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ILES RADAK.
IjE 20 décembre i8i6 ( janvier 1817 ) an soir, nous eûmes connaissance d’une terre ; nous en déterminâmes la position à io°5’ de latitude nord, et 188° 5o’ à l’ouest de Greenwich (190° 20’ O. de Paris ). Comme il était assez tard (piand nous nous en fûmes approchés, nous tînmes le large pendant la nuit. L’ile nous parut petite, longue an plus de deux milles marins, large d’nn et demi, basse et boisée. Les cocotiers s’élevaient an-dessns des antres arbres; et nous remarquâmes qu’il n’y en avait pas nn qui fût tres-vienx.
Le 21 , de bonne heure, nous étant approchés de file, nous ne tardâmes pas à y apercevoir de la fumée ; indice epte cette terre était habitée. Effectivement, quelques instants après, nous vimos venir à nous plusieurs pirogues à la rame, chacune montée par quatre à ciu([ hommes. Ils nous accostèrent sans montrer la moindre crainte, et, nous faisant des gestes d’amitié, nous montrèrent des cocos et des fruits de baquois, ainsi que des écales de cocos pleines d’eau douce. Nous leur jetâmes des cordes; ils y attachèrent leurs marchandises, et nous les offrirent. Nous leur donnâmes des grains de verroterie et du fer. Ils eurent l’air de ne faire auenn cas des verroteries , et témoignèrent au eontraire beaucoup d’empressement pour le fer. Nous obtînmes d’eux plusieurs parures en cotpiillages <pii étalent très-artistcmeul
façonnées ( pl. III. j, qaelques lances faites d’un mauvais bois, les unes pourvues, au-dessous de la pointe, de crochets retournés en arriére f pl. Il , fig. a.3. 4. j, d’autres garnies de dents de requin, et une arme qui ressemblait à un .sabre f pl. Il, 11g. i. j; du coté trancliant elle éttilt munie de dents de requin. Ils nous donnèrent aussi un coquillage du genre murex , (|ui avait servi de trompette { pl. II , fig. 5. ).
Nous mîmes bientôt nos canots dehoi'S , et nous allâmes à terre. Toutes les pirogues qui nous avaient accostés reprirent avec nous le cliemin de file; d’autres vinrent à notre rencontre. Les insulaires se rassemblèrent sur le rivage au nombre d’une centaine , tant bonnnes qu’enfânts. Nous apercevions les lemmes cachées dans les buissons.
Un banc de corail , partant de la côte , .s’étendait à une centaine de brasses en mer; il était couvert de deux pieds d’eau tout au |)lus ; et à .son extrémité au large , nous avions peine à trouver (bnd avec une ligne de quarante brasses. La mer brisait sur cet écueil avec tant fie force, que nous ne pûmes essayer d’y aborder avec nos canots.
Autant les insulaires avalent montré de dispositions amicales et de bonne fol, en trallquant à notre bord , autant ils devinrent perlides et insolents , quand ils virent que dans nos deux canots nous étions tpiinze au plus, et que leur nombre était du double plus considérable. Ils nous vendirent des écales fie cocos remplies (feau fie mer, au lieu de l’être d’eau flouce; et ils voidurent nous arracher par force, les fruits fie baquois que nous leur avions déjà payés. D’autres saisirent nos canots, pour en enlever le fer dont ils étaient garnis. Alors nous finies tous nos efforts pour nous éloigner; et, le vent ayant un peu fraiebi, nous fûmes bientôt au large.
Nous nommâmes ces îles Ostrov Novaho Goda { des du Nouvel any Nous apprîmes par la suite que les insulaires les appelaient Médid.
Le q3, vers midi, nous vimes la terre; elle était composée de plusieurs petites îles couvertes d’arbres; une seule offrait de vieux cocotiers. Quelques-unes s’élevaient à peine au-dessus de la surface de la mer, et consistaient en une plage sablonneuse d’une blancheur éblouissante. Le sol de toutes n’était pas à plus de cinq ou six pieds au-dessus de la mer, et ne présentait (pie du salde.
Le 24, nous étant approchés très -près de terre, nous reconnûmes (pie toutes CCS îles , dont le nombre se montait environ à soixante, n’étaient éloignées lune de l’autre (pie d’un luiitièine, ou d’un (|iiart de mille au plus ; (piehpies-unes même n’étaient sépari'es que par un espace large à [leine de cent brasses; et de l’une à l’autre s’étendait un récif que sa couleur rouge faisait distinguer en différents endroits, à la superficie de l’eau, et sur le- (picl la mer brisait. /Vinsi ces des formaient réellement un anneau. Nous avons tâché de trouver un passage dans le récif , afin de pénétrer dans son intérieur, oii l’eau, abritée jiar la ceinture de rochers, était jiarfaitemcnt tranquille, et formait un bassin ([ni avait ([uinze à seize milles de longueur. Bientôt nous avons ajiercn , à notre grande joie, sous le vent du récif, trois passes, (pii pouvaient avoir à-peu-près cent cimpiaiite brasses de laigeiir.
Nos canots ayant sondé la profondeur de ces passes , tronvèreiit dix-nenf, vingt - deux , et même vingt-six brasses d’eau dans le [ihis proche. En dehors, tout auprès, on ne trouvait pas fond à cent hrasses ; dans l’intérieur, on y atteignait à vingt-huit. La proibndeur de l’eau était très - variable sur le récif formé de corail rouge ; elle dilférait de deux brasses et demie à six brasses.
