‹ Voyage pittoresque a travers l'Isthme de SuezChapitre 8 sur 17 · PLANCHE IX · texte numérisé non relu

PLANCHE IX

LIAI D’ISMAILIA.

À TRAVERS L’ISTHME DE SUEZ

vie et la fécondité dans des solitudes séculaires, et qui va rendre désormais faciles nos travaux du grand canal des deux mers ! »

La prise d’eau était à Zagazig, une des principales cités d’Égypte, ne comptant pas moins de 25,000 habitants, sorte de ville frontière du désert. Le canal, large de 14 mètres à la ligne deau, et de 8 mètres au plafond, était creusé à 2 mètres de profondeur. Sa pente, sur son

parcours, n’était que de 0m,01 par kilomètre. Il L’insuffisance et surtout l’irrégularité d’

va presque directement de Zagazig à Ismaïlia. alimentation de ce canal rendirent indispen-

sables de nouveaux travaux, lorsque le creusement du canal maritime atteignit son développe-

ment. La prise d’eau à Zagazig fut abandonnée, et un nouveau canal, venant du Caire, vint alimenter l’ancien.

La ville, approvisionnée d’eau douce, augmentait chaque jour. L’heure était venue de la a reconnaître. »

Le 27 avril on posa solennellement la « première pierre » de la cité future. L’inspecteur général de la compagnie, le comte Sala, présidait. A ses côtés se groupaient le directeur général des travaux, M. Voisin; le représentant du vice-roi, Ismaïl-Bey; l’ingénieur en chef de la compagnie, M. Sciama; le délégué de l’entrepreneur, M. Feinieux; le médecin en chef, le docteur Aubert-Roche; les ingénieurs, MM. Laroche, Larousse et tous les employés et ouvriers de l’isthme. Le desservant de l’église du seuil d’EI Guisr bénit la première, pierre qui recouvrit un procès-verbal de la cérémonie, en français et en arabe, sur parchemin et signé parle représentant du vice-roi. « C’était, écrivait un témoin, un magnifique tableau. Au-dessus de nous flottaient les pavillons unis de la France et de l’Égypte. Autour, un cercle d’hommes de tous les pays et de tous les costumes. Les voitures, les chevaux arabes, les chameaux chargés de spectateurs; au centre, le prêtre, en habits sacerdotaux, consacrant la première fondation delà ville nouvelle, et au loin, à l’horizon, sous les rayons du soleil couchant, la silhouette des montagnes. »

Mais la ville n’avait pas encore de nom. Inaugurée au bord du lac, on la désignait par le nom du lac lui-même : Timsah.

En 1863, le 4 mars, l’ancien gouverneur de Delhi, lord Elliot, était dans l’isthme. Il s’y trouvait en même temps que le courageux représentant de la compagnie en Angleterre, M. Daniel-Adolphus Lange, dont le dévouement à l’œuvre humanitaire n’a jamais pu être ébranlée. M. de Lesseps reçut du noble lord les témoignages de la plus ardente sympathie, et réunissant tous ceux qui vivaient dans la cité nouvelle : a Cette journée, dit-il, aura son retentissement et son souvenir, et de cette réunion sortira un nom nouveau pour la cité que nous fondons en ce lieu. A l’entrée du canal, une ville, Port-Saïd, consacre la mémoire du vice-roi défunt; une autre ville s’élève rapidement ici. Ne serait-ce pas un juste hommage de notre

respect et de notre reconnaissance que de la placer sous la protection du vice-roi actuel, dont les débuts nous sont d’un si favorable augure? Avec Mohammed-Saïd nous avons commencé le canal, avec Ismaïl nous l’achèverons,

« Que dès aujourd’hui donc le nom de Timsah soit remplacé par celui d’Ismaïlia, et que les eaux de la Méditerranée, s’unissant à celles de la mer Rouge, unissent également dans l’avenir les noms de Saïd et Ismaïl, tous deux chers à nos coeurs! Que les navires, après avoir salué le port de Saïd, s’arrêtent aux pieds de la cité d’Ismaïl; qu’ils portent dans les plus lointaines contrées ces deux noms entourés d’une auréole de gloire, et apprennent aux habitants des rives de l’Indus et du Gange que c’est à cette digne lignée de Méhémet-Ali qu’ils doivent les bienfaits de la civilisation et la réalisation d’un projet qui, pendant si longtemps, a été le rêve des siècles, d’un projet destiné à propager et faire fructifier parmi les hommes et parmi les peuples cette parole sacrée : Soyez tous frères!

ce D’une autre part, ce nom d’Ismaïl fait revivre, pour les Arabes appelés à féconder les terrains incultes de l’isthme, la mémoire de leur origine et celle du fondateur de leur race, Ismaïl, fils d’Agar et d’ Abraham.

