CHAPITRE III
La chasse aux provisions. — Nous levons l’ancre. — Une collision. — Je réchappe belle. — Compagnie des bateaux à vapeur russes. — Improbilé des employés. — Le Samton et son équipage. — Mackarief. — Maza. — Nous crayonnons sur les toits. — Une apparition. — RecAi>vahs, — Commerce des céréales sur le Volga. — Machines à chevaux. — Navigation difficile. — Pericartes. — Visiteurs mystérieux. — Les Tchouvasscs : leurs mœurs et leurs coutumes. — Les cuirasses des femmes indigènes.
Nous avions passé cinq jours à Nijni; nous savions la foire par cœur, et nous avions exploré en tous sens la vieille ville, ses rochers pittoresques et ses vallons boisés. Aussi ne fut-ce pas sans une vive satisfaction que nous nous embarquâmes à bord du Samson , remorqueur de la compagnie de navigation à vapeur du Volga, qui, depuis
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quelques jours, était en partance pour Astrakhan, mais ne se trouvait jamais prêt à partir.
Les bateaux de voyageurs ne dépassent point Kazan; au delà de celte ville, les vapeurs que l’on rencontre sur le Volga sont de simples remorqueurs qui traînent à leur suite deux ou trois barques lourdement chargées, et le départ de ces convois dépend entièrement du bon plaisir de la police. Il est à peu près impossible de préjuger le moment où les employés de cette administration jugeront à propos de vous délivrer les papiers nécessaires au voyage. Le salaire que reçoivent ces messieurs suffit strictement à les entretenir de cigares, et, en réalité, ils doivent attendre leurs moyens d’existence des contributions qu’ils prélèvent sur le public. Gomme personne ne saurait fixer le jour où la tourbe des commis se déclarera satisfaite, personne aussi ne peut prévoir le moment du départ du remorqueur.
Par suite du service spécial auquel sont destinés les vapeurs du Volga, les passagers que l’on veut bien admettre à bord sont obligés de faire eux-mêmes leurs provisions de voyage, et ce n'est pas chose facile quand on ignore le premier mol de la langue du pays. Après avoir cherché vainement à Nijni un domestique qui pût nous servir d’interprète, nous fûmes réduits, pour nos emplettes, à avoir recours au langage des signes. Toutefois, nous finîmes par nous tirer d’affaire à l’aide d’une espèce de table de multiplication quelesRusses ontimaginée. Ce sont de petites boules de bois, traversées par deuxtigesde fer parallèles, et qui se trouvent réunies dans un cadre. Au moyen de cet instrument, d’une invention originale, un marchand russe fait avec une rapidité étonnante les calculs les plus compliqués.
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Après quelques écoles, nous fûmes passés maîtres dans l’usage du procédé russe.
11 n’entre pas dans les habitudes des marchands de Nijni de porter les marchandises à domicile. 11 nous fallut employer la veille de notre départ à courir en drosky, par lesrnes boueuses, avec nos provisions de pain, de viande et de pommes de terre. Tout fut enfin déposé dans la cabine du Samson. Mon ami et moi représentions les passagers à bord, et l’on nous abandonna l’arrière du bateau, où nous trouvâmes un gitepluscom/ortaù/equelachambre del’hôtel de Nijni. Ce changement ne nous déplut pas, etnous passâmes une charmante soirée, en compagnie de l’équipage russe.
Nous ne nous attendions pas cependant k rester toute la nuit dans les ténèbres, et nous fûmes fort désappointés d’apprendre que la lumière était interdite à bord des vapeurs de la Compagnie du Volga. Pour comble de disgrâce nous avions remis notre dîner à une heure fushionable, et l’instinct dût seul nous guider pendant ce triste repas. Le sommeil nous fit oublier pourtant les ennuis du voyage : bientôt, lumière, obscurité, tout nous devint indifférent.