Le 24 décembre, nous sommes entrés heureusement, à l’aide du flux. Par-tout nous avons trouvé vingt-cinq à vingt-huit brasses, fond de madrépores et de bancs nonihreux de corail, que l’on distinguait de loin , parce que la mer paraissait blanche au-dessus. Nous nous sommes approchés d’une petite ile au
Nord-nord-ouest du groupe ; et ayant trouvé dix brasses de profondeur sur un assez bon fond de sable, nous avons laissé tomber l’ancre.
Bientôt nous avons vu trois boinines marcher sur la plage sablonneuse d’une ile peu éloignée de nous.
Nous avons débarqué sur la plus proche , que nous avons nommée Ost/vv Rojestva Christova ( ile de Noël ). Le rivage était composé de sable formé de débris de corail et de madrépores. On voyait par-tout des cocotiers et des baquois. L’ile avait à peine un demi- mille marin de long. La végétation y était visiblement plus vigoureuse dans la partie sous le vent, que dans celle qui lui était exposée , où les plantes étaient flétries et basses.
Une grande pirogue <[ui portait une immense voile triangulaire, ne tarda pas à s’avancer vers notre vaisseau. Tout le monde retourna au.ssitôt à bord , et nous attendimes impatiemment la visite des insniaires; mais ils amenèrent leur voile, et restèrent en place, à (leux portées de fusil de distance. Ils nous montri'rent cependant des cocos et des fruits de baquois , en criant souvent le mot Aïdara. Nous apprîmes par la suite tpi’il signifiait ami. Nous les appelâmes; mais ils ne voulurent pas s’apjirocher. On leur envova un petit canot, qui lit fies échanges avec eux. Ils ne prenaient pas volontiers les grains de verroterie; au contraire, ils échangeaient avec plaisir leurs fruits contre du fer. Le trafic terminé, ils s’en allèrent.
Le 26 , la même pirogue sortit ; mais tous nos efforts pour l’engager à nous accoster furent inutiles. Notre canot, dans letpiel se trouvaient notre lieutenant, M. Scbischmareff et M. Cbamisso , naturaii.-,te , alla vers file d’où elle était venue. Nos gens y débarf|iièrent ; les insulaires de la pirogue descendirent aussi à terre. Nos gens ne trouvèrent sur le rivage que trois femmes et quel- (|ues enfants qui, à l’aspect des étrangers, s’enfuirent dans les
bois; mais tons en sortii-ent <|nan<l ils virent clébarqnei' les bomnies de la pirogue. Ces insulaires parai.ssaient fri’s-craintils ; iiéini' moins ils ne tardi'rent pas à se familiariser, tpiand on leur eut fait présent de niorceanx de fer. Ils nous meni'rent dans des rabanes très-propres et nous offrirent des fruits de batpiois , tiinsi (pie dn jns de ce linit cpi’ils exprimèrent en notre présence, dans de grandes coquilles.
On leur donna diverses graines , entre antres de melons et de melons d’ean , en leur indiquant comment il lallait les semer, et on leur demanda de l’eau fraiche. Ils montrèrent une citerne , dans laquelle ils recueillaient Fean de pluie, et oii elle se conservait très -pure , mais avec un goiit assez fort. Nos canots revinrent bienti'it à bord.
On axait pai'conrn tonte cette ile , et pourtant l’on n’y avait rencontré (pie treize personnes.
Deux jours après, les canots retournèrent à terre; les insulaires n’y étaient pins; ils s’étaient embarqués sur leurs pirogues, et avaient fait voile vers les des situées an Snd-onest. Nous laissâmes sur File cinq clièvres , avec une poule et un cot| , et nous semâmes dilTérentes graines. On y voyait plusieurs maisons (pii étaient assez grandes. Les rats y étaient en quantité prodigieuse, et ne semblaient pas avoir dn tout peur de nous.
Le 3i décembre, le temps fut très -variable , par rafales et par grains.
Le i"( i3 ) janvier 1817, nous avons mis nos canots delujrs , et nous sommes partis dans le dessein d’examiner plus attentivement le groupe (Files, et de faire connaissance avec leurs habitants. Arrivés à un dot éloigné d’environ un demi -mille marin de notre mouillage, nous y avons vu plusieurs cabanes ([ni tombaient en ruines, et, .sons nu arbre, une petite provision d’ean fraîche conservée dans des écales de cocos; une pirogue était tiiée
il terre, elle avait dix -sept jiieds sept pouces de long, im pied dix pouces de large , trois pieds sept pouces de proldiideur. Le iiiàt Otait long de dix-sept jiieds six pouces, la vergue avait vingttrois [lieds fjuatre pouces de long. Cette pirogue était munie d’un balancier, i[ui glisse dans la mer avec le bâtiment et l’euipèclie de chavirer -, un autre balancier ne ser„ (pi’à porter les vivres.
Un coté de la [lirogue était perpendiculaire, l’autre arqué: le pi enher est toujours sous le vent quand ou navigue, alln d’em|)êcher le bâtiment de dériver, car ceux de cette espèce ne sont destinés cju’à voguer contre le vent : il était fait de jilu.sieurs planches cousues eusemhle.