« L’hommage donc que nous allons rendre au souverain de l’Egypte sera en même temps un témoignage de gratitude et d’affection pour son peuple.

ce Qu’Ismaïl règne longtemps et protège Ismaïlia! Vive Ismaïl! »

C’est ainsi que la ville nouvelle reçut le nom quelle porte aujourd’hui.

L’emplacement destiné à la ville centrale de l’isthme fut dessiné et les rues principales indiquées par les ingénieurs. Le plan cadastral traçait sur le sol un long rectangle de 2,358 mètres de longueur sur 450 mètres de profondeur, divisé en cinq carrés de 450 mètres de côté , séparés par de larges voies auxquelles furent donnés les noms d’avenues de l’Impératrice, Victoria, Isabelle et Cléopâtre. Les cinq grandes places centrales des te carrés » reçurent les noms de Monge, Leibnitz, Saint-François-de-Sales, Champollion et Ibrahim.

Les rues coupant les carrés en diagonale avaient 20 mètres de largeur; les autres rues, Il mètres.

Le quai du canal d’eau douce, d’une largeur de 30 mètres, reçut le nom de quai de Méhémet-Ali. Ce quai avait 2,000 mètres de longueur.

Ismaïlia était ainsi située entre le 30° 36' 40" de latitude et le 29° 56' 49" de longitude, à 9m,63 au-dessus du niveau de la mer Méditerranée.

Le personnel de la Compagnie forma naturellement le premier groupe de la population d’Ismaïlia; mais aussitôt, et de toutes parts, arrivèrent des colons qui triplèrent le nombre primitif

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des habitants. On a constaté, en effet, sur tous les points de l’isthme où se sont formés des campements, des villages et des villes, l’installation libre de deux individus, — marchands ou industriels, — par chaque travailleur sédentaire.

Grâce aux délimitations indiquées d’avance, la ville s’est développée avec régularité. Quelques noms de rues, de places même, ont été abandonnés et remplacés par d’autres, soit qu’un événement ait consacré l’installation d’un quartier nouveau, ou que les habitants se soient habitués à une dénomination imprévue.

Le quai qui longe le canal d’eau douce a toujours le nom de quai Méhémet-Ali. Des quatre grandes places, deux ont conservé leur première dénomination, ce sont les places Ghampollion et Leibnitz. La place Saint-François-de-Sales est devenue place Paléoeapa, en souvenir de l’un des membres les plus dévoués de la commission internationale. La place Monge est devenue place Tewfik, en honneur du fils d’ïsmaïl Ier, prince héritier d’Égypte.

Les premières installations du personnel de la Compagnie furent divisées en deux groupes : les maisons des « ménages » et les maisons des a célibataires. » Ces derniers avaient droit à une chambre à coucher, un salon et 150 mètres carrés de superficie. Aux a ménages » on consacra des demeures plus confortables, avec rez-de-chaussée et un étage, autour de la place Champollion.

Au centre de la place Champollion, un bassin de 10 mètres de diamètre, que l’eau du Nil emplissait, permettait une distribution d’alimentation et d’arrosage dans la ville. Ce fut, dès le premier jour, une grande lutte d’amour-propre que la création des jardins : Fleurs et fruits, arbres et arbustes de toutes sortes affluèrent à Ismaïlia; il en venait d’Europe, il en venait des Indes, de Chine, du Japon, de Maurice, de la Réunion. C’était à qui obtiendrait les fruits les plus savoureux, les fleurs les plus parfumées. Le sable, on l’inondait; la terre végétale, on allait la chercher bien loin. Quels désespoirs, lorsqu’un coup de khamsin ou une nuit trop fraîche venait détruire le résultat de soins assidus! On était ignorant des besoins du sol de l’isthme : l’expérience était le grand professeur. Il en fut qui surprenaient un secret et qui le gardaient avec jalousie. La première rose fut un grand succès pour son jardinier; la première grappe de raisin, un événement; la première fraise, un triomphe!

