CHALET DU VI CE -ROI
A TRAVERS L’ISTHME DE SUEZ. 31
écrivait alors à M. de Lesseps : « Le docteur Panet est mort Tannée dernière; le docteur Bougoin, cette année; le docteur Bourboukaki est gravement malade; le docteur Ibrahim vient d’échapper au typhus; la santé du docteur Companyo est affectée; le pharmacien Voss est encore souffrant. Nous continuerons tous, jusqu’au bout, à payer de nos personnes. »
Cette conclusion laconique d’un rapport administratif dit, dans son héroïque simplicité, à quels hommes s’était adressé M. de Lesseps pour accomplir son oeuvre.
Le chantier VI verra finir sa période d’activité avec l’achèvement du canal maritime; mais ceux qui l’ont vu ne l’oublieront pas. Et cette population se dispersera sans qu’on ait songé un seul instant à la maintenir autrement que par la domination que peut exercer un honnête homme, rude au travail et énergique dans ses résolutions. Les entrepreneurs ont trouvé cet « homme », M. Jules Marcaire, qui devait remplir sa tâche jusqu’au bout.
A l’extrémité de ce même plateau du seuil qui domine le lac et à quelques mètres de ce a four à chaux » qui est devenu comme le belvédère où les caravanes viennent admirer le panorama de l’isthme, s’élève le chalet du vice-roi.
Cette construction élégante, légère, tout européenne, est là comme un audacieux défi porté au désert. Tout autour, ce n’est qu’un sable désolé. Sur ce sable, un empierrement a été formé, et sur cette large base s’élève le chalet fait de bois et de briques rouges. Le bâtiment principal, au dôme mansardé surmonté de deux aiguilles ornementées et autour duquel se découpe une galerie coupée à jour, est flanqué de deux ailes carrées. Une colonnade forme verandah : la balustrade en est dentellée. Un escalier abrupte, empreint d’un certain caractère de grandeur, conduit des sables à la galerie extérieure. De grandes ouvertures cintrées donnent accès aux appartements.
Lorsque, voici quelques mois à peine, le khédive Ismaïl vint visiter les travaux du canal maritime, le chalet fut pendant un moment sa résidence favorite, et une soirée de gala y eut lieu qui fut la plus charmante des improvisations. D’IsmaïJia au plateau dominant du chalet, la route est pittoresque : on suit le canal d’eau douce, au bord du lac Timsah, jusqu’au chantier VI, et les cavaliers aiment à franchir au galop la côte escarpée qui conduit au sommet. Les voitures gravissent le coteau sableux, entraînées par de vigoureuses mules que précèdent d’infatigables saïs. La cavalcade quotidienne fut, un soir, reçue par le khédive au seuil du chalet et retenue. Les dames en amazone, les cavaliers en costume de promenade durent accepter, tels qu’ils étaient, le dîner du souverain, et un bal termina la fête. Les cours orientales ont de ces surprises.
Du chalet au lac la déclivité du sol est brutale; aussi ne voit-on que la rive opposée, au loin. Vers cette rive, dirigeons-nous pour voir Ismaïlia avant d’y pénétrer.
,, Une dune propice est déjà désignée comme la station obligée du voyageur. On sait l’endroit précis d’où le point de vue est complet. De la hauteur, on domine la ville nouvelle. Les Arabes fréquentent ce plateau, et des groupes de chameliers y forment presque toujours un premier plan des mieux appropriés au tableau.
Les eaux bleues du lac viennent denteller la rive. Ces caps en miniature, ces baies capricieuses égayent les yeux. La plage est immense, nue, d’une grande douceur de ton, les infiltrations du canal d’eau douce y favorisant une végétation timide qui atténue l’or du sable.
Une voie, plantée d’arbres, vient de la ville au lac et se continue, par un appontement en bois, jusqu’au point où la profondeur permet aux navires d’accoster. C’est là que le canot postal et le bateau des voyageurs viennent chaque jour aborder; que tous les bâtiments trouvent l’eau douce amenée par une conduite spéciale; c’est, enfin, à l’extrémité de cette route que les canots de service, toujours sous chauffe, attendent un ordre de départ. La plage est comme divisée en deux par cette voie qui sera bientôt, — - on le devine, — une des principales rues d’Ismaïlia descendant vers le lac.
Aujourd’hui, la ville est comme limitée par le canal d’eau douce qui suit le lac, le contourne et va s’y jeter au chantier VI. C’est donc sur le quai du canal d’eau douce que se développe Ismaïlia.
Du point où nous sommes, les chantiers du service du transit et de la navigation attirent d’abord le regard. De cet atelier sort incessamment un bruit de rouages et de coups d’enclume. Au delà, les maisons entassées, blanches ou jaunes, en pierres ou en bois, entrecoupées de carrés de verdure et parmi lesquelles on cherche en vain un minaret ou un palmier, déroutent l’imagination. C’est bien là le ciel d’Orient, le sol d’Égypte; comment cette ville d’Europe a-t-elle été transportée ainsi, tout d’un coup, sur ce point?
Un second canal d’eau douce, dit « canal de ceinture », contourne la ville pour porter l’eau du Nil à l’usine qui la refoule, par la vapeur, jusqu’à Port-Saïd. Le cours de ce petit canal est absolument dessiné par la ligne d’un vert épais que forment les tamaris poussés sur ses bords.
Ismaïlia est donc limitée par l’eau douce de toutes parts. Et c’est le centre de l’isthme de Suez! Qu’est devenu le désert? Cette question, Abd-el-Kader l’adressait à M. de Lesseps; et voyant le lac aux eaux tranquilles, voyant le Nil fécondant amené jusque-là, voyant Ismaïlia se créer : cc C’est ici, dit l’émir, c’est autour de ce magnifique bassin et dans les eaux vivifiantes du Nil béni, que de toutes les parties du monde viendront les serviteurs de Dieu, créateur de toute chose, se reposer des fatigues de leur longue traversée. » — cc Ismaïlia, nous disait un marin grec, sera l’oasis du grand désert des océans. »
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VUE D’ISMAILIA.