‹ Voyage pittoresque d'un anglais en RussieChapitre 16 sur 62 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

Un village misérable. — Serfs : leur dénûnient intellectuel. — Système d’agriculture. — Haxlhausen cl le servage. — Vices du système — L’ofcrofc. — Rareté des villages. — Absence de toute population urbaine. — Malheurs qui en résultent. — Économie politique russe.

Le jour suivant, comme nous approchions des amas de souches de bouleau qui annoncent une station de bois, nous rencontrâmes un des bateaux de la Compagnie qui venait d’Astrakhan. Nous fûmes bientôt amarrés côte à côte, sous la rive sablonneuse, et les capitaines s’arrêtèrent pour causer grt gs et pericartes, jusqu’à ce que notre arrivée fût connue des paysans qui devaient charger.

Hans l’intervalle nous allâmes explorer la rive, et nous ne lardâmes pas à rencontrer tous les habitants du plus prochain village qui se hâtaient vers le théâtre de l’action. C’était dans le pays un grand jour de fête; la population en masse se porta vers les steamers, et nous en fûmes d’autant plus satisfaits, que la rapidité de notre chargementde bois dépendait des efforts de tous ces braves gens.

La campagne était unie et portait une riche terre d’al-

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luvion. Je ne fus pas peu surpris de reconnaître qu’on en tirait quelques avantages. Le village, situé au bord d’un petit lac, à deux milles environ du fleuve, était aussi étrange et aussi sauvage que les habitants qui en sortaient. 11 se réduisait à une grande place irrégulière, que regardaient les pignons des maisons, suivant la vraie mode russe. Tout accusait en ce lieu une pauvreté extraordinaire. Aux portes des cabanes stationnaient des télégas plus misérables que de coutume. Nulle sculpture ne distinguait la résidence du starista ; nulle église n’indiquait que les besoins de l’âme fussent plus satisfaits dans ce pauvre village que ceux du corps. Des enfants d'une malpropreté révoltante barbotaient dans l’eau fangeuse du lac. Ces petits malheureux paraissaient aussi abandonnés que les rares épis qui mûrissaient à la grâce de Dieu sur l’autre bord.

Au sein d’un pays qui se vante de ses récents progrès, nous rencontrions un grand et populeux village plongé pour toujours dans l’idolâtrie la plus profonde. Peut-être aussi est-ce un bonheur pour ces pauvres paysans d’avoir échappé à la domination de quelque prêtre dissolu. Mais, si l’impuissance du gouvernement à réprimer les désordres d’un clergé avili peut en quelque sorte amnistier son peu de souci de fonder des édifices consacrés au culte, il devrait du moins s’appliquer à développer, à l’aide de l’instruction séculière, la condition intellectuelle de la population, et à mettre ainsi les paysans en état d’acquérir par eux-mêmes ces connaissances, ces lumières, dont ils resteront sans doute toujours déshérités.

Le gouvernement russe paraît avoir, à cetégard, un point de vue différent. Toutes les écoles sont défendues,

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excepté dans quelques grandes villes, et ce fâcheux régime doit sérieusement retarder le développement légitime des ressources du pays, qui dépend à un égal degré des éléments moraux et matériels. Ces rapports profonds, qui unissent le monde matériel au monde moral, nous apparurent bientôt avec évidence, lorsque, laissant les enfants des serfs barboter dans la boue et croupir dans l'état d’ignorance où ils doivent vivre et mourir, nous en vînmes à considérer l’état non moins déplorable des céréales et de l’agriculture. Notre attention fut appelée sur cet objet par des monceaux de fumier, qui, à deux pas de nous, servaient à former une digue élevée au milieu du lac. 11 faut dire qu’en Russie le fumier n’est pas toujours aussi utilement employé. D’ordinaire, on le porte au Volga, et on l’abandonne au premier flot qui passe. A côté de ces riches engrais, des blés inclinaient tristement leurs tiges appauvries, comme pour se plaindre du sort qui les condamnait à végéter au milieu de ce pays barbare. Et pourtant ces moissons donnaient encore de meilleures espérances que les petits enfants. Elles croisaient sous l’influence d’un sol fertile, d’un été bienfaisant, tandis que l’enfant du serf est condamné â grandir sous le bon plaisir et les duretés d’un maitre despotique.

