SIMBIRSK
d’animosité envers les pilotes trouvèrent une satisfaction bien inattendue. Tout à coup, au milieu d’un éloge chaleureux d’un plat arménien très-recherché, notre digne hôte s’élança sur le pont, et bientôt nous vîmes son bras robuste, armé d’une grosse corde, s’abattre sur les épaules d’un des pilotes, qui, à son tour, étouffait sa colère, et, sans souffler mot, s’efforçait de parer les coups. Le capitaine nous revint hors d’haleine; il avait perdu l'appétit, et il nous laissa finir seuls le repas. Quelques instants après, nous entendîmes encore un certain tumulte, puis la chute d’un corps lourd. C’était l’autre pilote que le capitaine venait de lancer dans l’entre-pont.
Nous nous félicitâmes de voyager dans un pays où de tels procédés semblent tout naturels, et de n’avoir plus en perspective des pericartes , qui auraient pu permettre aux pilotes de se^ venger sur nous Nous eûmes pourtant la satisfaction de voir Samara disparaître derrière les montagnes. Je sus plus tard que nous nous étions trop hâtés de supposer que, parce que nous étions en Russie, le capitaine était autorisé à traiter ses pilotes ivres avec cette dureté. 11 paraît, au contraire, que les hommes en état d’ivresse ont, dans ce pays, un titre spécial à la protection du gouvernement , depuis que le monopole du vodka forme un des chapitres les plus importants du revenu. Un gentilhomme russe m’apprit que la police avait l’ordre üe ne pas arrêter les gens trouvés ivres dans les rues. Le nombre des hommes qui chancellent entre deux vins, par les rues des grandes villes, m’a prouvé maintes fois l’exactitude de ce renseignement. On est d’ailleurs porté à excuser de semblables prescriptions en considérant la dégradation du paysan russe. Qu’il soit abruti parla bois-
ET SAMARA
son, ou dans son état d’imbécillité naturelle, n’est-ce pas tout un?
Mais si l’on encourage publiquement la consommation du jus de la treille, la plante odoriférante ne jouit pas des mêmes privilèges. Loin de là, une guerre énergique est faite à tous les fumeurs. L’agent de police regarde avec complaisance le moujik abêti qui se heurte à tous les passants; mais quand, par hasard, il flaire l’ arôme du tabac, quand il aperçoit la lueur d’un cigare au bout de quelque rue obscure, il fond sur le malheureux qui s’est imprudemment confié aux ombres de la nuit, et le condamne sans pitié à payer une amende de trois roubles. Les moujiks, de leur côté, se montrent sensibles à la protection dont on les entoure; même sous l’influence de leurs libations, ils se comportent de la façon la plus paisible, et, lorsqu’ils reviennent à leur état normal, ils ne paraissent animés que de sentiments de gratitude et de satisfaction.
IVos pilotes, le jour suivant, étaient évidemment préoccupés des vagues souvenirs de Samara, que révélaient en eux leurs meurtrissures. Le capitaine nous dit qu’ils ne quittaient jamais le navire sans revenir dans le même état. Aussi s’était-il fait une règle invariable de ne leur permettre jamais d’aller à terre; mais, en cette occasion, ils s’étaient concertés pour surprendre sa vigilance. Les autres mariniers paraissaient plus sûrs et plus souples, et, quelles que pussent être leurs habitudes à terre, ils vivaient avec une sobriété parfaite à bord du Samson. Chaque soir, vers cinq heures, ils avaient coutume de s’assembler autour de deux énormes marmites pleines de grains de millet bouillis dans l’huile de lin ; chaque gamelle était
LE VOLGA
accompagnée d’un gros quartier de pain noir, dont ils trempaient des tranches dans cette agréable mixture, et bientôt ils avaient absorbé le tout. Ces hommes faisaient leurs prières. Les grâces duraient près de cinq minutes, et elles étaient toujours entremêlées de génuflexions et de signes de croix. Cette pratique est un des traits caractéristiques des classes pauvres en Russie.
A mi-chemin de Syzran et de Kvaliensk, nous entrâmes dans le gouvernement de Saratov. Les montagnes avaient diminué de hauteur ; leurs cimes ne dépassaient pas trois cents pieds. Elles avaient aussi changé d’aspect et se trouvaient à une certaine distance du fleuve. A en juger par les nombreux troupeaux de moutons qui paissaient sur leurs flancs , elles paraissaient offrir de bons pâturages. Çà et là, la rive gauche était jonchée, sur un espace de plusieurs centaines de yards, de pyramides de melons qui attendaient qu'on les vendit aux malheureux assez imprudents pour en manger.