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LE QUAI DE SUEZ; ARRIVÉE DE LA MALLE DES INDES

A TRAVERS L’ISTHME DE SUEZ

après avoir traversé l’Eevnte en eh e min fw rü ,, , .. .

bn enenun ae lei . Ve vaste caravansérail porte à son mât les

couleurs de la Grande-Bretagne.

Apres 1 hôtel, sur le quai, un hangar tout en longueur est la « station du chemin de 1er. » Un train est la, tout formé, qui attend. La locomotive est prête à s’élancer sur la voie qui la conduira jusqu’à Alexandrie. Quelquefois ce « train » reste immobile pendant des journées entières, comme dans l’attente d’un ordre tardif. Le mécanicien ne quitte pas des yeux sa chaudière que les chauffeurs alimentent, et le conducteur est fidèle à son poste, jour et nuit. L’animation est dans la gare; les houilles s’accumulent sous le hangar; des barques viennent transborder leurs chargements de coraux dans Jes wagons; la cloche sonne le départ des trains réguliers de voyageurs; — Je train principal, toujours sous vapeur, demeure comme indifférent à toute cette activité... Mais un signal vient d’être hissé au mât; vite quelques pelletées de houille à la locomotive ; le mécanicien, les chauffeurs, le conducteur du train, sont à leur poste. Un canot à vapeur, de forme bizarre, coupé droit à 1 arrière, quitte les bords du quai et met le cap vers la mer: une grande agitation se produit partout.

Lest qu on vient de signaler l’entrée en rade du paquebot qui porte cc la malle des Indes. »

Le canot à vapeur a accosté le paquebot et revient chargé de voyageurs, portant le packet ! La locomotive siffle, le train s’ébranle, en route! On s’était préparé à cette manœuvre depuis trois jours. Un second paquebot, dans le port d’Alexandrie, et, lui aussi, sous vapeur depuis trois jours, n’attendait que « la malle » pour lever l’ancre. Et quelle responsabilité pour celui qui accompagne ce trésor! Chaque minute perdue est considérée comme une faute, et l’Angleterre n’admet pas, par principe, les excuses du conducteur. Que la marée, basse au moment de l’arrivée du paquebot en rade de Suez, n’ait pas permis au canot a vapeur d’aller prendre la malle à bord du steamer ; que le train d’attente n’ait pas assez de pression pour quitter la gare immédiatement; que les rails, posés à plat sur le désert, se soient disjoints et aient arrêté le convoi ; que le Khamsin ait accumulé les sables dans les tranchées où passe le rail-way ; que la nuit ait surpris le train en route et l’ait arrêté; que des retards se soient produits dans le trajet; qu’enfin le paquebot, à Alexandrie, surpris par l’arrivée de «la malle» ait perdu quelques heures à appareiller... qu’importe ceci et cela à ceux qui attendent le packet de l’Inde : ils constatent le retard, s’en plaignent, et c’est tout. L’ouverture du canal de Suez a dû être bénie de tous ceux par la main de qui passait le packet, ce trésor! Le paquebot venu de Bombay ira désormais directement à Liverpool.

Au delà du hangar de la station, lequel est très-bas, se dresse la ville avec ses maisons blanches et carrées et ses minarets montant vers le ciel. Les montagnes de l’Attaka paraissent descendre jusqu’à la mer, tant l’air est pur et les moindres détails perceptibles.

Par un appontement de bois, près de la gare, on met pied à terre.

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La ville dans laquelle nous allons pénétrer doit déjà de grands bienfaits au canal maritime. Suez semblait condamnée à la mort : chaque année on constatait une diminution notable dans le chiffre de sa population et le transit de la « malle des Indes » n’y avait amené qu’un certain nombre d’Européens attachés au service des compagnies de navigation.