Et c’est ainsi qu’ïsmaïlia devint, au milieu du désert, une ville absolument européenne, et que la place Champollion eut un square fleuri.

Du lac Timsah à la ville, le voyageur suit la « voie » plantée d’arbres qui coupe la plage et a 300 mètres de longueur environ. On franchit Je canal d’eau douce par un pont de bois, mobile, et l’on peut continuer directement sa route jusqu’à l’extrémité de la large avenue qui conduit à la station du chemin de fer.

Mais une rue transversale, à droite, laisse apercevoir la verdure de la place Champollion.

Au coin formé par cette rue et par le vaste quai Méhémet-Ali, s’élève, au milieu des arbres, le

chalet du président, M. Ferdinand de Lesseps. Une grille d’une extrême simplicité sert de

clôture à l’habitation. Le chalet, en bois, n’a qu’un étage. La porte principale donne sur le

quai. Cette porte est toujours ouverte. Elle était fermée à l’origine ; mais, pendant une nuit

exceptionnellement noire, un Arabe, presque un enfant, s’introduisit par escalade dans le

jardin et fut immédiatement arrêté. On conduisit, dès le matin, devant 31. de Lesscps, le jeune voleur. Le respect universel qui s’attache à la personne du président de la Compagnie est tel, que cette tentative de vol fut incompréhensible pour tous. Une grande affluence de curieux était accourue au chalet pour assister au jugement du coupable.

M. de Lesseps eut pitié du jeune Arabe et ne lui reprocha qu'une seule chose : d’avoir dégradé la clôture et abîmé quelques fleurs en pénétrant dans le jardin par escalade. Il fit comprendre à l’enfant la gravité de sa conduite et ordonna qu’à l’avenir la porte du chalet resterait toujours ouverte, ce Je ne veux laisser aucune excuse, dit-il, à ceux qui pénétreront chez moi par escalade ou par effraction. »

L’habitation elle-même est ouverte à tous. Au rez-de-chaussée, des salons meublés avec

une simplicité remarquable et un petit cabinet de travail où M. de Lesseps a fait dresser son

lit. Le premier étage se compose de deux chambres et d’un petit salon, réservés à M. et

Mme Charles de Lesseps. Les deux ailes du chalet sont reliées par un balcon d’où le regard

embrasse le panorama grandiose du lac Timsah.

Combien de voyageurs illustres sont venus s’asseoir là, à la table hospitalière de M. de Lesseps! Et combien, en attendant leur hôte, frappés de la simplicité de cette demeure, ont demandé à leur guide s’ils étaient réellement dans la maison de celui qui a voulu le canal maritime de Suez !

Après le chalet de 31. de Lesseps, sur le quai Méhémet-Ali, vient la demeure du directeur général des travaux, 31. Yoisiri-Bey. Ce second chalet n’a qu’un étage, mais il est vaste et élégant. Une colonnade ouvragée l’entoure; une sorte de kiosque s’avançant, d’une extrême légèreté, complète admirablement les lignes gracieuses de l’habitation absolument orientale. Le jardin est régulièrement dessiné; des gazelles sont dans les allées.

Le premier entrepreneur général à qui fut confiée à l’origine la tâche de creuser le canal maritime, 31. Hardon, se dévoua à son œuvre avec un zèle heureux. Là où rien n’existait, dans le désert, si loin de l’Europe, 31. Hardon sut créer des chantiers, assurer des approvisionnements, tracer le canal. Il eut le redoutable honneur d’amener dans l’isthme les premiers exilés et de les maintenir dans cet exil par l’exemple. Il sut leur faire partager l’enthousiasme qu’il ressentait pour l’accomplissement de l’œuvre et, par lui, ce qui paraissait impossible fut fait, c’est-à-dire l’installation persévérante, dans ces solitudes, des hommes d’Europe qu’il avait expatriés. Si les complications politiques ralentirent la marche des travaux dans les commencements et paralysèrent l’activité de cet entrepreneur; s’il dut, devant des difficultés sans cesse renaissantes et pour n’être pas un obstacle aux agissements diplomatiques de 31. de Lesseps, subir de longues inactions, 31. Hardon n’eut pas un seul instant la pensée de réclamer son « droit au travail. » Il offrit loyalement à la Compagnie la résiliation de son contrat, ce Avant tout, dit-il, l’œuvre du canal, à laquelle je resterai toujours dévoué ; je ne veux pas que ma personne cause des embarras. » Cet entrepreneur avait achevé la période d’installation.