Quand les insulaires veulent faire changer de route à la pirogue, ils n’ont pas besoin, ainsi ijue nous l’avons vu par la suite, de virer de bord, ils se conteutent de tourner la voile qui est attachée au haut du mât , et fou transporte d’un coté à l’autre la partie inférieure. Le grand balancier est touionrs ilu côté d’oii vient le vent. Un gouvernail [ilacé à l’arrière de la [lirogue , dirige sa marche.
Nous avons pas.sé la nuit sur cette petite ile , et le i ( i4 ), vers midi, nous étions [irèts à continuer notre voyage, ([uand nous avons a|)ercu deux grandes pirogues arriver sur nous <à pleines voiles. Bieutèit elles ont amené leur voile et sont restées tranquilles. Plusieurs insulaires se sont jetés à la mer et ont nagé vers nous. Un vieillard, le plus faible de tous, fut celui qui se hasarda le premier à venir à nous. Il tint un long discours, dans lequel il prononça souvent le mot aidara Nous avons
invité les autres à venir nous tiouver et nous leur avons tlonué beaucoup de fer. Ayant appris <[ue nous avions un chef, ils nous montrèrent aussi le leur, cju’ils nonunaieut ï iri et Yerut. Ils nous firent remarquer qu’il avait non-seulement la poitrine et le dos tatoués connue eux , mais aussi les cèités.
Ils étaieni une (niliizaiiie ; ils rirent avec nous, nous regai- (lèreiit (l’un air de cnriosit(‘ craintive. Leur ayant annoncé t|ne nous voulions aller à l’ile d’où ils étaient venus , ils eurent l’air de nous y Inviter.
Quand nous nous assîmes dans nos canots , et (|ue nous leur limes signe de naviguer de conserve avec nous, ils semblèrent y consentir ; mais ils se dli igi-rcnt vers notre vaisseau . pour le considérer de |)lus près.
Ayant (ait route au Sud , nous avons vn plusieurs des trèspetites, tontes plantées de jeunes cocotiers et de batjuois. Nous apeiTÙmes sur chacune des cabanes, une (pianlité de rats, mais pas un seul habitant.
Le 4 ( i6 ( janvier, nous sommes retournés à bord. Le lendemain nous avons (ait route vers les des du gioiipe les plus éloignées; mais les (rétpientes rafales ne nous permirent pas d’avancer beauctiup.
Le 6 ( i8 ), nous tivons débtirfpié sur une de (pu, de toutes celles (pie nous avions visitées justpralors , nous parut la plus abondante en cocotieis.
\ peine étions-nous à terre, ipie huit hommes armés de lances s’avanci'rent vers nous. Ihi vieillard nous donna des cocos et des fruits de batpiois , et y joignit (piehjues li nits à pain. Les lèmmes s’etaient cachées dans le hois ; elles revinrent bienti’it, et nous lirent pri'-sent de guirlandes de fleurs et de cajquillages. Nous vimes en tout vingt -trois per.sonnes.
7 C 19 nous sommes allés prestpie tous à terre; les insulaires nous accueillirent très - amicalement , et nous odrirent du jus de coco pour nous i-afraiehir.
Nous avons trouvé un tomheau qui avait quinze pieds de long sur dix pieds de large ; il était tout entouré de jiierres : il n’est permis à jjersonne de marcher dessus. Ignorant cette |)aiticula-
rite, nous voulions monter sur l’élévation que le tombeau tonnait; aussitôt tons les insulaires nous crièrent : émo érno. Nous apprîmes par la suite que ce mot avait ici la même signification <pie celui de tabou dans les antres archipels du Grand-Océan.
Ces hommes nous considérèrent avec la pins grande attention. Ils s’étonnèrent heaucoup de ce que notre poitrine n’était pas de la même couleur que notre visage et nos mains. Souvent en regardant nos habits , ils s’écriaient ■. ino, trio (admirable, admirable). Les noms de nombre de ces insulaires sont ;
Duon.
Dildinu.
Rouo.
Dildinim duon.
Dilu.
Edinn.
Enien.
Edinim duon.
Lalim.
Tabatat.
1 ne
comptent pas an -delà.
Pour exprimer onze, don;
davantage , ils recommencent par un , deux , etc.
Après avoir visité cette ile , qui ne diffère en rien des autres , nous sommes allés aux cabanes qui sont situées à la côte sous le vent , de même que toutes les habitations des groupes rpie nous avons vues ensuite. Nous y avons rencontré plusieurs femmes et des hommes qui chantaient ; de jeunes lilles battaient du tambour ; c’était un morceau de bois creux , couvert à une extrémité d’une peau de requin , que l’on frappait avec la main en trois temps rapprocbés , puis l’on recommençait ( jil. Il, fig. 6. ).
Ces insulaires , ainsi que nous avons eu souvent occasion de l’observer , chantent sur le même air toutes leurs chansons , qui renferment les traditions ët les principaux évènements de leur pays.
.Andanie Lento.
Ils ont aussi de petits airs courts et gais.
