CHAPITRE VII
Singulière application de la vapeur. — Yolsk. — Moulons des steppes de la nier Caspienne. — Un marchand noble. — Serfs. — Importance commerciale de Saratov. — Émancipation des serfs. — Le czar et le khan d’Ayuka. — La fièvre du Volga. — Les colonies allemandes. — Stinkorosin, chef de brigands. — Nous quittons le Samton. — Le Volga.
A demi civilisés, à demi barbares, les Russes ne portent pas plus de respect à leur grand fleuve qu’aux nobles inventions du génie de l’homme. On ne saurait imaginer
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ce qu’ils oni fait de la vapeur. Avant l’application de ce puissant moteur à la navigation, on s’expliquait l’emploi de ces grossières mais originales machines à chevaux dont nous avons cherché à donner une idée. Mais aujourd’hui, quand des steamers font un service régulier entre Astrakhan et Rhybinski, il ne pouvait entrer que dans la cervelle d’un Russe de remplacer simplement les chevaux par la vapeur. C’est ce dont nous avons pu nous convaincre la veille de notre arrivée à Saratov. Nous vîmes d’abord s’avancer un petit vapeur qui remorquait une barque chargée d’ancres et de câbles; puis, à un demi-mille plus loin, nous aperçûmes une sorte de grand bateau carré, flanqué de deux roues, et sur le pont duquel s’élevaient une cheminée de machine à vapeur, un treuil énorme, des cabines qui ressemblaient à des pavillons chinois, et des mâts décorés de banderoles. Derrière celte espèce de monstre marin, s’étendait à perte de vue une longue file de navires attachés les uns aux autres. Bientôt les gens de la barque qui se trouvait devant nous laissèrent glisser dans le fleuve une de leurs ancres ; le petit vapeur, en quelques tours de roue, alla porter le câble qui la retenait au grand bateau de remorquage. Le treuil, à son tour, fut mis en mouvement par la vapeur, et tout le convoi remonta péniblement le fleuve jusqu’à l’endroit où l’ancre était plantée. Alors nouvelle halte. Le vapeur recommençait ses évolutions ; l’ancre était reportée à quelques centaines de pas, et le convoi faisait ainsi de vingt à trente verstes par jour.
A mesure que nous approchions de Volsk, notre prochaine station de bois, nous découvrions une plus grande étendue de côtes. De temps en temps nous passions- de-
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vaut l’habitation de quelque seigneur, près d'un misérable village exposé à tous les vents. Volsk nous parut charmant. Cette petite ville est coquettement assise entre deux montagnes, dont l’une atteint une hauteur d’environ quatre cents pieds ; ses églises aux dômes verts et ses maisons bien bâties lui donnaient une apparence de prospérité. Au loin s’étendaient de pittoresques vallons bien cultivés; çà et là, les maisons et les champs s’étageaient en terrasses sur le flanc de la montagne.
Volsk l’emporte peut-être en beauté sur Nijni. Des collines qui dominent la ville, nous jouissions de la vue d’un vaste panorama, au milieu duquel le Volga déroulait son cours majestueux. Tandis que nous suivions une vallée ombreuse, où l'amandier nain, le tilleul et de blancs peupliers aux troncs noueux confondaient leurs rameaux, un chant discord vint jusqu’à nos oreilles : c’étaient de jennes filles qui, les pieds nus, brisaient, en marchant en cadence, des gerbes de froment. Notre approche ne leur fit pas perdre un mot de leurs chansons.
Volsk contient environ dix mille habitants, pour lesquels le suif est le principal article de commerce. Nous rencontrâmes un immense troupeau de moutons, dont la conformation particulière permettait de penser qu’ils avaient été créés expressément pour être fondus en suif, car leur laine était de qualité très-inférieure. Ces grotesques animaux étaient dépourvus de toute espèce d’appendice qui ressemblât à une queue. Seulement la nature semblait avoir voulu compenser cette difformité en les gratifiant d'une sorte de bourrelet de graisse qu’ils portaient sur le train de derrière de la façon la plus ridicule. C’est aux bourrelets de ces moutons que Volsk doit sa
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fortune; chaque année, elle expédie de grands troupeaux des steppes de la mer Caspienne aux villes du Volga.
