‹ Voyage pittoresque a travers l'Isthme de SuezChapitre 5 sur 17 · D’EL GUISE AU LAC TIMSAH · texte numérisé non relu

D’EL GUISE AU LAC TIMSAH

LE DÉSERT. — LA MAISON D’UN CHEF DE CHANTIER. — TUE DU LAC TIMSAH. — ENTREE DES EAUX DE LA MER MÉDITERRANÉE DANS LE LAC. — UNION DE LA FRANCE ET DE L’ANGLETERRE.

LE REMPLISSAGE DU LAC TIMSAH. — LES PORTEURS DE DÉBLAIS. — LE CHANTIER VI. — LE TYPHUS. LE CHALET DU VICE-ROI. — IMPROVISATION ORIENTALE. — VUE d’iSMAÏLIA.

« C’est ici, autour de ce magnifique bassin et dans les eaux vivifiantes du Nil béni , que de foutes les parties du monde viendront les serviteurs de Dieu, créateur de toute chose, se reposer des fatigues de leur longue traversée. »

Abd-el-Kader.

« De Timsah, que vous créez sur le canal d’eau douce et le canal maritime , devant un magnifique lac qui sera le plus beau port du monde, vous allez faire une ville de premier ordre. »

M. Béhic,

Du sommet d’El Guisr au lac Timsah, le plateau supérieur se continue, vaste et ondulé, pendant 5 kilomètres, pour s’arrêter brusquement et donner, au canal comme au lac, une véritable falaise. Cette solitude domine l’isthme : c’est le désert, sans horizon.

Au milieu de ces sables, l’énergie humaine a créé une oasis. A F extrémité de ce plateau, au bas de la falaise qui limite le lac, au point où le canal vient se jeter dans le grand port intérieur de l’isthme, l’un des principaux campements a été établi. Sous le nom de « chan tier VI » une- ville industrielle est là, avec ses ateliers, ses docks de réparation, ses entrepôts de matériel. Le canal d’eau douce y dirige une de ses branches. Il était facile à celui qui eut la lourde responsabilité de l’organisation et de la surveillance de ce chantier de s’y créer une demeure. Pour les pionniers du canal maritime, ce qui est facile devient sans intérêt. C’est donc sur la hauteur, en plein désert, que le chef du chantier VI a voulu bâtir sa maison et planter un jardin. La terre végétale, il a fallu l’aller chercher bien loin; mais aussi quel triomphe que cette oasis bien abritée, où les arbres croissent, où les fleurs s’épanouissent? On fait volontiers halte chez M. Jules Marcaire, et le voyageur s’y repose, oubliant le désert qui l’entoure.

Ce groupe de quelques maisons entourées de verdure est l’une des choses étonnantes de

1 isthme. Et, les ondulations de sable cachant aux yeux des voyageurs ce campement original, le maître du logis l’a signalé par un long mât, flexible, au sommet duquel, sur un carré de bois large comme la main, un grand singe est assis. L’animal est toujours là-haut, imprimant à sa bigue un mouvement régulier qui le balance dans l’espace. Ce signal vivant est aussi un vigilant gardien : malheur à qui franchirait le seuil de cette demeure hospitalière pour y tenter un mauvais dessein. Dans un parc, que limitent des treillis et qui est une suite du jardin, on voit des gazelles. Le vigoureux maître du chantier VI parle doucement aux animaux.

A quelques pas de ce campement, la déclivité qui descend au lac commence. Sur la limite du plateau, avant que la grande tranchée fût seulement entamée, on construisit un four à chaux, avec les pierres provenant d’une carrière proche. Mais le seuil a été coupé, et le four est maintenant comme suspendu au flanc du haut talus. On dirait déjà la ruine d’une antique tour. C’est un point d’observation renommé.

Du four à chaux, la vue s’étend jusqu’aux dernières lignes du lac Timsah, cette immense nappe bleue qu’une ligne grise sépare du ciel. Au loin, on aperçoit les montagnes de l’Attaka, près de Suez; à gauche, au point même où le canal maritime entre dans le lac, on voit la petite rigole de service qui conduit au plateau des Hyènes où se trouve une carrière. Le regard plonge sur le chantier VI qui paraît bâti sur l’eau même. C’est là un des beaux points de vue de l’isthme, et l’histoire du canal a consacré cet emplacement par une grandiose cérémonie : l’arrivée des eaux de la Méditerranée dans le lac Timsah.