Quand nous revînnies dans cette île, en retouniaiit en Europe, les habitants avalent composé de grandes chansons sur notre première visite; il y était tpiestion de la grandeur du vaisseau, de la (piantité de 1er (pi’il contenait, tie nos habits, de tous les noms tpi’lls avaient appris , et de plusieurs mots de la langue russe. Ils chantaient ces chansons d’un air joyeux mêlé de respect. Tout le monde faisait chorus , et ils continuaient de la sorte pendant plusieurs heures de suite. Ces chants sont accompagnés de mouvement des bras et des mains; les chansons plus vives le sont de claquements de mains précipités. Enfin , nous avons souvent entendu leurs chants de guerre ; alors ils prennent leurs lances à la main, les agitent d’une manière terrible; leurs yeux étincellent; les femmes font chorus, et tout le monde a l’air de perdre l’esprit à force de crier. Après un exercice si violent, ils ont besoin de plusieurs heures de repos pour reprendre leur gaieté.
Le 8 ( 20 ) janvier , nous avons laissé tomber l’ancre devant ütdia , la principale ile de regroupe, et qui lui donne son nom. Comme nous l’avions découverte les premiers , nous crûmes pouvoir lui donner celui du protecteur éclairé des arts et des sciences, (pii avait entrepris à ses frais notre expédition; et en conséquence, ces des furent nommées lies Romanzoff. Otdia est situé par 28’ <j” nord, et i8y°43’ 45” 5 l’ouest de Greenwich ( 192° 4’ o”de Paris).
Ayant débarqué dans cette île, nous y avons trouvé à-peu-près quatre-vingts habitants des deux sexes, y compris les enfants; c’est la plus forte pojiulation que nous ayons rencontrée dans ce groupe. Nous avons ensuite calculé qu’elle ne s’y élève, en tout, qu’à cent cinquante personnes.
Nous avons retrouvé à Otdia, le chef que nous avions vu le 5 du mois, et qui réside dans cette ile. Il se nomme Rarik, mot
qui se prononce aussi Larik. La coutume d’échanger son nom, comme marque d’amitié, y existe comme dans la plus grande partie du Grand -Océan, Larik changea de nom avec M. Kotzebiie; un autre insulaire nommé Laghidiak flonna le sien à M. Chamisso ; chacun de nous prit de même celui d’un insulaire qui se disait son ami. C’eût été par exemple , commettre une grande impolitesse de donner à M. Chamisso son vrai nom en présence de Laghidiak, et par conséquent de ne pas appeler celui-ci Chamisso dans le même cas.
Les insulaires avaient des morceaux de fer; on leur demanda comment ils se les étaient procurés; ils répondirent que la mer jetait souvent sur leurs côtes des pièces de bois auxcpielles tenait du fer. Effectivement , dans nos excursions , nous aperçûmes sur une de, un bloc de bois qui paraissait avoir appartenu à un navire, on y voyait encore du fer, les vagues l’avaient jeté sur le rivage.
L’ile a plusieurs citernes. L’on y voit, ainsi que tlaus les autres, beaucoup de rats, que les habitants nomment g/nr/ûî'X-; ils appliquaient le même nom aux quadrupèdes que nous avions à bord , et les appelaient g/iidiri/c é/ip Ç grands rats), nous leur avons laissé deux cochons.
Ce n’est qu’après deux jours d’invitations réitérées, que les insulaires se hasardèrent à venir nous voir à bord. Ce qui les frappa le plus, fut la grandeur et l’arrangement du vaisseau, les gros canons de fer et les ancres. Ils appelaient le fer me/. Ils prirent beaucoup de plaisir à regarder la boussole et eu comprirent tout de suite l’usaee; ils la tournèrent de côté et d’autre, et nous dirent cpie dans ces parages il se trouvait encore quatorze groupes d’iles semblables à celui d’Otdia, et nous inditpièrent leurs positions avec la boussole. L’un d’eux qui paraissait avoir le plus d’intelligence, leur expliqua l’importance de cet instrument.
Nous leur donnâmes beaucoup de fer, ils ne purent nous rendre en échange que quelcpies cocos, un très-petit nombre de fruits à pain, mais une grande quantité de fruits de baquois qui fout leur princi[)ale nourriture.
Nous fûmes constamment en bonne intelligence avec eux ; à la vérité des vols troublèrent fréquemment, pour peu de tenqjs néanmoins, la tranquillité qui régnait entre nous et ces insulaii'es. Le 1er avait pour eux des attraits si puissants, qu’ils ne pouvaient résister à la tentation , <|uoique nous leur en eussions donné une quantité extraordinaire.
Les lémmes avaient l’air modeste, mais un morceau de 1er suffisait pour faire succomber ces beautés sauvages.
Le i6, nous avons entrepris un petit voyage aux des du groupe, qui sont à l’ouest de l’ile principale. Nous u’y avons trouvé en tout que cinq insulaires, et sur ce nombre nous en comiaissloiis trois.
Le a6 janvier (7 févi'ierj, nous avons (piitté les des Otdia ou Romanzoff; à peine avions- nous fait deux milles, sous le veut de ce groupe, que nous en avons aperçu un autre bien moins considérable; on n’y compte que treize dots qui sont boisés; il a dix milles marins d’étendue, ses habitants, très-peu nombreux, lui donnent le nom A'Irigoub; nous lui avons inqm.sé celui d’iles Tchitchagoff , en honneur de l’amiral russe qui a été ministre de la marine.
Le aq , nous eûmes connaissance d’un groiqie considérable nommé haben par les insulaires; il reçut le nom SHen Saltikoff.