Les délais, dont nous avions eu déjà tant à nous plaindre, semblaient ne devoir jamais finir. Le lendemain matin, si nous avions le permis de la police, les barques n’étaient pas mises à Ilot. A peine furent-elles dégagées des premiers bas-fonds, que surgit une autre difficulté. Le second machiniste ne se présentait pas, et l’on craignait qu’il ne fût retenu à la douane. Toutefois, sans plus tarder, on leva l’ancre, et nous descendîmes lentement audessous de Nijni, qui nous parut plus belle que jamais. Nous venions à peine de dépasser la langue de terre que
dessine le confluent des deux fleuves, quand nous aperçûmes le monastère de Pietcherskie, à demi caché au sein d’une vallée ombreuse, et bien fait pour inspirer l’éloignement et l’oubli du monde. Des rochers de deux cents pieds de haut, à leur base un petit village, aux cabanes éparses et pittoresquement bâties avec des troncs noueux, achevaient un tableau d'un charme imprévu.
C’est là que nous attendait une première barque, pesamment chargée de fer de Sibérie et des produits des manufactures de l’Occident, pour les marchés d’Astrakhan et de la Perse. Le Samson la prit à la remorque, et nous continuâmes à naviguer sans encombre, jusqu’à ce qu’un choc soudain nous avertit que le navire s’engageait sur un banc de sable. Presque aussitôt, la barque, obéissant à la vitesse acquise, passa rapidement devant nous, en heurtant le bord avec violence, tandis que la chaîne de remorquage, abandonnée à elle-même, balayait le pont du vapeur, emportait les étais de notre cheminée, et jetait parmi nous une inexprimable confusion. Les désœuvrés qui se trouvent sur le pont, en pareille occurrence, courent un danger sérieux : la corde pourrait leur briser un membre, si elle ne les tuait sur place. Dans un des précédents voyages du Samson, un homme avait été ainsi enlevé par dessus le bord et il s’était noyé. Au moment où le vapeur avait touché terre, l’équipage de la barque aurait dil jeter l’ancre. Heureusement, une halte de trois heures fut la seule conséquence fâcheuse de cet accident.
Ce nous fut une occasion de nous éclairer au sujet des pericartes, mot que je n’avais jamais entendu prononcer avant d’apprendre à mes dépens sa signification. Durant les trois semaines suivantes, les pericartes furent l’objet
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exclusif de nos conversations, et ils mirent plus d’une fois à l’épreuve notre patience et notre philosophie. De tous les fleuves de l’Europe, je crois qu’il n’y en a pas un dont la navigation soit aussi difficile que celle du Yolga. Le lit du fleuve est formé de sables mouvants, qui se déplacent sans cesse, et son cours tortueux a rarement beaucoup de profondeur. Les bas-fonds du Volga ont reçu le nom de pericartes, et il ne se passe pas une journée où, tantôt les barques, tantôt le remorqueur, viennent se heurter contre ces écueils. Les passes les plus dangereuses du fleuve se trouvent principalement au-dessous de Nijni, et on y voit d’ordinaire un certain nombre, de barques enterrées dans le sable, sans qu’on puisse espérer de les en tirer jamais.
Notre navire était à peine à flot qu’il jeta l’ancre une seconde fois, et attendit son mécanicien. Tandis que je suivais du regard, en rêvant, les rives du fleuve que nous pouvions craindre de ne jamais parcourir, je fus distrait de mes pensées par une nouvelle secousse. C’était un bateau qui avait couru sur nous, défoncé dans le choc les tonneaux qu’il portait et failli briser notre gouvernail. Les chaînes en furent violemment agitées, et, comme je me tenais à quelques pas, j’eus la jambe prise et pressée contre le bord. Je fis ainsi l’épreuve des risques qu’entraînent les pericarles. Par bonheur, les boutons de ma bottine me garantirent, et ils payèrent pour mon pied, qui se tira de là sain et sauf, non sans avoir reçu un sévère avertissement. La barque avait souffert plus que nous, et tous les bras durent être employés à boucher avec des étoupes la blessure qu’elle avait reçue au flanc. A la fin de la journée, nous avions fait à peine quatorze verstes; nous
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mouillâmes pour la nuit, car le Volga oppose tant d’obstacles à la navigation qu’on ne peut songer h marcher même pendant le crépuscule.