En Russie, la grande étendue des terres arables a mis en usage le mode de culture par années alternées, et les récoltes sont d’une beauté que l’on ne saurait attendre que du sol le plus magnifique. Tout le travail de l’homme se réduit à sarcler légèrement la terre avant les semailles, et je ne connais pas de pays au monde où la nature fasse plus pour un peuple qui le mérite moins.

C’est une véritable bénédiction du ciel, car il n’est pas

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de contrée où les paysans travaillent dans de plus mauvaises conditions, et où le travail soit moins encouragé.

Les Russes soutiennent énergiquement que le servage est favorable h l’amélioration de l’agriculture. Suivant moi, rien, au contraire, n’èst plus propre à paralyser les classes inférieures, dans leurs efforts pour introduire en Russie des procédés de culture plus rationnels. Au fond, la théorie des Russes en l’honneur du servage se réduit à un seul argument. Ils prétendent que les progrès de l’agriculture exigent la concentration des grandes propriétés dans les mains d’une aristocratie qui, seule, possède la fortune nécessaire à l’exploitation des ressources agricoles du pays. Haxthausen dit à ce sujet 1 : « Si l’existence de ces grandes propriétés est absolument nécessaire aux progrès de l’agriculture et du bien-être national, il faut naturellement conclure que le servage ne peut pas être actuellement aboli. »

On s’explique difficilement que telle soit la conséquence naturelle de l’existence des grandes propriétés en Russie: si le salaire du journalier devait être prélevé sur les produits de la terre, le propriétaire se préoccuperait beaucoup plus, sans doute, d’une exploitation fructueuse. Il est certain, d’ailleurs, que le travail forcé est bien moins productif que le travail payé. Le système russe rend le seigneur et le serf également indifférents aux produits de la terre. Le serf réserve sa peine et ses efforts pour la portion du sol qui lui est concédée, et à laquelle il demande sa subsistance dans les rares moments dont le maître lui laisse

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la libre disposition. Trop souvent les exigences de ce der- ' nier enlèvent au serf la possibilité de cultiver le sol qui lui est échu dans les répartitions. D’ailleurs, cette terre qu'il arrose de ses sueurs ne lui appartient pas ; il ne pourra pas la transmettre en héritage à ses enfants. Comment le serf porterait-il à son champ l'amour qu’inspire le sentiment de la propriété? Aussi terres du maître, terres de l’esclave sont, les unes et les autres, fort mal cultivées, et il en sera probablement ainsi jusqu’au jour où le servage disparaîtra sous le coup de la nécessité. Peut-être ces vices profonds se font-ils plus cruellement sentir dans les provinces fertiles du Volga que dans d’autres parties plus éloignées et plus inaccessibles de l’empire, où le paysan; assure-t-on, préfère payer sa redevance au seigneur avec son travail plutôt qu’avec son argent. Amasser quelque argent en ces pays est une tâche singlièrement difficile, et l’on ri’y saurait attendre d’un sol ingrat même le prix du fermage.

Si les Busses cherchaient à expliquer la servitude qui règne dans tout l’empire par l’aridité, la position inaccessible et la faible population d’un certain nombre de leurs provinces, peut-être inspireraient-ils aux nations civilisées de l’Europe plus de pitié que d’indignation. Cependant, lorsqu’on voit, dans quelques-unes des plus riches provinces de la Russie, le pauvre succombant sous le poids du servage, et le servage dépeint comme une institution libérale et progressive, il paraît difficile de concilier ce régime odieux avec les idées du peuple anglais sur les conditions de la prospérité des États, et l’on se sent porté à accuser la noblesse russe de contraindre le gouvernement à différer une réforme qui serait décisive pour la

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prospérité de l’empire. On dit que l’émancipation des serfs est un des plus grands désirs de l’empereur, et des mesures récentes ont montré que le gouvernement s’efforce de rendre plus tolérable la condition des serls qui appartiennent aux seigneurs. Le sort des serfs de la couronne semble, en effet, moins misérable. Condamnés à payer annuellement une somme de quinze roubles par homme, ils n’ont à souffrir que des extorsions des receveurs des taxes, qui, d’ordinaire, doublent l’impôt à leur profit.

En certaines circonstances, le gouvernement requiert les services des paysans de la couronne, et comme rémunération, il leur délivre des mandats sur le trésor; mais ces mandats ne sont jamais acquittés par les nobles chargés de ce département. Dans les districts éloignés, les paysans ne sont que très-rarement mis en réquisition. Quelques-uns cherchent à s’enrichir en occupant des emplois dans les villes.; la plupart végètent au milieu des champs de sarrazin, dans la félicité d’une barbarie qui s’ignore.