Le 3o , nous nous en sommes a|)procbés. Cette terre offre comme Otdia et Irigoub, une enceinte circulaire d’ilots , qui sous le vent est coupée par plusieurs canaux. Bientôt de grandes pirogues à la voile s’avancèrent vers nous; les insulaires tpû les montaient, nous montrèrent des fruits en criant, mais n’osèrent
pas nous accoster. Nous sommes entrés dans le groupe qui est très-considérable; toutes les des sont couvertes de belles forêts de cocotiers. Kaben est file principale; elle est située par 8°. 5a’ o”. nord et i3g°. 1 1’. 3o”. à l’ouest de Geemvich. 191°. 3i’. 45”- O. de Paris. Nous avons laissé tomber l’ancre.
Le 3i janvier (ia février), une grande pirogue s’approcha; elle était montée par quinze hommes; nous les avons appelés; plusieurs insulaires se jetèrent à la nage et vinrent à bord. Ils nous montri'rent leur chef, qui se distinguait par le tatouage de ses côtés. Nous leur avons acheté beaucoup cle fruits de baquois , dont nous avons observé plusieurs variétés, une grande quantité de cocos et de fruits à pain ; on leur donna du fer qu’ils préféraient à tout. Nous leur avons fait de grands présents , et nous avons conclu un pacte d’amitié en changeant de noms avec plusieurs d’entre eux. A cette occasion nous avons renouvelé une observation que nous avions déjà faite à Otdia et dans tous les groupes de cet archipel (pie nous avions visités; c’est que les insulaires, malgré toute la peine qu’ils se donnaient, ne pouvaient pas prononcer la lettre S. Vers le soir la pirogue nous quitta; plusieurs insulaires qui avaient changé de noms avec nous, répétèrent en criant bien fort ceux (pi’ils avaient obtenus.
Le 2 (14 février), nous avons levé l’ancre et fait voile vers d’autres îles situées au vent. Nous avons mouillé près de celle que les indigènes nomment Tjan , et nous y avons débarqué. Elle abonde en cocotiers ; on y voit beaucoup de maisons; elle est infestée de rats. Nous y avons aperçu (piehpies poules qui couraient dans les bois; elle est bien peuplée. La couche de terre végétale y est bien plus profonde que dans le groupe d’Otdia , elle a deux à trois pieds de profondeur, de sorte ipie les insulaires cultivent le taro; ils en ont deux variétés qu’ils nomment ouat et kndak. Nous y avons aussi trouvé quelques bananiers que l’on appelle kaïbaran.
Les insulaires y vivent clans une plus grande abondance c[ue leurs voisins; ils ont des l'ruits à protusiou , aussi ne sont-ils pas si maigres cpie les liabitants d’Otdia; nous y avons vu des feuuues très-jolies, elles ont sur-Umt le liant du corps trc's-beau.
Le 7 ( IC)), nous avons mouillé près d’une jolie de nommée .■Ji'riA par les habitants; elle est couverte de cocotiers. Nous y avons vu le chef du groujie cpii réside ordinairement à Ivabcn; c’était un grand bel lionime , d'un brun très-foncé.
lin soir nous descenclimes à ferre, pour assister aux divertissements des habitants ipii continuent toujours leurs chants trc-stard. Notre curiosité était d’autant jilus vive, cpi’ils nous avaient invités pour ce jour-là. A notre arrivc'-e, ils nous reçurent trèsfioidement. Ils étaient rassemblés au nombre au moins de cpiatreviugts, tous très-robustes. l’Insieurs pirogues jileines de monde, débanpièrent sur différents points de l’ile, et sur-tout des deux cotés de nos canots. Les Insulaires, c[ui auparavant nous témoignaieut toujours du respect, en ce moment se mirent à fouiller sans façon dans nos [lOches oit ils savaient bien cpi’il y avait toujours des clous et d’autres objets en fer. Ensuite tous se réunirent au signal du chef, en même temps les femmes s’éloignèrent; ces indices nous faisant croire ([ifils n’avaieiit pas des dispositions trc's-amicales |)our nous, nous nous sommes rembaicpiés pour l'etourner à bord du vaisseau cjiil n’était pas à plus de deux portées de liisil de la cùte. Üii tira un cou|) de canon à jioudre; aussitc'it des cris se firent entendre à terre. On lit partir une fiisée cpii se dirigea sur file comme un trait de feu. Alors la confusion augmenta parmi les insulaires, C|ui s’éloignèrent peu-à-jieu de la côte Deux heures api’ès, nous eutendhues un grand tumulte dans
nie.
Le 9 (ai février) , nous sommes allés à terre. Notre feu avait produit une grande impression sur les insulaires. Auparavant tout
le monde venait au-devant de nous quand nous débarquions; aujourd’hui nous n’avons vu personne. Nous étant avancés, les indigènes se sont éloignés; nous en avons appelé quelques-uns qui se sont arrêtés et nous ont attendus d’un air craintil et tremhlant. Cependant l’amitié parvint à se rétablir ; alors ils nous prièrent de ne plus lancer de leu sur l’ile ; ensuite ils nous montrèrent toujours de la défiance.
Le II (aS), nous avons quitté les des Saltikoff; elles sont peuplées au moins trois fois autant que les des Roumanzoff.
