‹ Voyage pittoresque d'un anglais en RussieChapitre 21 sur 62 · AU U UN · texte numérisé non relu

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leur prête, pour en imposer à ce peuple barbare et superstitieux; ils ont greffe sur la foi bouddhiste originelle une infinité de rites et de cérémonies mystiques, qui ne sont rien moins qu’orthodoxes.

Les Kalmoucks et les Nogays sont les seules tribus nomades qui occupent le pays à l’ouest du Volga. Ils partagent sur certains points les steppes de l'est avec les Kirgliees, et j’ai vu, il la foire de Nijni, quelques hommes de cette tribu qui professent le mahométisme. Quoique moins nombreuse, elle jouit, dans le territoire qui lui est concédé, de plus d’indépehdanee que les Kalmoucks.

Nos chevaux étaient bons, notre voiture légère, et pourtant nous n’avancions que lentement. Notre yamschilc restait sourd h toutes nos menaces de lui refuser le vodka (pour boire), et la route était parfois exécrable. Elle côtoyait la rive du fleuve et était entrecoupée sans cesse par des ravins rapides, comme on en rencontre dans la campagne de Rome. Nous laissions notre conducteur parfaitement libre de choisir son chemin parmi les nombreux sentiers qui descendaient au fond de ces ravins, car tous également paraissaient dangereux et déchirés par de profondes ornières.

De temps en temps nous rencontrions les ruines de quelque pont de bois jeté sur un ruisseau qui, durant l’hiver, devait se changer en un torrent perfide. Mais qu’importe à l’administration russe que les communications soient interrompues pendant quelques mois? Parfois nous croisions de longues files de chariots à bœufs revenant du marché, où leurs maîtres devaient avoir vendu deé melons d’eau. Je n’ai certainement pas vu, dans toute ma vie, autant de melons d’eau que j’aurais pu en compter

en un seul jour sur un des marchés de ce pays. Empilés par monceaux sur une longueur de plusieurs centaines de yards, ces melons font vivre la population tout entière : un seul suffit pour un bon déjeuner, et le dîner d un paysan se compose rarement d’un autre mets.

On compte cinquante verstes (trente-quatre milles) de Dubovka à Tzaritzin ; le soleil allait disparaître, lorsque nous entrâmes dans cette ville, en descendant la hauteur escarpée, qui s’élève du bord du fleuve, par un sentier à se rompre le cou. De ce point culminant, s’étendait sous nos yeux une magnifique vue d» Volga. Les derniers rayons d’un brillant coucher de soleil faisaient étinceler les flots et teignaient de pourpre les îles boisées que nous entrevoyions dans le lointain de la perspective.

Tzaritzin ressemble beaucoup à Dubovka. Elle contient à peu près le même nombre d’habitants, et, quoiqu’elle ne possède pas une aussi belle église, elle renferme plus de maisons comfovtables. Tzaritzin entretient un commerce considérable avec les Kalmoucks et les Kirghees, qui y affluent les jours de fêtes. Les campagnes des environs sont extrêmement fertiles. Nous arrivâmes tard dans la ville, et dans une fâcheuse disposition d’esprit, car notre balte était forcée : il n’y avait pas de chevaux à la poste.

La forteresse est située sur un rocher, à cent pieds environ au-dessus du fleuve ; mais je crois qu’on n’y tient plus de garnison. Autrefois ce pays et la ville même avaient beaucoup à souffrir des attaques fréquentes de bandes de Cosaques insoumis, et c’est en vue de protéger la frontière qu’on avait établi les lignes de Tzarilziu, consistant simplement en un mur de terre, défendu

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par des palissades qui s’étendent jusqu'au Don. Nous aurions été bien avisés, en débarquant à Tzaritzin, au lieu de débarquer à Dubovka ; nous aurions évité ainsi la route fastidieuse qui longe le fleuve. De Dubovka au Don il n’y a pas de route de poste, comme nous nous l’étions imaginé.