Et pourtant plus de trente bateaux à vapeur font sur le Volga un service régulier. Les compagnies les plus importantes qui ont entrepris ce service sont: la Compagnie de la navigation à vapeur du Volga, dont les directeurs et les principaux actionnaires sont Anglais, et la Compagnie du Mercure, qui est exclusivement dirigée par des Russes, ou plutôt qui n’est pas dirigée du tout.
Toute opération commerciale en Russie vient échouer devant la difficulté de réunir des employés honnêtes gens. C’est, chez les Russes, une habitude tellement invétérée de puiser à pleines mains dans la caisse du gouvernement, qu'ils ne sauraient s’en défendre quand il s’agit des poches des particuliers. Ni le rang,, ni la position sociale ne sont en Russie des garanties de probité. Plus le fonctionnaire a de responsabilité, plus il lui est facile de se livrer impunément au péculat. La Compagnie à vapeur du Volga offre un exemple intéressant de ces déprédations. Lorsque les afi'aires de la Compagnie étaient dirigées par des agents russes demeurant à Nijni, les opérations se soldaient chaque année par un déficit important, et malgré les espérances qu’avaient conçues les spéculateurs au début de l’entreprise, il devenait évidentqu’à moins d’un changement complet dans l’administration, la respectable Compagnie ferait banqueroute avant peu. Quelques Anglais furent alors délégués à Nijni et chargés d’une enquête sur un état de choses si peu satisfaisant Ces messieurs n’eurent pas de peine à découvrir que les agents russes pratiquaient le vol en grand : on eût dit qu’ils l’avaient érigé en svs-
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tèrae. Parmi les combinaisons ingénieuses auxquelles ces estimables personnages avaient recours pour s’approprier les fonds de la Compagnie, il y en avait un fort usité : les marchands, les capitaines de remorqueurs et les employés de Nijni s'entendaient pour retarder, au delà des délais convenus, le transport des cargaisons, et ces dignes assor ciés se partageaient l’amende à laquelle se trouvait condamnée la Compagnie. Du reste, depuis qu’elle est dirigée par des Anglais, la Compagnie commence à réparer les pertes qui avaient été la conséquence des dilapidations des employés russes.
Pendant les mois de mai et de juin , un service est organisé entre Astrakhan et Rhvbinski, au delà de Yaroslaf. Les marchandises peuvent alors être transportées par eau à Saint-Pétersbourg, ou dirigées par le chemin de fer, soit sur cette cité, soit sur Moscou. La navigation du Volga est interrompue en général vers la fin du mois d’octobre, et, durant l’hiver, tout le fleuve, jusqu’à la mer Caspienne, est couvert de glaces. Dans l’intervalle d’une campagne à l’autre, les bateaux demeurent à Kriusky, près de Simbirsk, ou en d’autres lieux convenables.
La compagnie du Volga possède douze ou quinze vapeurs, qui sont employés comme remorqueurs. Aucun de ces navires ne tire plus de cinq pieds d’eau. Le Samson, sur lequel nous étions montés, était construit selon toutes les règles de l’art. Nous avions une comfortable cabine, qui mesurait vingt pieds de long sur douze de large. En somme, le seul point qui laissât quelque chose à désirer était la question des provisions. Il fallait, autant que possible, acheter ces provisions avant le départ, car les stations offraient peu de ressources. Cependant, avec un
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peu de judiciaire dans notre économie domestique, nous parvînmes à nous tirer fort bien d’affaire. D’ailleurs nous n’étions pas arrivés au Volga sans nous être quelque peu familiarisés avec le régime russe.