Étant mouillés près de Aïrik, nous avions aperçu du haut du mât, dans le sud-ouest, un groupe nommé Aour par les insulaires; nous finies voile de ce côté, et à trois heures nous avions franchi une passe située sous le vent , où nous avons jeté l’ancre. Plusieurs pirogues s’approchèrent aussitôt, et sur notre invitation, les insulaires montèrent à bord. Ils étaient tous tatoués à l’exception de deux hommes, qui avaient en outre le teint beaucoup plus clair. L’un d’eux qui nous faisait sans cesse des signes d’amitié , portait néanmoins sur le bras , des figures de poissons. Il nous dit qu’il voulait rester avec nous : le soir lorsque les pirogues se disposèrent à retourner à terre, les antres insulaires l’appelèrent et s’efforcèrent de le dissuader de sa résolution, mais il y persista. Il nous apprit qu’il s’appelait Kaclou, et qu’il était natif de l’de d’Oidea, c’est une des Carolines; étant parti |)our la pêche avec trois de ses compatriotes , un coup de vent les poussa très-loin en mer , et ils ne purent plus retrouver leur de. Ils liirent ainsi ballottés pendant huit lunes; enfin ils aperçurent les des Aour. Ils y furent reçus très-amicalement, cependant on voulait les déjiouiller des morceaux de fer qu’ils avaient; le chef les protégea. Kadou vivait depuis quatre ans dans ces des avec ses camarades; et quoiqu’il y fût bien traité, il desirait de venir avec nous parce qu’il avait entendu parler dans son pays de grands bâtiments comme le nôtre.
Le soir à souper , Kadou fut invité à nous suivre dans la ehanibre; les miroirs, les assiettes, les divers ustensiles dont nous faisions usage à notre repas, ne parurent lui causer aucune surprise. 11 attendit que nous eussions commencé à nous en servir, pour imiter notre exemple; enfin il se conduisit comme un homme qui a constamment été habitué au genre de vie des Européens. Il mangea de bon appétit, mais modérément, tle tout ce que nous lui olfrimes; il regarda d’abord la viande salée, et ne se hasarda à en manger qu’aprés nous. Il aimait beaucoup le ris au sucre, et prit grand plaisir à boire un verre de vin de Madère. Il admira la transparence du verre. Il alla ensuite se coucher sur le lit qu’on lui avait [tréparé, et y dormit trancpiillement. A com|)ter de ce jour , Kadou nous a constamment accompagnés, tous les insulaires paraissaient avoir pour lui beaucoup d’estime et d’alféction.
Ceux-ci nous apprirent (|ue les des Otda , Oudirik, Medid , Kaben, étaient alliées avec Aour, contre Arno,Medouro et d’autres auxquelles elles faisaient la guerre. Celles-ci avaient, l’année précédente, envoyé beaucoup tie pirogues armées qui avaient pillé Aour et les des (wnfédérées; « les brigands, ajoutèrent les insulaires, ont tout détruit. Mais actuellement notre confédération arme, nous préparons des provisions, nous éqinpons nos pirogues. Lamari, le grand chef, visite toutes les des tpii lui obéi.ssent, pour rassembler les hommes de guerre. » Les insulaires finirent par nous inviter à prendre part à la guerre et nous prier de leur donner du secours. Aour est situé par 8°. i8’. 4^ ■ nord et i88°. 5i’. 3o”. à l’ouest de Greenwich (191°. 11’. 4S’’- o. de ParisJ.
Le 10 (27), nous en sommes partis et le 17 février(i". marsj, nous nous sommes approchés d’un groupe que les insulaires nomment Aüu , et que nous avons appelé lies Krusautern.
Le i8 février (2 mars), nous sommes arrivés lieureiisement au milieu de ces iles. Nous avons péché à l’entrée du passage beaucoup de requins et de bonites, de même que dans ceux des autres iles. Aïbi est situé par 10". i3’. 52”. nord et 190". 17’. 3o”. il l’ouest de GreeiiMicb ( 192”. Sy’. 45”- o- fis Laris).
Les insulaires nous dirent que toutes les iles que nous avions visitées, savoir ; Irigonb, Otdia , Medid, Kaben, ,Aour Arno, Medouro et trois autres encore, portent le nom général de Radak; ipi’une cbaine de groupes semblables se trouve au sudouest, qu’elle est plus considérable et plus riche et se nomme Ralik. C’est probablement la cbaine nommée par les anglais Mul- ^/ave.s Range.
Le 28 lévrier (12 mars), nous sommes partis d’Aïlu avec Kadou. L’aprcs-midi nous avons vu les deux groupes d’iles , que nous avions découverts rannée précédente ; et auxquels nous avions donné les noms de Kouto.mff S molemkj et de Souvaroff.
Les coups de vent, les brumes, le mauvais temps, ne nous ont permis de nous approcher des iles ( Koutousoff Smolenky) que le i". (iJ l mars. Nos canots étant allés suivant l’usage pour chercher une passe entre les récifs, ne trouvèrent que deux, deux et demi, trois et quatre brasses d’eau; 11 fallut donc renoncer à l'espoir d’v entrer.
Bientôt plusieurs pirogues nous aceostèrent. Le graïul chef, Lamari , se trouvait parmi ces insulaires. Il s’occiqiait dans cette de à réunir des hommes, des pirogues, des provisions; il devait dans trois semaines aller aux autres iles, rassembler sa Hotte, puis marcher à l’ennemi.