On appelait Suez la ce ville de la soif» et on laissait tomber d’elles-mêmes, sans les réparer, ses vieilles maisons désertées, lorsque le chemin de fer vint lui rendre un peu de vie. Cette renaissance a été constatée par Berchère : « Suez, depuis six ans que je ne l’ai vue, écrivait le peintre en 1862, s’est beaucoup transformée. Son quai, vers la mer et le fond du golfe, s’est garni d’une rangée de maisons presque européennes, et je ne retrouve plus le petit pavillon de la douane que j’avais vu autrefois, et qui, blanchi à la chaux, était des plus jolis, avec les ballots de marchandises entassés pêle-mêle, les figures groupées sur les marches ou à J'ombre des murs, les barques arrêtées au débarcadère... Suez a été dotée d’un chemin de fer qui lui apporte aujourd’hui l’eau du Nil : elle peut enfin satisfaire la soif qui la dévore depuis qu’elle existe, et attendre avec patience la source que va lui amener le canal d’eau douce; mais les baraques, les magasins en planches, les chantiers de charbon de terre, le grand chalet que le vice-roi se fait construire aux portes de la ville, détruisent un peu l’unité imposante qu’offraient le désert et les montagnes.

«Disons-nous, malgré cela, que la civilisation est une belJe chose. Si l’on écoutait cette maudite engeance des peintres à la poursuite du pittoresque, on ne verrait que des ruines, des guenilles, des maisons sans toit, et pas le moindre dock, la moindre maison irréprochable, régulièrement assise et régulièrement bâtie.

« Voilà la Suez moderne, appelée encore à bien d’autres transformations par le canal maritime.

« Ce qui n’a pas changé, c’est la vieille ville, avec ses grands cimetières, ses dômes blanchis à la chaux et ses maisons de briques et de terre qui se découpent sur la belle montagne de l’Attaka; ce sont ses bazars avec leurs cafés et leurs boutiques, remplis de gens de tous pays : — noirs, Bédouins, Levantins, Arabes du Hedjaz à l’ample robe en drap rouge , au turban aplati , à la cout’fîeh de soie jaune , aux sandales attachées par des lanières de cuir vert enjolivées de broderies.

« Ce que Suez a gardé, c’est son ciel incomparable et d’une lumière exquise, ses côtes de l’Arabie, blondes, dorées comme le miel, sa mer glauque d’un indéfinissable azur où frissonnent et courent des moires d’or et d’argent; c’est sa belle couronne de montagnes, les eaux de son golfe qui se perdent au désert, — lapis enchâssé dans l’or; — c’est

l<i brise qui aous arrive sur le dos de Ja mer poissonneuse, apportant avec elle une haleine chaude et remplie de parfums qui vous fait rêver aux îles des épices, aux rivages de l’Inde et aux pays des tropiques. »

L eau du Ail arrivait a Suez dans de grandes caisses chargées sur les wagons du chemin de fer. Le canal d eau douce, que M. Ferdinand de Lesseps avait amené à Ismaïlia, devait descend! e jusqu a la mer Rouge, en suivant presque parallèlement le tracé du canal maritime. En décembre 1863, ce travail était achevé sur toute sa longueur de 89 kilomètres, d’Ismaïlia à Suez, et sa profondeur de 1 mètre 50 à letiage. Le 29 décembre eut lieu l’inauguration.

Un barrage artificiel avait été installé à environ 1 kilomètre du golfe. Près du déversoir s’élevait une estrade pavoisée sur laquelle prirent place le vice-président de la Compagnie, M. Ruyssenaers; un administrateur, M. Corbin de Mangoux ; le chef des fellahs travailleurs, Ismaïl-Rey; le gouverneur de Suez, les ingénieurs divisionnaires et, tout autour, un grand concours de population. « Messieurs, dit l’ami et le représentant de M. de Lesseps, il n’est pas besoin de remonter bien haut dans le passé pour se rappeler que cette plage aujourd hui si animee était dans un isolement complet. Il y a trente ans a peine que le nom même de la ville de Suez était presque ignoré en Europe. Un large désert la séparait de l’Égypte même; les rares voyageurs qu’y amenait la curiosité ne rencontraient dans ses murs que quelques marins ou quelques pêcheurs, et ne voyaient dans cette belle rade que de lourdes barques aux formes antiques attendant nonchalamment des colis destinés aux villages de la côte , ou des pèlerins musulmans pour Djeddah et la Mecque.

a Un homme de courage et d’intelligence, le lieutenant Waghorn, entrevit le premier quelle était la haute destinée de Suez. Il démontra à l’Europe que le passage vers l’Inde par l’Egypte et la mer Rouge était facile et qu’il était plus court. Aussi le nom du lieutenant Waghorn restera-t-il à jamais lié à l’histoire de cette ville, à laquelle il apporta le premier élément de sa prospérité future.