Le lendemain matin, nou3 atteignîmes la seconde barque, que nous devions remorquer. Elle portait soixante ou soixante-dix marchands et voyageurs, qui revenaient de la foire ; ils occupaient sur le pont un grand nombre de cabines bâties tout exprès pour leur usage. Traînant à notre suite ces deux embarrassants compagnons , nous poursuivîmes notre route sous un soleil plus brillant et des auspices plus favorables que la veille, à notre départ de Nijni. Les premiers incidents du voyage nous avaient préoccupés à tel point, que je n’avais même pas pris le temps de faire quelques observations sur la compagnie avec laquelle nous devions passer les deux ou trois semaines suivantes. Le capitaine était Hollandais; son cœur chaud, son excellente nature, formaient un heureux contraste avec les rustres dont il était entouré. 11 avait pour second une sorte de lieutenant bavard, qui se vantait sans cesse d’être allé au Kamstchatka, et ne tarissait pas sur l’Amérique russe du Nord. Le capitaine nous donna malicieusement à entendre que les voyages de cet intrépide marin s’étaient bornés à deux excursions dans la Méditerranée et dans la Baltique. Puis venaient quatre robustes pilotes, avec de grandes barbes rouges, des bonnets garnis de fourrures et des jaquettes en peaux de mouton; enfin, les hommes de l’équipage , en vrai costume de moujiks. Leurs chemises rouges flottaient, contrairement à l’usage, par-dessus de larges culottes, qui disparaissaient dans de grandes buttes fortes. Une vieille femme
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ratatinée, espèce de gouvernante au service du capitaine, taisait la cuisine des passagers, et complétait le personnel du Sumson.
La rive droite du fleuve, à l’exception des quelques milles qui précèdent Vasil-Soursk, est formée par deux montagnes dont la hauteur varie de cent à trois cents pieds. En certains endroits, ces bords escarpés et dentelés de ravins semblent presque surplomber le fleuve. Le plus souvent, la rive s’élève comme par une pente insensible , et s'étage de mamelons que couronnent des arbres verdoyants. Parfois aussi, le regard découvre des groupes de cabanes épars et quelque humble église de village. La rive gauche du Volga n’a pas cet intérêt pour le touriste. Ce sont des plaines dépouillées qui se dérobent à l’infini, et dont la monotonie fatigue le regard. La largeur du fleuve est de un à deux milles, et 1e courant, de temps à autre, vous emporte avec une rapidité extrême. A près de dix-neuf verstes de Nijni, et presque sur le bord de l’eau, s’élève, à l’ombre d’arbres magnifiques, le monastèrede Mackarief.d’un aspect imposant et sévère. Les hautes murailles de cette retraite, flanquées de quatre tours, enferment dans leur enceinte deux églises et d’autres constructions de moindre importance. C’est dans la ville de Maekarief, à quelque distance du monastère, que se tenait autrefois la grande foire qui depuis a été translérée à Nijni.
Sur la rive opposée, un grand village est assis à micôte d’une montagne escarpée. De longues rampes d'escaliers en bois descendent des maisons jusqu’au bord du fleuve, où sont attachés un grand nombre de bateaux. A .a cime du mont, on voit, parmi les autres arbres, briller
les troncs des bouleaux, dont l’écorce blanchâtre produit un effet singulier qui ajoute au charme du paysage.
Quelques verstes au delà de Mackarief, nous arrivâmes à la première station, où nous devions renouveler notre provision de bois. Le bateau fut amarré sous un escarpement de la rive, où des souches de bouleau empilées s’élevaient en pyramide. L’opération du chargement dure d’ordinaire six ou sept heures. Si la poussière de charbon est insupportable, le bruit qui accompagne l’embarquement du bois ne l’est pas moins. Ces chargements se renouvellent d’ailleurs à des intervalles si rapprochés qu’ils sont, pour la marche du bateau, une cause de retards aussi sérieuse que les pericartes. Tous les deux jours, on empilait du bois dans notre cabine, sur le pont, sous l’escalier; il n’y avait pas de recoin qui ne-fût utilisé, et pourtant, au bout de quarante-huit heures, cette énorme provision avait disparu avec une rapidité merveilleuse.
A un verste du rivage, ou à peu près, se trouve, caché au milieu d’un bois de pins, le petit village de Maza. iV’otre soudaine apparition excita la plus grande surprise parmi les habitants primitifs de cette bourgade, et incontinent nous vîmes un essaim de jeunes filles s’armer de longues perches pour porter à bord leurs charges de bois. En traversant la petite rue de Maza, je pus observer de près le mode de construction des huttes de bois que j’avais si fréquemment remarquées sur la route. Les paysans garnissent de mousse les interstices des troncs, ce qui, tout en ajoutant au comforl de la demeure, lui donne un air rustique et inachevé qui forme un bizarre contraste avec les sculptures recherchées de l’entablement. L’aspect
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de ces demeures ne laisse pas de se rapprocher de celui des chalets du Tyrol. L’une d’elles, qu’à sa décoration je pris pour la résidence du chef du village, ou starista, pouvait, sans désavantage, soutenir la comparaison avec la pittoresque habitation .d’André Hofer.