On nous dit, cpi’à deux journées de navigation au nord-est, il y avait une petite ile dépourvue de cocotiers, et d’eau, et inhabitée ; mais les habitants de Radak y vont prendre des tortues et des oiseaux de mer : on fappelle Bigar.
Le i4 mars nous avons (initté les îles Radak, el nous nous sommes tlirigés vers les îles Aléoutiennes.
Kadon ne tarda pas à s’accoutumer avec nous, et se conduisit ahsolnment comme un Européen. Etant naturellement imitateur , il nous divertit Iteauconp ; il apprit, en très -peu de temps, plusieurs mots l'usses , et comme nous avions retenu un grand nombre de mots des des Radak , nous parvenions à nous comprendre mutuel lement.
Il nous parla beaucoup d’Onléa, sa patrie, ainsi f[ue des des voisines, rjne nous connaissons sons le nom d’arclnpel des des Carolines. Kadon les avait parconrnes toutes, et avait même visité les des Relew. Ses récits nous apprirent tpie ses compatriotes étaient des navigateurs hardis, et entrejtrcnaient souvent de grands voyages par mer. En effet , nous sûmes aux des Mariannes que les habitants des Carolines font tons les ans, au mois de mai , le voyage de l’ile de Gnahani jtonr y échanger , avec les Esjtagnols, leurs pirogues et leurs coquillages contre du fer.
Kadon nous raconta <pie ses compatriotes faisaient un long voyage à une de , dont il ignorait le nom , pour y aller chercher du fer; elle était visitée par de grands navires comme le nôtre, et les insulaires nommaient le fer lu -lu; c’est le nom que les naturels de Guaham donnent à ce métal.
Nous nous convainquimes que Kadon était très-versé dans la connaissance des étoiles; mais il lui préférait nos boussoles, car il voyait que, même dans les temps brumeux et couverts, on pouvait régler sa route avec cet instrument, tandis que les habitants des des, n’ayant que les étoiles pour se conduire, sont fort an dépourvu (ptand ils ne les aperçoivent pas.
Les insulaires de Radak sont aussi de bons navigateurs ; leurs pirogues , de même que celles des Carolines , sont construites pour pouvoir marcher contre le vent, et leur ressemblent beau-
coup. Les planches XI ef XII montrenl les pirogues de Radak; la planche XVIII celles des Carolines.
D’après les récits de Kadou et nos propres observations , les habitants de Radak ne rendent pas un culte public à un être suprême. Cependant on voit ordinairement dans le coin oriental de leurs cabanes divers objets entassés , tels que de petits cailloux , des feuilles de cocotiers , des cocos, des têtes de poissons. Lorsque nous y toncbions , ou même lorscpie nous les regardions , les insulaires montraient de l’impatience et nous criaient aussitêrt émo! émo! Nous pûmes donc juger que c’étaient pour eux des choses sacrées.
Nous vîmes aussi plusieurs fois , autour du cou des chefs, des cordons de feuilles de baquois noués d’une manière particidière ; pl. 1. ). Il nous parut qu’ils avaient aussi quelque chose de sacré ; enfin le tatouage nous sembla aussi appartenir à ce qui concerne la religion ; car quelques-uns de nos compagnons de voyage ayant demandé à être soumis à cette opération, ne purent y parvenir, les chefs la différant toujours. Kadou nous dit que cela ne pouvait se faire sans la permission de la divinité, et qu’il fallait l’implorer pendant pbisienrs nuits consécutives; alors on entend un sifllement qui est le signal de l’approbation. Cependant tous les hommes âgés de plus de vingt ans sont tatoués ; les femmes reçoivent cette parure quand elles arrivent à dix-sept ans; mais ce n’est que dans file d’Aour que le tatouage est pratiqué.
Suivant le récit de Kadou, un homme peut épouser plusieurs femmes ; ordinairement il se contente d’une seule ; les chefs en ont fieux. Les femmes sont extrêmement fécondes ; mais la mère tue sans pitié tous les enfants quelle met au monde, quand elle en a déjà trois ; elle se défait de même de ceux qui naissent faibles ou mal conformés.
Comme chez la plupart des peuples dans l’enfance de la civilisation , la pudeur et la chasteté sont étrangères aux idées de ces
insulaires, un homme peut oflrir sans déshoniieur, à un autre, les faveurs (le sa femme; un père livre sans rougu' sa fille aux embrassements d’un étranger.
Toutefois ils sont nioins déréglés cpie les hahilants des des Sandwich. Nous n’avous pas aperçu parmi eux de maladies vénériennes ; ce|)endant Radon imus dit (pi’ils en connaissent une tjin lui ressemble beaucoup. Si celui ([ui en est attacjiié ne se bâte pas de recourir aux vieillards qui comiaisseiit les vertus des sinq)les, il meurt en peu de jours.
Il parait que la guerre règne ordinairement dans les des Carolines, excepté néanmoins dans file Ouléa , où l’on jouit d’une paix continuelle. Eap est au contraire la plus troublée; elle est partagée entre jdusieurs petits chefs. Quand l’un d’eux, ou uu de ses sujets, se croit offensé par nu autre, il sonne aussit('it de la conque , rassendde tous ses sujets , déclare que la guerre est inévitable , et envoie à l’instant instruire ses adversaires de cette détermination. On met en ordre les armes, qui consistent en javelots de bambous , eu longues piques de bois et en frondes. Chacun se barbouille le corps de rouge, de noir et de blanc, et le visage de sue jaune de curcuma, pour avoir Fair plus terrible, et orne sa tête de fleurs; on chante et on danse toute la nuit; au lever du soleil, tout le monde se rend au lieu fixé pour le condiat , et où le parti ojtposé est déjà arrivé. Alors commence la bataille , qui se donne avec le plus grand ordre. Les chefs ont des conques pour tronqtettes.
