CHAPITRE VIII
Dubovka. — Du Volga au Don. — line exception à l’improbité russe. — Excès de politesse. — Les Tartares kalmoucks : leur histoire. — Un exode. — Mœurs et religion. — Une mauvaise route. — Tzarilzin. — Courrier du Caucase. — Sarepta. — Missionnaires moraves. — Manufactures et commerce de Sarepta. — Un gracieux tableau.
Dubovka, autrefois capitale du pays des Cosaques du Don, est agréablement située sur la rive droite du fleuve. C’est une place de peu d’importance, dont toutes les maisons sont construites en bois, à l’exception de quelquesunes que l’on voit, çàet là, bâties en briques rouges, et qui se mêlent aux autres de la façon la plus disgracieuse pour l’aspect général des rues de la ville. La population n'excède pas six à huit mille âmes. Le principal ornement de la ville, les habitants peuvent s’en montrer fiers, est une magnifique église. Seulement nous avions le malheur d’être logés dans son voisinage, et les grosses cloches nous fatiguaient sans cesse de leurs tintements monotones. Il ne fallait pas songer à chercher une auberge à Dubovka ; mais nous fûmes très-amicalement reçus dans une des meilleures maisons de la ville, chez M. Vodalaken, agent de la compagnie à vapeur, et, sans la dureté des lits, la chaleur, la vermine, les aboiements des chiens et mon état d’indisposition, j’aurais pu trouver notre logement plus comfortable que d’ordinaire. Nous eûmes quelque
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peine à trouver une tarautasse ou voiture de voyage. Cet achat était nécessaire avant de s’engager au milieu de steppes que l’on doit traverser pour arriver à Taganrog.
Notre hôte réunissait en sa personne les deux fonctions d’agent de la compagnie à vapeur et de directeur de la route du Don. Par malheur, son absence ne me permit pas d’obtenir des renseignements complets sur la nature et l’importance du commerce de transit de Dubovka, du Volga à la mer Noire. Le fer et, en général, tous les produits de la Sibérie, les bois des provinces septentrionales, les objets manufacturés que réclame la consommation de la Russie méridionale, sont transportés par la voie du Don à Rostof et à Taganrog; tandis que la plupart des produits du littoral de la Caspienne sont débarqués à Tzaritzin, ville qui est située à cinquante milles plus loin, au sud, et, de ce point, dirigés sur le même fleuve. C’est par Dubovka que passent ceux des produits de la Turquie et du midi de l’Europe qui sont nécessaires aux besoins des provinces du Volga et qui. de la foire de Nijni, se répandent par tout l’empire.
Il est inconcevable que la Russie puisse se contenter de la route pitoyable qui réunit deux fleuves aussi importants que le Volga et le Don. La nature n’oppose cependant aucun obstacle à la formation d’un cariai à travers l’isthme qui les sépare. Ce serait même une entreprise facile, car la distance n’excède pas soixante verstes, et la différence de niveau est à peu près nulle. Il suffit d’un coup d’œil sur la carte pour se convaincre qu’un canal de quarante milles, entre le Don et le Volga, réunirait la mer Noire «à la Caspienne, à la Baltique, et créerait un système complet de communication à travers tout l’empire. Un gouvernement
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est bien coupable de ne pas mettre h profit les avantages naturels du pays dont la prospérité lui est remise.