Nos albums sous le bras, nous traversâmes le village, a l’extrémité duquel une vue délicieuse nous attendait. Le paysage n’eût rien laissé à désirer si quelque filet d’eau avait serpenté dans la verdure. Le Volga devait épandre à l’horizon ses nappes liquides. Mais nous n’apercevions aucun monticule, aucun arbre même qui put nous servir de belvédère. Une maison qui se trouvait près de là parut pourtant répondre à nos désirs. Nous prîmes le parti de l’escalader, et nous grimpâmes à l’étourdie sur son tok de chaume, au risque de passer au travers et de faire irruption dans l’étable. Nos peines furent bien récompensées par la vue du Volga, dont les ondes scintillantes décrivaient au loin une courbe gracieuse.
Tandis que nous crayonnions ainsi perchés sur le toit de la cabane, un concours de voix vint distraire mon attention. Nous aperçûmes à nos pieds un groupe de paysans qui nous contemplaient avec stupéfaction et se demandaient sans doute d’où avaient pu tomber, à quelle mystérieuse occupation se livraient ces deux êtres à face humaine, attifés de costumes inconnus, sans peaux de mouton comme sans barbe. L’un d’eux, plus hardi que ses compagnons, se hasarda à nous adresser la parole. Nous comprîmes, à la déférence de son maintien, qu’il nous prenait au moins, avec nos vestes de chasse, pour de purs esprits, descendus de quelque monde meilleur pour visiter de pauvres serfs opprimés. Comment répondre à son ininlelli-
gible qiiestion ? En vain indiquions -nous la direction du fleuve en prononçant le mot Volga, le seul qui pût être commun entre nous. Ces braves gens ne paraissaient pas nous entendre, et après quelques autres interpellations aussi infructueuses que la première, ils se consultèrent un moment, puis finirent par se disperser, avec l'intime conviction, sans doute, que nous étions sortis du sein des flots ou descendus de la région des nuages pour voir ce qui se passait à Maza. Nous restâmes libres d’interpréter à notre gré leur tolérance. Était-elle inspirée par la superstition ou par cette patience habituelle aux peuples esclaves? Il est certain que dans tout autre pays notre sansgêne nous eût attiré un plus sévère accueil.
En retournant au vapeur, nous trouvâmes une espèce de bécassine particulière à ces climats et qui se montre seulement pendant un mois, en automne, lorsque les gelées ne surviennent pas trop tôt. Il faisait une délicieuse soirée. Devant nous, sur une étendue de dix milles, le Volga déroulait ses anneaux; les rayons du soleil couchant faisaient étinceler les flots , coloraient de teintes rosées les blanches voiles de deux ou trois barques et embrasaient à l’horizon les pentes abruptes et les coteaux boisés de l’autre rive. Le chant mélodieux des bateliers, les bruits cadencés de leurs pas et de leurs manœuvres s’élevaient au-dessus des eaux et parvenaient jusqu'à nous. Parfois aussi retentissaient dans l’air pur les éclats de rire perçants des jeunes filles qui, les jambes nues, portaient le bois au vapeur. La bruyante gaieté de ce gracieux essaim disait assez que ces enfants n’avaient pas conscience de l’état de servitude qui courbe leurs jeunes fronts, tandis que le chant monotone des bateliers semblait l’écho
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des tristes pensées qui gonflaient leurs cœurs. C’était comme la plainte des opprimés.