« Une route carrossable fut bientôt établie et permit le développement d’un commerce de transit immédiatement si considérable, qu’il nécessita bientôt la construction d’un chemin de fer.

a Vous avez devant vous les grands résultats de ces voies de communication. De magnifiques steamers apportent chaque jour des centaines de voyageurs, des passagers, des cargaisons entières de riches marchandises venues de l’extrême Orient. La ville s’est développée, des constructions nouvelles s’élèvent de tous côtés, des arsenaux de réparation s’établissent, un bassin de radoub se creuse et recevra bientôt les navires de tous pavillons.

« La ville de Suez est donc lancée dans une prospérité toujours croissante où rien désormais ne pourra l’arrêter.

« Et cependant, Messieurs, pour que le développement de cette prospérité se fît sans souffrance il lui manquait une condition essentielle, l’eau douce.

« Le gouvernement égyptien, dans sa haute sollicitude, faisait les plus grands sacrifices pour envoyer du Caire, par le chemin de fer, l’eau nécessaire à Ja subsistance des habitants de Suez; mais l’accroissement de la population, de la navigation, la prospérité même de la ville rendaient la tâche tous les jours plus difficile.

« Il était réservé à la Compagnie universelle du canal de Suez d’atteindre ce but, penne ttez-moi de le dire, glorieux, et d’apporter à cette ville la seule chose qui lui manquât pour arriver rapidement au grand avenir qui l’attend.

« Aujourd'hui l’eau bienfaisante du Nil est arrivée à Suez : la ville est désormais affranchie de toute crainte; sa population peut s’accroître sans danger, sa navigation peut s’augmenter dans les proportions les plus considérables ; au milieu des sables brûlants qui l’entourent, elle ne redoute plus de manquer d’eau douce.

« Le Nil est à sa porte; le Nil qui ne tarit jamais, qui transforme ce qu’il arrose, et qui apportera la \ ie et la fécondité où règne le désert.

« C’est donc une grande fête pour cette ville égyptienne que celle à laquelle nous assistons aujourd’hui, et qui restera gravée dans la mémoire reconnaissante de sa

population.

« Je suis sûr d’être l’interprète fidèle des sentiments de notre cher Président, de vous tous, de la population de Suez et, j’ose le dire, du commerce du monde entier, en vous proposant de porter un toast de Vive reconnaissance à celui dont le puissant concours et la haute position ont permis à la Compagnie d’achever cette première partie de son utile entreprise : A S. A. Ismail ! »

Un coup de pioche fit sauter le barrage, et les « eaux vivifiantes du Nil béni », suivant l’expression d’Abd-el-Kader, se déversèrent avec fracas dans les eaux du golfe Arabique. Une barque, montée par l’ingénieur qui avait dirigé le travail, inaugura la voie nouvelle aux applaudissements de tous, suivie d’une seconde barque qui venait directement de l’intérieur de l’Égypte, de Zagazig. « Le Nil à Suez, écrivait l’un des témoins de cette scène, c’est la civilisation portée au cœur de l’Arabie, dans les pays baignés par la mer Rouge. Ce sont des infidèles — - c’est le nom qu’on nous donne ici — affranchissant du fléau de la soif les fidèles, les pèlerins qui se rendent aux cités saintes! Aussi ai-je vu un des plus vieux habitants de Suez, né dans cette ville, un musulman dans toute la force du terme, demander à serrer la main de l’ingénieur, M. Cazeaux; il se courbait jusqu’à terre et avait presque l’air de l’adorer. Hier encore cet homme niait la possibilité de conduire le Nil à la mer Rouge; il prétendait que Dieu seul, Allah, pouvait opérer ce miracle; des chrétiens l’ont exécuté et Dieu le leur a permis; il sont donc aussi des enfants d’Allah? »