Un courrier, chargé de dépêches pour le Caucase, était parti précipitamment de la poste au moment même de notre arrivée, emmenant avec lui les seuls chevaux disponibles. Revêtu du véritable costume circassien, ce courrier était armé jusqu’aux dents. Je me souviens encore du regard à la fois menaçant et moqueur qu’il nous jeta en retroussant sa longue moustache, parce que nous avions osé exprimer notre impatience de partir, et, en vérité, il avait un air si formidable, que ce fut un véritable soulagement pour moi de le voir s’éloigner au galop. J’enviais, je l’avoue, le voyage que cet homme allait accomplir. En trente-six heures il devaitarriver h Astrakhan, traverser les steppes de la mer Caspienne, et quelques jours après, s’il n’était pas assassiné en route, arriver sur le théâtre des hostilités. Heureusement la poste était fort propre ; ou nous donna une chambre avec un plancher à peu près convenable, sur lequel j’étendis une peau de mouton, et passai une assez bonne nuit. Le lendemain, vainement nous • tentions, en répétant le mot sacramentel vodka! vodkiN d’amener le maître de poste à nous donner des chevaux, quand un homme, en costume de moujik ou de paysan, vint à nous, et m’adressa la parole en allemand. C’était le premier colon de cette nation que je voyais, et je ne laissai pas d’être surpris de me trouver en présence d’un indigène qui s’exprimait en bon allemand au cœur de la Rus-

sic. Cet homme s’offrit à nous conduire k Sarepta, colonie il laquelle il appartenait, et qui est située à environ vingt milles au sud. Malheureusement notre route nous conduisait dans une direction opposée, et j’eus le regret de ne pouvoir accepter son invitation.

D’après les récits de ceux qui l’ont visitée, Sarepta doit être une vraie curiosité. Entourée par des tribus de barbares Kalmoueks. cette ville n’entretient de relations qu’avec des Russes presque aussi barbares, et ses habitants conservent néanmoins leur caractère saxon , leur langue maternelle, et les mœurs simples de la patrie. Sans s’être laissés corrompre par les habitudes indolentes et vicieuses des populations au milieu desquelles ils vivent, ces Allemands forment une communauté prospère, en recueillant les fruits de cette frugalité et de cet esprit industrieux qui sont les qualités caractéristiques de la race.

La colonie a été établie en 1769, sous le règne de l’impératrice Catherine, et ne se composait alors que de trente individus des deux sexes. Ce petit groupe appartenait à la secte morave, et se trouvait placé sous la direction de quelques dignes missionnaires, qui, eu choisissant un lieu d’établissement si reculé, avaient principalement en vue la conversion des Kalmoueks.

A peine les efforts de ces missionnaires eurent-ils obtenu un commencement de succès, que le clergé grec ^interposa, prétendant que les convertis devaient être réunis à son Église. Les missionnaires moraves jugèrent sans doute qu’il importait peu que le Kalmouck fût bouddhiste ou membre de l’Église grecque, et ils renoncèrent à leurs tentatives d’évangélisation. Le gouvernement avait pris parti pour le clergé grec, et il se donna ainsi le singulier

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mérite d’aider une église chrétienne à empêcher tout un peuple de devenir chrétien.

On n’a pas songé, en effet, h envoyer au milieu de ces tribus errantes des missions de l’Église grecque. En refusant aux Kalmoucks les moyens d’ac<fuérir la connaissance des grandes vérités auxquelles les Moraves voulaient les initier, l’Église grecque n’a pas cherché à y suppléer, et elle a ainsi fermé le ciel à des milliers d’âmes infortunées.

Si le missionnaire morave eût borné ses efforts à éclairer les populations soumises à la direction spirituelle du Llama de Dalai, il aurait certainement rencontré plus de tolérance dans ce quartier général du bouddhisme que parmi les sectaires de l’Eglise grecque. Quoi qu'il en soit, la petite colonie de Sarepta prospère sous la bienfaisante influence de sa foi. Ces honnêtes Allemands sont de vivants exemples de la puissance des principes religieux et moraux sur le bonheur de l’homme, et ils forment un contraste frappant avec les Russes des villes voisines.

La population a fini par s’élever «à huit cents habitants, qui se livrent surtout à la culture de la moutarde, dont on extrait une huile particulière. Je ne saurais préciser la valeur des exportations de cet article, mais elle doit être considérable; car l’huile de moutarde est d’un usage général en Russie.

Les tissus de soie et de coton des manufactures de la colonie sont recherchés dans tout l'empire ; le calicot et les étoffes les plus grossières qu’elles fabriquent rappellent nos articles de Manchester, et trouvent grande faveur parmi les tribus environnantes, qui viennent à Sarepta prendre les modes de la saison. Cette petite communauté

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