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civilisés. Où se traitent de grandes affaires, les transactions les plus importâmes se font d’ordinaire avec calme. A Nijni, dans l'arrière-boutique de quelque Arménien au maintien grave, au port aristocratique, on pouvait voir un petit juif de Francfort débattre les conditions d’un marché avec autant de passion que s’il avait affaire à un homme de sa croyance. Toutes les distinctions de caste et de rang disparaissent dans cette ardente chasse de l’or, que des populations entières, à travers mille difficultés et mille périls, sont venues faire à Nijui. On eût dit que les hommes des croyances les plus contraires y fraternisaient en vérité. Pour peu que le touriste veuille s’aventurer à faire une emplette, il aura la consolation de pouvoir dire qu’il a été trompé par un marchand venu, peut-être, des frontières de la Chine. Les produits asiatiques n’acquittent que des droits insignifiants pour arriver à Nijni : aussi coûtent-ils moins cher que les articles des manufactures occidentales, et la valeur de leur exportation est-elle double de celle des contrées européennes.
Parmi les articles de commerce, auxquels on accordait le plus d’attention, et qui donnent à la foire sa véritable importance aux yeux des étrangers, nous devons signaler le thé et les fourrures du Levant, les tissus de soie et de coton des nations occidentales. L’Angleterre fournit les grandes quantités d’indigo qui sont vendues annuellement à Nijni, et qui sont employées à la teinture dans toute la Russie. L’hôtel du gouverneur, auquel se rattache le bureau de la police, est un grand et bel édifice; l’étage inférieur est consacré au commerce, et forme une sorte de bazar oriental où sont étalés avec un véritable goût des milliers de châles et de tapis. Ce splendide bazar, un café
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fashionable, et une musique militaire qui joue toutes les après-midi sous les fenêtres du gouverneur, attirent sans cesse un grand concours de désœuvrés qui flânent avec' délices à travers les galeries de la place. C’était dans ce café que nous étions obligés de venir chaque jour prendre nos repas, car les aubergistes russes n’ont pas encore songé à s’emparer de cette spécialité lucrative. Nous finies sur la place de Nijni, au milieu de marchands de tous les pays du.monde et aux sons discordants de deux harpes et d’un violon, quelques diners dont le menu n’a pas de nom dans la cuisine civilisée. Nous essayâmes une fois d’un restaurant arménien, où la compagnie et la chair étaient vraiment nationales ; mais nous ne fûmes pas tentés de renouveler une épreuve trop rude pour des estomacs européens.
Vers le soir, harassés de fatigue, nous primes un drosky de piteuse apparence pour traverser le pont. Depuis le matin la scène n’avait pas changé. C’était une indescriptible cohue de chevaux, de droskies, de piétons. On juge combien nous fûmes heureux d’arriver enfin à notre logis, si peu confortable qu’il fût, et de goûter le repos que les puces voudraient bien nous laisser.
Les fenêtres de notre petite chambre donnaient sur la rue bruyante qui réunissait la foire à la ville, et nous promettaient pour le lendemain un spectacle des plus variés. Tantôt c’était un grand seigneur qui cheminait daus sa lourde voiture, traînée par six ou huit chevaux; tantôt le fringant drosky de quelque négociant passait comme l’éclair devant nous.
En face de nos fenêtres, dans une petite niche voisine d’une chapelle, était placée une image de la Vierge. Nous
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nous amusions parfois à observer les dévotions qu'on lui rendait en passant. Les vieilles femmes ne manquaient jamais de faire de longues stations devant la sainte image. Les moujiks, avec leurs barbes aussi crasseuses que les peaux de mouton dont ils étaient couverts, se livraient à mille démonstrations bizarres, et barraient littéralement la rue pendant au moins un quart d’heure. Les jeunes femmes ne se montraient pas désireuses de prendre part aux longues cérémonies des duègnes et des moujiks, et elles se contentaient d'incliner légèrement la tête. Sans doute jugeaient-elles prudent de se conciliera tout hasard la bienveillance de l’image sacrée. Les prêtres étaient, de tous, les moins respectueux; à coup sûr, ils devaient posséder dans leurs églises des objets plus dignes de leur culte.
Du sommet de la colline le coup d’œil était ravissant. Les regards se promenaient sur les rues populeuses de la foire, sur les maisons flottantes qui couvraient les deux fleuves, sur ces essaims de créatures qui s’agitaient de tous côtés. Immédiatement au-dessous de la terrasse, s'étendait le pont de bateaux, et nous nous plaisions h voir flotter, au sommet de cent mâts, des signaux et des pavillons aux riantes couleurs. Au confluent de l’Oka et du Volga, on avait établi les grands magasins; on avait improvisé des ports, près desquels stationnaient six ou huit vapeurs de commerce et de nombreuses barques chargées. Plus de cent cinquante mille personnes étaient entassées sur le terrain de la foire et vaquaient à leurs occupations. Cette ruche humaine reçoit chaque année, pendant six semaines, la visite de populations entières.
La ville de Nijni est remarquable par sa position sur le
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flanc d'une montagne, dans un pays fort peu accidenté, par son antique Kremlin et par quelques belles églises. Le temps a creusé au pied de Nijni de profonds ravins, des gorges arides qui donnent au paysage une sorte de caractère sauvage et désolé, que viennent adoucir et égayer çà et là les bouquets de bois et les jolis collaijes des deux rives.
Quand le soleil éclairait d’un chaud rayon les flancs de la montagne, c’était pour nous une vraie jouissance de tourner le dos au tumulte et à l’agitation de la foire. Il nous semblait que cette paisible ville de Nijni devait soupirer après le jour où, débarrassée de ses hôtes, elle pourrait, jusqu’à l’année suivante, jouir en paix de sa tranquille beauté.