Ce que fut, pour la ville de Suez, cet événement, le consul de France, M. Emerat, le disait avec l’éloquence des chiffres, dans un rapport à son gouvernement: «11 se consommait à Suez, écrivait-il, au minimum pour 1,200,000 francs d’eau par an : 1e chemin de fer en apportait pour 800,000 francs, sur lesquels le gouvernement égyptien perdait 400,000 francs. Les chameaux en amenaient des fontaines pour 400,000 francs. La Compagnie du canal épargne donc à la ville de Suez 1,200,000 francs de dépenses et fait bénéficier le gou-

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vernement égyptien de 400,009 francs. C’est nn joli cadeau. L’eau coûtait, pour une famille arabe, 45 francs par mois; aujourd’hui elle ne coûte rien.»

Lajoie des Arabes, M. Casimir Lecomte l’a décrite, ce Tous les journaux, dit-il, ont reproduit les discours prononcés, ont rendu compte des fêtes et des banquets donnés, ont raconté les toasts et les acclamations. Mais ce qu iis n ont pas dit et ne pouvaient pas dire, ce sont ces mille petits laits caractéristiques qui ne se produisent pas dans les circonstances officielles, mais dont on est témoin dans ces promenades rêveuses qui sont l’un des charmes de la vie.

a Ainsi , dans cette petite course que j’avais à faire pour me rendre à* Suez, mon attention fut souvent attirée par la contenance d’indigènes groupés le long de la rigole et les divers sentiments qui paraissaient les dominer. Chez les uns, les plus jeunes, c’était une joie expansive qui se traduisait par des cris aigus, des gestes désordonnés; ils se roulaient dans le courant rapide, en s’y plongeant la tête, les bras et les jambes alternativement; d’autres, plus âgés, levaient les yeux au ciel et remerciaient la Providence; d’autres, enfin, semblaient voir avec un profond regret toute cette eau perdue qui courait, sans profit pour personne, se confondre dans les flots de la mer Rouge. Ils ne pouvaient croire, même après trois semaines de possession, que l’eau ne leur fût pas départie d’une main parcimonieuse et n’eût pas une valeur traduisible en argent monnayé.

« Cette variété de petites scènes non préparées, ou la nature était bien prise sur le fait, m’a donné la mesure de l’immensité du bienfait, dont la Compagnie du canal maritime a doté la ville de Suez. »

Ce fut une résurrection : la ville condamnée se prit à revivre et se développa.

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Suez n’a ni les monuments du Caire, ni les palais de Damas, ni les bazars de Stamboul ; mais ni Stamboul, ni Damas, ni le Caire ne peuvent disputer à Suez la variété dans le pittoresque, étonnement perpétuel du voyageur. Dans les rues étroites, sur les places, aux carrefours, près de la mer, partout se coudoient les races les plus disparates, les hommes les moins faits pour fraterniser. L’Abyssin à la face large, aux cheveux ondulés, au nez proéminent; le Chinois aux joues arrondies, au nez écrasé, aux yeux étirés vers les tempes; l’Indien, d’un noir reluisant, aux cheveux lissés à plat; le nègre crépu, aux lèvres énormes ; le Japonais à la peau flétrie ; l’Arabe au regard fier, à la démarche lente, aux gestes nobles; le Syrien remuant; le Turc alourdi, et le Grec coquet dans ses guenilles; le Bédouin si dédaigneux, le Fellah si doux; — tout cela vit et prospère dans l’antique cité que le canal d’eau douce a rajeunie et que le canal des deux mers vient d’enrichir.

C’est au hasard, en suivant le caprice d’un instant, que les maisons se construisent a Suez ; tes rues se forment ainsi d’elles-mêmes, invraisemblables, illogiques, sans raison. Poui aller d’un point à un autre, la ligne droite ne peut être suivie : cest par les méandres d’indescriptibles ruelles qu’il faut passer. Et c’est merveille de voir avec quel désordre tous ces labyrinthes parviennent à composer une ville séduisante au plus haut degté.