Pour des marchandises d’un volume encombrant, le transport par eau est toujours préférable au transport par terre. Combien ne devrait-il pas être estimé en Russie, où les principaux articles de transit sont le fer et les bois de construction! Aujourd’hui qu’en une seule année on exporte des ports de la Russie plus de blé qu’autrefois en dix ans, une jonction entre les deux fleuves devient de la plus haute importance. Si les blés de Saratov et d’Orenbourg avaient accès aux ports de la mer d’Azof, ces facilités nouvelles de communication avec le littoral exerceraient bientôt sur le commerce une influence qui se ferait sentir dans tout le sud-est de la Russie. On doit d’autant moins s’étonner que la route actuelle soit délaissée, qu’elle n’aboutit pas aux rives mêmes du Volga. Pour éviter la dépense et les ennuis du transport de la cargaison dans des chariots jusqu’à la route, beaucoup de marchands préfèrent l’ancien mode, qui consiste à transporter à la fois, à travers l’isthme, et barques et marchandises. Ces barques sont à fond plat, et tirent seulement deux ou trois pieds d'eau. Elles sont démontées en pièces séparées à Dubovka, chargées sur des voitures, et, en huit à dix jours, elles atteignent Kakalinskaia sur le Don. Là, on les rajuste avec des chevilles de fer, et elles flottent jusqu’à Rostof, où on les brise pour en faire du bois à brûler.
Nous restâmes à Dubovka deux jours, que charmèrent 'les soins et la bienveillance vraiment maternelle de madame Vodalaken. Nous pûmes constater dans cette ville une exception remarquable à l’improbité russe. Un doc-
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flr,
teur, avec lequel nous faisions de vains efforts pour communiquer en latin, mais qui suppléait à son ignorance des langues mortes par son intelligence de la pantomime, refusa positivement de recevoir de nous des honoraires. Ce désintéressement me parut si extraordinaire, que je ne m’étonnai pas d’être guéri par les prescriptions de l’honnête docteur.
Il nous suffit d'une courte promenade pour faire connaissance avec Dubovka. Je fus surtout frappé de l'excessive politesse des habitants. Les personnes honorables de la ville ne se croisent pas dans les rues sans se tirer un coup de chapeau. Je dus penser d’abord que les habitants d’une si petite ville se connaissaient tous; mais quand nous nous vîmes l’objet des mêmes civilités, et qu’en quelques pas nous eûmes reçu six salutations, nous dûmes faire violence à nos sentiments de modestie, et attribuer à la dignité de notre maintien ces manifestations réitérées. Par un contraste étrange, les personnes des deux sexes se baignaient pêle-mêle dans le Volga, sans même songer à se couvrir du plus léger vêtement. Tel est l’esprit de la société russe : elle s'attache aux conventions les plus frivoles, et méconnaît les principes les plus essentiels d’honneur et de moralité.
Après de longs pourparlers, dont un aimable petit apothicaire s’était fait l’intermédiaire officieux, nous finîmes par réussir à acheter une tarantasse, dont les ressorts en C paraissaient d’une perfection inquiétante. Le grand joug, en usage dans le pays, était remplacé par un timon, bien fait pour intriguer les postillons cosaques. Nous nous serions estimés heureux de nous procurer une voiture moitié moins civilisée, et nous nous réjouîmes de voir
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apparaître la tarantasse à notre porte avec trois chevaux très-présentables.
Nous nous arrangeâmes pour partir au milieu du jour, et bientôt nous vîmes avec plaisir s’étendre devant nous les ondulations de la steppe. En quittant Dubovka, nous aperçûmes quelques petites huttes coniques, nouvelle preuve de l’émigration de ces Tartares kalmoucks, qui ont abandonné les déserts d’Astrakhan pour s’avancer vers le nord et planter leurs tentes aux portes des villes de la rive droite du Volga. Ces tentes, ou kybitkas, sont formées simplement d’une charpente, sur laquelle on étend un tapis de feutre ; à leur sommet, une ouverture circulaire donne issue à la fumée.
De tous les habitants de l’empire, les Kalmoucks sont les plus remarquables par la singularité de leurs costumes, de leurs traits et de leurs manières. Ces hommes portent des bottes rouges, des bonnets jaunes garnis de fourrures, de longues robes aux guenilles flottantes, qu’une sale et grossière écharpe serre autour de la taille, et qui laissent voir leur poitrine bronzée. Le visage des Kalmoucks n’est pas moins étrange à rencontrer en Europe. C’est le vrai type mongol : le nez bas et épaté; les mâchoires saillantes; les yeux longs, étroits et relevés. I)e grosses tresses de cheveux noirs pendent sur leurs joues. Je me crus transporté aux confins de la Tartarie chinoise, où déjà j’avais visité une tribu, sortie de la même race, professant le même culte et parlant à peu près la même langue.