A suivre les mouvements presque insensibles des barques, on eut douté qu’elles pussent jamais arriver à leur destination. Avec les longueurs d’un semblable voyage et le nombred’hommes qu’il exige, il est à peine croyable que les commissionnaires parviennent à tirer quelques bénéfices du transport des céréales. Voici les renseignements que j’ai recueillis à ce sujet. Ces bateaux portaient du froment de Samara à Rhybinski, et le trajet entre ces deux villes, dans les circonstances les plus favorables, ne demande pas moins de deux mois. La saison est alors beaucoup trop avancée pour permettre d’aller plus loin ; le blé reste donc emmagasiné à Rhybinski jusqu’au printemps. Aussitôt que la navigation est ouverte, le blé est réembarqué, et il arrive d’ordinaire à Saint-Pétersbourg vers la fin de l’été. Quelquefois un hiver précoce, des vents contraires retiennent les bateaux pendant toute la saison, de sorte que le blé est vieux de deux ans quand il arrive à sa destination. Un grand rechievah, — c’est le nom de ces bateaux, — contient vingt mille poods, ou près de trois cent vingt tonneaux. L'équipage est dans la proportion de quatre hommes par millier de poods. Il ne faut donc pas moins de quatre-vingts mariniers sur un rechievah. La paye de chaque homme est de dix roubles ou trente-trois shillings et six pence par mois. Aussi le pood de blé ne coûte-t-il à Samara que trente-cinq copeks , tandis que son prix s’élève jusqu’à soixante copeks à Saint-Pétersbourg.
Quelquefois, à bord des rechievahs, l’équipage est remplacé par des chevaux ; sept ou huit barques sont alors amarrées, l’une après l’autre, à l’immense bateau qui porte
les chevaux, et cette longue file d’embarcations poursuit sa route sur le fleuve, semblable à un gigantesque monstre marin. Sur le pont du rechievah qui donne l’impulsion au convoi, une sorte de hangar couvert abrite de cent à cent cinquante chevaux. On voit ces pauvres bêtes circuler sans cesse autour du grand cabestan propulseur, comme dans une aire à battre le blé. Il n’y a pas moins d’hommes que de chevaux sur cette maison flottante, et des canots éclairent continuellement la route en sondant le lit du fleuve. Avec ce procédé aussi compliqué qu’incommode, on ne fait pas plus de quinze à vingt verstes par jour, et le voyage de Rhybinski dure environ six mois. La quantité de blé que portent ces espèces de trains de bateaux, peut être estimée à trois cent mille poods, ou à quatre mille sept cents tonneaux. Nous calculâmes un jour que la longueur du train était au moins d’un demi-mille. On se formera une idée de la grandeur de ces embarcations par celle de notre barque qui avait trois cent vingt pieds de long, et qui pouvait contenir deux cents passagers. Ajoutons que les navires destinés aux voyageurs, ou les paschaliks, comme on les appelle, ne ressemblent en rien aux rechievahs.
Nous traversâmes le théâtre d’une catastrophe récemment arrivée à un de ces convois et dans laquelle quatre barques et tous les chevaux avaient été brûlés. Il est hors de doute que ce système barbare de machines à chevaux ne pourra plus faire longtemps concurrence à la vapeur. Avec une minime augmentation de fret, un steamer peut, en vingt-trois jours, transporter à Rhybinski deux cent mille poods de blé qui arriveront trois semaines après à Saint-Pétersbourg.
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En touriste indifférent aux affaires, j’aimais ces rechievahs à la poupe triangulaire et curieusement sculptée, avec leur tillac spacieux qui se projetait comme une estrade de chaque côté de l’avant, et sur lequel s’élevait une sorte de piédestal en bois peint, parfois décoré de drapeaux. A six ou huit pieds au-dessus du tillac, un mannequin botté et couvert d’une peau de mouton semblait, de cette hauteur, diriger la marche des bateaux et empiéter ainsi sur les attributions de la paire d’yeux énormes que l’on peint d’ordinaire sur l’avant et qui peutêtre, en vérité, ne rendent pas moins de services que les gens du bord. Une grande voile carrée et quatre-vingts bateliers étaient les forces qui donnaient l’impulsion au beau reclüevah que je visitai h Maza.