Le propriétaire du troupeau qui avait attiré nos regards était, nous dit-on, le négociant le plus riche des rives du Volga ; les innombrables millions de roubles qu’il a la réputation de posséder l’emportent de beaucoup sur les richesses de Rothschild. Nous ne fûmes pas peu surpris d’apprendre que ce millionnaire n’était autre qu’un homme aux allures grossières, vêtu d’une chemise et d'un large caleçon, qui venait de s’installer à bord, non loin de notre cabine, dans un état complet d’ivresse, avec un de ses amis non moins malade que lui. Chacun montrait la plus grande déférence envers ce personnage, surtout parce qu’il était noble, et qu’il pouvait s’enivrer avec du porter anglais, à cinq schillings la bouteille. Il semblait singulier qu’à Saratov un homme choisît précisément celte boisson pour s’enivrer ; mais voici le secret d’une telle préférence : il lui fallait dépenser environ deux livres sterling par jour, ce qui l’élevait immensément dans l’estime de ses compagnons. Comme nos pilotes lui portaient envie! A l’exemple du noble millionnaire, et n’ayant de compte à rendre à personne, les passagers se livraient tous à de copieuses libations; les scènes d’immoralité et d’ivresse dont nous étions témoins à chaque station ne sauraient se décrire.
Il serait difficile de concentrer dans aucune partie du monde des êtres plus dégradés que les paysans des bords du Volga. Mais, en Russie, chaque vice a le privilège d’une protection spéciale. Tandis que le gouvernement encourage la consommation des spiritueux, le seigneur propriétaire de serfs a recours à tons les moyens pour
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accroître la population. Les mariages, dans le sens russe du mot, se font dès l’adolescenee, et sont arrangés par l’intendant, sans le consentement des parties ; l’approbation du seigneur est seule nécessaire. Le prix d’une famille varie de vingt-cinq à quarante livres sterling. Notre capitaine avait pris sa femme pour un bail de cinq années; le loyer pour ce terme s’élevait à cinquante roubles, avec privilège de renouvellement à l’expiration.
Nos compagnons de voyage n’avaient d’autres bagages que quelques douzaines de bouteilles de porter ; ils s’en régalèrent toute la nuit; enfin, vaincus parle sommeil et la boisson, ils tombèrent sur le parquet de la cabine, et ils ronflaient bruyamment lorsque notre arrivée à Saratov les réveilla dans l’état de demi-raison où ils étaient le jour précédent. Nous apprîmes, avec le plus grand plaisir, que Saratov était le terme du voyage de ce prince négociant, et cette considération seule nous aurait fait trouver le lieu charmant. Aux abords de la ville, en contemplant ses dômes et ses églises dont les flèches se miraient dans les eaux du fleuve comme dans une glace, je la trouvai digne du nom qu’on lui a donné de « reine du Volga. » Nous fûmes assez sots pour mettre pied à terre et pour aller au-devant d'un désenchantement nouveau. Quoiqu’il y ait de belles maisons à Saratov, les rues y sont désertes, les boutiques mesquines et l’ensemble fort peu attrayant. On assure pourtant que cette ville contient quarante mille âmes et qu’elle est, après Samara, la plus florissante des cités du Volga. Capitale d’une province qui renferme à peu près deux millions d’habitants, Saratov rend un revenu supérieur, toute proportion gardée, à celui des autres villes de l’empire. Les populations rive-
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raines du grand fleuve de la Russie sont, pour ainsi parler, forcées de mettre en œuvre les avantages de leur position et de s'enrichir à leur corps défendant. Aussi le gouvernement de Saratov exporte-t-il annuellement presque autant de céréales que celui d’Orenbourg.
Il faut dire que dans l’Orenbourg, dont la population est aussi de deux millions d’âmes environ, il n’y a pas plus de treize serfs sur cent hommes. Propriété de la couronne, la plus grande partie des serfs d’Orenbourg a été émancipée en ces dernières années. La liberté porte ses fruits, même en Russie, et le gouvernement se trouve récompensé des vues plus éclairées dont il a récemment fait preuve. Ce qui montre jusqu’à l’évidence les bons effets de l'affranchissement, c’est que les provinces où il a été pratiqué sur une grande échelle ont déjà devancé en prospérité les autres centres de l’empire. Ne serait-ce pas un grand bien si les serfs des particuliers étaient traités avec la même faveur?
