-dessous de ce niveau et termineront ainsi le travail, desservies par les mêmes bateaux-porteurs de déblais qui iront se vider, alors, non plus dans les lacs artificiels, mais dans le lac Timsah. »

Ce programme a été suivi de point en point, avec une sûreté d’opération remarquable. Et le canal maritime, aujourd’hui terminé, donne passage, au fond de la tranchée, aux plus grands paquebots. Ce campement du Sérapeum, resté sur la hauteur, est devenu en même temps la station du canal maritime et du canal d’eau douce, grâce au branchement de ce dernier, qui vient jusqu’au bord de la tranchée.

Après le seuil du Sérapeum commence la dépression des lacs Amers. Un barrage monumental retient les eaux de la Méditerranée pendant que les ingénieurs et l’entrepreneur des travaux préparent le gigantesque déversoir au moyen duquel les eaux envahiront les lacs régulièrement.

A TRAVERS L’ISTHME DE SUEZ

Quand les premiers explorateurs s’aventurèrent dans cette immense dépression de terrain qui commence immédiatement après le seuil du Sérapeum, ils virent d’abord comme un large ruban d’une blancheur éclatante dessinant, sur le terrain, une sorte de délimitation en forme de golfe. Des quantités considérables de coquilles accumulées n’avaient pu être rapportées et délaissées là que par les vagues de la mer Rouge. L’isthme, jadis, s’arrêtait donc à cette limite?

La commission scientifique attachée au corps expéditionnaire que Bonaparte conduisit en Égypte avait été frappée d’un tel état de choses, et le rapport des savants examine, avec de minutieux détails, la topographie des lacs Amers pour assigner à leur assèchement des dates historiques. Il est incontestable que les coquillages abandonnés aux lacs Amers sont analogues à ceux qui vivent encore dans les eaux de la mer Rouge, et que l’état dans lequel ces débris se trouvent actuellement est en tout semblable aux dépôts de même nature vus et étudiés sur les points du golfe Arabique d’où l’eau s’est retirée.

Par quelle révolution la mer a-t-elle abandonné l’ancien golfe de Suez? Un tremblement de terre a-t-il soulevé le fond entre le seuil du Sérapeum et remplacement où s’étend la ville de Suez, et dans ce cas l’ancien golfe, devenu bassin intérieur, s’est-il

évaporé? Telle est, parmi beaucoup de conjectures, la supposition la plus vraisemblable et surtout la moins démentie par les faits scientifiques. Mais il est hors de doute que l’isthme s’arrêtait là dans les temps anciens. Hérodote, qui décrit l’istliine, donne des indications desquelles il résulte que, de son temps, l’isthme n’avait pas plus de 90 à 95 kilomètres de largeur et que la mer Rouge entrait dans les terres par un golfe de 50 kilomètres d’étendue. Il y a, de cela, deux mille ans !

Cette dépression a nom ce lacs Amers » parce qu’elle se divise en deux bassins distincts. Le premier bassin — en descendant des hauteurs du Sérapeum est a 9 mètres au-dessous du niveau de la mer et il a 25 kilomètres de longueur. Le second est a G mètres environ au-dessous du même niveau et il a 15 kilomètres de longueur. Les sondages pratiqués dans les ce petits lacs Amers x> ont donne, a la surface, du sable et du sulfate de chaux, avec argile plus ou moins mélangée de quartz. Ceux pratiqués dans les « grands lacs » ont donné, en outre des mêmes éléments, un banc de sel d’une épaisseur considérable.

On voyait distinctement dans les deux bassins les lignes isométriques de la marée haute

et de la marée basse; on y rencontrait les sédiments d’un gravier mis en mouvement par le

flot, ainsi qu’un banc horizontal de coquillages agglomérés, de 20 centimètres depaisseui.

Le banc de coquillages était revêtu d’une espèce d efflorescence de 4 centimètres, privée

VÜYA ( r E PU TOIA K SUIE

de toute cohésion, formée d’une matière saveur, ressemblant à de la magnésie.

blanche, très-légère, dépourvue de toute espèce de

Les lacs Amers étaient presque entièrement desséchés à T exception des plus bas points, qui conservaient un peu d’humidité, ce qui rendait, en ces endroits, le sol mou, inconsistant, marécageux.

L’aspect de ces lacs immenses, sans eau, était singulier. Des ondulations se succédaient, formant de lentes vallées où des plantes vivaces croissaient. De grandes parties étaient couvertes d’immenses croûtes gypseuses cristallisées de 40 centimètres à 1 et 2 mètres d’épaisseur. Par la dilatation , ces couches gypseuses, ne trouvant plus l’espace nécessaire, s’élaient partout soulevées et redressées, donnant ainsi l’image du plus inextricable chaos.

Les bas-fonds étaient un mélange boueux de sables, de gypse et de sel marin.

Vers le sud, les lacs changeaient de nature. Aux gypses succédaient des sables gypseux plus ou moins agglutinés, des argiles gypseuses, des lentilles d’un calcaire très-compacte à ciment madréporique et qui contient, empâtés dans sa masse, des coquilles de la mer Rouge à l’état subfossile, des moules de lithodomes présentant une certaine ressemblance avec des

noyaux de dattes pétrifiés.

Le premier bassin, envahi par les eaux, devait former une véritable mer intérieure. Dans le second bassin, qui n’avait que 6 mètres de profondeur, les dragues avaient à creuser un chenal.