Il faut dire pourtant qu’un grand nombre des serfs de la noblesse, dans les provinces des bords du Volga, sont placés sous le régime de Yobrok, qui ne contribue pas peu à améliorer leur condition. L’obrok est une rente à la faveur de laquelle le serf achète le privilège de travailler pour son compte. Comme le commerce de plusieurs des villes riveraines du Volga est des plus importants, et s’accroît de jour en jour, les serfs y trouvent de faciles occasions de gagner de l’argent. Aussi Yobrok est-il devenu d’une pratique presque générale. Seulement ces paysans, qui ont acheté une sorte de liberté, n’apportent

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pas, dans la poursuite du gain, toute la passion dont ils seraient capables : ils dissimulent leurs succès et leur prospérité, comme d’autres leurs mésaventures commerciales, pour que le maître ne soit pas tenté d’augmenter la valeur de l’obrok. Cette crainte perpétuelle doit singulièrement refroidir, chez les serfs, l’ardeur de la spéculation. Ces pauvres marchands n’osent pas même se réjouir de l’heureuse solution d’une affaire.

Du penchant des paysans russes à délaisser l’agriculture pour rechercher dans les villes quelque occupation plus lucrative, on a conclu qu’une libération générale serait la ruine des grands propriétaires. 11 est vrai qu’en Russie la terre a moins de valeur que le travail, et tel pourrait être, jusqu’à un certain point, le résultat de l'abolition du servage dans quelques provinces éloignées. L’agriculture continuerait cependant à rémunérer le travail de l’homme dans les provinces du Volga , où la fertilité du sol et la facilité des communications fluviales seront toujours la sauvegarde des propriétaires, quelles que puissent être les prévisions pour d’autres parties du territoire. La seule conséquence de l’affranchissement serait sans doute l’amélioration du fermage. Aujourd’hui, le paysan trouve si peu d’avantages à affermer les terres, qu'on ne doit point s’étonner de le voir préférer d’autres travaux. Jusqu’ici, il a dû cultiver pour son compte les lots divers qui lui ont été assignés selon la qualité du sol. Les uns sont à dix verstes de sa cabane, les autres à cinq verstes, ou même plus rapprochés, et il faut qu’il partage tous ces terrains avec sa famille, qui ne possède pas plus que lui le capital nécessaire à l’exploitation.

La rareté des villages est particulièrement remarqua-

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ble dans le gouvernement où nous venions d’entrer. La population de la province de Simbirsk est des plus faibles, et les villages s’y trouvent situés à de grandes distances les uns des autres. Sur les rives mêmes du Volga, où nous les avions toujours rencontrés à de courts intervalles, nous parcourions quelquefois une quinzaine de milles sans trouver trace d’habitation. En vérité, je ne me souviens pas d’avoir remarqué le moindre hameau dans cette partie de la Russie. Non-seulement les paysans russes répugnent à vivre dans l’isolement, mais ils aiment à se réunir en grande communauté. 11 est rare qu’un village contienne moins de mille habitants. Aussi, à l’époque de la moisson ou au temps des semailles, la population est obligée de se transporter en masse dans les parties les plus reculées de la province et d’y bivouaquer jusqu’à la fin des travaux. Pour obvier à ces inconvénients, on a proposé un expédient singulier. L’écrivain que nous citions tout à l’heure, M. Haxthausen, admet que, tons les trente ans, le feu détruit complètement les villages russes, et il conseille alors au gouvernement « d’exiger des habitants dont les maisons ont été consumées d’aller s’établir dans une autre partie de la province. En trente ans, par ce moyen, le nombre, des villages se trouverait doublé ou triplé. » La chose est problématique. Quoi qu’il en soit, il me semble qu’il serait préférable d’amener la population à se répartir d’une façon plus avantageuse en améliorant le système général d’agriculture en Russie.

Il est certain que, s’il existait plus de grandes villes disséminées sur la surface du pays, les produits agricoles augmenteraient de valeur. La Russie est en quelque sorte dépourvue d’une population urbaine. Saint-Pétersbourg,

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Moscou et Odessa sont les seules villes dont la population excède cent mille âmes; encore est-il permis de douter que le nombre des habitants d’Odessa atteigne ce chiffre.