La résistance la plus difficile à vaincre vient des petits propriétaires qui possèdent vingt serfs au plus, et qui sont les plus nombreux. La proportion des hommes libres aux serfs est loin d’être la même dans les deux provinces de Saratov et d’Orenbourg. S’il en était autrement, il est certain que, par la fertilité de son sol et l’excellence de sa position, Saratov dépasserait de beaucoup la prospérité de la province voisine. Saratov exporte annuellement de grandes quantités de tabac, dont la qualité est regardée comme supérieure.
Bell raconte plaisamment une entrevue dont il fut témoin à Saratov, en 1722, entre Pierre le Grand et le khan d’Ayuka. Ce dernier, accompagné de sa femme, « âgée
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de cinquante ans, et d’une humeur aussi enjouée que décente, » dîna avec l'empereur. Dans le cours de la conversation, Sa Majesté annonça au khan qu’elle méditait une expédition contre la Perse, et lui demanda une contribution de dix mille hommes. Le khan répondit que son armée tout entière était à la disposition du czar, mais qu’il jugeait cinq mille hommes suffisants, et qu’il donnerait des ordres en conséquence. L’empereur se sépara du khan complètement satisfait.
A notre retour à bord, nous trouvâmes, dans la cabine du pont où nous avions coutume de passer la journée, une société d’Arméniens. Ils avaient pris possession du parquet en s’y implantant, les jambes croisées, à la mode orientale, et il eût été imprudent de songer à les eu chasser; mais ils ne nous donnèrent pas sujet d’en venir à celte extrémité. C’étaient des gens fort inoffensifs, dont nous nous plûmes à contempler les longues barbes et les robes flottantes. Ils passaient le temps à se quereller, à dormir, à fumer des chibouks. à boire du thé et à manger des melons. En les voyant si bien établis au milieu de la cabine, je souhaitais par moments que ce fruit, dont nous avions éprouvé les tristes effets, pût les incommoder à leur tour. Séduits, à Saraara, par, des piles de melons magnifiques, nous entrâmes dans un magasin, et nous nous rafraîchissions avec confiance quand le capitaine, survenant à propos, nous apprit qu’aucun étranger ne mange de ces fruits perfides sans gagner la fièvre du Volga. Je l’accusai d’abord de calomnier ce noble fleuve et les melons délicieux de ses rives ; mais, la nuit suivante, notre pouls battit jusqu’à deux cent trente-huit pulsations par minute. Heureusement il n’y avait pas de médecin à bord,
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et, malgré une chaleur étouffante, nous en fûmes quittes pour quelques jours d’indisposition.
La température s’accrut graduellement. Dans la cabine, il était rare que le thermomètre descendit au-dessous de soixante-douze «degrés. Le pont n’était plus un lieu de promenade bien agréable. Les rives étaient arides, brûlées; et à cent milles au-dessus de Saratov, on aurait pu se croire sur quelque fleuve embrasé de l'Afrique. Ce qu’il y avait de plus regrettable, c’était l’impossibilité d’entrevoir les colonies allemandes, qui commencent sur la rive droite du fleuve, un peu au-dessous de Saratov, et s’étendent au sud jusqu’il Sarepta. Les colons sont la plupart de la confession luthérienne ou morave, et ils peuplent au moins cent villages, qui contiennent chacun, à peu près, un millier d’âmes. Les premiers Allemands qui s’établirent dans cette contrée y furent appelés par l’impératrice Catherine.
Kamiehin est une grande ville sur la rive droite, où, vers le commencement du dernier siècle, un Anglais, le capitaine Perry, commença à creuser un canal qui devait s’étendre jusqu’à l’ilovla, petite rivière tributaire du Don. La longueur de ce canal n’excédait pas vingt verstes. La nature du sol et la différence de niveau présentaient des difficultés jugées alors presque insurmontables. Supposé qu’il eût réussi, on peut se demander si une communication avec un aussi mince cours d’eau que l’Ilovla aurait eu une grande utilité.
