CHAPITRE VI
Arrivée à Simbirsk. — Station de Karamsin.— Le Jigoulee. — Samara.— Le gouvernement d’Orenbourg. — Les fanatiques du Vodka. — Justice distributive. — Monopole du gouvernement sur les spiritueux. — Les Grâces. — Montagnes de Saratov.
Une petite flotte de rechïevahs, quelques pashaliks et des navires à chevaux, probablement chargés de potasse, principal article d’exportation de la province, sont mouillés sous le bord escarpé, au pied duquel on voit disséminés des cottages en bois et des magasins. Un certain mouvement commercial trahit en ce lieu Ta proximité d’une grande ville. Un assez large chemin monte en droite ligne du village jusqu’au sommet d’une montagne, derrière laquelle est Simbirsk, et l’ascension est si roide que bêtes et gens semblent se cramponner aux flancs du mont qu’ils gravissent péniblement. J’eus mille peines à me maintenir sur la planche portée par quatre roues, qui est la voiture du pays. Cependant le vigoureux petit cheval cosaque, qui jouait le principal rôle en cette rencontre, montait toujours et ne paraissait songer qu’à atteindre une hauteur de quatre cents pieds en autant de verges environ.
Nous entrâmes bientôt dans la principale rue de Simbirsk. Le second du vapeur, qui m’accompagnait, descendit de voiture. 11 trouva sans doute qu’elle ne lui faisait pas honneur, et je revins sur mes pas au-devant de mon ami, qui avait préféré monter la côte à pied. Nous commençâmes ensemble à explorer la ville. Pour une cité de
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près de vingt mille habitants, dit-on, Simbirsk offre l’aspect le plus misérable, et ne se recommande au touriste que par son admirable situation. De la terrasse, près de la maison du gouverneur, on jouit d’une vue magnifique du fleuve, qui s’épand en mille petits canaux, sur les prairies de la rive. Au sud, les hautes montagnes du Jigoulee bornent l’horizon, tandis que de tous les autres côtés on ne découvre que des steppes qui s’étendent à l’iufini. Immédiatement à nos pieds s’étageaient des maisonnettes, des jardins, et, sur la rive opposée du Volga, nous distinguions quelques grands villages peu éloignés du fleuve. Les blanches voiles des pashaliks brillaient sur la surface unie des eaux et achevaient le paysage.
Une statue du célèbre historien russe Karamsin s’élève non loin de la terrasse du gouverneur, au centre d’une place d’où rayonnent les principales rues. Chaque année, une foire aux chevaux se tient à Simbirsk; toutefois cette ville est moins prospère que plusieurs autres des bords du Volga, dont l’exportation en céréales est importante. Les faubourgs de .Simbirsk nous parurent plus misérables que cfordinaire, et plus triste aussi la rue principale. J’y visitai pourtant deux ou trois commerçants allemands qui se montrèrent très-satisfaits de leurs affaires et d’eux-mêmes.
A environ vingt verstes au-dessous de Simbirsk, nous passâmes devant Kriusky, la station d’hiver des vapeurs de la compagnie. C’est un port excellent où les navires sont, au printemps, à l’abri de la fonte des glaces. A quelque distance de ce village, se dresse le Uadwallee, montagne pittoresque de sept ou huit cents pieds. Depuis Nijni, la rive du Volga n’avaitpas atteint à cette hauteur»
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l*rès deSimbirsk, les bords du fleuve sont nus et à peine recouverts d’une herbe courte et desséchée ; mais lorsque le Samson s’engagea dans le Jigoulee, nous remarquâmes une végétation plus puissante, et, pour la première fois, quelques pins, dont le vert sombre contrastait avec les teintes variées du feuillage de l’automne.
Le Jigoulee est l’ouverture, car on peut à peine lui donner le nom de gorge, par laquelle le Volga se fraye passage à travers une chaîne de montagnes d’une hauteur considérable. Le fleuve décrit en cet endroit, dans la direction de l’Orient, une courbe de cent soixante-dix mètres de longueur, autour d’une péninsule escarpée dont l’isthme n’a pas plus de douze verstes. La scène était splendide et nous ne regrettâmes pas la lenteur avec laquelle nous nous approchâmes du Jigoulee. Pour cette fois, nous pûmes nous féliciter de la prudence de notre capitaine, qui ne hasardait jamais un tour de ses roues à aubes après le crépuscule, et qui nous ménagea ainsi un merveilleux spectacle pour le lendemain matin. De son côté, il se réjouissait d’avoir, pendant celte journée, fourni une course de cent soixante verstes, sans avoir rencontré le moindre pericarte. 11 faut dire que depuis que le Kama avait mêlé ses eaux à celles du Volga, la navigation du fleuve ne présentait plus que fort peu de difficultés.
Un fort courant nous portait vers Samara. Le fleuve, quoique large de près de deux milles, est, devant ce port, profond et rapide. Pour la première fois, la rive gauche avait changé totalement de caractère: les rochers dentelle était hérissée portaient leurs pics 5 une hauteur de sept ou huit cents pieds, en paraissant s’incliner vers le fleuve, et ils donnaient au paysage une grandeur inaccoutumée.