Vous ne trouverez au bazar de Suez ni parfums renommés, ni brillantes armes, ni somptueuses étoffes; mais quelle animation, quelle activité, quelle allure théâtrale les groupes vous ont ! Le cadre est toujours merveilleusement adapté au tableau : toujours un coin du ciel bleu brutalement découpé par la silhouette capricieuse des maisons, et d un bleu si intense que les vieux tapis, suspendus comme des hamacs d un mur a 1 autre pour donner de l’ombre à la rue, semblent s’enfoncer dans l’azur. Il n’est un peu de calme qu au bazar des tailleurs; et là, l’œil peut se reposer sur le tableau pour l’admirer.

Dans leur bouticiue, coiffés du turban blanc, trois Arabes cousent lentement le man-

teau qu’attend le cheik. Le voisin se repose : il lit un parchemin que zèbrent d’immenses majuscules. En face, l’industriel a mis sa marchandise en caisse et colle sur le bois l’étiquette de destination. Le fellah a tendu l’échine et reçu le fardeau. Sur son bourrique!, tout harnaché de laine rouge et faisant sonner, par son trot saccadé, les petites pièces de cuivre appendues en chapelet sur les naseaux, la ce musulmane » va au bain : elle est en entier cachée sous les mille plis de sa gandourah de soie noire; le voile blanc, taillé en pointe, qui descend du front devant la face, ne permet qu’aux yeux de se montrer; les babouches jaunes, engagées dans le large étrier, rappellent seules qu’il y a

de l’amazone, dont il soutient les reins fort respectueusement.

Gravement, le cheik, — mari de la a musulmane » ou client des tailleurs en travail, —

suit le bourriquet. Le turban vert met de l’ombre sur sa figure, et de ses épaules tombe,

droit jusqu’aux pieds, le long caftan de drap.

Parmi les maisons anciennes, bien ébranlées sur leur base, on signale aux voyageurs

la ce maison de Bonaparte. » Elle est de modeste apparence et n’attire pas le regard. Celui

qui voulut posséder ce souvenir était un musulman fidèle, et à ceux qui le questionnaient sur l’enthousiasme avec lequel il prononçait le nom de Bounabarti, il répondait : cc Cet homme, ce chrétien aurait pu détruire toutes les mosquées, et il ne les a pas détruites. »

Vers la mer , on signalera désormais à Suez la cc maison de la division , » c’està-dire la maison où vécut pendant dix années l’ingénieur chargé du canal maritime pour la division de Suez, M. Larousse.

M. Larousse a fait les premiers sondages dans le golfe, et malgré les fatigues de sa mission il aura lutté jusqu’au dernier jour. Sa demeure se fait remarquer par une extrême simplicité. Le jardin, ou, pour dire mieux, la cour intérieure de l’habitation devenue jardin, vit croître — miracle à Suez ! — quelques arbustes, cc Dans cette plaine sablonneuse , disaient de Suez MM. Ferret et Galinier, en 1839-1840, on ne connaît pas le luxe des jardins; on ne voit pas un arbre, pas même une fontaine où l’on puisse se désaltérer durant les

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chaleurs accablantes du jour. Les habitants ne boivent pas d’autre eau qu’une eau saumâtre, encore sont-ils obligés de l’aller prendre à plusieurs lieues de l’autre côté du golfe. Aussi la vend-on une piastre — 25 centimes — l’outre, qui contient 25 à 30 litres; et dans

les grandes secheresses le prix va quelquefois à 9 ou 10 piastres, c’est-à-dire 40 à 50 sous. »

Cette eau saumâtre, la seule que l’on pût boire à Suez à l’époque ou MM. Ferret et Galmier, missionnaires du gouvernement français, s’arrêtaient dans la te ville de la soif», était apportée, par des caravanes, des « fontaines de Moïse. »

Les fontaines de Moïse ne sont plus aujourd'hui qu’un but d’excursion.

La Rible (Exode) dit au chapitre xv, verset 22: « Après cela, Moïse ht partir les Israélites de la mer Rouge, et ils tirèrent vers le désert de Sur, et ayant marché trois jours par le désert, ils ne trouvaient point d’eau. » — Puis au verset 23 : « De là, ils vinient à Mai a, mais ils ne pouvaient boire des eaux de Mara parce qu’elles étaient amères; c’est pourquoi ce lieu fut appelé Mara (amer). »— Au verset 27 : « Puis ils vinrent à Elim, où il y avait douze fontaines et soixante-dix palmiers; et ils campèrent auprès des eaux. »

Les douze fontaines et les troncs des soixante- dix palmiers peuvent encore être comptés.