La Compagnie continua par ses propres moyens l’œuvre si bien commencée et les travaux se poursuivirent sous la direction de 31. 3 oisin, jusqu’au moment où de nouveaux entrepreneurs, 3131. Borel et Lavallev, Couvreux et Dussautl, se chargèrent d’achever le canal.

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M. Voisin, fait bey par Je souverain de l’Egypte, est resté lidèle à son poste jusqu’au dernier coup de pioche. De son cabinet de travail, tes plans du canal maritime toujours ouverts devant J ni, il a constaté les progrès accomplis chaque jour, tenant dans sa main les fils dirigeants de tous les rouages administratifs d’Egypte, partageant sa vie entre la lourde responsabilité de sa mission et son affection pour sa fille, M"e Marie Voisin, qui vit mourir sa mère à Ismaïlia.

A la a direction générale des travaux » succède, sur le quai, la demeure du gouverneur égyptien de l’isthme. Sa maison est de style oriental, carrée, aux grandes fenêtres cintrées. Un mât, où flotte le drapeau de l’Egypte, se dresse sur la terrasse que protège une galerie basse coupée à jour.

A l’extrémité du quai, au point où le canal d’eau douce se détourne vers le lac Timsah dont il suit la rive jusqu’au chantier VI, le souverain de l’Égypte s’est fait construire un palais dont il a confié l’exécution à un habile architecte, M. James Pouchet. Le monument est d’une grandiose simplicité de lignes. Il s’élève au centre d’un vaste terrain que limite une grille élégante. L’ogive orientale couronne les nombreuses ouvertures du rez-de-chaussée et du premier étage, ces dernières encadrées de colonnettes d’un dessin heureux. Deux ailes s’avancent de quelques mètres aux extrémités. L’entrée d’honneur, où l’on parvient en gravissant les marches d’un escalier monumental, couverte, forme à la hauteur du premier étage une terrasse spacieuse. Ce palais a été dessiné, construit et achevé en six mois.

Pour pénétrer dans la ville, revenons sur nos pas jusqu’au chalet de M. de Lesseps en suivant le quai. Au coin de la grande rue diagonale qui mène à la place Champollion et de l’avenue qui conduit au chemin de fer, s’élève la demeure du chef du transit et de la navigation, M. Jules Guichard. Au milieu d’un jardin touffu, la maison carrée, d’un style oriental sévère, commence la ville. Il règne autour de cette maison une fébrile activité. C’est de là que partent les ordres nécessités par le mouvement maritime et commercial.

A l’origine des travaux, M. de Lesseps s’était assuré la possession d’une vallée traversée par le canal d’eau douce venant de Zagazig et qui avait été jadis d’une proverbiale fertilité : l’Ouady. — M. Jules Guichard reçut la mission de rendre à l’Ouady son ancienne réputation. Exilé dans ce coin du désert égyptien avec Mra0 Guichard et sa fille Mlle Suzanne Guichard, et secondé par deux seuls agents, MM. Voisin et de Carné, le « directeur du service agricole » se mit à l’œuvre. En quelques mois il attirait sur le sol, pour le féconder, les Bédouins pasteurs qui l’avaient abandonné. En trois ans, cette propriété décuplait de valeur, et Je gouvernement égyptien la rachetait.