Le temps continuait à être beau, et la scène que nous traversions ne manquait ni de variété ni de grandeur. Si, dans quelques passages, les rives moins accidentées paraissaient monotones, les pericartes venaient donner un intérêt d’un autre genre à notre voyage. L’anxiété s’accroît à mesure que notre long et pesant convoi s’approche de ces bas-fonds. Deux hommes, avec de grandes perches qu’ils manient en cadence, sont incessamment occupés à sonder le fleuve. De temps à autre, des mots sacramentels parviennent jusqu’à nous. Piutt polovinai! (cinq et demi), schiest! (six), s’écrient les bateliers. Sur-le-champ le capitaine saisit un porte-voix presque aussi grand que lui, et il donne le mot d’ordre à chacune des barques à bord desquelles tout le monde paraît manœuvrer avec ardeur. Cependant cet avis tutélaire ne parvient pas sans doute à la plus grande barque : elle abandonne le droit chemin et s’ensable tout à coup. A bord du vapeur la confusion est
inexprimable. La chaîne de remorquage glisse sur le pont en grinçant et manque de renverser les hommes d’équipage. Le navire marche par soubresauts, s’arrête, monte, s’arrête encore, et permet au pilote de l’amarrer solidement.
A tout ce tumulte succède un calme parfait. La barque qui n’est pas ensablée abandonne sa compagne à son sort et se livre tranquillement aux flots. Nous passons une heure à réfléchir sur la situation, puis nous allons mouiller juste au-dessus de la barque en détresse. Le capitaine se rend à bord. Une autre heure se passe-à contempler le bâtiment qui s’enfonce tje plus en plus. Alors commence une série de manœuvres qui, après huit ou dix heures d’efforts infructueux, finissent par tirer la barque d'affaire. Nous rejoignons la seconde qui a continué à marcher à la grâce de Dieu, et reprenons notre route jusqu’au prochain pericarte, où la même scène se reproduit, sauf quelques variantes. Une fois la chaîne de remorquage se rompit, et, venant frapper sur le tillac la fenêtre de notre cabine, elle fit voler le verre en éclats. Je venais heureusement de quitter une chaise placée près de là, mais mon ami fut légèrement blessé.
Le soir du quatrième jour, après notre départ de Nijni, — nous avions éprouvé un retard de huit heures sur un pericarte, — nous arrivâmes à notre seconde station de bois. La rive du fleuve était basse et marécageuse ; le froid piquant de la nuit se faisait sentir : nous jugeâmes à propos de rester dans notre cabine, grommelant à chacun des coups qui résonnaient au-dessus de nos têtes, tandis qu’on déchargeait le bois sur le pont. Il était inutile de songer à dormir. En désespoir de cause,
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j abandonnai la cabine, et je ne tardai pas à me féliciter du. désagrément qui m’avait amené sur le pont pour y être témoin d’une scène des plus singulières. Étais-je éveillé? Naviguions-nous sur le Volga, au centre de la Russie? J’en doutai quelques instants.
Des hommes et des femmes, dont les traits et le costume différaient complètement de tout ce que j’avais vu jusque-là dans le pays, travaillaient à porter du bois à bord. Eût-il touché quelque anneau magique, le capitaine n’aurait pas évoqué des régions inférieures des esclaves plus authentiques. Aux bords du Tigre, la scène nous eût paru naturelle. Mais, d’où ces êtres humains pouvaient-ils sortir, sur cette plage désolée du Volga? C'était pour nous une véritable énigme. L’habillement des hommes, en tout pareil à celui des femmes, se composait d’une sorte de tunique blanche, serrée au cou et aux poignets, et tombant jusqu’aux genoux. Les uns et les autres avaient les jambes emmaillotées de drap de feutre de couleur noire, et les pieds chaussés de souliers faits d’écorces d’arbres tressées. Les hommes portaient de grands chapeaux noirs, évasés aux deux extrémités, et qui ressemblaient à nos sabliers. Les touffes noires de la chevelure des femmes tombaient sur leurs épaules en écheveaux inextricables, ou pendaient derrière la tête, réunies en une seule tresse, au milieu de laquelle scintillaient des monnaies d’or. Une sorte de grand plastron d’argent, formé de semblables pièces de monnaie, de huit pouces de long et de six de large, recouvrait leur poitrine. Une demi-douzaine de vastes brasiers de souches de bouleaux éclairaient de leurs feux ces costumes bizarres et les figures basanées de ces créatures, tandis qu’elles al-
laient et venaient rapidement avec leurs charges de bois.