En entrant à Port-Saïd, le voyageur est émerveillé. Il sait que les bassins, que la ville sont choses récemment créées et son esprit a quelque peine à concevoir comment tant de choses ont été faites en si peu de temps. C’est un véritable voyage de découvertes qui commence : on voit, on constate, on admire et on continue sa route, sans trouver le loisir d’une réflexion. A Port-Saïd succède la traversée des lacs Menzaleh, ce redoutable problème si complètement résolu; — Kantara, cette énigme; — El Guisr, ce coup d’audace ;

— le lac Timsah, ce perpétuel sujet d’étonnement; — Ismaïlia, le chef-d’œuvre de l’isthme;

— le Sérapeum, qui rappelle El Guisr; — les lacs Amers, cette mer intérieure ; — Chalouf, la plaine de Suez, où la grandeur du travail exécuté est évidente. D’étape en étape le voyageur parcourt les 162 kilomètres du canal maritime sans qu’il lui soit possible de voir autre chose que « du nouveau. » Et l’esprit s’habitue si bien à cette succession de choses créées, qu’il finit par les trouver naturelles, oubliant, au terme de sa course, de comparer ce qui existe à ce qui était. Mais Suez est là, avec sa vieille ville et son passé historique, qui dit à ceux qui viennent du canal : « Souviens-toi de ce que je fus; vois ce que je suis et songe à ce que je serai! Je fus le premier entrepôt commercial du monde et la source de grandes richesses; la mer, qui venait mourir à mes pieds, était la route unique des navigateurs et des marchands qui trafiquaient entre l’occident et l’orient. Un homme vint qui

contourna l’Afrique et me déposséda : délaissée, perdue, condamnée, je devenais une ruine Jorsque l’exécution du canal des deux mers est venue me rendre l’espoir. »

C’est en interrogeant le passé historique de la mer Rouge que l’on pressent l’avenir qu’inaugure l’ouverture du grand canal maritime.

Les Phéniciens, à qui leur territoire ne suffisait pas pour alimenter l’Europe des produits orientaux, pénétrèrent dans l’intérieur de l’Asie et s’établirent sur divers points du golfe Arabique ou mer Rouge. De ces points, oii s’entreposaient les produits indiens, des caravanes emportaient les marchandises aux ports de Phénicie.

L’Egypte, si merveilleusement placée pour s’emparer de ce grand courant commercial, le dédaignait. L’Egyptien vivait largement de son propre sol et n’ambitionnait pas de richesses nouvelles. Cependant Sésostris voulut enrichir les Égyptiens malgré eux : il parvint à lancer quatre cents vaisseaux dans le golfe Arabique, à soumettre tous les pays qui s’étendaient le long de la mer Rouge (mer Erythrée) et poussa ses armées victorieuses jusqu’aux bords du Gange. Tant d’efforts restèrent infructueux : à la mort de Sésostris, l’Égypte en revint promptement à son apathique modestie.

Les Phéniciens reprirent leur commerce avec l’Inde et l’étendirent aux côtes orientales d’Afrique. Tyr demeura l’entrepôt principal des échanges, ce qui faisait « de ses marchands, des princes et de ses trafiquants les honorables de la terre, » dit Isaïe.

Sous les règnes de David et de Salomon, les Israélites vinrent prendre une part de ce mouvement commercial qui enrichissait Tyr. Ils occupèrent quelques points de la mer Rouge et furent favorisés dans leur entreprise par l’habileté avec laquelle Salomon sut entretenir des rapports d’amitié avec Hiram, roi de Tyr. Les flottes de Salomon naviguèrent dans la mer Ronge, conduites d’ailleurs par des pilotes phéniciens. La nécessité, pour les marins de cette époque, de ne jamais s’éloigner des côtes, lesquelles sont parsemées d’îlots et d’écueils, rendait indispensable l’emploi de ces pilotes, accoutumés à cette difficile navigation.