On ne compte dans tout l’empire que quatre villes de plus de cinquante mille âmes, et dix-huit ou vingt dont la population dépasse vingt-cinq mille habitants. En fait, les rapports officiels ont constaté qu’on trouve seulement, par cent trente milles carrés, une ville avec une population-moyenne de sept mille âmes. On peut concevoir maintenant quels doivent être les résultats d’un tel état de choses. Eu l’absence de tout débouché intérieur, le propriétaire, qui n’a pas les moyens de transporter ses grains à un port de mer, croit inutile d’en cultiver au delà des besoins de sa consommation, et le paysan, de son , côté, se contente d’ensemencer le petit champ dont les produits suffiront à la subsistance de sa famille.

On peut objecter qu'avec une si faible population, il serait peu politique de laisser les habitants s’agglomérer dans les villes et abandonner sans culture de vastes étendues de territoire. À l’appui de cette théorie, les économistes russes rappellent les villes fondées par l’impératrice Catherine dans le but de peupler le pays, et ils regrettent d’avoir à constater qu’à l’exception de quelques-unes, elles sont précisément dans la même situation que le jour de leur établissement. « Ce fait prouve, dit l’un d’eux, que, depuis le règne de Pierre le Grand, c’est le gouvernement qui a marché à la tête de la civilisation, et qu’il est obligé de s’arrêter parfois dans ses améliorations progressives, afin de ne pas devancer, avec une précipitation dangereuse, les besoins, les idées et les mœurs du peuple. » L’idée est ingénieuse. Nous ne nous

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attendions pas, en vérité, à voir accuser le gouvernement russe de suivre une politique témérairement progressive. Il semble que les paysans de l’emp : re n’ont aujourd’hui rien à redouter de ces prétendues tendances réformatrices, et qu’il ne leur sera pas difficile de marcher du même pas que leurs gouvernants dans les voies de la civilisation.

Pour se convaincre qu’en Russie ce n’est pas le paysan, mais le serf, qui est incapable de former une population urbaine, il suffît de comparer la condition des États les plus reculés de l’Amérique du Nord avec celle des provinces russes. Il y a une différence profonde entre une population d’esclaves et une population d’hommes libres. Les uns dépendent en toutes choses du bon plaisir du gouvernement, et, si on les condamne à vivre dans une ville, ils s’y trouvent privés de tous les avantages qu’ils pourraient espérer de cette situation nouvelle. Les autres ne dépendent que d’eux-mêmes ; ils se sont réunis d’un commun accord; ils possèdent toutes les conditions essentielles fi leur prospérité, et leur nombre s’accroît sans cesse, parce qu’ils sont actifs, heureux et fortunés.

Sans doute la création de grandes voies de communication serait, pour l’agriculture de la Russie, le stimulant le plus efficace, car elle viendrait développer ses relations avec l’étranger, et tel me paraît être le premier et le plus impérieux devoir du gouvernement. Mais, dans l’intérieur de l’empire, partout où il est impossible d’établir de faciles relations avec le littoral, je suis convaincu que la civilisation et la prospérité du pays sont attachés à une distribution plus judicieuse de la population.

Comment se flatter d’obtenir en Russie des artisans habiles quand un homme ne peut se livrer au commerce

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sans payer une taxe annuelle proportionnée à ses bénéfices? Il est naturel que le serf ne cherche pas à se perfectionner dans son art pour l’unique profit de son maître, et l’on conçoit qu’il préfère mener dans les campagnes une vie de labeur et de privation qui du moins n’est pas sans une certaine indépendance. Ainsi ce sont les cordonniers, les forgerons, les charpentiers des villages, qui travaillent pour les habitants des villes, et, comme on peut se l’imaginer, leurs produits sont de l’espèce la plus grossière l .

Tant que durera ce régime, les villes russes garderont l’aspect froid et sans vie qui les caractérise. A ce propos, un conseiller privé de l’empire a fait observer que « si l’industrie des villages n’est pas favorable à la prospérité des villes, elle a, d’un autre côté, l’avantage de préserver pour longtemps la Russie du prolétariat, ce fléau des sociétés modernes. » Le prolétariat en Russie! C’est là une des visions les plus fantasques qui aient jamais mis à la torture l’imagination d’un homme d’État russe.

1 D’après les documents statistiques, le rapport entre les artisans et le reste de la population est d’environ un sur cent.

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