Combien peu nous connaissons ces hordes nomades qui habitent les vastes steppes de la Tartarie et du Thibet, et qui, en réalité, n’ont d’autre frein qu’une sorte de vénération religieuse pour leur souverain pontife à Hlassa!
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Errant sans cesse des frontières de la Russie à celles de la Chine, les Kalmoucks sont, pour ainsi dire, le chaînon qui relie les deux plus grands empires du monde, et, tour à tour, selon leur bon plaisir, ils se reconnaissent sujets de l’un ou de l’autre.
Une fois déjà, on a vu s’élancer de ces régions des hordes de barbares, qui, traversant la steppe du pied des monts Ourals aux bords de la mer Caspienne, se sonlrués sur l’Europe. Nous avions suivi la route que prirent autrefois ces envahisseurs, et, en contemplant dans leurs misérables tentes la race dégénérée de leurs descendants, nous ne pouvions croire que cefût là l’avant-garde des nouveaux barbares dont on menace aujourd’hui le monde civilisé. La première invasion des Kalmoucks a eu lieu dans la dernière moitié du dix-septième siècle ; les tribus de Torgot et de Dorbet descendirent alors vers les rives du Volga, et étendirent leurs incursions sur le pays des Cosaques du Don jusqu’aux bords de la mer d’Azof. A cette époque, Ayuka-Khan était le chef de toute cette race.
Peu après sa mort, affaiblis par des dissensions intestines, les Kalmoucks furent facilement vaincus. Us restèrent soumis aux czars jusqu’à l’hiver de 1770-71. Puis, impatients du joug de l’impératrice Catherine II, ils allèrent, au nombre d’un demi-million d’hommes, planter leurs tentes dans les domaines du Céleste-Empire. Nouvelle preuve qu'un gouvernement despotique ne saurait astreindre un peuple nomade à ses lois.
Cette émigration nous a fait songer à un grand événement de l'histoire, à l’émigration des Israélites dans le désert de Sinaï. Toutefois, une grande partie des Kalmoucks s’arrêtèrent en route. Les rigueurs de l’hiver ne leur per-
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mirent pas de franchir le Volga. Ceux qui atteignirent la Chine, après un voyage de huit mois, furent très-bien accueillis par l’empereur; il les autorisa à occuper la contrée d’Ilv, dans la province de Soongary, et leur garantit de nombreux privilèges.
A voir la condition des Kalmoucks en Russie, je pensai que leurs frères de Chine avaient probablement pris le bon parti : ceux qui restèrent sur les rives du Volga expièrent sans doute la conduite indépendante de leurs frères. Ils résident encore pour la plupart dans la province d’Astrakhan, et ceux d’entre eux qui sont sujets de la couronne payent une taxe de soixante-quinze roubles par famille. Il y a, à Astrakhan, un comité pour l’administration des affaires des Kalmoucks, dont le présidente! quelques-uns des membres sont Russes.
En outre de ceux qui sont sous l'administration de la couronne, les Kalmoucks forment plusieurs tribus, et chacune d’elles est gouvernée par un prince particulier. Un des plus célèbres a bâti son palais sur les bords du Volga, non loin d’Astrakhan. C’est le seul essai d'établissement durable qu’aient fait ces populations nomades. Telle est leur horreur de la vie sédentaire et des habitudes laborieuses, qu’ils souhaitent à leur ennemi de vivre toujours au même lieu et de travailler comme un Russe. Us se nourrissent principalement de chair de cheval et de koumiss, lait de jument battu, dont ils font une boisson spiritueuse. En passant devant leurs tentes, je n'aperçus pas de chameaux, compagnons indispensables de leurs excursions. Ils portent le plus profond respect à leurs lamas ; et ceux-ci, comme leurs voisins les prêtres russes, se servent très-habilement du caractère de sainteté qu’on