En 1862, vingt-cinq mille ouvriers travaillaient à creuser le lit du canal dans le seuil d’El Guisr. Le 18 novembre, la tranchée était ouverte et l’eau de la Méditerranée, venue de Port-Saïd, coulait dans le lac.

Pour assister à cette fête, les représentants de toutes les puissances étaient venus d’Alexandrie. Sur la hauteur du talus, une estrade pavoisée avait été dressée. L’affluence des voyageurs était grande. Ce qui avait été longtemps déclaré impossible, c’est-à-dire l’établissement d’une communication directe entre la mer Méditerranée et le centre de l’isthme, allait devenir un fait accompli.

« A peine avions-nous fait un kilomètre, côtoyant le lac, a écrit l’un des témoins de cette fête, que devant nous se dressait un arc de triomphe et un kiosque entourés de mâts vénitiens ornés de banderoles aux mille couleurs. Près du kiosque était une estrade ornée de drapeaux et de branches de palmier. Une longue colline assez rapprochée bordait l’horizon, s’étendant du sud au nord : c’était le talus du canal du côté de l’Asie.

« Arrivés près de l’estrade, le spectacle prit tout à coup un caractère inouï de grandeur.

À T 1UYE R S L’ISTHME DE SUEZ

La colline était devenue montagne; au pied de la tranchée coulait un cours d’eau large de 15 mètres : c’étaient les eaux de la Méditerranée qui le remplissaient et qui n’attendaient plus qu’un signal pour se précipiter dans le lac Timsah. Travailleurs européens, fellahs et bédouins étaient répandus sur les bords et les berges du canal. Le grand niuphti de l’Égypte, les principaux ulémas du Caire, le cheik-ul-islam, l’évêque catholique d’Égypte environné de son clergé, les personnes invitées, les ingénieurs, les médecins, les chefs de chantiers et d’ateliers qui tous ont pris part à ce grand travail, occupaient ou entouraient l’estrade. Le délégué du vice-roi, Ismaïl-Bey, était présent.

« M. de Lesseps présidait. Il réclame le silence, et, s’adressant aux ouvriers encore massés sur la digue établie pour retenir les eaux : Au nom de Son Altesse Mohammed Sa'id, dit-il , je commande que les eaux de la Méditerranée soient introduites dans le lac Timsah, par la grâce de Dieu.

ce II y eut un moment de silence solennel; chacun avait le regard fixé sur la digue. Mais au moment ou l’on vit l’eau s’élancer par la coupure, grondant et entraînant les terres, une immense acclamation s’éleva : c’étaient des bravos, des cris d’enthousiasme, l'émotion avait pénétré tous les coeurs. J’ai vu des larmes couler sur des figures bronzées par le soleil; j’ai entendu les hourrahs répétés des représentants de l’Angleterre, se mêlant franchement à ceux de tous les assistants. La musique jouait l’air national d’Égypte; les ulémas, debout, invoquaient Allah à haute voix, et les cheiks lisaient le fetva, sorte de procès-verbal religieux qui constate ce grand fait, et dont il sera donné lecture dans toutes les mosquées de l’Égypte.

cc Tout en le voyant, on croyait à peine à cette Méditerranée mugissante se précipitant dans le lac, marchant à la rencontre de la mer Rouge. »

Le soir un banquet réunissait ceux qui avaient assisté à la cérémonie. Le représentant du gouvernement britannique, le commandant Mansell, se leva et s’adressa, en français, à M. de Lesseps dans les termes suivants : cc Malgré votre désir, monsieur Je Président, permettez-moi de vous remercier du bon accueil que vous m’avez fait, ainsi qu a mes compatriotes. Depuis sept ans je suis avec le plus vif intérêt l'affaire du canal de Suez. Je la connaissais seulement par Port-Saïd. J’y étais sympathique; mais je dois avouer que je ne croyais pas à une réussite aussi grande, aussi complète et aussi avancée. Je suis étonné de tout ce que je viens de voir, et je crois que vous accomplirez votre œuvre. A votre santé, monsieur le