A ce moment, l’eau de la Méditerranée remplissait le lac Timsah et le canal d’eau Jouce était continué d’Ismaïlia à Suez. M. de Lesseps ne voulut point attendre l’aclièvement définitif du canal maritime pour que le commerce universel jouit des bienfaits de l’œuvre poursuivie. Puisque l’on pouvait se rendre, par le canal maritime, de Port-Saïd à Ismaïlia, et d’Ismaïlia à Suez par le canal d’eau douce, ne pouvait-on pas utiliser cette communication réelle établie entre les deux mers pour transporter des voyageurs et des marchandises ? Des délégués des chambres de commerce du monde entier, répondant à l’appel que leur avait adressé M. de Lesseps, vinrent au nombre de cent dans l’isthme constater la possibilité et la facilité de la communication.

Mais cette organisation maritime était un problème. Comment assurer un service régulier de remorqueurs et de chalands dans un canal partout encombré de dragues, sillonné de porteurs naviguant sans cesse? Il fallait, pour mener l’œuvre provisoire à bien, un caractère énergique et résolu, un esprit prompt et pratique. Le directeur du « domaine agricole » accepta cette mission, et dans ce noviciat pénible M. Guichard est si bien devenu l’homme de la navigation que M. de Lesseps lui a conservé son titre, le chargeant d’assurer le transit des navires par le grand canal.

Le mouvement commercial, qui fut ainsi inauguré plusieurs années avant l’achèvement du canal maritime, a eu son jour de fête, sa date mémorable. Le 12 août 1865, la population de Port-Saïd était réunie sur le quai, fidèle à l’appel de M. de Lesseps, qui lui avait donné ce rendez-vous pour assister au départ pour Suez du premier convoi de charbon de terre chargé sur la Méditerranée et se rendant, sans transbordement, dans la mer Rouge.

« Le passage de l’Occident à l’Orient de cette matière commune dont le génie de l’homme a fait le principal agent civilisateur du monde, disait M. de Lesseps, marquera le succès le plus important obtenu jusqu’à présent par les efforts des braves travailleurs de l’isthme. »

Six bateaux à vapeur, ayant chacun à leur remorque deux chalands chargés de

houille et pavoisés de pavillons de toutes les nations, s’engagèrent dans le canal. Le

convoi arrivait à Ismaïlia et franchissait les écluses le 15 août, pour se diriger vers Suez par le canal d’eau douce.

Le 24 décembre, un navire passait de la Méditerranée à la mer Rouge par la même voie. C’était une goélette construite dans l’isthme et nommée Y Eugénie.

Jusqu’à la veille de l’inauguration du grand canal maritime, cette voie provisoire n’a cessé de rendre de réels services au commerce; et non-seulement elle a été utilisée pour

faire arriver en mer Rouge des houilles et des marchandises de toutes sortes, mais aussi des navires et en dernier lieu un aviso de guerre français, la Levrette, qui se rendait en Cochinchine. En nous montrant la demeure de M. Guichard, un armateur anglais la nomma « l’académie maritime du canal. » C’est là , en effet, qu’auront reçu leur diplôme les pilotes et les timoniers à qui sera conliée la direction des navires dans le nouveau Rosphore.

La rue diagonale où nous sommes conduit à la place Champollion. Un modeste monument,

A TR AVER S L’ISTITME DE S l E Z.

adossé au mur qui limite le jardin du chalet Lesseps, attire le regard. Un mausolée a reçu le buste en bronze du comte Sala, mort sur l’isthme. Le comte Sala est Tun des dévoués de la première heure qui ont succombé avant le triomphe. Sur la tombe de Sala, M. S.-N. Ruyssenaers, Tun des vice- présidents de la compagnie, consul général de Hollande en Égypte, dit les services rendus par celui que tous regrettaient : son caractère, son zèle, son dévouement; et ce fut un spectacle touchant que ce témoignage public rendu à un ami par celui-là même dont le dévouement à l’œuvre de M. de Lesseps ne s’est pas un seul instant démenti. M. Ruyssenaers, plus heureux, a vécu pour rendre de nouveaux services à l’entreprise à laquelle il n’a cessé d’apporter le concours de son intelligence et de son activité.