Les conquêtes d’Alexandre, poursuivies jusque dans l’Indostan, témoignent de l’importance qu’avait le commerce à cette époque. Le fondateur d’Alexandrie créa le véritable entrepôt qui devait unir l’Occident et l’Orient.

Le fils de Lagus, Ptolémée, comprit si bien te développement que devait prendre Alexandrie, qu’il en fit le siège du gouvernement et construisit le ce fanal de l’île de Pharos » pour protéger l’entrée du port. Son fils, Ptolémée Philadelphe, pour favoriser encore ce développement, auquel Tyr voulait s’opposer et semblait devoir combattre avec succès, voulut unir la mer Rouge .à la mer Méditerranée par un canal de « cent coudées

de large et de trente de profondeur, « lequel devait aller de Sue, a la branche péiusiaque du Nil. Ce canal n'ayant pu être achevé, son promoteur essaya d’y suppléer en fondant Bérénice, sur la côte occidentale de la mer Rouge. De Bérénice, les marchandises étaient transportées par caravanes jusqu’à Copte, ville de l’intérieur, à six milles du Nil, d’où un canal permettait de les conduire au fleuve qui descendait vers la Méditerranée. D’après Pline, il y avait entre Bérénice et Copte une distance de 858 milles romains, route traversant le désert. Des puits alimentaient d’eau les caravanes. — Ce coup décisif assura aux

Égyptiens la victoire sur Tyr.

Les Perses recevaient, par la voie de terre, certaines quantités de produits indiens. Les caravanes venaient des bords de l'Jndus jusqu’à ceuv de l’Oxus et les marchandises descendaient ensuite jusqu’à la mer Caspienne. De là, soit pai* terre, soit par les rivières mu igabl.es , les marchands les distribuaient aux divers marchés.

Il ne fallut rien moins que les envahissements de l’empire romain pour troubler la fructueuse quiétude des rois d’Égypte et de Syrie. Maîtres de toute l’Italie, de la Sicile,

de Carthage, de la Macédoine, de la Grèce et de la Syrie, les Romains firent de l’Égypte une de leurs provinces.

L Inde ne donnait encore a l’Europe que les produits les plus précieux, et Rome, enrichie par ses victoires, pouvait seule payer le luxe de la soie, des perles, des tissus

(loi, de 1 ivoire, etc. Sous les Romains, l’Égypte commerçante prospéra et le mouvement

d’entrepôt s’accrut.

Les maiins qui allaient dans llnde y portaient des draps légers, du linge ouvré, quelques pierres précieuses et des aromates inconnus aux Indiens; du corail, des vases de verre, de l’orfèvrerie, des vins d’Italie, de Grèce, d’Arabie; du cuivre, de l’étain, du plomb, des ceintures tissées et des monnaies d’or et d’argent. Ils échangeaient ces produits contre des épices, des pierres précieuses, des étoiles de soie, de la soie filée, du drap de colon, du poivre noir, de l’ivoire, de la myrrhe, diverses étoffes unies ou ornées de fleurs, des écailles de tortue, des pierres transparentes et des diamants. Cette nomenclature est donnée dans le Peryplus Maris Erythrœi attribué à Arrien.

Mais divers événements devaient se produire qui allaient porter un coup funeste au développement de l’entrepôt d’Alexandrie. Les Perses, après avoir renversé l’empire des Partîtes et rétabli sur le trône la race de leurs anciens rois, portèrent leurs vues sur l’Inde et résolurent de détourner à leur profit le courant commercial de la mer Rouge. Ils attirèrent à eux les marchandises auxquelles ils faisaient prendre la voie de l’Euphrate

et du Tigre. Ils parvinrent ainsi à s’emparer de tout le commerce de la soie. Mais ce

succès ne fut que passager.

Mahomet soulève l’Arabie. L’Égypte et la Perse sont conquises. Les Arabes s’emparent du mouvement commercial, l’annulent, et l’Europe se voit absolument privée de toute communication commerciale avec ceux qui venaient de s’emparer du commerce indien. Quelques caravanes, accomplissant des merveilles de courage, de persévérance et de ruse, parvenaient bien à Constantinople avec quelques ballots de soie; mais que pouvait être un tel

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