Une nuit, nous mouillâmes au pied d’un roc escarpé, sur lequel était, dit-on, perché naguère le château fort du fameux voleur Stinkorosin. A défaut d’autres informations sur ce personnage, j’ai recueilli son nom sonore, dans
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l'espoir que quelque voyageur pourra immortaliser un homme qui, si les noms ont une signification, mérite de passera la postérité. Lèvent avait fraîchi, et la nuit était aussi noire que les rochers suspendus sur nos têtes. Les vagues, assez hautes pour jaillir dans tios sabords et mouiller nos lits, nous inspiraient la crainte respectueuse d’une tempête sur le Volga. Le danger nous semblait petit quand nous songions quel temps délicieux c’eût été pour Stinkorosin et sa bande farouche. Descendant de leur citadelle par des passages souterrains, ils auraient sans doute abordé le Samson à la faveur des ténèbres, et enfermé pour toujours dans leurs cachots les malheureux passagers. Ces rives furent d’abord habitées par les Cosaques du Volga; mais, quand l’empire, vers l’année 1780, s’étendit jusqu’au fleuve, ils se retirèrent aux frontières du Caucase, et abandonnèrent la place aux populations moins belliqueuses de Pensa, de Tambov et des provinces voisines.
Le jour suivant, nous laissâmes sur la gauche un misérable village d’un nom impossible à articuler. Il ne mérite d’être signalé que par l'exportation qu’il fait annuellement de neuf millions au moins de poods de sel. Ce village est en grande partie composé de tentes, habitées probablement par les Tartares kalmoucks, qui errent sur ces vastes steppes. Nombre de bœufs immobiles près de leurs chariots semblaient indiquer un récent arrivage de sel.
Malgré l’ouragan de la nuit précédente, qui aurait dû éclaircir l’atmosphère, le temps était plus couvert que jamais. Vers le soir, l’humide chaleur de l’air était insupportable. Pour comble de misère, nous nous enfonçâmes
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tout à coup dans un banc de sable, 'au moment où, après avoir navigué seize jours, nous éprouvions une juste impatience de quitter le Samson. On nous dit qu' Astrakhan ne valait pas la peine d'être visité. D’ailleurs, la fièvre et les frissons qui nous avaient abattus tous les deux, nous engageaient à prendre terre sans tarder davantage.
Ce fut donc à Dubovka que, le matin du 19 septembre, nous dîmes adieu au Samson et à son obligeant capitaine, qui n’avait rien épargné pour nous rendre le voyage agréable. Ce ne fut pas sans regret que je jetai un dernier coup d’œil autour de notre cabine, pour voir si nous n’y avions rien oublié, hors le restant de nos provisions, qui devait être le revenant bon de la vieille femme de charge. Si nous n’avions eu que ces provisions, nous aurions fait assez maigre chère; mais le capitaine prit en pitié notre inexpérience, et, pendant la durée du voyage, il insista pour nous faire dîner tous les soirs avec lui.
Tant qu’un service régulier de bateaux à vapeur ne sera pas établi sur le Volga pour le transport des passagers, nous n’engageons pas le touriste à visiter ses rives.
Le voyage de Nijni à Astrakhan ne devrait pas durer plus de huit jours. 11 exige trois semaines. Quoi qu’il en soit, grâce aux magnificences du Volga, on peut passera bord une vie très-agréable , surtout si l’on n’a pas négligé de s’assurer, avant le départ, un bon cuisinier et un domestique. Peu de villes, en Russie, méritent plus que Kazan les honneurs d’une visite, et le Jigoulee est le plus beau spectacle que j’aie vu de ma vie. Saratov rivalise de beauté avec Nijni. Elle doit peut-être tout son mérite à sa situation charmante, tandis que celui de Nijni consiste dans ses belles églises et ses somptueux édifices; mais
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les cités, les rives du Volga, leurs collines boisées, leurs rochers arides, tout s’efface devant le grand spectacle du Volga lui-méme, ce roi des fleuves de l’Europe.