Autour de Ja place Champoilion, parmi ces demeures qui furent les premières construites, et dont le seuil est tout verdure, voici la maison du médecin en chef de la compagnie, le docteur Aubert-Roche, et du médecin de la division, le docteur Companyo. Le jardin est une pépinière renommée. La maison du chef du domaine, M. Poilpré, est à l’angle opposé. C’est là que les colons de l’isthme Aiennent demander des concessions et qu’on peut voir, sur un cadastre d’une scrupuleuse exactitude, comment se créent les villes au désert. C’est chose grave, en Orient comme partout, que la question des terrains à concéder. Quelle sûreté de coup d’œil, quelle impartialité, quel jugement d roi t et quelle minutieuse régularité ne faut-il pas pour diriger un tel service? M. Poilpré s’est acquis l’estime et la considération de tous.

A l’autre angle de la place Champoilion est le chef du service télégraphique, M, Riche, La station centrale est installée dans une annexe de la maison qu’habite le directeur général des travaux. De là, l’électricité met en relations constantes tous les chantiers de l’isthme et relie Ismaïlia à l’Europe depuis l’origine des travaux. Il n’est pas de voyageur qui n’ait été émerveillé de la sûreté avec laquelle fonctionne le télégraphe de l’isthme. MM. Thévenet et Lavesvre sont les collaborateurs remarqués de M. Riche. On cite volontiers à Ismaïlia les liens serrés d’amitié qui unissent ces trois hommes, pour qui la hiérarchie a fait place à la plus ardente émulation. La « petite république » qui forme ce serxice spécial est un modèle.

Les autres maisons de Ja place sont le domaine exclusif des « ménages. » Le square fleuri du centre est entretenu en participation. Chacun a sa plate-bande, et c’est à qui obtiendra la plus luxueuse végétation.

Le bassin du milieu a été couvert et remplacé par un vaste kiosque d’une élégante légèreté.

Les célibataires forment un quartier spécial dans le carré voisin. Cette démarcation n’a créé ni guelfes ni gibelins ; les ce ménages » et les cc enragés » — suivant le qualificatif infligé aux célibataires par un Parisien venu aux sables — vivent en excellente harmonie. D’ailleurs, Ismaïlia se pique d’être la capitale de l’isthme, et ce ne sont que soirées musicales et bals où la population fraternise agréablement.

Les marchands ont envahi la rue du Commerce qui commence après une petite

place, sorte de frontière séparant le monde administratif du monde trafiquant. Le cercle

cl’Ismaïiia est le trait d’union entre ces deux mondes. Nous assistions a la soirée d’inauguration du cercle : un événement. Ismaïlia commençait à souffrir un peu de son développement, la hiérarchie administrative menaçait d’v créer des castes; bien vite l’idée du cercle vint à de bons esprits et le cercle a prospéré. Le président honoraire du cercle, le lils du président de la Compagnie, M. Charles de Lesseps, prononça à cette occasion son premier discours, une éloquente affirmation du principe d’égalité au nom duquel toutes grandes choses sont possibles... Et puis le cercle a, de par ses statuts, de la glace tous les jours à la disposition de ses membres. Qui oserait dire : Je me passerai de glace.

Au point où commence le bazar européen, les aniers se sont groupés. Pour quelque menue monnaie, le trot rapide du cc bourrique! » vous transportera au chantier VI, à l’usine Lasscron, au chemin de fer et au bazar arabe.

En allant au bazar arabe, qui est à l’extrémité d’Ismaïlia, plus loin que la station du chemin de fer, entrons dans l’église catholique. Un mat qui porte le drapeau de Jérusalem nous guidera vers la « maison du Seigneur. » La chapelle, du style gothique le plus simplifié, est dédiée à saint François de Salles et desservie par des pères de Terre-Sainte qui y ont remplacé l’abbé Gibon, mort victime de son zèle à El Guisr en 1864. Deux vastes coquillages dé la mer Rouge servent de bénitiers. Un dais de velours violet pare l’autel et protège un tableau représentant saint François de Salles. L’empereur des Français a fait don de cette toile à l’église d’Ismaïlia.

Le clocher porte, par l’inscription suivante, la date de la fondation de la chapelle : XXII : MAIVS : AN : DN : MDCCCLXIV.

Le dimanche, après la messe, le fanfare d’Ismaïlia exécute plusieurs morceaux sur la place qui précède l’église.