Au coucher du soleil ils donnent le signal , et tout le monde fait retraite. On ne songe plus qu’à danser, à se divertir, à se reposer; mais quand le soleil réparait sur l’horizon, les deux partis se montrent de nouveau sur le champ de battùlle. Ou lait des deux cAtés les plus grands efforts pour s’emparer du corps d’un chef ennemi , après l’avoir tué ; si Fou y parvient , on le coupe
en petits morceaux que l’armée mange sur le lieu avec une espèce de fureur. Quand on a, de part et d’autre, dévoré de cette manière un ennemi , la guerre se termine ; on s’envoie respectivement de jeunes filles en ambassade; elles sont couronnées de fleurs et apportent des fi uits en présent. On commence une fête générale.
Nous avions vainement essayé, pendant plusieurs semaines, de demander à Kadou ses idées sur Dieu ; il faisait tous ses efforts pour nous comprendre, mais inutilement. Enfin, un jour il y réussit; son visage était enflammé, tout son corps tremblait; « ahl .s’écria- t-il , vous voulez savoir le nom de celui cpie nous ne voyons ni n’entendons»; en même temps il se boucbait les yeux et les oreilles; «son nom est Taoutoup » ; lui ayant demandé oii il demeurait, il montra le ciel.
Kadou croyait beaucoup à la vertu magique de plusieurs cbansons pour calmer les vents. Quel fiit son étonnement, lorsque parvenus dans les mers au nord du tropique, en allant aux îles Aléoutiennes , il vit que les vents, malgré ses longues ballades, malgré les gestes dont il les accompagnait pour leur montrer de quel côté ils devaient se diriger, malgré ses cracbements fréquents, ne lui obéissaient pas. Il ne pouvait revenir de sa surprise; «Oh! nous disait-il, dans les iles d’oii nous venons et dans ma patrie, les vents ne peuvent pas durer plus de tenq)S qu’une chanson ». L’assertion de cet insulaire n’était pas dénuée de fondement ; car on sait qu’en général, entre les tropiques, les coups de vent ne durent souvent que quelques minutes, ou au plus quelques heures.
Le froid gênait beaucoup Kadou , nous en étions incommodés nous-mêmes; le thermomètre marquait i8 degrés , et nous étions obligés de changer nos vêtements légers des tropiques contre (fautres plus chauds. Kadou était aussi vêtu fort chaudement;
il vit pour la première fois tomber de la neige, (juand nous fûmes par le parallèle de 5o° nord ; ce phénomène le surprit heauconj).
Quand nous le prîmes à bord, nous lui dîmes <pie nous serions deux mois en mer sans voir la terre, il n’en parut pas effrayé; mais ayant passé plusieurs semaines sans l’apercevoir, il n’ajonta plus foi à nos discours; il crut tpie nous étions, de même ([ue lui, poussés loin de son pays par les vents , et ([ue nons le cherchions en vain. Cependant, ayant observé que nons étions tranquilles et que rien UC manquait à Ijord, ses iu(|uiélndes cessèreni bientôt.
Il portait à son cou un cordon sur lequel il marquait le temps par des nœuds ; mais son calcul manquait d’exactitude. 11 attac hait un grand prix à son collier de coquillages. Il nous raconta que dans la dernière guerre , lorstpie les insulaires d’Arno vinrent pour piller Aour, il prit part au combat; il avait vaincu un ennemi et se dfsposait à lui couper le cou avec nn coquillage; tout-àcoup une jeune fille éplorée accourt, se jette à ses jtieds et lui demantle grâce pour son père; ému par ses larmes, Kadou épargna la vie du père. La jeune fille, éperdue de joie de voir sou père sauvé, pria Kadou d’accepter son collier en témoignage de sa reconnaissance; Kadou le reçut avec plaisir. Le père lui pi’oposa d’épouser sa fille, et l’invita à venir demeurer à Arno, oit il l’appellerait son fils. Quoicpie la jeune fille plût beaucoup à Kadou, il rejeta l’offre, ne voulant avoir rien de commun avec les ennemis de Radak; mais il |n’omit de porter le collier toute sa vie.
Durant les premiers jours qu’il fut à bord, sa curiosité était excessive; il voulait tout voir. Bientôt il examina tout avec indifférence , étant rassasié de nouveauté ; et enfin il regartla tout comme possible.
Kadoii était gai , savait se faire aimer des officiers et estimer des matelots. Souvent il nous chantait toutes les chansons qu’il savait; il était fier d’avoir tant voyagé; il aimait sur-tout à chanter un air de file d’Eap , qui ressemble beaucoup à un autre de Radak. Cet air a souvent retenti sur la cime des niontagiies neigeuses d’Ounalachka ; Kadoii passait quelquefois des heures entières à le répéter ; alors le souvenir de sa patrie et de ses voyages le touchait jusqu’aux larmes.