Les Tchouvasses, c’est le nom de la tribu à laquelle appartenaient ces êtres étranges, sont, nous a-t-on dit, un mélange des races mongole et finnoise; et leur type, à coup sur, accuse la réunion singulière de ces deux natures si différentes. Pour moi, je croirais volontiers que le sang tartare prédomine parmi les Tchouvasses, car je n’ai retrouvé chez aucun d’eux les cheveux blonds et les yeux bleus des Finlandais. On assure toutefois qu’il existe quelques mots finnois dans leur langage. II m’eût été difficile d’obtenir des informations un peu précises sur l’état présent de cette tribu ; mais voici ce que raconte de son passé John Bell d’Âtermony : « Il y a, chez les Tchouvasses, une tradition d’après laquelle ils possédaient jadis un livre de religion. Mais comme personne ne pouvait le lire, une vache vint et l’avala. Aussi professent-ils une grande vénération pour le taureau. On ignore d’où ils viennent; mais leur complexion laisse supposer qu’ils sont originaires de l’Asie. L’agriculture les fait vivre; leur caractère paraît inoffensif. A la chasse, ils offrent toujours leur première capture en sacrifice à quelque divinité. Des esprits curieux de rapprochements ont conclu de cette pratique que les Tchouvasses devaient descendre des dix tribus juives chassées de leur pays par Salmanazar. Je donne cela comme une simple conjecture, que tous les lecteurs sont libres d’accepter ou de Rejeter, selon leur plaisir. »
J’ai eu depuis d’autres renseignements sur quelquesunes des croyances et des cérémonies religieuses de ces tribus. Quand un Tchouvasse désire se marier, il charge un ami de marchander une femme. On peut en rencon-
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trer de tous les prix, depuis cinquante jusqu’à deux cent cinquante roubles ; mais la plupart d’entre elles apportent une dot presque égale au prix d’achat. Lorsque la fiancée est conduite à la maison de son mari, elle reste quelque temps cachée derrière une cloison ; puis elle se montre enfin, et, d’une démarche grave et modeste, elle fait trois fois le tour de l’assistance. Au dernier tour, le mari enlève son voile et la salue. De ce moment, elle est devenue sa femme et reçoit le bonnet, signe distinctif de sa condition . Quand arrive l’heure de se rendre à la couche nuptiale, elle doit tirer les bottes de son mari, et c’est ainsi que commence sa servitude.
Les Tchouvasses n'ont pas d’idoles. Thor est le nom qu’ils donnent à l’Etre suprême, et Thor-Amysch, la mère des dieux, est sa femme. Leurs prêtres s’appellent Zemmas. Ils se rapprochent beaucoup, par leurs mœurs et par leurs coutumes, des Scheremisses, autre tribu d’origine à la fois finnoise et tartare, qui habite la même partie de la Russie. Ces derniers se distinguent des Tchouvasses par les noms de leurs divinités, mais ils semblent s’accorder ensemble pour croire à l’existence d’un père et d’une mère des dieux, ainsi que d’un diable, auquel ils donnent le nom arabe de Chaitan. A côté des Scheremisses sont les tribus Mordvin et Votiak, toutes plus ou moins alliées entre elles, mais différant beaucoup toutefois par le langage et par la religion. A l’époque où ces tribus étaient soumises aux Tartares, elles étaient nomades; mais, depuis leur incorporation à la Russie, elles ont abandonné leurs habitudes errantes pour vivre en paix dans le gouvernement de Kazan.
Je regrettai à peine de n’avoir entrevu les Tchouvasses
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qu'au milieu de la nuit. Si je les avais observés établis dans un. village comme de simples mortels, et partageant le sort commun de l’humanité, ils eussent sans doute beaucoup perdu, à mes yeux, de leur étrangeté. Je désirais vivement obtenir un de ces singuliers plastrons que portaient les femmes; mais la tentative que je lis d’en examiner un de près effaroucha tellement la belle jeune fille dont il ornait le sein, que je dus renoncer à l’espoir de voir mon ambition couronnée de succès. Je n’emportai de cette scène au clair de lune qu’un vivant souvenir, qui, depuis, ma souvent visité.