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Les montagnes de la rive opposée atteignent une hauteur égale, sinon supérieure, mais elles s’abaissent jusqu’au bord de l'eau par une pente, insensible. Quelquefois aussi leurs flancs déchirés se projettent en amphithéâtres, sur lesquels de pittoresques petits villages semblent isolés du reste du monde. Non loin d’un ces hameaux, nous remarquâmes un joli batelet, et tout à côté, sur le bord, une tente blanche vraiment comfortable, d’où s’échappait en spirale un nuage de fumée. On eût dit que c’était un piquenique, s’il n’eût pas été injuste d’accuser les Russes de profaner les beautés de leur grand fleuve. 11 ne s’agissait que d’un poste de soldats chargés de la garde de la rive. Tout récemment encore, les vols de bateaux étaient fréquents dans ce lieu romantique. On me raconta qu’il y avait peu de temps, trois ou quatre écumeurs de rivière avaient abattu les écoutilles d’un rechievah de cent vingt hommes, pillé la cabine, et fait retraite avant que les mariniers stupéfaits eussent repris leurs sens et retrouvé leur courage.
En sortant du Jigoulee, dont nous avions, pendant soixante-dix verstes, d’autant plus apprécié les points de vue que nous les espérions moins, nous atteignîmes presque aussitôt Samara, où des barques et des rechievahs étaient amarrés en grand nombre. C’est le port le plus commerçant du Volga. Entrepôt d’un pays immense qui produit beaucoup de céréales, Samara approvisionne de blé une grande partie de la Russie. Chaque année on n’y embarque pas moins de neuf millions de poods. l'ne partie de ces cargaisons précieuses descend le Volga jusqu’à Astrakhan, et parvient aux bords les plus reculés de la mer Caspienne; d’autres sont transportés à dos de cha-
meau d’Oreubourgdans les contrées voisines, ou envoyées par eau à Saint-Pétersbourg.
11 est évident que l’introduction de la vapeur opérera bientôt ses miracles ordinaires au milieu de ces pays lointains. Samara, quand nous le visitâmes, commençait déjà à en ressentir les effets merveilleux. L’activité croissante du commerce et un récent incendie avaient encombré les rues d’échelles, d’échafaudages, et, de tous côtés, on entendait résonner les bruits discords du marteau et de la lime. Partout on voyait surgir des maisons en briques, grandes, aisées, d’une belle apparence. La plupart des rues étaient inoccupées, tandis que. le long du bord de l’eau des baraques en bois et des hangars servaient d’entrepôts et d’habitations provisoires.
Samara compte de quinze à vingt mille habitants, mais c’est une cité trop exclusivement commerciale pour avoir quelque attrait aux yeux du touriste, et son aspect sans originalité répond tout à fait au but qu’on s’y propose. On assure néanmoins que la foire de Samara n’est pas moins curieuse que celle de Nijni. A trois cents verstes seulement de la frontière asiatique, Samara entretient des relations suivies avec les habitants des steppes de la Caspienne, et, à l’époque de la foire, ces hommes y affluent en foule. Alors toutes les tribus de l’Asie ont des représentants à Samara. C’est une variété, un luxe de costumes encore plus grand qu’à Nijni. Le rapide accroissement de la population de Samara répond à la situation prospère du gouvernement auquel ce port doit l’existence. 11 n’y a pas, dans l’empire russe, de province plus favorisée que celle d’Orenbourg, et ceux des habitants des pays limitrophes, auxquels la couronne a permis d'émigrer sur cette
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terre d'abondance, en ont presque doublé la population dans ces dernières années : elle excède maintenant un million et demi. La frontière du gouvernement d’Orenbourg s’étend à quelques verstes de la rive gauche du Volga, et, au point le plus oriental du cours capricieux de ce fleuve, Samara s’est élevée comme pour être le port de la ville d'Orenbourg, qui, placée sur la frontière tartare, forme le dernier anneau de la chaîne de la civilisation européenne.
En dehors de son importance topographique, Orenbourg possède un sol dont la richesse assure sa prospérité; nous y avons acquis par nous-mêmes une preuve très-satisfaisante du bas prix de tous les articles de consommation. Pour trois copecks, ou un liard la livre, nous avions une petite provision de bœuf, et une centaine d’œufs nous coûtait seulement vingt copecks ou seize sous. On trouve à Samara d’excellent vodka ou eau-de-vie de grain. Nous reconnûmes, à l’état de nos deux pilotes au moment du départ, que celte boisson était tout à fait de leur goût. Ces indispensables personnages étaient couchés, ivresmorts, sur l’avant du navire; nous dûmes attendre leur réveil. Depuis que nous avions quitté Nijni, chaque jour avait été signalé par de nouveaux délais. A Simbirsk, notre retard fut occasionné par la femme du capitaine, qui y résidait, et qui était trop jolie pour que nous pussions nous plaindre. À Samara, le motif était moins sentimental; il nous fallut pourtant étouffer notre colère, et nous résigner, comme toujours, à notre sort.
Mon compagnon et moi étions occupés à chercher quelque consolation dans un excellent dîner, auquel nous avait galamment invités le capitaine, lorsque nos sentiments