Président, et à la réussite de votre entreprise! »

Les paroles du commandant anglais produisirent une grande impression, cc Messieurs, répondit M. de Lesseps, puisque le commandant Mansell a bien voulu porter un toast à votre Président et à la réussite de notre entreprise, remercions-le de sa présence au milieu de nous, ainsi que de celle des honorables gentlemen qui l’accompagnent. Leur présence ici donne à notre fête le caractère quelle devait avoir, celui de l’union, et à notre entreprise celui de

l’universalité.

cc Je bois à la santé du commandant Mansell et de ses honorables compagnons; je bois à l’union de la France et de l’Angleterre! »

Les 7 kilomètres qui séparaient Je point oïi s’était célébrée l’inauguration, de la ville

naissante d’Ismaïlia , furent franchis, la nuit, a la lueur des tlainbeaux. Le peintie Baiy, qui assistait à cette fête, en a dessiné les différents épisodes.

Le grand muphti de l’Égypte avait prononcé les paroles suivantes : ce Allah a voulu choisir de préférence, parmi les grandes puissances, le pays de France dont le rang et la dignité sont si élevés, et, dans ce pays, il a jeté les yeux sur M. de Lesseps, et il a révélé à cet homme sa volonté pour la création de la grande et utile entreprise qui, après son achèvement, doit produire de si beaux fruits.

« L’élu d’Allah a dignement rempli la mission qui lui était confiée. Il a apporté dans l’accomplissement de la volonté d’Allah toute sa haute intelligence. Il a suivi avec droiture son chemin, sans arrêt ni retard, et c’est ainsi que cette grande œuvre, entourée des sympathies du monde entier, est parvenue au point avancé où nous la voyons. »

Pour que l’eau de la Méditerranée parvînt à remplir le lac Timsah jusqu’au niveau définitif, il fallait que le canal y déversât 80 millions de mètres cubes d’eau. Ce remplissage était un problème, car il était indispensable de le régler de manière à maintenir ta navigation dans le canal. Un ouvrage d’art apporta la solution du problème.

Quand le lac fut rempli et que les dragues, parvenues dans la tranchée du seuil d’El Guisr, commencèrent à produire d’importants déblais, la question se posa de savoir comment ces déblais seraient emportés. La hauteur du talus ne permettait pas de les rejeter de chaque côté du canal; la distance qui existait entre le seuil et la Méditerranée interdisait le transport de ces mêmes déblais jusqu’à la mer; et les jeter au milieu du lac Timsah, c’était diminuer la profondeur du lac. On devait donc construire des porteurs spéciaux se déchargeant presque sur les bords du lac : on les construisit.

Ces porteurs, extrêmement plats, étaient divisés en plusieurs « chambres » ou cavités pouvant contenir chacune de 90 à 120 mètres cubes de vase. Les uns étaient à fonds mobiles, sorte de portes s’ouvrant et laissant ainsi tomber les déblais; les autres, destinés à servir là où les eaux étaient les moins profondes, avaient la porte d’échappement, pratiquée à chaque ce chambre», s’ouvrant sur le côté.

C’est au chantier VI que ces porteurs et que les dragues de la section venaient se remiser pour les réparations, en s’approvisionnant de toutes choses.

11 n’est pas de voyageur qui n’ait été frappé de l’organisation de ce chantier, un type spécial. Les maisons et les baraquements s’y sont dressés au hasard, une ville s’étant trouvée, là, toute formée en un instant. Les ouvriers, les marins, les travailleurs de tous pays répandus sur le canal jusqu’à El Ferdane, sur le lac et aux environs, ont adopté ce campement comme un centre. La population y est bariolée, mélangée de toutes races, insaisissable, indescriptible. C est comme un faubourg d fsmaïlia vers lequel se dirigent ceux qu’une ville régulièrement construite inquiète. Le canal d’eau douce sépare la ville, proprement dite, des ateliers, et sur le bord du canal opposé aux chantiers où règne le travail, ce ne sont que gioupes douteux, ouvriers sans emploi, joueurs de dés, existences énigmatiques. Le typhus a passé par là, une fois, et le dévouement du docteur Companyo y trouvait une occasion «le plus de se manifester. Le médecin en chef de la Compagnie, le docteur Aubert-Roche,

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