‹ Voyage pittoresque a travers l'Isthme de SuezChapitre 7 sur 17 · CHAPITRE CINQUIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIEME

ISMAILIA

LE LAC T I M S A H A SEC. — LE NIL AU DESERT. — LE CANAL D’EAU DOUCE. — POSE DE LA PREMIÈRE PIERRE D’iSMAÏLIA. — BAPTÊME DE LA VILLE NOUVELLE. — LE QUAI MEHÉMET-ALI.

CHALET DE M. DE LESSEPS. — DIRECTION GÉNÉRALE DES TRAVAUX. — M. A, HARDON, PREMIER ENTREPRENEUR. GOUVERNORAT. — LE PALAIS DU KHÉDIVE. — LA MAISON DES TRANSPORTS, ACADÉMIE MARITIME DU CANAL. — PREMIER TRANSIT d’üNE MER A L’AUTRE. — LE COMTE SALA. — LA MAISON DES DOCTEURS.

LE DOMAINE. — LE TÉLÉGRAPHE. — LA VILLE INTÉRIEURE. — LE VILLAGE ARABE.

LES BAINS DE MER ET LA FLOTTILE SUR LE LAC TIMSAH. — CAVALCADE AU DÉSERT.

« Rechercher les moyens de développer la prospérité de la Patrie, tel est notre devoir. Que Dieu protège nos efforts ! »

Ismaïl 1er

Khédive d’Égypte.

« On avait à bâtir sur le sable et on y a bâti solidement. »

Berteaut,

Délégué de la Chambre de Commerce de Marseille

Nous avons décrit le merveilleux panorama qui se déroule sous le regard, des hauteurs où s’élève le chalet du vice-roi. De ce même point d’observation Berchère, en 1861, faisait le tableau suivant : « Le temps était pur, et le soleil, encore un peu bas, baignait dans une lumière douce le paysage que j’avais sous les yeux. A mes pieds s’étendait le lac, couvert d’une végétation sombre qui se perdait dans des tons violets jusqu’à un cordon de falaises dorées régnant sur toute son étendue. Vers l’extrémité, un peu dans l’ouest et au milieu d’une végétation plus touffue, plus verte, j’apercevais de longs filets d’eau qui, frappés par le soleil, brillaient comme un miroir ; au-dessus des sables des dunes se développaient les montagnes de Suez, et ces montagnes étaient d’un bleu tendre, délicat, où le rose se mêlait à l’améthyste, et d’un ton si fondu que quelques arêtes un peu plus accentuées en laissaient seules deviner les divers plans. Au milieu du lac quelques fumées minces, légères, montaient droit dans le ciel; et dans l’ouest, au pied des falaises, des taches brunes laissaient deviner un campement.

« Tout était lumière dans ce tableau tranquille, simple, composé avec trois tons : le bleu, le rose et le vert, depuis le zénith où le ciel passait par toutes les gradations de J’azur pour venir se fondre en tons d’argent derrière les montagnes, jusqu’aux premiers plans tachés de verdure et dorés par les sables.

ce Je suis descendu dans le bassin du lac et me suis mis à errer au milieu des tamaris, des arbres et des touffes de joncs épineux, prenant au hasard les premiers sentiers qui s’ouvraient devant moi. »

Les tamaris et les joncs épineux ont été submergés; les sentiers sont à 8 mètres sous l’eau. Là, parmi les arbustes, vivaient les lièvres, les gazelles, les hérissons et les perdrix. Dans le limon du Nil, apporté par l’inondation du fleuve, à travers l’antique vallée de Gessen, croissaient nombreux les tamaris. Les Bédouins venaient au lac, périodiquement, faire paître leurs troupeaux et couper les roseaux pour tisser leurs tentes. Les hyènes fréquentaient ces parages.

Sur les bords de ce lac asséché M. de Lesseps dresse le premier campement, ces « taches brunes d’où s’échappaient quelques fumées minces et légères » dont parle Berchère. Celui qui voulait couper l’isthme éprouva sur ce terrain de cruelles angoisses. La première caravane, dii âgée par M. de Lesseps, arrivait au lac Timsah après avoir totalement épuisé sa provision d’eau. Les chameaux eux-mêmes haletaient! On creusa le sable en un endroit choisi, et ce ne fut d’abord qu’une eau saumâtre; on creusa plus profondément, le sel persistait; ta couche de sel étant dépassée, une eau jaunâtre apparut. On la goûte : elle était douce, mais épaissie par le limon. M. de Lesseps déchire son machellah, — sorte de manteau blanc que portent les cavaliers orientaux, — et, se servant de cette étoffe comme d’un tamis, la caravane put boire.

C’est à peu de distance de cette source improvisée que la ville d’Ismailia devait être bâtie. Ce point central de l’isthme avait sa destination. Par la vallée de Gessen, qui y aboutissait, devait arriver l’eau du Nil; à travers El Guisr devait passer l’eau de la Méditerranée.

En 1861, les premiers ouvriers préparaient le sol pour y construire une ville. M. de Lesseps présidait à ces travaux, « Vous êtes les zouaves du travail, dit-il aux terrassiers, vous avez élé les vaillants pionniers de la civilisation. » Un an après, l’eau du Nil était à Timsah. Le 2 février, M. de Lesseps arrivait en barque directement du Caire. De la capitale de l’Égypte à Timsah on parvenait désormais en 40 heures. Cette voie navigable n’apportait pas seulement aux travailleurs l’eau douce indispensable; elle assurait aussi la régularité des approvisionnements. Les Européens et les Égyptiens, — bédouins et fellahs, — avaient été conviés à se réjouir de cet événement. « Nous célébrons, dit M. de Lesseps à tous, l’arrivée de l’eau douce dans le désert sur les travaux du canal maritime : c’est un événement. Il y a sept ans, en décembre, je devais faire la première exploration du désert de l’isthme. Il m’a fallu quinze jours de préparatifs, quarante chameaux, dont vingt pour l’eau; des tentes, des provisions de toute espèce, des gens d’escorte, de service, le tout pour quatre personnes! Avant d’arriver au lieu où nous nous trouvons réunis en ce moment, nous avions employé quinze jours ‘et dépensé une dizaine de mille francs. En janvier 1862, il y a trois jours, je suis parti du Caire dans une barque louée la veille, et qui venait d’être amenée au quai des vastes magasins de la compagnie ; après quarante heures de trajet, j’ai débarqué à quelques pas d’ici, n’ayant dépensé que 20 francs. Ces deux exemples vous donnent la mesure du résultat obtenu par .vos efforts énergiques et intelligents ; je vous en félicite et vous en remercie au nom de notre compagnie, au nom de la civilisation. Je bois à la santé de mes braves compagnons de travail, de tous ceux qui ont participé aux opérations du canal d’eau douce, à cette voie nouvelle . qui apporte la

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