Quand les eaux de la mer Méditerranée eurent traversé le seuil du Sérapeum, se heurtant au barrage, l’ordre fut donné de construire le cc déversoir » appelé à régler l’écoulement des eaux dans les lacs. Devant la Société des ingénieurs civils, à Paris, M. Lavalley décrivait ainsi, à l’avance, le mode qu’il avait adopté pour assurer le remplissage des lacs Amers : « C’est de la mer Méditerranée que nous devons tirer l’eau nécessaire pour le remplissage des lacs Amers. Ma première idée avait été de commencer dans le courant de cette année (1868); mais je me suis décidé à garder l’eau douce plus longtemps dans le Sérapeum et à reculer le remplissage des lacs Amers, en me fondant sur ce que plus nous retarderions le remplissage, plus grande serait la section ouverte entre la Méditerranée et la mer Rouge, et plus nous pourrions donner d’eau; de sorte que si je commence plus tard, le remplissage marchera plus vite. J’ai donc calculé la quantité d’eau que je pourrais donner avec la section qu’aura le canal au 1er février, et une certaine vitesse d’écoulement qui ne compromettra pas les berges. J’ai aussi calculé la pente nécessaire pour produire cette vitesse d’écoulement, ou autrement la quantité dont le niveau de l’eau devrait être abaissée au-dessous de celui de la Méditerranée, tant au Sérapeum que sur les différents points du canal, pour produire cette vitesse. Cet abaissement de niveau aurait gêné la manœuvre des porteurs de déblais dans le seuil, j’ai trouvé que ce débit ne peut s obtenir qu’à la condition de produire une dénivellation assez grande. Je me suis décidé à réduire le débit, à ne prendre à la Méditerranée qu’une quantité plus faible et insuffisante pour remplir les lacs Amers, et à trouver le supplément dans la mer Rouge, du côté de Suez.

et Un déversoir à poutrelles ou aiguilles permettra de régler le débit de façon que ,

A TRAVERS L’ISTHME DE SUEZ

quelle que soit la hauteur de la marée , la vitesse dans le canal soit constante et telle que les berges n’en soient pas attaquées. »

Le 18 mars 1809, le déversoir était construit et prêt à laisser tomber les eaux de la Méditerranée dans les lacs Amers.

Le 7 avril, le souverain de l’Égypte faisait connaître à M. de Lesseps son intention d’être àlsmaïlia le 14. Ce jour-là, en effet, Son Altesse Ismaïl partait du Caire et entrait en gare, à lsmaïlia, à 4 heures, où Elle était reçue par le président de la Compagnie et le Viceprésident, M. Ruyssenaers. La foule, accourue* salua le khédive de vives acclamations. Le

cortège traversa la ville au milieu d’une double haie de soldats égyptiens, pendant qu’une salve de vingt et un coups de canon annonçait à tous l’événement.

Devant le chalet de M. de Lesseps, le khédive daigna recevoir des mains de M110 Voisin un bouquet fraîchement cueilli dans les jardins d lsmaïlia. La fanfare de la Ville accompagnait une cantate composée par deux agents du télégraphe, MM. Thévenet et Lavesvro;

« Après avoir accueilli ces hommages avec sa bienveillance ordinaire, a écrit un témoin, Son Altesse Ismaïl monta de nouveau en voiture avec M. Ferdinand de Lesseps et M. et Mmc Charles de Lesseps, et se rendit, en passant sous un charmant arc de triomphe mauresque, à l’appontement où il devait s’embarquer pour se rendre à son chalet.» Nous avons dit, dans un chapitre précédent, le bal improvisé qui eut lieu dans cette résidence, le lendemain.

Le khédive partait le 16 pour Port-Saïd et y arrivait à 4 heures et demie du soir, tous les navires étaient pavoisés. Le Mahroussah et le Mohamed- Ali, énormes steamers égyptiens mouillés dans le port, saluèrent le souverain par une salve d’artillerie. L’active population de Port-Saïd encombrait les quais et manifestait chaleureusement son enthousiasme au moment où Son Altesse mettait pied à terre. Le débarcadère du transit était orné d’un arc de triomphe et d’un faisceau d’engins maritimes groupés avec art; au pied du phare un autre trophée représentait les travaux du canal.

Le 17, Son Altesse quittait Port-Saïd pour lsmaïlia.

Le 18, Elle se rendait directement jusqu’à l’entrée des lacs Amers, où tout était disposé pour la grande opération si impatiemment attendue.

A 11 heures, sur un signal donné par le khédive, les poutrelles du déversoir étaient ouvertes et les flots méditerranéens entraient pour la première fois dans les lacs. Ceux qui assistaient à cette cérémonie étaient vivement émus par la grandeur du spectacle et du tait. L’aspect général du tableau avait un caractère de sévérité qui ajoutait à la majesté

de la scène. Ce flot écumant, de 100 mètres de largeur, se précipitait dans ce bassin béant dont le regard ne pouvait atteindre les limites, là où le désert menaçant et désole allait

devenir une mer.

M. Ferdinand de Lesseps dit au khédive : « Moïse avait ordonné aux eaux de la mer de se retirer, elles lui ont obéi; sur votre ordre, elles rentreront dans leur lit. »

Revenu au Sérapeum, le souverain adressait le télégramme suivant à son ministre des

affaires étrangères à Paris :

« Sérapeum, 18 mars 1869, 1 heure 10 minutes du soir .

« Je viens de visiter le parcours du canal et j'ai assisté à l'entrée des eaux de la Méditerranée dans les lacs Amers. Je rentre au Caire plein d’admiration pour ce grand oeuvre et de confiance dans son prompt achèvement.

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