La mosquée a été construite au centre du village arabe. Ici, ne demandons plus aux habitants la régularité des constructions, l’harmonie des lignes, la minutie des arrangements; nous y perdrions trop ! Le Nubien coudoie le Cophte; le bédouin, le fellah; de Porl- Saïd sont venus des Grecs, des Syriens, des Algériens et des Maltais; de Suez sont venus des Indiens, des Abyssins et des Arabes. Toutes ces races se sont mélangées, tous ces hommes se sont confondus, chacun se livrant à ses goûts; celui-ci louant des ânes, celui-là pétrissant le doura, cet autre ouvrant boutique au bazar; et ce petit monde, presque insolent dans sa liberté, se sentant en Europe, bravant le cawas et se reposant dans la protection d’Ismaïlia-Ville , vous a des airs de faubourg.

Les eaux jaunâtres du Nil coulent à deux pas, et le quai du village arabe est devenu

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A TRAVERS L’ISTIIME DE SUEZ

comme un marché permanent. Les grandes barques venues (le Zagazig ou de Suez, chargées de pastèques et d’oranges , de salades vertes et de blé couleur d’or, s’arrêtent là et vendent leur cargaison. Vite les ballots de toutes formes s’amoncèlent, les tas de fruits se forment. On éventre les paniers d’ajoncs d’où s’échappent les bananes et les limons doux, les morceaux de cannes à sucre et les œufs. L’enchère s’ouvre et les prix se débattent. Cent acheteurs se démènent autour du raïs qui vient d’étaler sa cargaison, et c’est en vain que du geste et de la voix les marchands, groupés, pressés, se bousculant, se renversant, s’injuriant, invoquant Allah, disent leur prix. Le raïs reste immobile, calme au centre du brouhaha.

Mais le train de Suez vient d’entrer dans la station d’Ismaïlia, et c’est l’heure où la ville voisine va finir sa journée de travail. Le sifflet de la locomotive et les cloches des ateliers se font entendre. Le raïs quitte son chibouk, choisit ses acheteurs et vend! En un éclair, les marchandises sont enlevées et payées, et l’on voit, dans la rue principale du bazar arabe, un essaim d’enfants demi-nus courir les mains pleines d’œufs, de salades et de fruits. La bande se sépare à l'extrémité de la rue : les uns courent au chemin de fer pour gagner quelques paras; les autres courent en sens inverse, vers la ville.

A quelques mètres de J’appontement, le lac forme une anse propice aux baigneurs. Des cabines ont été dressées, et là , chaque soir, quand le soleil est à l’horizon, Ismaïlia vient rappeler Trouville. Sur la plage un cercle ne tarde pas à se former.

De ce point de vue le spectacle est délicieux. Le lac paraît immense, sans fin. Le

voisinage de l’appontement servant de débarcadère attire, chaque soir, comme si elle se dirigeait vers les bains de mer, la flottille dispersée pendant le jour, et c’est une animation maritime à faire croire que le canal de Suez existe depuis cent ans.

Cependant les baigneurs sont peu nombreux, et l’on devine, aux toilettes et au Ion des causeries , que les habitants du Caire et d’Alexandrie ont adopté les bains de mer

du lac Timsah et viennent v faire cc une saison. » A ceux d’Ismaïlia il faut des récréa-

lions plus viriles que les conversations au bord de l’eau et la contemplation du jour qui s’éteint.

Ismaïlia est bâtie entre le lac et le désert, et c’est au désert que le soleil descend.

Vers cet embrasement de pourpre il faut aller. A la voiture, aux roues si larges qu’elles ne

peuvent enfoncer dans le sable, on attèle quatre des plus vigoureuses mules. Le saïs aux jambes nues est sur le siège, tendant les rênes et serrant le fouet. Dix amazones et vingt cavaliers, exacts au rendez-vous, sont là, maîtrisant leurs montures dont les narines se

dilatent et les jarrets, impatients, sont tendus. Les sais coureurs ont ceint leur taille et pris leurs bâtons. En route! La cavalcade va au désert, les sais en avant, la voiture ensuite, les cavaliers, dirigés par M. de Lesseps, courant de toutes parts.

Quand la nuit est sur Ismaïlia, la cavalcade revient et l’on s’informe du bal ou de la soirée musicale en préparation.

C’est en attendant l’heure de la réunion commune que M. de Lesseps donne ses ordres pour le travail du lendemain.

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